Le nombril

Vestige de notre gestation au sein de notre mère, centre de notre monde à mesure que l’on prend conscience de notre individualité, Lyndsay Manchon avait une relation particulière avec ce petit appendice. Le hasard ? La malchance ? Le destin ? Du haut de ses quinze ans, elle ne saurait trancher. D’ailleurs, elle ne s’était jamais posé la question.

Cela commença dès sa naissance. Deux jours après avoir quitté l’entrecuisse maternel, le reste de cordon ombilical pendu à son ventre s’infecta. Évidemment, elle ne se souvenait de rien. Sa mère, de tout. Parturiente aux nerfs à vifs, cet épisode s’était gravé dans sa mémoire, comme les regards obliques des infirmières à bout de patience. Pendant trois jours, Lyndsay pleura à en faire saigner les tympans de toute la maternité. Malgré les traitements, la douleur ne semblait pas reculer et le nourrisson s’époumonait sans qu’on n’y puisse rien. Infirmières et aides-soignantes serraient les dents lorsqu’elles devaient se rendre chambre 103. Toute trace de compassion avait déserté leurs conseils, ne restait plus que la sécheresse du devoir à accomplir. Quand l’infection quitta le petit corps, la toute jeune famille Manchon fut prestement évacuée avec des « Nos meilleurs vœux de bonheur » mensongers de la part de soignants soulagés. Lyndsay avait gardé de cet épisode un drôle de nombril. Ni beau, ni laid, mais en le comparant gamine avec ceux des copines à la danse, il s’avérait indubitablement… drôle.

A neuf ans, ce rêve s’imprima dans sa mémoire. Un renard courait dans le ciel étoilé où la lune était la cafetière italienne de son père. Soudain, une fermeture éclair démesurée déchira ce monde onirique. Elle se réveilla en sursaut, terrifiée : un couteau chauffé à blanc lui transperçait le bas ventre.

— Papa ! Maman ! Hurla-t-elle entre deux sanglots.

Cavalcade dans l’escalier. Ses parents la découvrirent pliée en deux et derrière les larmes, son visage un masque de douleur. Ni une ni deux, la voilà en pyjama doudoune à l’accueil des urgences pédiatriques. Brancard, murs bleu ciel et néons blancs, les doigts austères et la face fatiguée du médecin furent sans appel :

— Lyndsay, tu fais une appendicite.  

Elle hocha la tête, reconnaissante. De quoi ? Elle n’en savait trop rien. Peut-être de la rassurer car elle en était convaincue : quand un adulte utilisait des mots compliqués avec le sourire idiot de ceux qui confondent enfance et stupidité, c’était bon signe. Et comme cet homme était un docteur, elle lui faisait aveuglément confiance. Il lui ôterait forcément cette douleur qui lui perforait le ventre. Deux heures plus tard, des blouses bleu-vert en charlottes et masques s’agitaient autour de la table froide sur laquelle on l’avait déposée.

— Tout va bien se passer.

A sa voix douce, cette dame qui lui posait un masque sur le nez et la bouche — tient, ça sent la fraise — ne pouvait être qu’une gentille personne. Ce fut d’ailleurs d’elle, et du renard, qu’elle rêva. A son réveil, tremblante de froid, les muscles endoloris et la bouche farineuse, son nombril disparaissait sous la gaze.

— Bonjour petite, salua l’infirmière d’un ton jovial en entrant dans la chambre.

Lyndsay était polie mais du sable lui collait les joues aux gencives, l’empêchant de répondre.

— Après une anesthésie, on est toujours vaseuse. Ne t’inquiète pas, ça passera après une bonne nuit de sommeil. Ce n’est pas rien une appendicite et la cœlioscopie n’est pas sans conséquence. Tu as été très courageuse.    

Cœlio quoi ? Même si elle était flattée que l’infirmière s’adresse à elle comme à une adulte — chose rare — elle n’en avait hélas pas encore tout le vocabulaire. Ses parents lui expliquèrent.

— Pour t’enlever l’appendice, ils ont fait un trou dans ton nombril pour passer une caméra et voir à l’intérieur de ton ventre. Après, ils ont percé deux petits trous pour insérer leurs ustensiles et enlever ton appendice. C’est tout de même mieux que de t’ouvrir le ventre. 

Lyndsay eut une moue de dégoût. Pour elle, c’était tout comme. Quand le médecin avait ôté le pansement, peut-être deux semaines après l’opération, un bourrelet rouge gonflait l’arrondi de son nombril. Puis la cicatrice devint rapidement un fin trait blanc. A la piscine en sixième, il faisait d’elle une fille pas comme les autres. Non qu’il soit laid, ou beau, il était simplement… différent. Non, mieux, original.

Ce matin, bureau de la CPE. Le bureau couvert de dossiers séparait Lyndsay de Mme Roncier. Derrière elle, épaules larges dans sa veste trop étroite et bras croisés, M. Morla, le principal. Dix minutes que l’un et l’autre se renvoyaient la balle pour alimenter un discours lénifiant, aussi moralisateur que convenu. D’ailleurs, l’un n’allait-il pas sans l’autre ? Lyndsay ne se posa pas la question. Là, ils battaient des records. Même ses parents n’atteignaient pas ces sommets quant au rappel des règles de bonne conduite et de culpabilisation. Tout y passa : « ça ne se fait pas de s’habiller comme ça » ; « pense aux garçons. Comment vont-ils réagir en te voyant ? » ; « Il est nécessaire de se vêtir d’une manière adaptée à la situation. » ; « On est au collège, pas à la plage. » Et blablabla…

Lyndsay ne s’attendait pas à une leçon de morale si longue, et si violente. Elle s’imaginait, en arrivant à neuf heures à la grille du collège, à ce qu’on lui demande de se changer. Basta. Elle avait même prévu un tee-shirt dans son sac à dos. Mais non. Du haut de sa quarantaine frustrée, la CPE lui était tombée dessus avec dans l’œil une flamme offusquée. Elle avait ordonné à une surveillante de l’accompagner à son bureau.

— Pourquoi ?

La surveillante avait haussé les épaules. Arrivée à destination, Lyndsay avait poireauté un bon quart d’heure. Un quart d’heure où elle avait mâché et remâché sa détermination. Vu les circonstances, à peine à un mois du brevet, elle qui était prête à se changer n’en démordrait plus. Au-delà d’aiguiser sa volonté, elle travailla son argumentaire. Elle ne ferait pas le plaisir aux adultes d’agir comme une ado. Enfin, d’agir comme ils imaginaient qu’une ado devrait le faire, soumise à ses émotions et incapable de réflexion. Non, elle ne serait pas la confirmation de leurs stéréotypes dégueulasses. Bon, ok, tout n’était peut-être pas à jeter mais quand même, dans ce bureau, leurs préjugés ne devaient pas gagner. Au poids des idées préconçues s’ajoutait qui elle était : Lyndsay. Fille d’une mère fan du Beverly Hills des années 1990 et d’un père magasinier, dont ni l’un ni l’autre n’étaient amis avec le français. Un prénom américain, mal orthographié, toute une histoire. Elle l’avait tôt compris au ton condescendant de certains professeurs lorsqu’ils l’interpellaient. Un simple prénom et tout était dit. Sa destinée déjà toute tracée.

Ce matin, elle n’en avait pas pleinement conscience mais entre ces quatre murs, elle se battait pour bien plus qu’un pauvre morceau de tissu. Elle se devait d’être à la hauteur. Son estomac était au fond de ses chaussettes et pourtant, elle se sentait l’âme d’une redresseuse de torts, une sorte de Robin des Bois des temps modernes. L’adolescence et sa démesure…

 Elle avait patiemment écouté le discours des deux adultes. Plus que des adultes, des autorités. Oui, elle l’avouait, elle avait flanché à certaines sentences. Comment ne pas culpabiliser face à leurs mots quand on a quinze ans ? D’autant que le principal avec son mètre quatre-vingt-dix et sa centaine de kilos annonçait physiquement en faveur de qui penchait le rapport de force. A les écouter, sa tenue était un premier pas vers la destruction de la culture française, une première fissure dans le bloc de la civilisation européenne qui, dès lors qu’elle s’était présentée au collège dans cet… « accoutrement », ne pouvait que s’effondrer. Certes, Lyndsay était déterminée à contrecarrer leur vision passéiste. Mais porter à quinze ans sur ses épaules la destruction de tout un monde était loin d’être évident. Qui veut n’est pas Atlas.

— Pourquoi t’es-tu habillée comme ça ce matin ? Lui demanda le principal.

Elle les observa, les yeux dans les yeux mais avec le regard bas, la détermination moulée dans les conventions. Leur montrer qu’elle ne lâcherait rien, sans pour autant leur donner la moindre raison de l’accuser d’insolence, arme ultime des adultes lorsque s’insurge un enfant contre une décision inique. Elle se tortilla sur sa chaise. Elle avait beau s’être décidée à leur tenir tête, le poids de l’autorité durcissait leurs regards fixés sur elle. Difficile de se décider à foncer contre un mur. Pourtant, après une profonde inspiration saccadée par le stress, elle osa.

— Parce que j’en avais envie. Ça me plait.

— Au collège, mademoiselle Manchon, il y a un règlement intérieur. Et ce règlement intérieur stipule qu’il faut porter une tenue décente.

Ce mot, décence, agit comme un déclic. Affluèrent ses souvenirs de cours, son fil Insta, les youtubeuses et youtubeurs qu’elle suivait, les discussions avec ses parents bien moins cons que leur CV ne le laissaient croire à qui ne les connaissaient pas, aux conversations avec ses cousines, la télé. Tout cela forma une sorte de magma au bord de l’éruption. Sans plus se soucier de qui elle avait devant elle, Lyndsay se fit volcanique.

— Une tenue décente ? C’est quoi, une tenue décente ? Dans le règlement intérieur, j’ai vu aucune définition, aucune explication. Une tenue décente comme celle des garçons ? Ils portent des maillots d’équipes de foot célèbres, avec plein de marques affichées dessus et, dans le dos, le nom de stars dont le seul mérite est de gagner des millions d’euros seulement pour taper dans une balle. C’est ça, une tenue décente ?  

Dans la voix de la CPE, on entendait clairement qu’elle ne s’attendait pas à cette réaction.

— Non, enfin… Une tenue décente est celle qui suit les règles afin que tous puissent vivre en collectivité, sans gêner les autres dans leurs relations, ni les perturber dans leur travail.

— Ah c’est comme les nazis. On extermine des millions de Juifs mais dans des uniformes Hugo Boss ?

Cette remarque, elle lui était venue comme une fulgurance. Merci M. Palu pour toutes ces anecdotes. Là, c’était net. Les deux adultes étaient totalement désemparés. Dans le silence qui s’était abattu dans le bureau, ils se regardaient, puis la regardaient, en un va-et-vient qui sembla durer des heures. Ils ne pouvaient pas lui laisser le dernier mot. Le monde des adultes ne pouvait pas s’incliner devant celui des adolescents. Question de principe.

— Mademoiselle Manchon, ce n’est pas comparable. Et là n’est pas le sujet. Votre vêtement donne une image déplorable d’une collégienne. Et, en tant que principal, je ne peux pas le permettre pour la réputation du collège.

— Monsieur le principal, répondit Lyndsay après une minute de réflexion, le ton calme, la courtoisie sublime. Certains de nos professeurs nous répètent souvent cette expression : « l’habit ne fait pas le moine ». Bon, je sais que c’est difficile d’y croire. Mais je croyais que pour être une bonne collégienne, il fallait respecter ses professeurs et avoir de bonnes notes. En quatre ans, j’ai eu que des croix pour oubli de matériel et j’ai quatorze de moyenne au troisième trimestre. En plus, je suis déléguée de classe et mes professeurs ne se sont jamais plaints de moi. Si j’avais su, je me serais contentée de mieux choisir mes habits le matin plutôt que d’apprendre mes leçons pour les contrôles et d’être attentive en classe.

Elle avait un peu embelli le tableau mais à la mâchoire de la CPE, elle savait qu’elle venait de faire mouche. Pour autant, le monde conventionnel de cette grande institution qu’était l’école n’était pas encore vaincue et ses deux cerbères, certes surpris, n’avaient pas encore rendu les armes. La CPE ferma la bouche, déglutit, zyeuta en coin le principal puis fixa Lyndsay gravement.

— Enfin Lyndsay ! Tu comprends qu’en t’habillant comme ça, tu donnes une image déplorable de la femme.

Une claque. D’autant plus violente qu’elle venait d’une adulte. Elle hésita entre l’indignation et le désespoir. Comment la CPE, une femme, pouvait dire une chose pareille ? Car sa phrase, Lyndsay pouvait la résumer en un mot tant elle l’avait entendue dans la bouche des garçons : pute. Elle était habillée comme une pute. Cela lui donna le courage de risquer l’exclusion à un mois du brevet.

— Non madame, je suis pas une pute, je veux juste m’habiller comme je le veux. Tout ce que vous me dites depuis tout à l’heure est très injuste. Mais là, je sais pas comment le dire, j’ai pas les mots, mais c’est beaucoup plus que ça. Elle se leva, se cambra effrontément devant les visages interloqués des deux adultes. En fait, ce qui vous dérange, ce n’est pas mon crop top, c’est mon nombril.  

Il  n’était ni laid, ni beau. Mais maintenant qu’elle devenait une femme, il se faisait gênant.    

Déconfinement

Voyage aux confins d’un vol d’oiseau, là où nichent les rêves de libertés retrouvées.

Deux mois, les murs de l’appartement. De temps en temps, au moment où la mécanique physiologique réclamait son dû, une sortie jusqu’à l’épicier, le boucher, le primeur. Le plaisir des papilles à chaque repas, l’évasion poétique de la bonne chère midi et soir comme l’ordonnance d’un confinement réussi. La tranquillité morale nécessitait un détour chez le caviste et ses bouteilles tantôt sveltes, tantôt girondes, où languissent encore vins blancs et rouges, bières blondes et brunes. Puis le retour aux quatre murs dans l’attente du prochain ravitaillement. A peine un kilomètre pour délasser ses jambes et sentir quelques minutes le mouvement de son corps repousser la contrainte de l’immobilisme. Malgré les jeux de l’esprit, et les plateformes de streaming, c’est long deux mois. Les dizaines de mètres carrés de cet appartement finissaient par nous oppresser, d’autant plus qu’ils s’arpentaient trop vite dans la lenteur du temps.

Enfin ! Le déconfinement. Nous pouvons prendre notre envol, quitter le nid douillet de ces deux mois inertes. Quand tu habites Rouen, tes ailes se brisent au nord du cercle rouge sur la baie de Somme.

Sur les plages, de part et d’autre de la Bresle fuyant le carcan étroit de son cours pour les largesses océanes, les démarches sont toujours les mêmes. Les corps humides recrachés par l’écume se désarticulent étrangement à chaque pas. Tantôt des paumes ouvertes, tantôt des poings serrés, toujours ronds des caresses de la mer, les galets meurtrissent les pieds nus, hardis, qui se posent sur eux. Comme des pantins improbables, marionnettes qui auraient perdues leurs fils, les baigneurs avancent difficilement jusqu’au rectangle bleu, ou rouge, de leur serviette, maigre tendresse sur la rudesse des galets. Le vent vif, brise fraîche venue du large, fait voleter l’écume sur la crête des vagues et couvre les corps mouillés de chair de poule. L’aisance du père de famille à chaque brasse perd toute sa superbe en dix pas.

Dix pas et le courage de ces premiers baigneurs à braver les eaux froides de la Manche en ce mois de mai s’efface derrière les sourires moqueurs des alanguis. On ne célèbre plus leur témérité, on se gausse des pieds fragiles de ces colosses aux pieds d’argile. Ne reste plus que le regard énamouré de leur progéniture, insensible aux girouettes mentales des adultes, pour que le monde se confonde dans les étoiles de leurs pupilles braquées sur eux. A leurs yeux, le guignol paternel de Mers-les-Bains reste l’homme le plus fort du monde. Les autres n’existent pas.

Depuis plus d’une heure, nous marchons. Sur notre gauche des dunes blondes. Les toupets d’herbes pâles à leur sommet s’agitent dans le vent venu du nord. Sur notre droite, loin, si loin qu’elle en devient une ondulation argentine, un mirage en nappe iridescente avant l’horizon, la mer, certainement bleue. Sous nos pas où s’impose l’empreinte de nos pieds, des kilomètres devant, derrière, sur les côtés, du sable, à perte de vue. Immensité plane ici-bas en écho à l’azur immense au-dessus de nos têtes. Une plage comme un désert sans fins. Émerveillés, nous marchons.

Des nuages paressent dans le ciel. Quand l’un d’eux passe devant l’implacable soleil, la plage se couvre d’ombre. Le sable, or léger s’égrenant en tornades fragiles dans le vent quelques secondes auparavant, perd alors tout éclat, devient gris. L’atmosphère pure n’offre aucune protection contre la morsure solaire. La migration flâneuse d’un cumulus et nos peaux harcelées respirent. La brise apporte un peu de fraîcheur, lèche délicieusement nos corps perlés de sueur, nous octroie de menus frissons, exquises décharges le long de nos échines. Dès que le nuage s’enfuit, les poings de l’astre frappent à nouveau nos nuques. D’un bloc il nous tombe sur les épaules. Brûlants, nous marchons.

Nous passons le cap et entrons enfin dans la baie. Là-bas, si loin et inexplicablement si proche dans notre œil égaré, ondoyant à travers l’air chauffé à blanc telle une oasis hallucinée, Saint-Valéry sur Somme. Il n’y aurait pas le fleuve agonisant dans l’immensité sableuse, nous rejoindrions d’un trait le village. En face, Le Crotoy, longue plage sans mer. Nous nous dirigeons vers elle. Le sable est dans la baie plus sombre. Des arabesques d’iode blanches dentellent sa robe alezane. Il est si sec, si aggloméré, que nos pas sont sur lui comme sur une route. Lorsque nous regardons l’horizon, l’air ondule au-dessus du sable incandescent. Ces silhouettes, là, humains ou structures ? Bornes ou personnes ? On se croirait dans un film où le héros, abattu par la chaleur, ne voit plus au loin que ses propres fantasmes. Transportés, nous marchons.

Sur la route défoncée, où les nids de poule ont été comblés de galets, la chaleur se réverbère en vagues opiniâtres, se brisant contre nos haleines accablées. La lumière blanche du soleil percute impitoyablement le sable déposé sur le bitume inégal par les roues des camions, nous contraignant de plisser douloureusement les yeux. Nous avançons, le chemin encadré de massifs de ronces enlacés aux barbelés. Deux jours qu’il n’y a que la nature, que la présence humaine se limite aux vieilles maisons de pêcheurs réhabilitées en chambres d’hôtes lucratives, que la mer au loin nous offre l’horizon du ciel sur la terre. Seulement des étendues de sable, sans autres limites que les dunes, et le vol des oiseaux flirtant avec les nuages quand leurs cris s’évadent en hymnes à la vie.

Retour choquant à la logique industrieuse de l’humanité. Derrière la haute muraille dunaire qui cache à la vue la plage et la mer, l’Homme a installé une carrière de sable et de gravelle. Les membres métalliques, démesurés, de l’immense créature mécanique se reposent en ce jour de Pentecôte. Dès le lendemain, ils déverseront à nouveau des tonnes de sables, érigeront toujours plus hautes ces pyramides polychromes, nécropoles à la gloire du gigantisme laborieux de notre espèce.

Ces tas aux hauteurs ahurissantes exposent à l’air libre ce que le monde a dans le ventre. Sous le coup du vent du nord tourbillonnent de fins nuages de matières en suspension, altérant les cieux infinis de leur ballet incertain. Au centre d’un immense étang, une impressionnante machine flotte sur une barge. Ses bras d’aciers, gros comme un homme, disparaissent sous l’eau placide, turquoise. Ses mains enfoncées dans le fond vaseux s’impatientent de rejaillir gorgées de sable, de s’ouvrir afin de le verser sur l’extatique tapis roulant, long de plusieurs kilomètres, fébrile de recevoir sa dose comme l’opiomane en manque, pressé que la matière roule sur lui et qu’il remplisse son rôle, artère entre l’extraction et le stockage, chemin entre le cœur et le corps.

Des panneaux peuvent fanfaronner : « Ce site est géré écologiquement », on ne peut s’empêcher de frissonner à la vue des immenses tubes d’échappements et de la complexité machinique. Lorsque ce monstre de métal s’ébroue, on imagine la fumée âcre, noir, venir assombrir le ciel quand le boucan de ses articulations grippées de sel chasse toute vie à des kilomètres à la ronde. Le sol tremble de ses appétits. Dans le calme de ce lundi férié, l’être mécanique au repos ressemble au monstre des contes, immense bête arachnéenne reprenant son souffle avant de dévorer à nouveau. Un répit dans l’ordre anthropique des choses. Le génie humain est à ce prix. Dans la quiétude de l’air bleu, dans le vrombissement des insectes pollinisateurs, sous les piaillements des oiseaux de passage, il paraît exorbitant. Le pire : il émane de toute cette laideur une beauté fascinante.

Et il acheta un trampoline…

Fladégon Sébignolle est un homme débonnaire. Comme son caractère, il n’est ni grand ni petit, ni gros ni maigre. Une sorte de juste milieu qui va à tout le monde. Soit il rassure les anxieux par ses pensées simples, soit il étonne par cette même simplicité les plus sophistiqués En effet dans la vie, il ne se pose pas de questions au-delà de son ventre, de son porte-monnaie et de la croissance de son enfant. D’ailleurs, depuis qu’il en a un, il ne se pose même plus la question de sa femme. La maternité l’a rangée avec sa mère et ses neveux dans la catégorie famille, un excellent fourre-tout pour sa bonne conscience. Tout semble fluide à ses méninges. Il a essayé parfois de se poser des questions existentielles, sur le sens de la vie ou sur les agissements de la société dans laquelle il évolue. A chaque fois, migraine. Prosaïque, il a arrêté.

Il se contente de vivre dans le triptyque ordinaire : maison à lui, famille à lui, travail à lui. Le « à lui » est très important. Une nécessité de possession qui lui permet de croire que ces choses sont réellement siennes et le rassure quant à leur disponibilité. Pourtant, il profite de l’école, où il dépose chaque matin son enfant, emprunte les routes pour se rendre au travail et se rend à l’hôpital lorsqu’une maladie ou une blessure nécessite plus qu’un simple rendez-vous chez le médecin. Sa fiche d’impôt devrait lui rappeler que ces biens collectifs sont autant aux autres qu’à lui. Mais non. Il n’a ni ticket de caisse, ni acte de vente alors même s’il en dispose librement, ce n’est pas à lui. Ni aux autres d’ailleurs. A ce qu’on appelle vaguement la collectivité ? Peut-être. Il applique inconsciemment un schéma simple : à lui ou pas à lui. Un manichéisme matériel pour  le repos de l’esprit, un raccourci intellectuel essentiel à sa bonhommie. Il n’a du reste toujours pas déterminé de hiérarchie à ces trois domaines. Lequel est le plus important de la famille, du travail, de la maison ? Il ne se pose pas de questions.

Sa maison ? Un pavillon avec garage dans une rue de banlieue, tracée à l’équerre par un promoteur avisé dans une bourgade collée à la ville. Les lignes de bus avec arrêts numérotés plantés sur les trottoirs rappellent ce lien. Elles sont les axones reliant chaque neurone de la large périphérie à l’hypothalamus urbain. Leur présence rassure les habitants, Fladégon le premier, même s’ils préfèrent arpenter l’enrobée avec leur voiture bien à eux. A quoi bon partager le paradoxe des mobilités modernes quand on peut en jouir seul : se déplacer sans bouger, avec sa musique, à son rythme.

Il y a l’école maternelle et primaire, où les parents se retrouvent ronchons le matin et fatigués le soir ; le supermarché où ces mêmes parents se croisent à nouveau, déduisant des produits amoncelés dans le Caddie© la vie des uns et des autres ;  le clocher d’une église du XIXème en briques rouges et ardoises noires pour donner un aspect de village à cet étalement de béton et de bitume ; une boulangerie où Fladégon n’a jamais fait l’effort de goûter le pain dont la réputation frôle l’infamie, lui préférant les pelletées de cinq baguettes plus une offerte du supermarché qu’il congèle dans son immense congélateur ; un bar-tabac pour offrir un semblant d’animation dans la monotonie de cette ville dortoir, même si lui-même n’y a jamais mis les pieds. L’important n’est pas de pratiquer, mais de savoir que tout est là, à portée de main au cas où si un jour peut-être… Une carte postale typique d’une bourgade il y a un demi-siècle encore agricole, et mangée depuis les années soixante-dix par l’appétit croissant d’une population en manque de carrés d’herbes et de cubes de béton bien à eux.

Une maison semblable aux neuf autres de la rue. Il y a une vingtaine d’années, sa parcelle voyait l’or des blés onduler sous la brise. Mourut le paysan. L’espoir d’un beau profit fit se rencontrer le désir du fils de faire un autre métier que son père et l’appétit d’un promoteur pour la spéculation immobilière. Bien vite, routes et pavillons remplacèrent les sillons. Un rêve de petit propriétaire devenu réalité. Un étage, trois chambres, salle-salon au rez-de-chaussée à côté de la cuisine, qu’il a fait ouvrir sans autre raison que d’être dans l’air du temps, un toilette à chaque niveau, la salle de bains avec baignoire au premier. Une vision du bonheur sur vingt ans et deux-cent quarante traites.

Sa famille ? Une femme, Salégondrie, et un enfant de quatre ans, Arodène, en petite section à l’école maternelle à deux pas de la maison. Il a trente-cinq ans, elle trente-deux, et depuis quelques mois ils ont tourné leur sexualité vers la production d’un deuxième. Deux parents, deux enfants, le carré parfait, un équilibre mathématique rassurant. Ils se sont épousés l’un l’autre il y a cinq ans. Une fête intemporelle sur DVD qu’ils n’ont regardé qu’une fois et dont l’émotion des souvenirs s’est déjà estompée, ne laissant plus que les images froides de photographies posées sur le buffet. Mairie, vin d’honneur, salle des fêtes, lendemain difficile, une étape pour célébrer les cinq ans de leur rencontre et pour donner de l’allant à leur vie future. Sous la pluie de riz, leurs sourires immortalisés sur papier glacé n’enrichissent plus que les pages de l’album du mariage, dont les pages closes et la tranche poussiéreuse sont à l’image des promesses non tenues et des espoirs amputés.

Salégondrie a une tendance à se poser bien plus de questions que son cher et tendre. La maternité, suppose Fladégon, bien que ce penchant existait avant qu’elle ne devienne mère. Heureusement, ses interrogations dépassent rarement le cadre matériel. Comme lui. C’était d’ailleurs cette qualité, plus que son physique à l’image du sien, banal, qui l’avait fait s’éprendre d’elle. Le pragmatisme inconséquent avant tout. Les idées, les grandes phrases, ils les laissent aux experts des débats télévisés dont ils sont friands. Ça les repose de constater que d’autres réfléchissent pour eux et que le seul effort cérébral qu’on leur demande, c’est de déposer un bulletin dans une urne ou de compléter une feuille d’impôts. Cette phrase galvaudée les attendait : ils étaient faits l’un pour l’autre.

Leur parcours est un sans-faute : rencontre, apprivoisement, mariage, maison, premier enfant, deuxième en perspective, que demander de plus à la vie ? Arodène a aussi ses  idées bien à lui : des Frosties© au petit déjeuner, du Kiri© pour conclure le déjeuner, Nutella©-brioche Pasquier© au goûter et Knacki© au dîner. Enfin, un jour. Le lendemain, la télé lui aura donné d’autres appétits. Eux, enfants bercés par la même nounou cathodique et parents attentionnés, font plaisir à l’enfant encore roi avant que l’arrivée du deuxième ne le rétrograde au rang de prince. Sa dernière envie à ce bout de chou si trognon : un trampoline. Est-ce vraiment la sienne ? Fladégon ne s’est-il pas senti mal à l’aise de le voir rire aux éclats à sauter sur celui d’un autre ? N’a-t-il pas ressenti une pointe de jalousie en regardant ce père qui avait su anticiper le désir de son enfant ? Cet autre serait-il un meilleur parent que lui-même ? La migraine faillit le saisir. Heureusement, son code de carte bleu agit plus sûrement que le paracétamol.

Son travail ? Après le collège où il oublia de briller comme de sombrer, il n’enflamma pas non plus les bas de bulletins au lycée professionnel. Egal à lui-même, évitant les excès, il décrocha son bac pro commerce sans autre mention que de l’avoir et put se lancer sur le marché du travail. Il était si impatient d’avoir un salaire à lui. L’argent de poche commençait de lui peser comme l’aumône sur la dignité de l’indigent.  Comme il le disait toujours à ses parents et à ses amis, il voulait « gagner ses sous ». Il les gagna d’abord au supermarché de la grande zone commerciale à vingt kilomètres de la ville. Il commençait à six heures du matin. Il s’était imaginé chef de rayon, gestionnaire de commande. Il devait se contenter de décharger les camions, remplir les rayons et prendre soin du facing, réapprovisionner les gondoles lorsque son chef lui signalait un manque. Il finissait à treize heures. Bien vite, il n’arriva plus à se lever. Il n’avait pas obtenu le bac pour finir manutentionnaire. Et se lever tous les jours à cinq heures du mat’ pour pousser sept heures durant des chariots élévateurs, aplanir chaque rayon pour que les clients, ces ingrats, détruisent son facing à vouloir forcément la boîte de riz juste derrière, à subir leurs demandes impérieuses comme s’il était à leurs ordres, non merci. Il était simple à vivre mais il ne fallait pas pousser. Mollement fougueux — « Folie de jeunesse » était le commentaire tout prêt si un jour quelqu’un s’intéressait  à son passé, il démissionna.

N’ayant plus aucune ressource, il prit le premier job qui lui tomba sous la main. Ce fut pire que le précédent. Dans un entrepôt de matin (cinq heures-treize heures) ou d’après-midi (treize heures – vingt et une heures), il devait un jour accueillir, scanner, valider sur la base de données les arrivages, puis les ranger au bon endroit dans les dizaines de kilomètres de rayonnages du magasin. Le lendemain, il devait préparer les commandes et tout faire dans le sens inverse : chercher les marchandises dans le magasin, les scanner, valider sur la base de données, empaqueter puis donner au service expédition. De manutentionnaire à magasinier, la frontière est mince. Il tint six mois. Six long mois. Chaque jour, il se rendait un peu plus compte de sa servitude au grand serveur régissant tous les écrans de la boîte. Ce sentiment d’être un larbin qui ne mérite pas le respect de sa dignité humaine était exacerbé par le management de son chef, basé sur l’humiliation, la concurrence entre opérateurs, les engueulades à chaque erreur. Le dernier mois, il fit trois fautes, c’est-à-dire qu’il se trompa dans la préparation de trois commandes. Il fut éjecté aussi sec, sans un merci, croisant son remplaçant lorsqu’en début d’après-midi il alla vider son casier.

Après les trois mois de chômage qu’il s’octroya pour trouver un travail un peu plus valorisant — il ne se posait pas de questions mais il avait quand même un minimum d’estime de lui — il décrocha un entretien dans une boîte de meubles à monter internationalement connue. Peut-être fut-ce sa bonhommie, son manque d’éclat sans pour autant être trop terne qui conquirent la DRH ? Il n’y réfléchit pas. Il avait le job. Les mois passèrent. Facile à vivre, sans grande ambition mais faisant correctement son travail, obéissant à toutes les directives tant qu’elles venaient d’un supérieur, il gravit les échelons. Aujourd’hui, il est chef de tout le rayon salon, l’un des plus importants du magasin. Quelle fierté ! Enfin, il était reconnu à sa juste valeur. Enfin, il pouvait pressurer ses collaborateurs pour en obtenir toujours plus. Chacun à sa place joue son rôle, c’est ainsi que marche le monde. Le sien est d’obtenir plus que le meilleur de ses subordonnés, par tous les moyens possibles et notamment grâce à ceux inculqués par l’entreprise lors des formations internes, les mêmes dispensées à toutes les entreprises du secteur.

Fladégon ne pense pas à mal lorsqu’il dit ça. Le monde est ainsi fait, voilà tout. Ceux d’en haut oppriment ceux d’en bas, à tous les échelons. Chacun n’a que ce qu’il mérite car, qui ne peut agir pour améliorer sa condition ? Personne. Regardez-le. De simple manutentionnaire, armé de son seul bac pro, il est devenu chef de rayon. Qu’est-ce qui lui a permis d’ainsi gravir les échelons ? Sa volonté. Un peu de volonté, et les choses s’améliorent. De cela, il en est convaincu. Une conviction sans méchanceté. Plutôt que de chercher à changer la société, à lutter contre l’injustice sociale et économique, il préfère se fondre dedans, devenir un maillon à qui on ne demande pas de réfléchir, mais d’appliquer afin d’en tirer le meilleur bénéfice pour soi et les siens. A quoi bon aiguiser sa conscience si ce n’est pour souffrir ? Fladégon s’en tient rigoureusement éloigné. Il est un rouage et il s’en contente, s’en satisfait même, et le sourire aux lèvres en plus. S’il y en a qui veulent être malheureux, c’est leur problème. Lui le sien, c’est sa maison, sa famille, son travail.

En cette fin de matinée, Fladégon Sébignolle est fier. Trois heures, il lui aura fallu trois heures pour transformer cet imbroglio de fils, de barres métalliques, d’écrous et de vis, de toiles et de filets en un magnifique trampoline. Les poings sur les hanches, au maximum de recul que lui permet son jardin, c’est-à-dire à peine un mètre, il contemple les joues rosies d’orgueil son œuvre.

— Papa ! S’exclame son fils, quatre ans, en s’agrippant à sa jambe.

D’un geste machinal de la main, il ébouriffe sa tignasse brune. A la satisfaction du travail accompli s’ajoute la joie de faire plaisir et une pointe de suffisance. Il a rempli son devoir de père. Près de deux mois que le petit Arodène réclamait un trampoline. Depuis la fête d’anniversaire d’un de ses camarades de petite section, Jean-Euristé, tête blonde aux joues perpétuellement roses. Entre deux Princes©, deux poignées de Smarties© et deux gorgées d’Oasis©, les enfants ce jour-là s’époumonaient à rire en sautant dans la cage rebondissante sous le regard attendri de leurs géniteurs et génitrices. En rentrant de la fête, le regard quémandeur de son fils dans le rétroviseur valait tous les discours. A partir d’aujourd’hui et grâce à lui, son fils pourrait sautiller quand bon lui semblerait. L’injustice prenait fin : il avait un trampoline à lui. 

— Vas-y mon chou. Va t’amuser.

La démarche hésitante, oscillant entre joie extrême et appréhension, Arodène s’avance timidement. Il touche les barres de l’échelle menant à la plate-forme de plastique sans sembler y croire. Fladégon sourit et s’approche. Il l’aide à grimper puis referme derrière lui la fermeture éclair du filet devant prévenir les chutes. Son fils fait quelques pas maladroits, tangue à chaque fois que ses pieds s’enfoncent dans la souplesse caoutchouteuse. Il paraît tester le matériel, vérifier la solidité des ressorts en métal qui donnèrent tant de fil à retordre à Fladégon pour les installer correctement. Un autre ressenti perle des lumières dans ses yeux : est-ce vrai ? Ce trampoline dans le jardin ne serait-il pas un mirage ? Assurer de sa réalité, Arodène se met à sautiller gaiement. Son sourire s’élargit à mesure que ses bonds prennent de l’ampleur. Fladégon sourit à pleine dents de le voir rouler, se relever pour sauter puis choir à nouveau. Le cristal du rire enfantin s’élève, rebondit contre la baie vitrée du salon et sonne agréablement à l’oreille paternelle. Il goûte au plaisir provoqué par cette bête structure métallique, pas peu fier d’en être le bâtisseur.

— Il va se blesser, protesta Salégondrie.

— C’est sécure, répliqua-t-il, plein de confiance dans l’ingénierie humaine.

— Notre jardin est trop petit, s’entêta-t-elle.

— Tant qu’il y a de la place pour le barbecue et le salon de jardin, tout va bien, la rassura-t-il.

A chacune de ses interrogations, il avait un argument massue à lui rétorquer. Il y a une semaine, à court d’arguments, elle avait cédé. Dans la minute qui suivit sa capitulation, il s’était installé devant son ordinateur, la souris sous la main droite, la carte bleue dans la main gauche. Il voulait éviter la cohue des centres commerciaux le week-end, les embouteillages sur le parking, la lutte idiote, mais à laquelle il participait avec vigueur, pour emporter la place la plus proche de l’entrée. Dans les rayons, s’épargner l’embarras de ne pas trouver le bon produit, la corvée de demander à un employé intérimaire à peine au courant de la gamme qu’il vendait s’il l’avait en stock. Faire la queue à la caisse puis galérer à faire entrer les cartons dans la voiture. Non, tout ça l’embêtait par avance. Ses tracas de consommateurs, il fit le choix de les sous-traiter.

Au magasinier d’abord, traité pire qu’une machine quand la commande affichée sur l’écran de sa tablette lui ordonnait de retirer ce produit de l’espace E12. Portion d’étagères identiques parmi les centaines que comptent les vingt kilomètres de rayonnages du hangar géant,  il devait enlever la bonne référence le plus rapidement possible sous peine de ne pas toucher sa prime à la fin du mois, prime ô combien importante car elle lui permettait de gagner dix pour cent de plus que le SMIC. Au livreur ensuite, soumis à la dictature du délai et à la surveillance de son patron grâce au smartphone que lui avait confié sa boîte. Celui-ci sonnait dès qu’une commande n’était pas délivrée en temps et en heure, affichant un message en rouge sur l’écran, tandis que son patron l’appelait à 12h45 après avoir fait trainer sa pause déjeuner cinq minutes de plus qu’indiqué sur son contrat. La tranquillité d’esprit était à ce prix et Fladégon n’hésita pas un instant à le payer.

Debout dans son jardin, un étroit échantillon d’herbe rase délimité au cordeau par un grillage vert, dos à la baie vitrée plein sud qui dispensait une belle lumière dans son salon-salle à manger, il profite. Un œil à gauche, quatre jardins comme le sien. Un œil à droite, même constat. Il était au centre et cela ne lui déplaisait pas. Dans chacun des carrés de pelouse, la même cathédrale d’acier et de caoutchouc qu’il venait d’ériger dans le sien. Derrière leurs filets, les mêmes sautillements joyeux sous les regards mi vigilants, mi blasés de parents ayant acquis de longue date le précieux trampoline. Aucun des voisins n’avaient eu l’idée de partager son bien. Chacun le sien plus que le leur à tous. L’important était de posséder plutôt que de partager, une sorte d’évaluation sociale dont la note fluctuait en fonction des acquisitions. Maintenant que Fladégon a son trampoline à lui, il rentre dans le rang en espérant avoir dépassé la moyenne.

Il salue chacun de ses voisins par leur prénom. Dans la rue, tout le monde se connaît. On se prête de la farine ou des œufs, on donne un coup de main pour tapisser la chambre du dernier ou réparer la courroie d’une tondeuse, on joue la solidarité sans oublier de zyeuter les vies de chacun. Il ne faudrait pas manquer de conversation lors des « p’tits cafés » de fin de matinée le dimanche ou lors des apéros en petit comité le samedi soir. Alimenter les discussions sur le dos des voisins permet de se rassurer, de se croire meilleur à défaut d’être bon, d’offrir un exutoire aux frustrations qu’on se crée nous-mêmes à comparer, mégoter, dédaigner, sans plus vraiment savoir ce qui est bien ou mal. Avec son trampoline, Fladégon fait plus que d’offrir à son fils de bons moments, il se conforme à l’image du bonheur partagée par la petite communauté de la rue. Son sourire s’élargit. Le voilà rassuré, il est maintenant comme les autres. En applaudissant son fils qui venait de réaliser une pirouette particulièrement périlleuse pour un bambin de cet âge, il ne sait pas qui il félicite réellement ?  Arodène ou lui-même. Peu importe, la question ne lui effleura même pas l’esprit. A quoi bon les questions ? Il était heureux.