Le nombril

Vestige de notre gestation au sein de notre mère, centre de notre monde à mesure que l’on prend conscience de notre individualité, Lyndsay Manchon avait une relation particulière avec ce petit appendice. Le hasard ? La malchance ? Le destin ? Du haut de ses quinze ans, elle ne saurait trancher. D’ailleurs, elle ne s’était jamais posé la question.

Cela commença dès sa naissance. Deux jours après avoir quitté l’entrecuisse maternel, le reste de cordon ombilical pendu à son ventre s’infecta. Évidemment, elle ne se souvenait de rien. Sa mère, de tout. Parturiente aux nerfs à vifs, cet épisode s’était gravé dans sa mémoire, comme les regards obliques des infirmières à bout de patience. Pendant trois jours, Lyndsay pleura à en faire saigner les tympans de toute la maternité. Malgré les traitements, la douleur ne semblait pas reculer et le nourrisson s’époumonait sans qu’on n’y puisse rien. Infirmières et aides-soignantes serraient les dents lorsqu’elles devaient se rendre chambre 103. Toute trace de compassion avait déserté leurs conseils, ne restait plus que la sécheresse du devoir à accomplir. Quand l’infection quitta le petit corps, la toute jeune famille Manchon fut prestement évacuée avec des « Nos meilleurs vœux de bonheur » mensongers de la part de soignants soulagés. Lyndsay avait gardé de cet épisode un drôle de nombril. Ni beau, ni laid, mais en le comparant gamine avec ceux des copines à la danse, il s’avérait indubitablement… drôle.

A neuf ans, ce rêve s’imprima dans sa mémoire. Un renard courait dans le ciel étoilé où la lune était la cafetière italienne de son père. Soudain, une fermeture éclair démesurée déchira ce monde onirique. Elle se réveilla en sursaut, terrifiée : un couteau chauffé à blanc lui transperçait le bas ventre.

— Papa ! Maman ! Hurla-t-elle entre deux sanglots.

Cavalcade dans l’escalier. Ses parents la découvrirent pliée en deux et derrière les larmes, son visage un masque de douleur. Ni une ni deux, la voilà en pyjama doudoune à l’accueil des urgences pédiatriques. Brancard, murs bleu ciel et néons blancs, les doigts austères et la face fatiguée du médecin furent sans appel :

— Lyndsay, tu fais une appendicite.  

Elle hocha la tête, reconnaissante. De quoi ? Elle n’en savait trop rien. Peut-être de la rassurer car elle en était convaincue : quand un adulte utilisait des mots compliqués avec le sourire idiot de ceux qui confondent enfance et stupidité, c’était bon signe. Et comme cet homme était un docteur, elle lui faisait aveuglément confiance. Il lui ôterait forcément cette douleur qui lui perforait le ventre. Deux heures plus tard, des blouses bleu-vert en charlottes et masques s’agitaient autour de la table froide sur laquelle on l’avait déposée.

— Tout va bien se passer.

A sa voix douce, cette dame qui lui posait un masque sur le nez et la bouche — tient, ça sent la fraise — ne pouvait être qu’une gentille personne. Ce fut d’ailleurs d’elle, et du renard, qu’elle rêva. A son réveil, tremblante de froid, les muscles endoloris et la bouche farineuse, son nombril disparaissait sous la gaze.

— Bonjour petite, salua l’infirmière d’un ton jovial en entrant dans la chambre.

Lyndsay était polie mais du sable lui collait les joues aux gencives, l’empêchant de répondre.

— Après une anesthésie, on est toujours vaseuse. Ne t’inquiète pas, ça passera après une bonne nuit de sommeil. Ce n’est pas rien une appendicite et la cœlioscopie n’est pas sans conséquence. Tu as été très courageuse.    

Cœlio quoi ? Même si elle était flattée que l’infirmière s’adresse à elle comme à une adulte — chose rare — elle n’en avait hélas pas encore tout le vocabulaire. Ses parents lui expliquèrent.

— Pour t’enlever l’appendice, ils ont fait un trou dans ton nombril pour passer une caméra et voir à l’intérieur de ton ventre. Après, ils ont percé deux petits trous pour insérer leurs ustensiles et enlever ton appendice. C’est tout de même mieux que de t’ouvrir le ventre. 

Lyndsay eut une moue de dégoût. Pour elle, c’était tout comme. Quand le médecin avait ôté le pansement, peut-être deux semaines après l’opération, un bourrelet rouge gonflait l’arrondi de son nombril. Puis la cicatrice devint rapidement un fin trait blanc. A la piscine en sixième, il faisait d’elle une fille pas comme les autres. Non qu’il soit laid, ou beau, il était simplement… différent. Non, mieux, original.

Ce matin, bureau de la CPE. Le bureau couvert de dossiers séparait Lyndsay de Mme Roncier. Derrière elle, épaules larges dans sa veste trop étroite et bras croisés, M. Morla, le principal. Dix minutes que l’un et l’autre se renvoyaient la balle pour alimenter un discours lénifiant, aussi moralisateur que convenu. D’ailleurs, l’un n’allait-il pas sans l’autre ? Lyndsay ne se posa pas la question. Là, ils battaient des records. Même ses parents n’atteignaient pas ces sommets quant au rappel des règles de bonne conduite et de culpabilisation. Tout y passa : « ça ne se fait pas de s’habiller comme ça » ; « pense aux garçons. Comment vont-ils réagir en te voyant ? » ; « Il est nécessaire de se vêtir d’une manière adaptée à la situation. » ; « On est au collège, pas à la plage. » Et blablabla…

Lyndsay ne s’attendait pas à une leçon de morale si longue, et si violente. Elle s’imaginait, en arrivant à neuf heures à la grille du collège, à ce qu’on lui demande de se changer. Basta. Elle avait même prévu un tee-shirt dans son sac à dos. Mais non. Du haut de sa quarantaine frustrée, la CPE lui était tombée dessus avec dans l’œil une flamme offusquée. Elle avait ordonné à une surveillante de l’accompagner à son bureau.

— Pourquoi ?

La surveillante avait haussé les épaules. Arrivée à destination, Lyndsay avait poireauté un bon quart d’heure. Un quart d’heure où elle avait mâché et remâché sa détermination. Vu les circonstances, à peine à un mois du brevet, elle qui était prête à se changer n’en démordrait plus. Au-delà d’aiguiser sa volonté, elle travailla son argumentaire. Elle ne ferait pas le plaisir aux adultes d’agir comme une ado. Enfin, d’agir comme ils imaginaient qu’une ado devrait le faire, soumise à ses émotions et incapable de réflexion. Non, elle ne serait pas la confirmation de leurs stéréotypes dégueulasses. Bon, ok, tout n’était peut-être pas à jeter mais quand même, dans ce bureau, leurs préjugés ne devaient pas gagner. Au poids des idées préconçues s’ajoutait qui elle était : Lyndsay. Fille d’une mère fan du Beverly Hills des années 1990 et d’un père magasinier, dont ni l’un ni l’autre n’étaient amis avec le français. Un prénom américain, mal orthographié, toute une histoire. Elle l’avait tôt compris au ton condescendant de certains professeurs lorsqu’ils l’interpellaient. Un simple prénom et tout était dit. Sa destinée déjà toute tracée.

Ce matin, elle n’en avait pas pleinement conscience mais entre ces quatre murs, elle se battait pour bien plus qu’un pauvre morceau de tissu. Elle se devait d’être à la hauteur. Son estomac était au fond de ses chaussettes et pourtant, elle se sentait l’âme d’une redresseuse de torts, une sorte de Robin des Bois des temps modernes. L’adolescence et sa démesure…

 Elle avait patiemment écouté le discours des deux adultes. Plus que des adultes, des autorités. Oui, elle l’avouait, elle avait flanché à certaines sentences. Comment ne pas culpabiliser face à leurs mots quand on a quinze ans ? D’autant que le principal avec son mètre quatre-vingt-dix et sa centaine de kilos annonçait physiquement en faveur de qui penchait le rapport de force. A les écouter, sa tenue était un premier pas vers la destruction de la culture française, une première fissure dans le bloc de la civilisation européenne qui, dès lors qu’elle s’était présentée au collège dans cet… « accoutrement », ne pouvait que s’effondrer. Certes, Lyndsay était déterminée à contrecarrer leur vision passéiste. Mais porter à quinze ans sur ses épaules la destruction de tout un monde était loin d’être évident. Qui veut n’est pas Atlas.

— Pourquoi t’es-tu habillée comme ça ce matin ? Lui demanda le principal.

Elle les observa, les yeux dans les yeux mais avec le regard bas, la détermination moulée dans les conventions. Leur montrer qu’elle ne lâcherait rien, sans pour autant leur donner la moindre raison de l’accuser d’insolence, arme ultime des adultes lorsque s’insurge un enfant contre une décision inique. Elle se tortilla sur sa chaise. Elle avait beau s’être décidée à leur tenir tête, le poids de l’autorité durcissait leurs regards fixés sur elle. Difficile de se décider à foncer contre un mur. Pourtant, après une profonde inspiration saccadée par le stress, elle osa.

— Parce que j’en avais envie. Ça me plait.

— Au collège, mademoiselle Manchon, il y a un règlement intérieur. Et ce règlement intérieur stipule qu’il faut porter une tenue décente.

Ce mot, décence, agit comme un déclic. Affluèrent ses souvenirs de cours, son fil Insta, les youtubeuses et youtubeurs qu’elle suivait, les discussions avec ses parents bien moins cons que leur CV ne le laissaient croire à qui ne les connaissaient pas, aux conversations avec ses cousines, la télé. Tout cela forma une sorte de magma au bord de l’éruption. Sans plus se soucier de qui elle avait devant elle, Lyndsay se fit volcanique.

— Une tenue décente ? C’est quoi, une tenue décente ? Dans le règlement intérieur, j’ai vu aucune définition, aucune explication. Une tenue décente comme celle des garçons ? Ils portent des maillots d’équipes de foot célèbres, avec plein de marques affichées dessus et, dans le dos, le nom de stars dont le seul mérite est de gagner des millions d’euros seulement pour taper dans une balle. C’est ça, une tenue décente ?  

Dans la voix de la CPE, on entendait clairement qu’elle ne s’attendait pas à cette réaction.

— Non, enfin… Une tenue décente est celle qui suit les règles afin que tous puissent vivre en collectivité, sans gêner les autres dans leurs relations, ni les perturber dans leur travail.

— Ah c’est comme les nazis. On extermine des millions de Juifs mais dans des uniformes Hugo Boss ?

Cette remarque, elle lui était venue comme une fulgurance. Merci M. Palu pour toutes ces anecdotes. Là, c’était net. Les deux adultes étaient totalement désemparés. Dans le silence qui s’était abattu dans le bureau, ils se regardaient, puis la regardaient, en un va-et-vient qui sembla durer des heures. Ils ne pouvaient pas lui laisser le dernier mot. Le monde des adultes ne pouvait pas s’incliner devant celui des adolescents. Question de principe.

— Mademoiselle Manchon, ce n’est pas comparable. Et là n’est pas le sujet. Votre vêtement donne une image déplorable d’une collégienne. Et, en tant que principal, je ne peux pas le permettre pour la réputation du collège.

— Monsieur le principal, répondit Lyndsay après une minute de réflexion, le ton calme, la courtoisie sublime. Certains de nos professeurs nous répètent souvent cette expression : « l’habit ne fait pas le moine ». Bon, je sais que c’est difficile d’y croire. Mais je croyais que pour être une bonne collégienne, il fallait respecter ses professeurs et avoir de bonnes notes. En quatre ans, j’ai eu que des croix pour oubli de matériel et j’ai quatorze de moyenne au troisième trimestre. En plus, je suis déléguée de classe et mes professeurs ne se sont jamais plaints de moi. Si j’avais su, je me serais contentée de mieux choisir mes habits le matin plutôt que d’apprendre mes leçons pour les contrôles et d’être attentive en classe.

Elle avait un peu embelli le tableau mais à la mâchoire de la CPE, elle savait qu’elle venait de faire mouche. Pour autant, le monde conventionnel de cette grande institution qu’était l’école n’était pas encore vaincue et ses deux cerbères, certes surpris, n’avaient pas encore rendu les armes. La CPE ferma la bouche, déglutit, zyeuta en coin le principal puis fixa Lyndsay gravement.

— Enfin Lyndsay ! Tu comprends qu’en t’habillant comme ça, tu donnes une image déplorable de la femme.

Une claque. D’autant plus violente qu’elle venait d’une adulte. Elle hésita entre l’indignation et le désespoir. Comment la CPE, une femme, pouvait dire une chose pareille ? Car sa phrase, Lyndsay pouvait la résumer en un mot tant elle l’avait entendue dans la bouche des garçons : pute. Elle était habillée comme une pute. Cela lui donna le courage de risquer l’exclusion à un mois du brevet.

— Non madame, je suis pas une pute, je veux juste m’habiller comme je le veux. Tout ce que vous me dites depuis tout à l’heure est très injuste. Mais là, je sais pas comment le dire, j’ai pas les mots, mais c’est beaucoup plus que ça. Elle se leva, se cambra effrontément devant les visages interloqués des deux adultes. En fait, ce qui vous dérange, ce n’est pas mon crop top, c’est mon nombril.  

Il  n’était ni laid, ni beau. Mais maintenant qu’elle devenait une femme, il se faisait gênant.    

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