Le nombril

Vestige de notre gestation au sein de notre mère, centre de notre monde à mesure que l’on prend conscience de notre individualité, Lyndsay Manchon avait une relation particulière avec ce petit appendice. Le hasard ? La malchance ? Le destin ? Du haut de ses quinze ans, elle ne saurait trancher. D’ailleurs, elle ne s’était jamais posé la question.

Cela commença dès sa naissance. Deux jours après avoir quitté l’entrecuisse maternel, le reste de cordon ombilical pendu à son ventre s’infecta. Évidemment, elle ne se souvenait de rien. Sa mère, de tout. Parturiente aux nerfs à vifs, cet épisode s’était gravé dans sa mémoire, comme les regards obliques des infirmières à bout de patience. Pendant trois jours, Lyndsay pleura à en faire saigner les tympans de toute la maternité. Malgré les traitements, la douleur ne semblait pas reculer et le nourrisson s’époumonait sans qu’on n’y puisse rien. Infirmières et aides-soignantes serraient les dents lorsqu’elles devaient se rendre chambre 103. Toute trace de compassion avait déserté leurs conseils, ne restait plus que la sécheresse du devoir à accomplir. Quand l’infection quitta le petit corps, la toute jeune famille Manchon fut prestement évacuée avec des « Nos meilleurs vœux de bonheur » mensongers de la part de soignants soulagés. Lyndsay avait gardé de cet épisode un drôle de nombril. Ni beau, ni laid, mais en le comparant gamine avec ceux des copines à la danse, il s’avérait indubitablement… drôle.

A neuf ans, ce rêve s’imprima dans sa mémoire. Un renard courait dans le ciel étoilé où la lune était la cafetière italienne de son père. Soudain, une fermeture éclair démesurée déchira ce monde onirique. Elle se réveilla en sursaut, terrifiée : un couteau chauffé à blanc lui transperçait le bas ventre.

— Papa ! Maman ! Hurla-t-elle entre deux sanglots.

Cavalcade dans l’escalier. Ses parents la découvrirent pliée en deux et derrière les larmes, son visage un masque de douleur. Ni une ni deux, la voilà en pyjama doudoune à l’accueil des urgences pédiatriques. Brancard, murs bleu ciel et néons blancs, les doigts austères et la face fatiguée du médecin furent sans appel :

— Lyndsay, tu fais une appendicite.  

Elle hocha la tête, reconnaissante. De quoi ? Elle n’en savait trop rien. Peut-être de la rassurer car elle en était convaincue : quand un adulte utilisait des mots compliqués avec le sourire idiot de ceux qui confondent enfance et stupidité, c’était bon signe. Et comme cet homme était un docteur, elle lui faisait aveuglément confiance. Il lui ôterait forcément cette douleur qui lui perforait le ventre. Deux heures plus tard, des blouses bleu-vert en charlottes et masques s’agitaient autour de la table froide sur laquelle on l’avait déposée.

— Tout va bien se passer.

A sa voix douce, cette dame qui lui posait un masque sur le nez et la bouche — tient, ça sent la fraise — ne pouvait être qu’une gentille personne. Ce fut d’ailleurs d’elle, et du renard, qu’elle rêva. A son réveil, tremblante de froid, les muscles endoloris et la bouche farineuse, son nombril disparaissait sous la gaze.

— Bonjour petite, salua l’infirmière d’un ton jovial en entrant dans la chambre.

Lyndsay était polie mais du sable lui collait les joues aux gencives, l’empêchant de répondre.

— Après une anesthésie, on est toujours vaseuse. Ne t’inquiète pas, ça passera après une bonne nuit de sommeil. Ce n’est pas rien une appendicite et la cœlioscopie n’est pas sans conséquence. Tu as été très courageuse.    

Cœlio quoi ? Même si elle était flattée que l’infirmière s’adresse à elle comme à une adulte — chose rare — elle n’en avait hélas pas encore tout le vocabulaire. Ses parents lui expliquèrent.

— Pour t’enlever l’appendice, ils ont fait un trou dans ton nombril pour passer une caméra et voir à l’intérieur de ton ventre. Après, ils ont percé deux petits trous pour insérer leurs ustensiles et enlever ton appendice. C’est tout de même mieux que de t’ouvrir le ventre. 

Lyndsay eut une moue de dégoût. Pour elle, c’était tout comme. Quand le médecin avait ôté le pansement, peut-être deux semaines après l’opération, un bourrelet rouge gonflait l’arrondi de son nombril. Puis la cicatrice devint rapidement un fin trait blanc. A la piscine en sixième, il faisait d’elle une fille pas comme les autres. Non qu’il soit laid, ou beau, il était simplement… différent. Non, mieux, original.

Ce matin, bureau de la CPE. Le bureau couvert de dossiers séparait Lyndsay de Mme Roncier. Derrière elle, épaules larges dans sa veste trop étroite et bras croisés, M. Morla, le principal. Dix minutes que l’un et l’autre se renvoyaient la balle pour alimenter un discours lénifiant, aussi moralisateur que convenu. D’ailleurs, l’un n’allait-il pas sans l’autre ? Lyndsay ne se posa pas la question. Là, ils battaient des records. Même ses parents n’atteignaient pas ces sommets quant au rappel des règles de bonne conduite et de culpabilisation. Tout y passa : « ça ne se fait pas de s’habiller comme ça » ; « pense aux garçons. Comment vont-ils réagir en te voyant ? » ; « Il est nécessaire de se vêtir d’une manière adaptée à la situation. » ; « On est au collège, pas à la plage. » Et blablabla…

Lyndsay ne s’attendait pas à une leçon de morale si longue, et si violente. Elle s’imaginait, en arrivant à neuf heures à la grille du collège, à ce qu’on lui demande de se changer. Basta. Elle avait même prévu un tee-shirt dans son sac à dos. Mais non. Du haut de sa quarantaine frustrée, la CPE lui était tombée dessus avec dans l’œil une flamme offusquée. Elle avait ordonné à une surveillante de l’accompagner à son bureau.

— Pourquoi ?

La surveillante avait haussé les épaules. Arrivée à destination, Lyndsay avait poireauté un bon quart d’heure. Un quart d’heure où elle avait mâché et remâché sa détermination. Vu les circonstances, à peine à un mois du brevet, elle qui était prête à se changer n’en démordrait plus. Au-delà d’aiguiser sa volonté, elle travailla son argumentaire. Elle ne ferait pas le plaisir aux adultes d’agir comme une ado. Enfin, d’agir comme ils imaginaient qu’une ado devrait le faire, soumise à ses émotions et incapable de réflexion. Non, elle ne serait pas la confirmation de leurs stéréotypes dégueulasses. Bon, ok, tout n’était peut-être pas à jeter mais quand même, dans ce bureau, leurs préjugés ne devaient pas gagner. Au poids des idées préconçues s’ajoutait qui elle était : Lyndsay. Fille d’une mère fan du Beverly Hills des années 1990 et d’un père magasinier, dont ni l’un ni l’autre n’étaient amis avec le français. Un prénom américain, mal orthographié, toute une histoire. Elle l’avait tôt compris au ton condescendant de certains professeurs lorsqu’ils l’interpellaient. Un simple prénom et tout était dit. Sa destinée déjà toute tracée.

Ce matin, elle n’en avait pas pleinement conscience mais entre ces quatre murs, elle se battait pour bien plus qu’un pauvre morceau de tissu. Elle se devait d’être à la hauteur. Son estomac était au fond de ses chaussettes et pourtant, elle se sentait l’âme d’une redresseuse de torts, une sorte de Robin des Bois des temps modernes. L’adolescence et sa démesure…

 Elle avait patiemment écouté le discours des deux adultes. Plus que des adultes, des autorités. Oui, elle l’avouait, elle avait flanché à certaines sentences. Comment ne pas culpabiliser face à leurs mots quand on a quinze ans ? D’autant que le principal avec son mètre quatre-vingt-dix et sa centaine de kilos annonçait physiquement en faveur de qui penchait le rapport de force. A les écouter, sa tenue était un premier pas vers la destruction de la culture française, une première fissure dans le bloc de la civilisation européenne qui, dès lors qu’elle s’était présentée au collège dans cet… « accoutrement », ne pouvait que s’effondrer. Certes, Lyndsay était déterminée à contrecarrer leur vision passéiste. Mais porter à quinze ans sur ses épaules la destruction de tout un monde était loin d’être évident. Qui veut n’est pas Atlas.

— Pourquoi t’es-tu habillée comme ça ce matin ? Lui demanda le principal.

Elle les observa, les yeux dans les yeux mais avec le regard bas, la détermination moulée dans les conventions. Leur montrer qu’elle ne lâcherait rien, sans pour autant leur donner la moindre raison de l’accuser d’insolence, arme ultime des adultes lorsque s’insurge un enfant contre une décision inique. Elle se tortilla sur sa chaise. Elle avait beau s’être décidée à leur tenir tête, le poids de l’autorité durcissait leurs regards fixés sur elle. Difficile de se décider à foncer contre un mur. Pourtant, après une profonde inspiration saccadée par le stress, elle osa.

— Parce que j’en avais envie. Ça me plait.

— Au collège, mademoiselle Manchon, il y a un règlement intérieur. Et ce règlement intérieur stipule qu’il faut porter une tenue décente.

Ce mot, décence, agit comme un déclic. Affluèrent ses souvenirs de cours, son fil Insta, les youtubeuses et youtubeurs qu’elle suivait, les discussions avec ses parents bien moins cons que leur CV ne le laissaient croire à qui ne les connaissaient pas, aux conversations avec ses cousines, la télé. Tout cela forma une sorte de magma au bord de l’éruption. Sans plus se soucier de qui elle avait devant elle, Lyndsay se fit volcanique.

— Une tenue décente ? C’est quoi, une tenue décente ? Dans le règlement intérieur, j’ai vu aucune définition, aucune explication. Une tenue décente comme celle des garçons ? Ils portent des maillots d’équipes de foot célèbres, avec plein de marques affichées dessus et, dans le dos, le nom de stars dont le seul mérite est de gagner des millions d’euros seulement pour taper dans une balle. C’est ça, une tenue décente ?  

Dans la voix de la CPE, on entendait clairement qu’elle ne s’attendait pas à cette réaction.

— Non, enfin… Une tenue décente est celle qui suit les règles afin que tous puissent vivre en collectivité, sans gêner les autres dans leurs relations, ni les perturber dans leur travail.

— Ah c’est comme les nazis. On extermine des millions de Juifs mais dans des uniformes Hugo Boss ?

Cette remarque, elle lui était venue comme une fulgurance. Merci M. Palu pour toutes ces anecdotes. Là, c’était net. Les deux adultes étaient totalement désemparés. Dans le silence qui s’était abattu dans le bureau, ils se regardaient, puis la regardaient, en un va-et-vient qui sembla durer des heures. Ils ne pouvaient pas lui laisser le dernier mot. Le monde des adultes ne pouvait pas s’incliner devant celui des adolescents. Question de principe.

— Mademoiselle Manchon, ce n’est pas comparable. Et là n’est pas le sujet. Votre vêtement donne une image déplorable d’une collégienne. Et, en tant que principal, je ne peux pas le permettre pour la réputation du collège.

— Monsieur le principal, répondit Lyndsay après une minute de réflexion, le ton calme, la courtoisie sublime. Certains de nos professeurs nous répètent souvent cette expression : « l’habit ne fait pas le moine ». Bon, je sais que c’est difficile d’y croire. Mais je croyais que pour être une bonne collégienne, il fallait respecter ses professeurs et avoir de bonnes notes. En quatre ans, j’ai eu que des croix pour oubli de matériel et j’ai quatorze de moyenne au troisième trimestre. En plus, je suis déléguée de classe et mes professeurs ne se sont jamais plaints de moi. Si j’avais su, je me serais contentée de mieux choisir mes habits le matin plutôt que d’apprendre mes leçons pour les contrôles et d’être attentive en classe.

Elle avait un peu embelli le tableau mais à la mâchoire de la CPE, elle savait qu’elle venait de faire mouche. Pour autant, le monde conventionnel de cette grande institution qu’était l’école n’était pas encore vaincue et ses deux cerbères, certes surpris, n’avaient pas encore rendu les armes. La CPE ferma la bouche, déglutit, zyeuta en coin le principal puis fixa Lyndsay gravement.

— Enfin Lyndsay ! Tu comprends qu’en t’habillant comme ça, tu donnes une image déplorable de la femme.

Une claque. D’autant plus violente qu’elle venait d’une adulte. Elle hésita entre l’indignation et le désespoir. Comment la CPE, une femme, pouvait dire une chose pareille ? Car sa phrase, Lyndsay pouvait la résumer en un mot tant elle l’avait entendue dans la bouche des garçons : pute. Elle était habillée comme une pute. Cela lui donna le courage de risquer l’exclusion à un mois du brevet.

— Non madame, je suis pas une pute, je veux juste m’habiller comme je le veux. Tout ce que vous me dites depuis tout à l’heure est très injuste. Mais là, je sais pas comment le dire, j’ai pas les mots, mais c’est beaucoup plus que ça. Elle se leva, se cambra effrontément devant les visages interloqués des deux adultes. En fait, ce qui vous dérange, ce n’est pas mon crop top, c’est mon nombril.  

Il  n’était ni laid, ni beau. Mais maintenant qu’elle devenait une femme, il se faisait gênant.    

Une conversation

Il y a toujours un moment dans une soirée où tu prends un peu de recul. Tu ne changes pas de place, tes fesses restent posées sur le même siège et pourtant, il y a un déplacement. D’acteur, tu passes spectateur. Ceux avec qui, cinq secondes plus tôt, tu conversais à bâton rompu deviennent les interprètes de la tragi-comédie humaine. Les rires, les conversations composent la bande originale ; les yeux, les sourires éclatants émaillent les scènes d’une joie non feinte. Soudain, tu n’es plus dans le monde. Tu es juste à côté. Décentrement opportun pour distinguer les détails et prendre le temps de considérer ces convives que tu n’as fait que saluer. Un temps pour l’observation. Ce fut dans cet instant de flottement, vers minuit trente, que je saisis cette conversation. Apparemment, ces deux hommes ne se connaissaient pas.

— Je profite de ce que j’appelle les anomalies du marché — décès, divorce, héritage compliqué, vieillesse, maladie, tout ce qui pousse les gens à vendre vite plutôt que bien  — pour acheter des biens en dessous du prix du marché. Je fais quelques travaux, redonne un coup de neuf à l’appartement ou la maison que j’ai acquis pour ensuite le revendre légèrement au-dessus du prix du marché. Si à chaque transaction, je peux me faire un billet de vingt mille, je suis bien.

— En somme, tu profites du malheur des gens pour t’enrichir et participer à la spéculation immobilière, éloignant toujours un peu plus les moins favorisés de l’accession à la propriété. Si économiquement, et légalement, ton business est irréprochable, moralement, il est carrément discutable. Ces « anomalies du marché » comme tu dis, et je ne m’appesantis pas sur ce qui les fait advenir, pourrait permettre à des personnes aux revenus modestes d’acquérir un bien. Ainsi, ils auraient un chez eux bien à eux, non soumis aux appétits financiers d’un bailleur, et n’auraient plus besoin, une fois la retraite venue, de ponctionner leur pension du montant d’un loyer, sachant que leur retraite sera plus maigre que leur salaire.

— Elle est jolie ta morale. Dans le monde des Bisounours, elle serait parfaite. Mais nous n’y sommes pas et il faut bien que je gagne ma vie.

— Tu pourrais justement la gagner en signalant ces anomalies, moyennant une commission raisonnable pour eux et pour toi, à des personnes sans trop d’argent afin qu’elles participent à l’accès à la propriété des moins riches. Tu pourrais essayer de ne plus voir ton activité comme une simple gymnastique capitaliste, à l’instar de tout propriétaire ou marchand de biens ne cherchant dans le logement que l’augmentation de leur capital par l’intermédiaire du loyer ou de la plus-value immobilière. Tu pourrais simplement, humainement même, la concevoir comme un moyen d’offrir à l’autre une sécurité pour aujourd’hui — avoir un toit sur la tête — et pour demain — ne plus craindre l’arrivée de la retraite à propos du logement.

— T’es un idéaliste toi. Ton idée est mignonne mais, si tu ne l’avais pas compris, je suis marchand de biens. Avec elle, je ne gagnerais pas d’argent.

— Attends, je ne comprends plus vraiment. Tu cherches quoi ? Gagner ta vie ou gagner de l’argent ? Ton but est de pouvoir te nourrir, t’offrir quelques plaisirs ou jouir virtuellement de tous ces zéros affichés sur l’écran de ton téléphone quand tu consultes ton compte ? En somme, ton objectif, c’est la vie ou l’argent ?  

— Tu m’emmerdes avec tes histoires. Les deux vont ensemble, non ? Je veux avoir une maison sympa, une bagnole, me payer un ciné ou un resto quand je veux, ne pas avoir à compter si je décide de m’acheter des fringues. Je veux pouvoir partir en voyage à dix kilomètres ou à l’autre bout du monde sans avoir à réfléchir à autre chose qu’à la destination. Je veux profiter un maximum de la vie. Et pour ça, il faut des thunes. C’est comme ça.

— J’en conviens. Mais de ce que tu me dis, je crois que ton objectif est tout de même la vie. A moins que tu ne vois dans une voiture autre chose qu’un véhicule, c’est-à-dire un simple moyen d’aller d’un point à un autre ? Certains prennent toute cette tôle comme le marqueur de leur statut. Enfin, celui qu’ils espèrent avoir dans la société. Ils achètent un certaine modèle de bagnole pour renvoyer aux autres l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Pourquoi acheter une grosse allemande quand une asiatique de même taille rend les mêmes services pour moins cher ?

— Tu ne peux pas comparer ces deux caisses. Ça n’a rien à voir en termes de confort, de sécurité, et de performances. Tu compares ce qui n’est pas comparable.

— Si tu le dis. N’empêche, tu ne m’enlèveras pas de l’idée que les quatre anneaux sur la calandre d’une bagnole, c’est aussi pour satisfaire la vanité du conducteur, d’ailleurs la plupart du temps un mâle blanc à très gros pouvoir d’achat cherchant dans la mécanique d’outre Rhin une légitimité que ne suffit pas à lui donner son compte en banque ou son emploi. Il se rassure sur son bon goût grâce à une espèce de quête esthétique centrée sur les bagnoles. La sécurité ou le confort son souvent loin de ses préoccupations. Il doit manquer de confiance en lui le p’tit père.

— Tu m’embrouilles là ou quoi ?

— Excuse-moi, je crois que j’ai bu un peu trop de bières.

— Non, je crois surtout que tu te prends trop la tête. Tu te poses trop de questions sur tout.

— Je dirais plutôt que tu ne te poses aucune question, sur rien. Et si quelqu’un vient à opposer à ta logique bassement matérialiste des idées qui dépasse la simple accumulation de biens et d’expériences, ça te met mal à l’aise. Ça t’énerve presque. Est-ce que ce serait parce que ça te dépasse ce que je raconte ou parce que ça remue un fond de morale judéo-chrétienne hérité de ton éducation bien française ?  

— Tu m’insultes là !

— Non, je te pose une question. Mais si tu le prends comme ça, changeons de sujet. T’aimes le foot ?

Et ils parlèrent de foot, comme si rien ne s’était passé. J’étais médusé. Je me sentais un astronome venant d’assister à un spectacle extraordinaire, rare dans ces soirées où chaque invité se polit pour qu’aucune aspérité ne vienne gâcher la fête : la collision de deux univers.

Déconfinement

Voyage aux confins d’un vol d’oiseau, là où nichent les rêves de libertés retrouvées.

Deux mois, les murs de l’appartement. De temps en temps, au moment où la mécanique physiologique réclamait son dû, une sortie jusqu’à l’épicier, le boucher, le primeur. Le plaisir des papilles à chaque repas, l’évasion poétique de la bonne chère midi et soir comme l’ordonnance d’un confinement réussi. La tranquillité morale nécessitait un détour chez le caviste et ses bouteilles tantôt sveltes, tantôt girondes, où languissent encore vins blancs et rouges, bières blondes et brunes. Puis le retour aux quatre murs dans l’attente du prochain ravitaillement. A peine un kilomètre pour délasser ses jambes et sentir quelques minutes le mouvement de son corps repousser la contrainte de l’immobilisme. Malgré les jeux de l’esprit, et les plateformes de streaming, c’est long deux mois. Les dizaines de mètres carrés de cet appartement finissaient par nous oppresser, d’autant plus qu’ils s’arpentaient trop vite dans la lenteur du temps.

Enfin ! Le déconfinement. Nous pouvons prendre notre envol, quitter le nid douillet de ces deux mois inertes. Quand tu habites Rouen, tes ailes se brisent au nord du cercle rouge sur la baie de Somme.

Sur les plages, de part et d’autre de la Bresle fuyant le carcan étroit de son cours pour les largesses océanes, les démarches sont toujours les mêmes. Les corps humides recrachés par l’écume se désarticulent étrangement à chaque pas. Tantôt des paumes ouvertes, tantôt des poings serrés, toujours ronds des caresses de la mer, les galets meurtrissent les pieds nus, hardis, qui se posent sur eux. Comme des pantins improbables, marionnettes qui auraient perdues leurs fils, les baigneurs avancent difficilement jusqu’au rectangle bleu, ou rouge, de leur serviette, maigre tendresse sur la rudesse des galets. Le vent vif, brise fraîche venue du large, fait voleter l’écume sur la crête des vagues et couvre les corps mouillés de chair de poule. L’aisance du père de famille à chaque brasse perd toute sa superbe en dix pas.

Dix pas et le courage de ces premiers baigneurs à braver les eaux froides de la Manche en ce mois de mai s’efface derrière les sourires moqueurs des alanguis. On ne célèbre plus leur témérité, on se gausse des pieds fragiles de ces colosses aux pieds d’argile. Ne reste plus que le regard énamouré de leur progéniture, insensible aux girouettes mentales des adultes, pour que le monde se confonde dans les étoiles de leurs pupilles braquées sur eux. A leurs yeux, le guignol paternel de Mers-les-Bains reste l’homme le plus fort du monde. Les autres n’existent pas.

Depuis plus d’une heure, nous marchons. Sur notre gauche des dunes blondes. Les toupets d’herbes pâles à leur sommet s’agitent dans le vent venu du nord. Sur notre droite, loin, si loin qu’elle en devient une ondulation argentine, un mirage en nappe iridescente avant l’horizon, la mer, certainement bleue. Sous nos pas où s’impose l’empreinte de nos pieds, des kilomètres devant, derrière, sur les côtés, du sable, à perte de vue. Immensité plane ici-bas en écho à l’azur immense au-dessus de nos têtes. Une plage comme un désert sans fins. Émerveillés, nous marchons.

Des nuages paressent dans le ciel. Quand l’un d’eux passe devant l’implacable soleil, la plage se couvre d’ombre. Le sable, or léger s’égrenant en tornades fragiles dans le vent quelques secondes auparavant, perd alors tout éclat, devient gris. L’atmosphère pure n’offre aucune protection contre la morsure solaire. La migration flâneuse d’un cumulus et nos peaux harcelées respirent. La brise apporte un peu de fraîcheur, lèche délicieusement nos corps perlés de sueur, nous octroie de menus frissons, exquises décharges le long de nos échines. Dès que le nuage s’enfuit, les poings de l’astre frappent à nouveau nos nuques. D’un bloc il nous tombe sur les épaules. Brûlants, nous marchons.

Nous passons le cap et entrons enfin dans la baie. Là-bas, si loin et inexplicablement si proche dans notre œil égaré, ondoyant à travers l’air chauffé à blanc telle une oasis hallucinée, Saint-Valéry sur Somme. Il n’y aurait pas le fleuve agonisant dans l’immensité sableuse, nous rejoindrions d’un trait le village. En face, Le Crotoy, longue plage sans mer. Nous nous dirigeons vers elle. Le sable est dans la baie plus sombre. Des arabesques d’iode blanches dentellent sa robe alezane. Il est si sec, si aggloméré, que nos pas sont sur lui comme sur une route. Lorsque nous regardons l’horizon, l’air ondule au-dessus du sable incandescent. Ces silhouettes, là, humains ou structures ? Bornes ou personnes ? On se croirait dans un film où le héros, abattu par la chaleur, ne voit plus au loin que ses propres fantasmes. Transportés, nous marchons.

Sur la route défoncée, où les nids de poule ont été comblés de galets, la chaleur se réverbère en vagues opiniâtres, se brisant contre nos haleines accablées. La lumière blanche du soleil percute impitoyablement le sable déposé sur le bitume inégal par les roues des camions, nous contraignant de plisser douloureusement les yeux. Nous avançons, le chemin encadré de massifs de ronces enlacés aux barbelés. Deux jours qu’il n’y a que la nature, que la présence humaine se limite aux vieilles maisons de pêcheurs réhabilitées en chambres d’hôtes lucratives, que la mer au loin nous offre l’horizon du ciel sur la terre. Seulement des étendues de sable, sans autres limites que les dunes, et le vol des oiseaux flirtant avec les nuages quand leurs cris s’évadent en hymnes à la vie.

Retour choquant à la logique industrieuse de l’humanité. Derrière la haute muraille dunaire qui cache à la vue la plage et la mer, l’Homme a installé une carrière de sable et de gravelle. Les membres métalliques, démesurés, de l’immense créature mécanique se reposent en ce jour de Pentecôte. Dès le lendemain, ils déverseront à nouveau des tonnes de sables, érigeront toujours plus hautes ces pyramides polychromes, nécropoles à la gloire du gigantisme laborieux de notre espèce.

Ces tas aux hauteurs ahurissantes exposent à l’air libre ce que le monde a dans le ventre. Sous le coup du vent du nord tourbillonnent de fins nuages de matières en suspension, altérant les cieux infinis de leur ballet incertain. Au centre d’un immense étang, une impressionnante machine flotte sur une barge. Ses bras d’aciers, gros comme un homme, disparaissent sous l’eau placide, turquoise. Ses mains enfoncées dans le fond vaseux s’impatientent de rejaillir gorgées de sable, de s’ouvrir afin de le verser sur l’extatique tapis roulant, long de plusieurs kilomètres, fébrile de recevoir sa dose comme l’opiomane en manque, pressé que la matière roule sur lui et qu’il remplisse son rôle, artère entre l’extraction et le stockage, chemin entre le cœur et le corps.

Des panneaux peuvent fanfaronner : « Ce site est géré écologiquement », on ne peut s’empêcher de frissonner à la vue des immenses tubes d’échappements et de la complexité machinique. Lorsque ce monstre de métal s’ébroue, on imagine la fumée âcre, noir, venir assombrir le ciel quand le boucan de ses articulations grippées de sel chasse toute vie à des kilomètres à la ronde. Le sol tremble de ses appétits. Dans le calme de ce lundi férié, l’être mécanique au repos ressemble au monstre des contes, immense bête arachnéenne reprenant son souffle avant de dévorer à nouveau. Un répit dans l’ordre anthropique des choses. Le génie humain est à ce prix. Dans la quiétude de l’air bleu, dans le vrombissement des insectes pollinisateurs, sous les piaillements des oiseaux de passage, il paraît exorbitant. Le pire : il émane de toute cette laideur une beauté fascinante.