En Aval ! (Les méandres de l’Orb 4)

Le rideau noir de la nuit était tiré derrière la fenêtre. Habitude de bivouac, quand certains comptaient les moutons, Jehan comptait les étoiles pour tromper l’insomnie. Mais le sommeil l’évitait. Il se leva pour soulager sa vessie. Les ronflements avinés de Merrizan couvrirent le cliquètement métallique de son jet contre le fer blanc du pot de chambre. Son corps s’allégea. Son esprit, non. Il refusait de s’enfuir vers l’inconscience heureuse. Quelle heure était-il ? Aucune idée. Plus que le sommeil, définitivement hors de portée, il cherchait à présent à leurrer ses pensées, à faire taire le choc des questions et des hypothèses. Des secondes ? Des minutes ? Des heures ? Le temps passa, lentement.

Un rossignol épris lançait ses trilles fugaces pour séduire la belle. Les borborygmes de Merrizan gâchaient la pureté de son chant éphémère. A chacune de ses inspirations tonitruantes, il paraissait se noyer dans d’infâmes mucosités puis, bougonnant, il expirait enfin. Une tension dans la nuque. Des nœuds dans les épaules. Une crispation à l’estomac. La peur, voilà ce qui le maintenait éveillé. Une peur remontée du fond de sa mémoire et nourrit de ce qu’il n’avait rencontré qu’une fois, à l’âge où ils s’étaient lancés pour leur première descente : l’inconnu. D’habitude patient, Jehan décida que tout devait se terminer, et vite. Il fallait y aller. Ils devaient se lancer vers l’aval. Affronter cette peur afin qu’elle soit au plus tôt derrière eux.

L’oiseau de nuit se tut. Un signe ? Il s’assit sur le bord du lit. L’aube ne devait plus être loin. Il tendit la main, secoua l’épaule de son ami. Grognement. Il insista.

— On y est.

Regard direct, voix claire. L’étincelle dans les yeux de Merrizan chassait le trouble éthylique. L’alcool lui avait ouvert les bras du sommeil comme sa bourse les portes des bordels. Les chevelures étincelantes des créatures du Sud, déesses soyeuses sous ses doigts lourds de bagues, caressaient son corps nu, avachi sur des coussins précieux, rompu après tant de raffinements luxurieux. A la terrasse de son palais, sur le garde-fou un verre de ce vin capiteux que donnent les vignes des coteaux alanguies sous les chaleurs méridionales, il contemplait sa ville. Les fines tours blanches ruisselaient de soleil, les toits d’or resplendissaient, les foules des rues s’enorgueillissaient de vert, de rouge, de jaune et levaient vers lui des yeux extatiques. La lippe boudeuse, il en voulut à Jehan d’avoir mis fin à ces fantasmes délicieux. Rapidement, un sourire effaça son ressentiment puéril car, éveillé, ces beaux rêves devenaient demain.

Bruits de pas dans le couloir. Grincements d’escalier. Cesann commençait sa journée. Jehan le premier versa l’eau dans la bassine ébréchée sur la table et, par de généreuses aspersions, crut se débarrasser des derniers vestiges de ses tracas nocturnes. Merrizan, exalté, évacua la corvée par quelques éclaboussures empressées. Du plat de la main, ils défroissèrent leurs vêtements et descendirent. Leur apparition dans la salle commune ouvrit deux soucoupes dans le visage du tenancier.

— Bonjour maîtres nôtes. Vous êtes bien matinaux aujourd’hui.

Merrizan ne put s’empêcher de répliquer tandis qu’ils s’asseyaient à une table.

— Le monde nous attend, et il est impatient.

— Peut-être, la voix de Cesann manquait de conviction. Le feu n’est pas encore lancé.

— Donne-nous ce que tu as.

Une agitation molle dans la cuisine, un air connu fredonné distraitement, le grattement des souris sous le plancher, ces sons se heurtaient au silence entre les deux amis. Ils se regardaient. Seulement, sur le visage de l’autre, ils ne percevaient que le reflet inversé leurs propres pensées. L’anxiété marquait le front de Jehan quand l’excitation creusait les fossettes de Merrizan. Ce fut au milieu de ce face à face discordant qu’arriva le plateau. Cesann posa sur la table une demi-douzaine de fromages séduisants, une motte de beurre luisante, des grappes de raisins généreuses, des noix grosses comme des poings, une demi-meule du pain de la veille, et, pour faire couler ce festin, un cruchon d’eau tout juste tirée du puits. La nourriture comme un mot d’adieu.

Événement singulier, il s’assit avec eux. Tout en se préparant une copieuse tartine — il choyait sa bedaine — et, l’air de ne pas y toucher, il posa cette question :

— Ça fait de nombreuses années que je vous connais. Peut-être la dernière que je vous vois. Depuis le temps, une question me turlupine : qu’est-ce que deux garçons si différents fabriquent ensemble ?

Les amis se jetèrent un regard surpris. Ils ne s’attendaient clairement pas à cela. Dans le calme de la nuit agonisante, Merrizan se sentit l’esprit confident et Jehan, la langue pendue.

— Jehan  est un héros pour les gens de Linn, commença Merrizan tout en faisant éclater un raisin entre ses dents, le jus divinement sucré esbignant la pâteuse qui lui collait aux gencives. Pour tout notre méandre à vrai dire. Il est un homme des montagnes et cette simple évidence fait la fierté de ses parents. Jamais je n’ai entendu quelqu’un de chez nous lui faire un reproche. Au contraire, ils l’encensent : « comme il est fort », « c’est un garçon courageux », « jamais un mot plus haut que l’autre ». Et j’en passe. Maître Capan, le charpentier de notre village où il était apprenti, ne cessait de se réjouir de son travail. Je n’ai jamais été d’accord avec ces vieux cons du Cercle des Anciens que sur un point : Jehan méritaient tous les honneurs dont ils l’abreuvaient.

Il mâcha consciencieusement un énième raisin.

— Un mec bien, conclut-il après avoir dégluti, définitif.

Jehan était rouge comme une pivoine. Les mots de son ami l’empêchèrent d’aller jusqu’au bout de son geste et l’énorme morceau de tomme resta suspendu entre le plateau et sa bouche, béante. Il n’attendait pas de Merrizan un tel éloge. Ces paroles ainsi dévoilées, qu’il espérait pourtant implicites à chaque conversation, le gênèrent. Sa gêne s’accrut lorsqu’il décida de rééquilibrer la balance.

— Merrizan n’a jamais aimé notre village, ni notre méandre, ni la vallée en général.

Il avala précipitamment le morceau de fromage qu’il avait fini par enfourner dans son immense bouche. Sa langue débusquait d’entre ses dents les morceaux qui s’y accrochaient, hachant son laïus.

— Il faut dire que les gens de là-haut n’ont jamais été tendres avec lui. Ce sont des gens laborieux, pour qui la sueur du front vaut plus que le miel des mots. Ils ne comprennent pas que la richesse qu’ils tiennent entre leurs mains, Merrizan l’a sur le bout de la langue. Je me rappelle encore notre première descente, notre première arrivée à Vieussan. Soudain, ce qui le rendait moins que rien là-haut le fit devenir quelqu’un. Son bagout cessa d’être maléfique pour devenir le plus grand des charmes. Il me fit découvrir des méandres qui allaient bien au-delà du nôtre. Soudain, à travers lui, je découvrais l’horizon. Merrizan n’est pas un homme des montagnes, c’est un homme du monde. Pour un garçon simple comme moi, c’est un type extraordinaire.   

Ce fut au tour de Merrizan de ne pas en revenir. Même lorsque seuls ils bivouaquaient le soir sur les bords de l’Orb, jamais Jehan ne parlait autant. Toujours sur la retenue, il réservait ses mots à l’essentiel. Ainsi, connaître le fond de sa pensée était plus dur que de faire baisser ses prix à un orpailleur. Il aimait plaire à ses congénères, plus que ça, il en vivait. Pourtant, l’avis d’un seul lui importait réellement. Il essayait chaque jour de mériter cette amitié, scellée dans le tumulte de la rivière un soir de printemps. Dans la discrétion de l’aube, il apprit pour la première fois de sa bouche, et non de ses gestes et regards, l’opinion de Jehan. Ce dernier, étonnamment en verve, poursuivit.

— Souvent après le travail, je marchais le long de l’Orb. Chaque fois, je cherchais sur les bords de la rivière la quiétude que mon maître, et les habitants de notre village, me refusaient. Sur un rocher isolé au milieu des eaux, j’aperçus un garçon, ses yeux plongés dans les remous des rapides, ses cheveux dispersés dans le vent encore frais que charriait les sommets. Je le reconnus. A Linn, qui ne se connait pas ? Nous nous étions croisés aux fêtes du village, avions connus les mêmes copains, sans pour autant être proches. Je le hélai. Quand je vis son visage, je compris qu’il n’était pas là pour profiter de la beauté des lieux. Mon cœur se serra. Mon estomac se noua. Il leva la main en un salut triste, et sauta. J’étais comme un fou. Je courrai le long de la berge, observant ses gestes désordonnés le faire remonter à la surface, l’enfoncer à nouveau sous les eaux noires. Je courrai sur les rochers et…

— Et sa main saisit la mienne, enchaîna Merrizan. De toute sa puissance, il étendit sur la pierre inhospitalière mon corps déjà mort. Pour la première fois de ma vie, quelqu’un me venait en aide. Alors que je crachais l’eau de mes poumons, il me regarda longuement, sans rien dire. Je souris bêtement. J’avais seize ans, lui quinze, et il me demanda ce jour-là ce que personne n’avait pensé à me demander jusque-là : « ça va ? ».

A nouveau, silence. Sur leurs visages, tempête. Et si inscrits sur leurs traits ou évoqués par leurs regards, ils découvraient le miroir de leurs propres émotions ? Ils en seraient bouleversés. Les deux amis en avaient déjà trop dit pour se l’autoriser. L’appréhension commanda leurs yeux et, se braquant sur la poutre faîtière ou sur les lattes disjointes du parquet, ils s’évitèrent. Jamais ils n’avaient évoqué cet épisode. Pourquoi ce matin ? Quel impérieux sentiment, ou pressentiment, les poussait ainsi à la confidence ? Il y avait des années, celui-ci les amena à s’aventurer au-delà de leur vallée. Aujourd’hui, il les entraînait encore plus loin vers le sud. La conscience de l’inéluctable, voilà la raison de cette subite plongée dans leur intimité. Cesann resta pétrifié, ses yeux écarquillés plantés dans l’eau de sa timbale. A peine respirait-il. Jehan beurra une tartine. Merrizan éclata une noix. La nourriture pour faire diversion.

Le temps s’arrêta. Chacun restait avec lui-même, mastiquant avec application, ressassant les paroles recueilles par l’aurore qui éclairait à présent les fenêtres crasseuses de l’oustal. Derrière le demi-sourire de Merrizan, la surprise cédait face à l’impatience. Impatience de quitter cette vallée honnie. Les gens de leur méandre étaient — mille adjectifs plus ou moins grossiers défilèrent sur sa langue — obtus. Pour eux, l’aisance ne pouvait venir que d’un « travail honnête ». Malhabile de ses mains, il fut renvoyé de tous les ateliers où son père tenta de le placer. Chétif, les paysans ne tolérèrent pas de le constater vaincu par un demi-panier de raisin. Poltron, il ne put jamais faire plus de deux pas dans le boyau sombre de la mine au-dessus de leur village. Cette image de lui inscrite dans leurs regards, les gens de leur méandre ne lui servaient que railleries et rodomontades. Plutôt que de le défendre, honteux, ses parents baissaient la tête et se lamentaient auprès de tous les dieux de la création d’avoir engendrés un tel bon à rien.

La gêne d’avoir tant parlé se dissipait derrière le front plissé de Jehan. La perplexité, le doute de quitter aujourd’hui sa chère vallée grignotait sa résolution, abreuvée depuis des années par la confiance inébranlable de son ami en un avenir radieux. Bâti pour affronter les plus durs labeurs, les gens de Linn ne cessaient d’encenser son courage. Gamin, il charriait les seaux de gravats des profondeurs de la mine, abattant autant de travail qu’un adulte. Adolescent, il aidait à la moisson, participait aux semailles et ne rechignait pas à prendre la place du bœuf pour tracer les sillons. A l’âge où l’on se choisissait un métier, tous les artisans essayèrent de l’attirer dans leurs ateliers. Mais il aimait le travail du bois et il devint l’apprenti de  maître Capan. Il apprit vite le métier et ses ouvrages furent loués dans tout le méandre. Humble, les lauriers dont on voulait ceindre son front le plongeaient dans un embarras quasi maladif. Il cherchait depuis longtemps le moyen d’esquiver ces compliments indus. Il était ce que ses parents avaient fait de lui, rien de plus qu’un homme des montagnes, comme eux. Alors pourquoi ne le traitaient-ils pas comme tel ?  

Ce jour-là au bord de la rivière, quand les deux adolescents se parlèrent, s’écoutèrent, se forgea une amitié plus solide que la montagne elle-même. Afin de définitivement sauver leurs vies, que le talent de chacun trouvât à s’exprimer, aiguillonnés par des motivations différentes mais assurés d’un but commun, Merrizan le verbeux et Jehan le colosse firent une promesse : devenir nôtes. L’année suivante, ils découvraient Vieussan. 

— Vous êtes toujours sûrs les jeunes ? Demanda Cesann d’une voix trouble.

La question brisa l’instant. Les secondes reprirent leur course. Les deux amis se regardèrent. D’un même geste, ils hochèrent la tête et se levèrent. Il était temps de mettre fin à cette nostalgie rampante, nauséabonde, allumée par l’heure matutinale.

— Mon bon Cesann, nous n’avons jamais été aussi sûrs.

Merrizan y croyait et cette foi inaltérable balaya les doutes de Jehan. Ils le saluèrent et, le pas à l’unisson, quittèrent l’auberge.  

Si le ciel s’éclaircissait à l’est, des étoiles paressaient encore à l’ouest. Dans cet entre-deux où le monde hésite entre la nuit et le jour, la pénombre habillait les rues silencieuses. Des chats efflanqués furetaient entre les rares tas d’immondices. Vieussan prenait soin de sa réputation et les officiers du seigneur veillaient, la sanction leste, à ce que la ville basse ne devînt pas un dépotoir. Ils croisèrent quelques quidams. Chaque fois, ceux-ci gardaient le visage bas, la démarche encore traînante dans la jeunesse de leur réveil. Au croisement d’une rue fleurit dans l’air tiède une odeur de pain tout juste mis au four. Derrière certains volets perçaient la lumière d’une bougie solitaire. La vie souriait à qui se levait tôt. L’esprit de Merrizan était tout en dents blanches. Celui de Jehan un mince étirement des lèvres. Le premier était déjà au bord de la mer océane. Le deuxième savourait de sentir sous ses pieds un dernier contact avec son univers.

Rapidement, ils arrivèrent au pont. Les nôtes fabriquaient leurs fanches en bois précieux. Ainsi, pour le retour dans leur méandre, ils la revendaient un bon prix et acquéraient les chevaux, ou les ânes selon que les affaires avaient été bonnes ou mauvaises, nécessaires au trajet. Surtout, cette transaction permettait aux nôtes de ne pas se blesser l’âme, c’est-à-dire entamer leur pactole. Pas cette fois. Un garde, les fesses sur le parapet et la tête appuyée contre son arc, s’ébroua en entendant les compères approcher. Il leur jeta un regard mi inquisiteur, mi endormi quand ils s’engagèrent sur l’escalier, vers la grève. Merrizan leva la main, paume ouverte vers le ciel. Personne n’allait en aval sur la rivière, à quoi bon dès lors se fatiguer à suivre les faits et gestes de deux nôtes, êtres notoirement fantasques. Les fous pouvaient tenter le passage du pont mais ces deux-là avaient l’air sain d’esprit. Le soldat hocha la tête et reprit sa vigie inattentive.

Sur la plage, Merrizan plaça leurs bourses ventrues dans le banc de nage pendant que Jehan dénouait l’amarre. Plus discret qu’un voleur dans la salle des coffres du Chevalier de La Dorne, il poussa leur nef à l’eau puis, lorsque le courant la saisit, sauta à l’arrière. Merrizan était déjà à l’avant, le regard accroché au tablier du pont. Par des mouvements lents et précis, se gardant du moindre clapotis, ils approchèrent de ses piles. Une lourde chaîne barrait la route. Ils s’allongèrent au fond de leur fanche et passèrent sous les maillons interdisant l’accès à l’aval.

— Ohé ! Pas par-là ! Vous êtes fous !

La mise en garde transperça le silence de la rivière. Les rives bruissèrent. Une nuée d’oiseaux bleus jaillit du vert profond des frondaisons et se perdit dans le firmament. Merrizan se retourna. Le soldat croisé quelques minutes plus tôt leur faisait de ses bras levés de grands signes.

— Adieu ! Lui hurla-t-il, tout sourire, le saluant d’un large geste de la main.

Jehan ne regarda pas en arrière. Ses yeux ne pouvaient se détacher de la rivière, de ses berges, cherchant à chaque coup de rame l’écueil invisible. Il luttait pour ne pas se laisser distraire par ce nouveau monde et se faire prendre à ses pièges insoupçonnés. Un virage et le pont disparut. Voilà, ils y étaient pour de bon. Pour la seconde fois de leur vie, ils s’engageaient sur une route inconnue. La différence, immense : personne ne l’avait prise avant eux. Non, rectifia Jehan, personne n’était revenu la décrire à ceux de l’amont. Merrizan ne montrait pas la même rigueur que son ami. Sa tête ne cessait d’aller de droite et de gauche, l’appétit plein les yeux. Sur les flancs des montagnes, il n’y avait que la forêt, luxuriante, bourdonnante d’une vie que l’activité humaine ne venait pas déranger ou, pire, assujettir. Rien que la nature, sauvage, riche d’être livrée à elle-même. Pourtant, rien ne changeait véritablement. Il reconnaissait ce parfum dans l’air ou cet arbre dont les feuilles éraflaient la surface de l’eau. Les cris des animaux qui se répondaient d’une rive à l’autre lui étaient familiers. Pourtant, l’aura de mystère planant sur cet aval vierge nimbait la faune et la flore, le paysage en général, d’un exotisme grisant.

Un sanglier étanchait sa soif dans une anse où l’eau pure d’une source venait se mélanger à celle plus trouble de l’Orb. Son breuvage gâché par leur présence, il releva la tête et les fixa. Voir des humains en son royaume le contrariait-il tant pour les suivre ainsi du regard ? L’évidence ne demandait pas que l’on cherchât de réponse. Qu’allaient-ils trouver ? Un demi-sablier s’écoula. Merrizan avait cessé de s’émerveiller pour retrouver son rôle. Il scrutait la surface, cherchait les meilleurs courants, appréhendait les rapides qui se profilaient au loin, détournait le nez de leur fanche des rochers affleurant. Jehan maniait sa rame avec précaution. Toute brusquerie risquait de les mener au naufrage alors ses gestes puissants, calculés, s’employaient à donner à leur esquif un mouvement régulier. Il supposait le chemin long et s’échouer alors que le soleil effleurait à peine la cime des montagnes serait pour sa fiabilité proverbiale, et pour l’amour-propre de son compagnon, une catastrophe. Perdre leur fanche et leurs beaux projets tomberaient à l’eau. Ils auraient tout leur temps ce soir, lorsque la nuit les forcera à faire halte, d’inventer leur vie future. Aussi, plutôt que de présumer de ce qui les attendait tout là-bas, dans le Sud, ils se focalisaient sur la navigation. Pour le moment, ils étaient des nôtes ayant à cœur de réussir leur plus belle, leur plus glorieuse descente.   

Tout se déroulait comme n’importe lequel de leur voyage. Leur concentration s’émoussa et les deux amis se laissèrent peu à peu envelopper par la conscience des lieux. L’air s’échauffait, le clapot de l’eau un doux murmure à leurs oreilles. Les feux du soleil scintillaient d’un vert brûlant là-haut, sur la canopée, tandis que le fond de la vallée restait dans l’ombre. Pas une brise ne faisait chanter la voute du feuillage. La rivière était calme. Une belle journée en perspective sur les eaux de l’Orb. Merrizan se retourna et ses traits s’illuminèrent de son plus beau sourire. Même les marchands les plus fortunés n’y avaient jamais droit. Privilège de l’amitié. Irrésistible, il poussa Jehan à lui répondre. La tension de ce début de voyage se desserra. Finalement, tout concourrait pour faire de leur ultime descente une descente malgré tout, à l’instar de toutes celles qu’ils avaient accomplies précédemment. Cette normalité déjouait toutes leurs prévisions. Elle en devenait presque irréelle.

Un craquement terrible retentit. Tous les oiseaux fuirent la canopée et noircirent le ciel de leurs battements d’ailes paniqués. Jehan et Merrizan se figèrent dans leur embarcation. Un grondement assourdissant emplit la vallée. Sous leurs yeux ahuris se détacha de la rive gauche un pan entier de la montagne. Des rochers roulèrent et, dans de grandes gerbes d’eau, explosèrent dans la rivière. Des arbres déracinés coururent sur le flanc bouleversé, heurtèrent d’autres arbres, les emportèrent pour eux aussi finir leur course dans la rivière. L’eau bouillonnait. Affolés, les deux amis jouèrent leur plus belle partition pour rester à flot. Face à leur esprit soudain trop étriqué, la montagne prenait vie.

La roche d’un gris profond se craquela. Une, puis deux paupières se soulevèrent. Deux yeux jaunes, minéral, se braquèrent sur eux. Des fissures sculptèrent l’immense bloc. Quatre formes longues s’en détachèrent, s’étirèrent puis se replièrent ; quatre pattes terminées par de longues griffes basaltiques soulevèrent un corps sinueux. L’avant de la montagne s’étira. Dans un déchirement de fin du monde, une gueule hérissée de croc se dressa vers le ciel. En jaillit un feulement insoutenable. Affolés, ils lâchèrent leurs rames et se bouchèrent les oreilles. 

Un gigantesque reptile, son corps sinueux couvert de buissons et d’arbres, creusa de profonds sillons dans la forêt avant d’atteindre la rivière. A chacun de ses pas sursautait le monde. Jehan et Merrizan roulèrent des yeux fous sur ce titan de pierre plus haut que… leur esprit muselé par la terreur ne pouvait établir la moindre comparaison. Cent pas devant eux, il plongea son gigantesque museau dans la rivière. Par des battements de mains affolés, dérisoires, ils tentèrent désespérément de faire remonter le courant à leur fanche trop lourde. Une seule idée sensée leur traversait l’esprit : rejoindre Vieussan, coûte que coûte. Auprès de qui voudrait bien recevoir sa confession, Jehan désirait ardemment s’excuser de s’être montré si téméraire, de ne pas avoir écouté son bon sens et les avertissements. Merrizan était déterminé à se repentir de son orgueil, jurer à tous qu’il ne chercherait plus jamais à descendre la rivière et qu’il deviendrait ce qu’on voudrait de lui. Ils avaient compris la leçon, ils rentreraient dans le rang. Seulement, le Gardien ne goûtait pas les remords. Il ne connaissait pas la compassion.

Mû par la détermination qui le fit naître, il ouvrit une gueule béante. L’eau se déversa dans la caverne sans fond de sa gorge. Le courant accéléra, attirant inexorablement la fanche à lui. Dans une ultime tentative pour sauver leurs vies, les deux amis se jetèrent à l’eau et le désespoir pour ultime énergie, tentèrent de rejoindre la berge à la nage. Un grognement chtonien ourla le monde. Ils se tétanisèrent. Les traits déformés par l’épouvante, l’horreur noyautant leurs dernières pensées, ils se virent implacablement aspirer vers la bête. Non ! La terreur leur fit perdre la raison lorsque l’ombre du monstre les recouvrit. Ils hurlèrent, pleurèrent, appelèrent leurs mères et supplièrent tous les dieux de la vallée. Aucun d’eux ne leur prêta l’oreille. D’un coup de mâchoire retentissant, la montagne se referma sur eux.

Le Gardien, rassasié, quitta la rivière. Le soleil chauffait agréablement son flanc de montagne lorsqu’il s’y allongea. Une certaine indolence envahit ses membres. La digestion qui débutait ? La satisfaction du devoir accompli ? Le plaisir de donner une juste leçon aux téméraires ? Son créateur ne l’avait pas doté d’assez d’esprit pour apprécier ces choses-là.  Il replia ses pattes sous lui, posa sa tête sur celles de devant et ferma les yeux. Les oiseaux revinrent nicher dans les arbres. Leurs pépiements offrirent un agréable contrepoint aux gargouillis sereins de la rivière. Bercé par la nature, il plongea dans un sommeil attentif. A nouveau, le Gardien était la montagne. Tout revint à sa place.

Paix.

L’oncle

Un coup de cutter d’une précision chirurgicale sectionne la bande adhésive. Amédée l’applique méticuleusement sur le côté du carton. Aucune boursoufflure ne doit apparaître, pas un pli. Ce doit être net, lisse sous la main. Satisfait, il débouche le marqueur noir et inscrit « chambre » en majuscule. Voici la onzième boîte estampillée « chambre ». Sourire. Que peut-il écrire d’autre ? Trente-deux ans qu’il vit chez ses parents, dans cette pièce de quatorze mètres et soixante-six centimètres carrés dont les murs ont connu les motifs géométriques de son enfance, l’exubérance cartésienne de son adolescence, la sobriété ennuyeuse de sa maturité. Il n’a jamais eu d’autres pièces à meubler, d’autres lieux à investir. Objectivement, il pourrait faire l’économie de l’encre. Mais non. Signer les cartons est un rituel indispensable à la réussite de son projet, un talisman précieux contre le mauvais œil. Ne pas le faire serait mettre en péril… tout !

Dans deux jours, il emménage chez lui, un deux pièces en centre-ville loin de la banlieue pavillonnaire où ses parents ont construit leur chez eux. Deux jours. C’est court et c’est long. Il hésite d’ailleurs sur le terme à employer : déjà ou enfin. Depuis trois semaines, depuis la signature du bail à l’agence, il éprouve ce mélange d’enthousiasme et d’appréhension caractéristique des grands chambardements. Le matin, bouffi des certitudes d’une nuit de sommeil, il voit en l’avenir un horizon radieux, une promesse de félicité et d’aventures stimulantes. La journée de travail passe. Le soir, les doutes l’assaillent, les questions surgissent. Pourquoi claquer un loyer pour se retrouver seul ? Qui prendra soin de lui ? Qu’allait-il faire le soir ? Une assiette de pâtes devant la télé ? Il n’a pas de télé.

— Ce n’est pas Amédée qu’auraient dû choisir Chantal et Patrick, mais Tanguy.

Il entend encore les rires de ses amis lorsque l’un d’entre eux se laissait aller à ce genre de commentaire facile,  des rires de plus en plus gênés à mesure que filait le temps. Il s’était fait à cette pique. Mieux, il en éprouvait une certaine fierté, fierté en berne depuis qu’il avait remarqué l’embarras dans lequel elle plongeait ses parents. Jusque-là, il se sentait bien avec eux. Dans deux jours, il devra se sentir bien avec lui-même. Ç’en était presque vertigineux.

— Te laisse pas aller, s’admoneste-t-il à haute voix.

Il prend un nouveau carton, le déplie, en scotche soigneusement le fond et s’approche d’une étagère. Toutes ses bande-dessinées sont là. Les Astérix, ses premiers amours ; les Lanfeust qui lui permirent de supporter la crasse adolescente ; les Blacksad, sa dernière découverte. Il caresse avec tendresse les couvertures glacées de chaque volume. Il se remémore ses impressions une fois la dernière vignette dévorée et cette pointe de déception de clore une histoire en même temps qu’un livre. Un brin nostalgique, il les glisse dans le carton.

Entre les Gaston et les Thorgal, un intrus, un vieil album photo. Sa mère le lui avait donné la veille de son entrée en seconde.

— Il y a là tous ceux qui ont fait de toi ce que tu es devenu mon grand.

Le ton solennel et le geste grave avec lesquels elle lui avait transmis ce qui n’était pour lui qu’un tas de vieilleries sous pochette plastique lui était passé loin au-dessus de la tête. Il l’avait feuilleté pour lui faire plaisir avant de le remiser là, sans plus y toucher ni même y penser. Aujourd’hui, il le tient entre ses mains avec un certain respect. Pris d’une envie subite, il s’assied sur sa chaise de bureau.

L’album s’ouvre sur une photo de famille. Toutes les générations sont là, dans le jardin. C’était pour ses dix ans. Lui est au centre, au premier plan, encadré par sa mère et son père. Sur les côtés et derrière eux s’aligne la cohorte des oncles et tantes (son père est le deuxième d’une fratrie de cinq, sa mère l’aînée de quatre) et, par conséquent, la horde de cousins.  Il y a aussi ses grands-parents, tous à bouffer les pissenlits par la racine aujourd’hui. Il ne conserve d’eux qu’un vague souvenir, les relations entre ses parents et leurs géniteurs n’ayant jamais été faciles. Certains visages ne lui évoquent rien. Sûrement des amis de l’époque que ses parents s’étaient sentis obligés d’inviter. Lui sourit à pleine dent. Que toute la famille fasse le pied de grue en attendant la sortie du petit oiseau lui était bien égal. Tout ce qui comptait, c’était la Game Boy emprisonnée dans ses mains. Au final, ils auront eu leur image d’Épinal : une famille heureuse et soudée imprimée pour l’éternité sur papier glacé. Lui aura eu sa console. Tout le monde était ravi.

Les pages accompagnent sa croissance. En Pampers sur les genoux de sa grand-mère maternelle, il découvre l’existence de ses mains. Assise chez elle dans le seul fauteuil assez vaste pour accueillir son auguste séant, elle le fixe avec dans le regard un mélange de fascination et de dégoût. Plus loin, culotte courte et chemisette, le tout dans un camaïeu de bleu très seyant dans les années quatre-vingt, ridiculement frêle entre son oncle et son père le jour du baptême d’une de ses cousines. Le premier le regarde de biais, un sourire énigmatique accroché à ses lèvres quand le second fixe intensément l’objectif sans oublier de montrer toutes ses dents.

Amédée passe rapidement les photos de vacances. Son corps écrevisse, conséquence inévitable d’une adolescence passée à se croire si malin que même le soleil n’oserait pas toucher sa peau laiteuse comme l’écume, ses genoux cagneux au-dessous de slips de bain grotesques aux couleurs douloureuses à contempler, ses bras maigrelets et ses lèvres violettes d’être trop longtemps restées dans l’eau glacée de Bretagne, revoir ce lamentable spectacle est tout bonnement au-dessus de ses forces.

Tiens, en voilà un cliché insolite. Un terrain dans la campagne normande en fond, le voilà en footballeur sur une ligne de touche hésitante. Chaussette haute et maillot flottant sur son corps malingre, il grimace sous l’étreinte conjuguée de sa mère et de son oncle. Le tableau reflète parfaitement ses sentiments mitigés vis-à-vis du sport. Il en a fait un an. Un an pour faire plaisir à sa mère. Un an de trop. Jamais il n’a éprouvé la fascination de ses camarades pour les stars du ballon rond alors courir après une balle pour la mettre au fond d’une cage, très bien, rien à redire, mais encore ? Plus que l’ineptie de ce sport, ce furent les douches qui annihilèrent ses maigres efforts pour complaire au désir maternel. Se retrouver nu avec ses coéquipiers, dans des douches à l’hygiène suspecte, crasseuses d’accueillir des corps couverts de boue et d’herbe tandis que flottait dans l’air une odeur de sueur rance mélangée à l’humidité tiède des vestiaires, transformait inévitablement son horreur de l’effort physique en un dégoût corrosif pour son mental fragile. Quel bonheur le jour où son père sut trouver les mots justes pour convaincre sa mère qu’il préférait aux joies viriles d’une claque sur le cul la bichromie mélodieuse d’un clavier de piano.

Sa première partie de pêche ! Le souvenir héroïque de cette épopée s’écrase sur le cliché vieux de plus de vingt ans. Un seul qualificatif lui vient à l’esprit : ridicule. Sourire benêt accroché au bas du visage, le poing sur la hanche gauche et le menton haut, il arbore fièrement son trophée. A l’époque, un espadon aurait fait pâle figure. Aujourd’hui, il se demande comment le minuscule poisson pendant au bout de la ligne avait pu l’enorgueillir à ce point. Son oncle, conciliant, lui ébouriffe malgré tout les cheveux pendant qu’à sa droite, son cousin tire une mine de dix mètres de long, bredouille.

Revoir tous ces visages, les souvenirs qu’ils convoquent lui trifouillent le cœur. Les doigts de l’émotion se resserrent doucement sur sa gorge. Ses yeux le chatouillent. Il ne va pas se mettre à chialer tout de même. Et puis…  merde, pourquoi pas ? Lâcher la bonde de temps à autre ne fait pas de mal. Au contraire, ça prouve que nous sommes humains, ça permet de se rassurer sur notre sensibilité et notre capacité à la laisser s’exprimer. Ça lave aussi la conscience, un peu. Qui a dit qu’un homme ne devait pas pleurer ? Sûrement un handicapé des sentiments. Amédée l’est sur bien des points, mais pas sur celui-là Allez, cinq minutes, après il finit ses cartons…

Arrêt net. Redescente fulgurante. Un truc le chiffonne, gâche ce singulier moment. Il repart du début, repasse les pages de l’album une à une, observe attentivement chaque photographie. Quasiment une sur trois, voici le ratio où apparaît le frère cadet de son père. Ici, il pose la main sur son épaule. Là, il le porte dans ses bras alors qu’il marche depuis longtemps. Toujours un geste, une attention. Et ses yeux ! Ils ne fixent jamais l’objectif mais sont toujours braqués sur lui. Sur celle-ci, Amédée doit avoir neuf ans, il est couvert de boue après une journée VTT dans le Jura. Il y a son cousin et sa cousine à ses côtés. Néanmoins, son oncle n’a d’yeux que pour lui. Sur celle-là, ce devait être à un quelconque repas de famille, Amédée attend le regard brillant l’éclat aveuglant du flash. Thierry, son oncle, se fout complètement de l’appareil. Son bras enserrant ses épaules, il le fixe intensément, avec dans le fond de l’œil quelque chose de … bizarre, aussi bizarre que ses sourires sont énigmatiques. Sur tous les clichés, son oncle arbore ce sourire en équilibre entre la joie affectée et le respect des conventions. Un sourire gênant, voire même perturbant. Amédée n’arrive pas à déterminer si son attitude est bienveillante, ou malsaine.

L’omniprésence de son oncle l’intrigue. Pire, elle le met mal à l’aise. Il a l’impression d’avoir mis le doigt sur quelque chose qu’il n’aurait pas dû deviner et dont les conséquences s’avéreront sûrement encombrantes. Ne plus avoir vu son oncle après ses dix ans accentue son malaise. Pour une raison restée inconnue, ses parents et lui se sont brouillés. Pourtant jusque-là, ils se côtoyaient très régulièrement, presque tous les jours. Son oncle tenait une place très importante dans le cœur de son père et sa mère appréciait particulièrement son humour, drôle sans frayer avec la méchanceté ou la moquerie. Il avait toujours de gentilles attentions envers Amédée, un geste ou un cadeau. Etaient-elles réellement inspirées par la bienveillance ? La vipère du doute s’insinue. Il avait toujours estimé cet oncle qu’il aimait sincèrement, pas comme ses parents, mais pas loin. Un lien unique avait existé entre eux trois et Thierry. Ce lien avait-il été aussi noble, aussi pur que l’avait toujours considéré Amédée ? Plus si sûr car, du jour au lendemain, plus de son, plus d’image. Pschitt ! Disparu le tonton. Un rouage tourne dans son crâne.

Jusqu’à cette séparation — il ne sait pas comment nommer autrement cette brusque rupture. Tiens ! Pourquoi pas rupture ? Bref…— il passait beaucoup de temps avec son oncle. Marié à Josiane, ils avaient une fille et un garçon. A chaque vacance, il passait au moins deux semaines avec eux. Plus âgés que ses cousins, son oncle n’hésitait pas à faire des activités avec lui plutôt qu’avec eux. Une certaine jalousie était née de cette préférence. Ils faisaient du vélo en forêt, visitaient des musées, allaient au cinéma voir les dernières sorties. Il passait de superbes moments en compagnie de son oncle et de sa tante, couple bien plus trépidant que ses parents, au final assez rangés. Puis tout s’était brusquement arrêté, sans qu’il ne sache jamais pourquoi. Et si…

Ces regards, si insistants, ces sourires à lui spécialement destinés, ces gestes apparemment gentils. Était-ce réellement de l’affection que lui portait son oncle ? Loin de l’image parfaite renvoyée par les photos, Amédée conjecture, échafaude, hypothèse.

Amédée revient sur son trouble. Non, il doit être honnête avec lui-même, sa névrose. Il est tatillon. Sa mère le dit maniaque, ses amis toqué. Les psys sont plus catégoriques. Leur diagnostic : psychorigide Il l’admet, ils ne doivent pas avoir complètement tort. Tout doit être propre comme il dit, c’est-à-dire correspondre à sa conception du comment doivent être les choses. Il est obsédé par la précision et déteste l’à peu près. Non, c’est bien pire, l’approximation l’empêche de respirer. Même s’il a suivi de nombreuses thérapies pour atténuer son penchant rigide, le nombre pi est et restera toujours son pire ennemi. Les personnes affirmant avoir acheté une babiole « une dizaine d’euros » lui inspirent un mépris profond. Il n’aurait pas appris la maîtrise de soi, il les giflerait pour apaiser la tension qu’elles provoquent chez lui et leur arracher le montant exact de la transaction.

Accompagner sa mère le samedi matin au marché est chaque fois une épreuve. Néanmoins, cela vaut mieux que le libre-service d’une grande surface où il n’hésite pas à peser tous les légumes d’un bac pour trouver LA bonne combinaison, celle qui fera apparaître sur l’écran un chiffre rond. Plus d’une fois, d’insouciants et parfaits consommateurs l’avaient lorgné, la moue dédaigneuse, le regard sévère d’assister malgré eux à son manège. Auraient-ils plus de hardiesse ces gens bien sous tous rapports, ils le tanceraient de manipuler ainsi les produits pour des vétilles. Les ignorants !

Le week-end dernier, tandis que sa mère achetait une douzaine d’œufs (tic au coin des lèvres, profonde respiration) à l’étal à côté, il demanda au maraîcher une livre de carottes. Ce dernier enfonça quatre beaux légumes dans un sachet de papier marron et le posa lestement sur le plateau de la balance. L’écran afficha 544 grammes.

— Ça vous va m’sieur ?

« Non, ça ne me va pas, eut-il envie de hurler à la face marquée du commerçant. Une livre, c’est cinq-cents grammes, non ? Alors quand je vous demande une livre de carottes, vous m’en mettez cinq-cents grammes, pas un de plus, pas un de moins. C’est compliqué à comprendre ça ? Ça rentre pas dans votre caboche étroite ? Parce que si non, vos quarante-quatre grammes de surplus, vous pouvez vous les carrer là où semble se trouver le siège de votre entendement ! » Seulement, aucun mot ne put sortir d’entre ses lèvres pincées. Il inspira profondément une fois, deux fois, puis hocha la tête en s’emparant sèchement des vicieuses carottes que lui tendait l’autre avant de les enfouir bien profondément dans le cabas, loin de sa vue, loin de son esprit soudainement fiévreux.

Il remercie les cent soixante-sept heures de psychothérapie. Grâce à un travail de fond sur la réalité de l’approximation, il a appris à l’accepter. Du moins à vivre avec. Enfin, à la tolérer. Un temps certain s’est écoulé pour qu’il s’accommode de cette éventualité admise de tous : si le monde ne va pas toujours dans son sens, ce n’est pas qu’il ne tourne pas rond, mais peut-cela vient-il de lui. Seulement « peut-être », comme une supposition devant une énigme réputée insoluble. Sa tolérance atteint parfois, non, souvent ses limites mais globalement, il ne s’en sort plus si mal. Ses amis peuvent aujourd’hui se moquer de ses tocs sans provoquer de crises. Malgré tout ce travail, ces heures passées dans les cabinets de psys, il n’a jamais su cerner d’où lui venait cette complexion un tantinet inflexible. L’un d’eux avait avancé la possibilité d’un choc émotionnel. Et si…

Non, ce n’est pas possible. Il s’insurge contre la tournure de ses propres pensées. Comment peut-il seulement imaginer ça ? Est-il si tordu pour permettre à ce genre d’idée de germer ? Sa… méticulosité serait-elle le fruit d’un abject événement refoulé au plus profond de lui-même ? Serait-il devenu psychorigide à cause de circonstances dignes des plus sordides faits-divers ? Cet ensevelissement mémoriel serait-il une manière pour son subconscient d’évacuer le stress post-traumatique ? Ce ne serait pas si horrible, il sourirait. Ça remontait à plus de vingt ans ! Périmé depuis belle lurette le post-traumatique.

Amédée regarde à nouveau les photos, les détaille,  les imprime dans sa mémoire. Il n’y a rien de remarquable. Justement ! Et si tous ces signes d’une proximité évidente étaient autre chose ? Non… et si oui ? Il n’en garde aucun souvenir. C’est impossible ! On ne peut pas oublier un truc pareil ! Il se creuse la tête, chamboule ses méninges. Le néant. Jusque-là, jamais il n’avait soupçonné ça. Comment une personne saine d’esprit le pourrait ? Tout de suite cependant, ce semble une explication plausible, d’autant plus valable qu’il est notoire que certaines personnes victimes d’un tel traumatisme s’enferme dans le déni, un déni inconscient et salutaire qui ne cède que des années, des décennies après.

La séparation entre son oncle et ses parents a été soudaine, comme si une vérité insoutenable avait éclaté mais que les liens du sang, si forts, auraient empêché de jeter sur la place publique. Se seraient-ils disputés à cause de lui ? Plus précisément à cause de ce qu’il aurait subi et que sa mémoire a enfoui au plus profond de son être pour continuer de vivre ? Son oncle, cet homme apparemment si généreux et attentif aux autres, un ignoble satyre, un immonde pédophile ? Le mot est lâché. Il perplexité. Il vertige. Des minutes et des heures. Angoisse.

La porte claque. Sursaut. Amédée se dresse sur ses jambes flageolantes. Son visage est agité de tics, ses épaules de tressautements incoercibles. Les jointures de ses doigts sont blanches de toujours serrer l’album. Il n’y tient plus, ses questions exigent des réponses. Il quitte sa chambre et dévale l’escalier. Sa mère rentre du boulot. Elle dépose les clés dans le pot prévu à cet effet quand il déboule dans l’entrée.

— Bonjour mon chéri, le salue-t-elle en ôtant son manteau. Les cartons avancent ?

Il veut lui répondre mais se rend compte qu’il est en apnée. Il prend une grande inspiration et lui tend l’album. Elle le regarde, ses yeux deux points d’interrogation. Il l’agite sous son nez.

— Regarde.

Elle connaît son fils et de le voir si agité, elle obtempère sans chercher à comprendre. Elle tourne les pages, jette un œil distrait sur les photos.

— C’est l’album que je t’ai donné il y a longtemps, constate-t-elle, toujours aussi perdue. Je me souviens avoir mis du temps à choisir les photos. Tu l’as retrouvé en faisant tes cartons ?

— Oui. Il s’agace. Regarde bien, s’il te plaît.

Elle obéit de nouveau. Cette fois-ci, elle observe attentivement chaque cliché pour laisser les détails s’imprimer sur sa rétine. Les minutes passent.

— Rien ne te choque ? La questionne-t-il nerveusement.

Elle ouvre de grands yeux, complètement déroutée. Inquiète aussi, remarque Amédée. Il la rassure.

— Non maman, je ne fais pas une crise. Son corps crie le contraire.  Mais regarde.

Il lui arrache l’album des mains. De l’index, il lui désigne toutes les photos où apparaît son oncle.

— Il y en a plein, lui fait-il remarquer. Regarde ses gestes, son regard. Vois maman !

Elle suit son doigt. Elle ne peut pas ne pas voir. Elle pâlit. Il sent le malaise s’insinuer en elle. Il la jugerait même fébrile.

— Pourquoi se comporte-t-il comme ça ? Amédée insiste. Pourquoi me regarde-t-il de cette manière-là ?

Dix, peut-être quinze secondes. Pas de réponse.

— Pourquoi vous êtes-vous brouillés papa et toi avec Thierry ?

A nouveau, le silence.

— Maman ! La presse-t-il d’un ton véhément. C’est quoi cette histoire ? Il y a un truc, c’est ça ? Ce n’est pas possible de couper les ponts si brusquement sans une raison valable. Il doit forcément y avoir un lien entre ces photos et votre dispute.

— C’était il y a longtemps Amédée. Je ne me souviens plus vraiment. Des histoires de grands, voilà tout.

Voilà tout . Voilà tout ! Voilà rien du tout oui ! Amédée voudrait hurler.

— Non maman, ça ne suffit pas. Réponds-moi.

Sa mère pose une main sur la console. Son bras tremble. Il le sent, il le sait. Cette faiblesse est un aveu. Sa mère, par ce simple geste, confirme ses déductions.  La vérité, la terrible vérité lui explose au visage. Jusqu’aujourd’hui, jusqu’à ce qu’il décide de quitter le nid, jamais il n’avait cherché à la savoir pour la bonne et simple raison qu’il ne la concevait même pas. La conçoit-il vraiment à ce moment précis ? Impossible. Il s’apprête à prendre son envol et l’implacable vérité assassine l’esquisse de son premier battement d’ailes. Toutes ces années à ne pas être comme les autres, à être la cible de moqueries et d’injures, à subir les mauvais tours des cruels, à supporter le regard peu amène des gens sur sa manière d’être, sur son originalité, les heures douloureuses passées en introspection à se remettre profondément en cause, seul ou en thérapie, à creuser son être pour en trouver la substance, la cause, à se questionner sur son humanité même, toutes ses souffrances, provoquées par la dépravation d’un homme qu’il portait jusque-là aux nues. L’idole se casse la gueule, sa vie aussi.

Le silence de sa mère est la plus bruyante  des confirmations. Ses monstrueuses réflexions de l’après-midi deviennent subitement l’amère, non, l’infâme réalité. Les actes de son oncle, des abominations inqualifiables, l’origine de ses obsessions, de ses tics, de ses troubles psychiques. Tout se bouscule dans sa tête. L’abîme s’ouvre devant ses pieds. Pour autant, le silence ne suffit pas. Il veut faire un pas, choir dans l’obscurité de l’irréfutable, tomber sans fin. Même si elle le tue, il veut l’entendre.

— Maman, que s’est-il passé ? Pourquoi Thierry se comporte ainsi envers moi ? Pourquoi vous êtes-vous disputés ?

Elle se redresse et le fixe. Longtemps, trop longtemps. Pétrifié dans une soudaine immobilité, sa poitrine l’opprime. Il ne peut plus respirer. Une larme roule sur la joue de sa mère. Il a raison. Il a toujours raison. Il se déteste. Il les déteste. Elle inspire profondément.

— C’est ton père.

Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (3/5)

Au Gibier de potence

Sur les marches au bas de l’entrée du Gibier de Potence, trois chevelus vêtus de noir grillent leur clope. Il les gravit le souffle court. Un coup d’œil rapide par le hublot percé dans la porte. C’est blindé. Il souffle, calme sa respiration. Du 106 jusqu’ici, il a marché comme un dératé. Il croirait presque s’être télé-transporté. Pas une seule image de son trajet n’a marqué sa rétine. Le pont Guillaume le Conquérant, il l’a enquillé les souvenirs aux trousses et l’espoir en ligne de mire. Plongé dans ses féminines considérations, l’impatience irraisonnée de retrouver Éric chevillée au corps, il est arrivé au bas du Boulevard des Belges sans s’en rendre compte. Il zyeute à nouveau.

Entre le comptoir et ses tireuses à bières disposées à la manière d’un gouvernail de galion espagnol — mais rien d’un navire de l’Invincible Armada car ici le bar est pirate, et le mur couvert de verres et de rhums aux origines et aux âges variés, le capitaine du vaisseau et son second, en fait une seconde, se démènent pour répondre aux commandes des clients en nombre ce soir. Sébastien pousse enfin la porte. Un air irlandais, une ballade érinienne reconnaissable entre toute mais dont personne ne connait le nom, flotte au-dessus des têtes. Tandis que le battant finit de battre comme celui d’un saloon de pleine mer, il jette un regard circulaire sur la foule. Pas trace de ses amis. Dans la pièce du fond à coup sûr.

Il se fraie un chemin parmi les corps comprimés, lance parfois un « pardon » pour se plier à une politesse inaudible. Arrivé au comptoir, il se cale de biais entre deux malabars et pose lourdement son coude sur le bois lasuré de longue date comme s’il plantait un drapeau sur une terre vierge. La manche élimée de son manteau éponge un peu de la bière laissée là par un buveur maladroit. Tant-pis. Son vêtement n’est plus à une avanie près. Et foncièrement, il s’en fout. Le patron, un quarantenaire fluet, enchante de sa gouaille la flibuste pour laquelle il prépare des ti-punchs. De le voir écraser la cassonade, de sentir l’acidité du citron vert à chaque coup de pilon lui met l’eau à la bouche. La seconde de ce navire et épouse du capitaine pose alors ses yeux noirs sur lui.

— Qu’est-ce que je te sers ? Le ton est haut pour dépasser les coups d’archet du violon.

— Un ti-punch. Au Neisson s’te plaît.

Elle ne perd pas un instant et se met à l’œuvre. Il y a trop de gosiers à satisfaire ce soir. Pas le temps de faire la conversation. Sébastien en profite pour zyeuter les fêtards. Autour des tables tantôt rectangulaires, tantôt rondes, les conversations se perdent dans les constructions harmoniques des instruments qui s’échappent de la salle du fond. Tout ça forme un maelstrom sonore agréable, donne vie au bar. Sans pouvoir s’en empêcher, il discrimine les clients, enfin les clientes. Il passe les blondes et les rousses pour ne s’appesantir que sur les brunes. Un sentiment d’urgence incontrôlé s’empare de lui. Son souffle s’accélère, son cœur bat plus vite, une impatience soudaine lui comprime l’intellect. Presque avidement, il les dévisage les unes après les autres. Celle-ci ?  Non, le regard n’est en rien comparable à son souvenir. Trop terne, trop lisse. Cette autre ? L’œil noir de son voisin posé sur lui, certainement son mec ou celui en passe de le devenir, le dissuade de la détailler plus longuement. Il saute une, deux minutes encore de visages en visages. Hélas, l’évidence est intraitable. Elle ne lui plait pas. Encore une fois, la sentence est la même. Elle n’est pas là.

— Voilà. Cinq euros s’te plait.

La voix de la seconde le ramène à des préoccupations plus terre à terre. Il règle sa consommation et s’en va par la droite vers l’autre salle.

Assis en cercle autour d’un immense fût à bobine industrielle, une dizaine de musiciens se concentrent sur leur instrument pour en tirer le meilleur. Il y a là une guitare, une cornemuse à soufflet, deux flûtes traversières en bois noir sculpté, un violon, un petit accordéon proche du bandonéon mais qui à coup sûr n’en est pas un (Sébastien n’y connait à peu près rien en instruments de musique), un banjo, bref, un ensemble d’instruments qui, jouant de concert, transporte ce bar rouennais vers les terres vertes et granitiques d’un rêve irlandais. Ici aussi, le monde se presse pour discuter, boire et rire au son exotique de l’orchestre improvisé pour cette session. Après la bouillie gueularde du 106, se oreilles apprécient.

Même s’il aperçoit ses amis dans un coin de la pièce, décorée tel le repaire caribéen de corsaires contraints de rester à terre par un grain particulièrement salé, il ne peut s’empêcher de faire un tour d’horizon des femmes présentes. Portant à ses lèvres son verre, il scrute par-dessus le bord les brunes présentes. Malheureusement pour son impatience irrationnelle, elle n’est pas plus ici qu’ailleurs. Carrément contrarié, il rejoint ses potes.

— Salut, lance-t-il à la cantonade, sans mettre l’entrain habituel aux retrouvailles.

— Salut ! répondent-ils dans un bel ensemble.

Assis autour d’une table carrée, ils sont tous là. Il y a bien sûr Éric, son mètre quatre-vingt-dix charpenté, son sourire tout en dents blanches dans sa barbe blonde taillée au cordeau. Il y a Poupoune, Pauline de son vrai nom, visage enjôleur serti d’yeux verts qui lui ont valu d’être courtisée par tous les mecs de la bande, et de sortir avec chacun d’eux sans pour autant trouver chez eux une âme-sœur. Romuald, le visage émacié, les yeux cernés de gris, les épaules légèrement voûtées sous le poids de son caractère mélancolique. Francis, le petit de la bande, tant par son âge que par sa taille, dont l’œil rigolard n’empêche pas sa langue de sortir des traits assassins en réponse aux moqueries potaches des autres.

Sébastien quémande une chaise libre à la table d’à côté et force ses amis à se décaler pour pouvoir s’insérer dans leur cercle. Sans s’en rendre compte, tous battent discrètement la mesure, ici un pied tape sur le sol, là une main frappe une cuisse au rythme de la baguette sur le bodhran.

— Alors, ce concert ? lui demande Éric.

— Ne m’en parle pas. Un moment qui va rapidement finir aux oubliettes.

— Lave-toi les oreilles, intervient Francis. Là y’a du bon son.

Il a raison. Les musiciens réalisent une belle session ce soir. Sébastien imagine presque écrire un papier sur leur performance, on ne sait jamais, peut-être cela intéressera-t-il le rédac chef et lui fera-t-il un billet supplémentaire. Seulement, ses pensées sont toujours à mille lieues d’ici. Légèrement fébrile, il se sent un peu comme un lion en cage sans qu’il n’y ait aucun barreau. Il épie de nouveau l’assemblée des buveurs. Sa nervosité finit par faire tiquer ses acolytes.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? T’es en chasse ce soir ? Insinue Poupoune, sarcastique.

— Comme s’il ne l’était jamais ! Finasse Éric.

Rire général. Lui parvient difficilement à sourire à cette blague éventée depuis des lustres.

— Peut-être, élude-t-il.

Alors s’engage la conversation. Chacun raconte sa semaine en essayant de lui donner un ton tragique ou comique, au moins de la faire paraître plus originale qu’en réalité. Francis, tout fraîchement devenu commercial après des études en alternance dans une école de commerce de seconde zone, moque les réponses affirmatives ou négatives de ses clients, raconte les blagues échangées entre collègues le midi au Buffalo Grill ou au KFC. C’est d’ailleurs devenu sa spécialité. L’humour facile et les blagues salaces n’ont plus aucun secret pour lui.

— Vous voulez une blague zoophile ? Il ne laisse à personne le temps de répondre. C’est un type qui rentre dans un bar !

Avec une blague à la Denisot, Francis fait mouche. Tout le monde rigole. Habituellement prompt à rire, Sébastien peine à sourire.

Pauline, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter quand elle n’use pas les bancs des amphis pour une énième année de master 2 en droit, raconte ses rencards ratés de la semaine. Le contraire aurait inquiété tout le monde. Elle court  depuis des années après l’amour, celui avec un grand A, et ne trouve à l’arrivée que des histoires d’un soir, quand ce n’est pas un cinq à sept trop vite plié.

— Je rencontre un mec sur Tinder. On convient d’un rendez-vous à dix-sept heures pour un café. Non mais les mecs ! N’importe quoi ! Si tu veux une nana, tu lui proposes un verre le soir, pas un café après le boulot. Je ne veux pas être un afterwork ! Non mais je vous jure, vous êtes déprimants.

Tous les mâles présents lui assurent qu’eux, attentifs comme ils le sont aux désirs féminins, n’auraient jamais proposés ça. Avec eux, c’est certain, elle aurait eu le grand jeu : cocktail, resto, bougies et champagne sur la table de chevet pour une nuit d’amour sensuelle et torride.

— Je vous rappelle que je me suis tapé chacun d’entre vous et à part vos râles et haleines lourdes d’alcool, je n’ai pas vu l’ombre de ce que vous me faites miroiter.

Sourires gênés autour de la table. Sébastien pourrait participer à ce tribunal, clamer haut et fort son innocence d’homme romantique et attentionné. Au-delà du fait que ce serait mentir, il s’en fout. Il est tellement loin ce soir de ces conneries auxquelles, habituellement, il prend plaisir à participer.

C’est au tour de Romuald. On sait déjà ce que ça va donner. Néanmoins, tous font l’effort de tendre l’oreille à ses jérémiades, d’écouter sa voix fluette faire le récit des difficultés de la vie, la tristesse infinie de la solitude et les petites joies de l’onanisme pour oublier tous ses tracas. Sébastien, lui, ne fait pas l’effort de tendre l’oreille. Son problème lui semble tellement plus important que les sempiternelles récriminations de son ami dépressif. Son mutisme et son visage fermé finissent par mette la puce à l’oreille de ses compagnons.

— Tu es bien silencieux Seb ? Lui fait remarquer Éric, l’air de ne pas y toucher.

— Comment ?

Plus occupé à siroter son verre et à malaxer sa mémoire, il avait oublié qu’il faisait partie de la conversation.

— Tu es bien pensif pour un samedi soir. C’est pas ton genre.

— Pourquoi pas ?

Son ton, un tantinet agressif, douche les velléités des autres qui poursuivent leur discussion sans plus se soucier de lui. Son verre vide, il retourne au bar. Il ne l’a pas remarqué mais Eric lui colle aux basques.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Lui demande son meilleur ami, le front plissé d’inquiétude.

— Faut que tu m’aides.

Il s’embrouille, les mots viennent trop vite, sans ordre. Il finit par lâcher LA question : « Qu’est-ce qu’on a fait le week-end dernier ? »

Eric reste silencieux. Ses yeux parcourent le visage de Sébastien. Il se frotte la barbe, signe évident chez lui de réflexion.

— Crache le morceau. Qu’est-ce qui te pousse à me demander ça ?

— Je crois que j’ai une nana en tête.

Eric ouvre des yeux ronds comme des soucoupes. Sa tête se penche légèrement.
— Tu es en train de me dire que toi, Sébastien Morel, t’as le béguin ?

— J’ai pas dit ça !

— Non, tu n’as pas dit grand-chose d’ailleurs.

— Depuis le début de semaine, j’ai une brune en tête. Au début, c’était un vague souvenir agréable. Mais plus ça va, plus elle me bouffe le crâne. Je suis persuadé de l’avoir rencontrée le week-end dernier.

— Pas vendredi soir en tout cas. On a dormi chez moi et je te certifie qu’il n’y avait pas de nana entre nous.

— Et samedi ?

Sébastien perd patience. De toute évidence, il n’en a pas ce soir.

— Samedi, c’est une autre histoire. Je ne suis pas sûr de vraiment me rappeler de ce qu’on a fait. C’était la tournée des grands ducs. Eric éclate de rire et lui tape dans le dos. Quand je t’ai laissé, t’étais plus très frais. Enfin, comme d’hab quoi.

Sébastien consent un sourire.

— Pas de jolie brune ?

La seconde arrive sur ces entrefaits.

— Deux ti-punch s’il te plait ! Un hochement de tête et elle se retourne pour préparer les cocktails.

— Vas-y, décris la soirée. Je me rappelle qu’on a commencé à la BAB et qu’après on est allé à l’N’Zo. Mais une fois sorti de là, c’est le flou artistique.

— Tu m’étonnes. Je ne sais pas combien de pintes on s’était déjà mis dans le cornet. Après l’N’Zo, tu as voulu aller à la Fée Torchette. T’étais chaud comme la braise et tu voulais te trouver une meuf. On est passé par la rue Damiette. On a vu le Petit Bar alors on y a fait une halte.

— Au P’tit bar ! Mais il a fermé depuis des lustres.

— Bah il a rouvert et c’est plus le même délire. Le « e » dans le nom a tout changé. Fini l’odeur de chien mouillé et de bière éventée. Maintenant c’est chicos. Cocktails compliqués et déco dernier cri, dans l’esprit années folles et récup’. Même si les cocktails sont top, je t’avouerais que ça m’a plu moyen. Pas mon truc les bars branchés. D’ailleurs, je n’ai même pas fini mon verre.

— T’as fait quoi alors ?

— Bah je suis parti. Toi tu voulais rester, t’étais déjà en grande conversation avec deux filles.

— Deux filles ? Dont une brune ?

— Peut-être, je n’ai pas fait attention.

— Putain ! Je te demande pour une fois de m’aider et toi tu me balances ça. Sébastien crie presque.

— Eh, tu te calmes ! C’est bon, je suis pas ta mère non plus. Si tu crois que je fais gaffe à toutes les nanas que tu abordes. J’ai autre chose à foutre que de faire le compte des râteaux que tu ramasses.

— Ce soir-là justement, j’ai pas dû m’en prendre un. Tu ne te souviens pas de ce qu’il s’est passé au Petit Bar ?

— Je suis resté à peine dix minutes. En plus, tu ne me calculais même plus à cause des deux meufs.

La serveuse pose sur le bar les deux ti-punchs. Sébastien règle la note.

— Comment veux-tu que je trouve l’amour si je ne le cherche pas. Sourire. Tu ne veux pas faire un effort ?

— L’amour ! Tu me fais marrer toi. A voir dans quoi tu trempes ta nouille, on comprend que ça fait longtemps que tu ne le cherches plus. Je crois même que tu ne sais même plus à quoi il ressemble.

— Merci pour cette fine analyse… Allez, insiste lourdement Sébastien, rappelle-toi.

— Elle doit être sacrément canon pour que tu me soules comme ça. Mais désolé, je ne vois pas de brune. Peut-être le serveur se rappelle-t-il de toi.

Sébastien boit d’un trait son verre.

— Tu fais quoi ? S’alarme Eric.

— Et bien, je vais au Petit Bar.

— T’es dingue !

— Je crois bien.

Sans se soucier de dire au revoir à ses potes, Sébastien met les voile.