Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (4/5)

Au Petit Bar

Un des cent clochers de la ville sonne minuit. Le bar est à l’autre bout de la ville alors Sébastien allonge le pas. Est-ce la crainte de trouver porte close ? Les bars ferment à deux heures et ses longues jambes le mettent à l’abri de cette conclusion inacceptable. Ne chercherait-il pas plutôt à évacuer dans l’effort sa colère ? Qu’est-ce qui lui a pris de se tirer comme ça ? De se comporter de la sorte vis-à-vis de ses potes ? Ils ne lui ont rien fait et à cause d’un mirage, car pour le moment cette brune n’est rien d’autre qu’un oasis fantasmé dans le désert de sa mémoire, il se permet d’être odieux. Il n’a pas dégoisé un mot, les a mordus dès qu’ils montraient un tant soit peu d’intérêt pour lui. Après les avoir traités comme des étrangers, il est parti sans un au revoir. Et Éric qui essaie de l’aider quand lui l’insulte presque. Faut être un sacré connard pour agir comme ça. C’est un connard. Voilà ! Il s’énerve. Encore une fois, il tombe dans ce qu’il déteste le plus, l’apitoiement. « C’est trop facile de se morfondre. Va t’excuser plutôt », s’ordonne-t-il.  Comme toujours, rien n’y fait. C’est si facile de s’apitoyer, ça satisfait le nombril.

La puérilité de ses actions, de ses réactions, le fout hors de lui. Quel con ! Ça le replonge des années en arrière, quand ça battait de l’aile avec son ex avant la chute finale. Centré sur sa petite personne, Sébastien envoyait paître quiconque montrait un semblant d’empathie à son mal-être. Rester à s’auto-flageller plutôt que de s’ouvrir aux autres, de trouver une solution, afin qu’on s’apitoie sur son sort, qu’on le place au centre des préoccupations. Combien de fois s’était-il juré de ne plus tomber dans cette attitude dégueulasse ? D’accepter que le monde continuât de tourner malgré ses états d’âmes de gamin capricieux ? Trop de fois pour les compter. Il enrage de ne pas s’être tenu à cette ligne qu’il s’était fixée. « Tu n’es pas le centre du monde », clame-t-il intérieurement.  Ça le débecte d’ainsi contempler sa petite personne. Et pour quoi ? Pour le souvenir altéré d’une fille d’un soir ? N’y en a-t-il pas eu des dizaines ?

Évidemment ! Il n’a cessé de multiplier les conquêtes pour ne plus s’appesantir sur la valeur d’une seule femme, ne plus les considérer comme autre chose que des exutoires à sa libido. Il n’a cessé de vider sa colère en elles, de les utiliser pour se construire une carapace à l’abri de laquelle son égo puisse jouir d’une satisfaction nauséabonde, celle de se croire libre, indépendant, sans autre illusion que celle de s’imaginer n’avoir besoin de personne. Il a voulu coûte que coûte oublier sa dépendance, quasi physique, à une femme qui un jour l’a laissé sur le bord de la route pour continuer d’avancer quand lui restait comme un idiot à stagner. Il a voulu se cacher derrière les jupons pour ne pas courir le risque d’être face à lui-même, à la médiocrité de son caractère et à la frivolité de ses engagements. Une fuite en avant sans trêve, sans possibilité de se racheter. Pire, il fanfaronne de multiplier les coups d’un soir pour se convaincre qu’il  est sur la bonne voie, qu’il est au-dessus de tous ces atermoiements mielleux, ces mièvreries qu’il se convainc être l’amour.

Ses pas avalent le boulevard du Général Leclerc. Il ne remarque pas les lumières de la ville, les façades des immeubles orangées par l’éclat des lampadaires ou les traits blancs des phares des voitures. La présence fugitive d’un passant ou les rires gras d’une bande éméchée ne le sortent pas de sa bulle, noire, sombre comme une cave depuis longtemps désertée. Dans la pénombre de son esprit, entre les toiles d’araignées et l’odeur d’humidité rance, il n’y a que cette brune et à la traîne ses idées noires qu’elle a réveillées, que son comportement irrationnel a attisées.

Sans même en avoir conscience, son corps n’est plus qu’un grand automate, il tourne rue de la République, la remonte jusqu’à l’église Saint-Maclou. Les dentelles de pierre de l’édifice ressemblent aux méandres de ses pensées, un chemin tortueux entre les doutes de l’avenir et les blessures du passé. Dans toutes ces arabesques gothiques s’établit la carte de sa nature inconstante. Courbe quand il voudrait être droit comme la flèche perçant la nuit, Sébastien se morfond de ne pouvoir suivre une ligne claire.

Il débouche rue Damiette, la rue des antiquaires l’appellent les Rouennais. En face des colombages penchés de la Walsheim, maison réputée pour ses choucroutes, le Petit Bar. Sébastien observe la porte aux petits carreaux embués par le contraste entre la chaleur humaine en-dedans et la fraîcheur nocturne en-dehors. Comme eux, tout est flou en lui. Comme à travers eux, il ne voit rien. Tout est bouleversé. A ce moment précis, une seule sensation s’accroche à sa conscience : celle de se sentir merdeux. Sébastien prend une longue inspiration. L’air frais lui pique la gorge, desserre un peu le nœud, mais n’apaise en rien la mélasse qui lui encombre la tête. Il hausse les épaules. Ce geste ne lui apporte pas le détachement habituel. Deuxième bouffée d’oxygène. Il pousse la porte.

La chaleur sur son visage, le brouhaha feutré des conversations, l’éclat feutré des ampoules à gros filament, ce mélange de sensations physiques délayent son mal-être. Comme souvent lorsqu’il entre dans un bar animé, de se sentir vivant parmi les vivants apaise ses angoisses. Il respire mieux. Petit à petit, la raison de sa présence ici prend le pas sur ses remises en cause. Bientôt, il l’anticipe, il se rira de s’être torturé pour si peu. Mais est-ce si peu ? Pour esquiver le torrent glauque de ses tourments, il observe l’endroit. Les murs sont couverts d’un papier peint à motifs vieillots éclairé par des appliques de l’entre-deux guerres. A gauche, des tablettes de bois sombre permettent de poser les verres. A droite, le bar comme un grand J. Dans l’arrondi côté entrée — le bar est tout en profondeur —, le cuivre lustré des tireuses à bières flamboie. Derrière le comptoir qui court sur cinq mètres jusqu’à une cheminée hors d’âge — on en mettrait trois comme lui dans l’âtre —une alcôve quadrillée d’étagères est percée dans le mur. Sur celles-ci se donnent à voir bouteilles et verres. La variété fait briller les premières. Il y en a des minces contenant des eaux de vie de poire, de prune, de mirabelles, des pansues pleines de rhum équatorien ou antillais, des quadrangulaires translucides de gin. Les seconds, de la tulipe à la chope en passant par le verre à cocktail au pied haut et au contenant évasé, s’irisent dans la lumière.

A peine entré, Sébastien remarque le regard du serveur posé sur lui. La barbe noire élégamment taillée, les manches de sa chemise retenues par des serres-manches, le pantalon maintenu par des bretelles, le nœud papillon impeccable et les chaussures à tous les coups vernies, il lui sourit largement dans son costume très Prohibition. Entre deux gestes de shaker, il l’invite d’un mouvement de menton à s’asseoir sur un des hauts tabourets de bois sombre le long du bar. Pas de doute, ils se connaissent.

Dans le fond, des tables basses chinées du dernier goût — seulement deux, le bar est petit — sont accaparées par une troupe de quarantenaires en goguette. La serveuse s’approche de lui. Son visage est un métissage saisissant de la racaille conquérante espagnole et de la noblesse précolombienne. Cette beauté rare au charme latin lui tend une carte, un livre ancien à la reliure cousue et à la couverture de cuir dans lequel sont épinglées les listes des cocktails… et leur prix ! Sébastien grimace. Soudainement, ce ne sont plus ses états-d’âmes mais les cordons de sa bourse qui le persécutent. Plus que la qualité des boissons vantée par Éric, et dont il ne garde aucun souvenir, leurs prix lui donnent le vertige. Plus habitué aux bières premier prix, dix euros un verre ça lui titille la modestie. Le sourire de la brune qui se confond avec celui de la serveuse lui fait rapidement oublier son éthique d’écureuil.

Il feuillette la carte. Pour rester dans la veine du Gibier de Potence, il choisit une base de rhum. Son choix fait, il repose la carte. Les yeux bruns de la jeune femme se tournent vers lui.

— Que désirez-vous monsieur ? Sourire éclatant.

— Celui-ci, bredouille-t-il.

Sébastien n’en revient pas. Les tenanciers ont poussé l’aspect Années Folles très loin. Les serveurs font preuve d’une courtoisie extrême, presque désuète, tandis que les verres rappellent ceux entassés dans le buffet de sa grand-mère, héritage de sa propre mère. On retourne dans une époque révolue, on voyage dans le temps et les breuvages, dont certaines recettes ont plus de cent ans, avec des smartphones dans les poches. On côtoie la vision contemporaine d’un passé idéalisé. En somme, c’est vintage.

Derrière le comptoir, le serveur ne chôme pas. Devant lui, des ingrédients spéciaux dans des réceptacles qui le sont tout autant — oranges séchées, griottes baignant dans le sirop. Derrière lui, l’éventail des bouteilles. Il pose un verre pansu sur le bar. Avec un petit gobelet en inox, une sorte de losange inversé, il mesure les doses des différents liquides qu’il verse dans le shaker, tout inox lui aussi. Sébastien se perd dans la contemplation des gestes. La danse créatrice des mains, piochant ici un zeste, cassant là un œuf avant de couvrir le tout d’une dose d’alcool, secouant le shaker du geste rituel, le détourne de ses noires préoccupations. Il n’y a plus de femmes, plus d’amis, plus rien d’autre que la magie en train d’opérer. Mais ici pas de lapin, c’est un liquide rosé et mousseux qui sort du chapeau et remplit lascivement le verre. Sébastien remercie les deux ti-punchs, surtout le dernier avalé précipitamment. Ils lui offrent l’anesthésie, celle qui s’empare de vous quand vous restez ultra concentré sur quelque chose dont vous vous foutez éperdument. Ça lui fait un bien terrible. Lorsque la serveuse se saisit du cocktail, c’est comme s’il sortait d’un rêve éveillé. Fini les tergiversations, à nouveau la brune envahit son cerveau. A nouveau, le sang tape fort dans ses veines et lave l’amertume. A nouveau, son idée fixe écrase tout le reste.

C’est donc ici qu’il a rencontré la femme de ses fantasmes. Pas son genre ce rade. Trop propre. Trop cossu. Trop à la mode. Pourtant, ça lui ressemble bien. Déjà à jeun, il saute facilement d’une humeur à l’autre, d’une envie à une autre, alors ivre, il n’y a plus de limites à ses lubies. Il observe à nouveau le barman. Concentré sur la préparation des cocktails dont les commandes pleuvent, celui-ci ne parait plus avoir conscience du monde. Il est tout entier dans l’action. Il est une pièce majeure dans le puzzle sur lequel bute Sébastien depuis une semaine. Il devrait aller lui parler mais clairement, ce n’est pas le moment. La serveuse lui apporte son verre, un liquide jaune avec une feuille de menthe au-dessus des glaçons. Avec son plus beau sourire — qui ne voudrait pas plaire à une si belle femme — il lui tend un billet. La caisse l’avale goulûment, sans rien lui rendre. Il déglutit. Ce godet, il va le savourer.

Il tète sa paille du bout des lèvres. Le goût explose sur ses papilles. L’équilibre est parfait. Les softs et liqueurs de fruits, sans noyer le goût de l’alcool, se mêlent parfaitement, l’embellissent même pour donner un caractère unique au cocktail. Le prix des consos l’a fait halluciner, la déco dernier cri presque fait fuir, le goût du cocktail emporte tout. Il boit une gorgée plus franche. Putain ! Qu’est-ce que c’est bon ! Sébastien se détend. Attendre de pouvoir parler au serveur ne va finalement pas être si terrible que ça.

C’est devenu une habitude. A la dérobée, discret comme les hommes savent l’être, il observe les clientes. Une brune. Il s’appesantit un instant sur elle avant de passer à une autre. Il espère trouver dans les visages, dans les postures, un écho à son souvenir. Évidemment, rien. Aucune des femmes présentes ici n’éveillent en lui le moindre écho. Il souffle. Ses épaules s’affaissent. Ne pas trouver ce qu’il cherche, ça aussi ça devient une habitude.

Il repense à ses amis. Promis, la prochaine fois, il s’excuse. Y croit-il seulement ? Non, encore un pansement sur sa conscience. C’est facile de vouloir réparer avec des mots. L’idéal serait plutôt d’arrêter de faire de la merde, de se comporter comme le dernier des imbéciles lorsqu’une femme lui vrille le crâne. Oui mais là, c’est différent. Ce n’est pas qu’une envie physique à assouvir, c’est plus profond, plus terrible aussi. Ça tempête sérieusement sous sa caboche. Il en perd les sens, il ne discerne plus l’important du trivial. Il en oublie l’amitié, la nécessité de l’entretenir, de ne pas agir comme si ça ne comptait pas. Mais elle l’obsède, elle balaie tout. Est-ce une raison valable ? Même le cocktail n’arrive pas à effacer l’amertume dont est à nouveau tapissé le fond de sa langue. Ses actes l’écœurent, son auto commisération l’écœure. Pouah… Il préfère sortir fumer.

Une bruine légère tombe à présent. Elle tombe sur les vêtements et les cheveux en gouttelettes minuscules, sans les tremper. Deux autres clients exhalent de gros nuages sur les pavés luisants de la rue Damiette. Sébastien galère à rouler sa clope, l’allume enfin et tire dessus à taffes pressées. La pluie n’y est pour rien. Ça vient de son impatience, et aussi d’un sentiment nouveau : la peur. Il est si près de parler au serveur, à coup sûr une mine d’informations, de plus en savoir sur ses frasques du week-end dernier, alors que craint-il ? A-t-il peur de perdre dans la réalité la beauté floue de ses souvenirs ? Parfois, il le sait, on préfère le fantasme au vrai, le rêve à la réalité. Une semaine qu’il se torture les méninges, une semaine qu’il échafaude des hypothèses, qu’il en crève de ne pas avoir de réponses. Tout doit prendre fin ce soir ou il va carrément péter un câble. Et que ressent-il ? De la crainte, une forme de trac comme avant de jouer la première ? Putain ! Il est vraiment dérangé. C’est trop le bordel là-haut, ça déraille plein gaz. Énerve, il projette son mégot d’une pichenette sèche dans le pot prévu à cet effet et retourne dans le bar.

A nouveau sur son perchoir, son manteau suspendu à un crochet sous le comptoir, son verre à moitié vide dans une main, il attend l’accalmie pour questionner le serveur. Tout ça doit cesser. Finis les cas de conscience et les réflexions oiseuses, il est bien décidé à passer à l’action. L’occasion se présente enfin vers une heure vingt. Sans plus d’ouvrage sur le métier, le barman sort fumer une clope. Une minute après, Sébastien est dehors.

— Bonsoir. T’aurais pas du feu s’te plait ?

Sébastien tique. Cette question pourrait être prise pour une vilaine technique de drague. Mais il n’a pas d’autre idée. Haussement d’épaule. Qu’est-ce qu’il en a à foutre de comment ce type comprend sa question ? Rien.

— Salut. Il lui tend un petit Bic bleu. Alors, la soirée s’est bien terminée samedi dernier ?

Le serveur affiche un sourire sans équivoque. Sébastien reste interdit. Ça flotte un instant dans sa caboche. Il allume sa tige et rend le feu.

— Si je m’en souvenais, ce serait parfait. Moi, c’est Seb.

— Quentin. Il range son briquet dans sa poche, exhale un long nuage de fumée. T’es sérieux ? Tu ne te rappelles pas ta soirée ?

— Non. Le trou noir. D’ailleurs, c’est un peu pour ça que je t’aborde ce soir.

— Ah ? Tant pis alors. Une seconde passe, silencieuse. C’est vrai que vous n’étiez pas frais en repartant. Après, on ne vous a pas servi de la grenadine non plus. Il rit.

— Vous ? S’enquiert impatiemment Sébastien. J’étais avec quelqu’un ?

— Ah quand même ! Sourire goguenard. En arrivant chez nous je ne sais pas. Mais en repartant oui…

Sébastien mouline avec sa main pour le pousser à en dire plus.

— … Dans la soirée, je t’ai remarqué. Hélas, tu parlais avec cette jolie brune. Tu en faisais des caisses pour l’impressionner, tu lui as payé des verres, parlé avec les mains, rit exagérément à chacun de ses bons mots. Avec la serveuse, on a lancé les paris : allais-tu conclure ou non ? On a même discuté tous les quatre. Tu voulais sûrement faire le type sympa, ouvert. Mais j’imagine que tu ne t’en souviens pas.

— Pas du tout.

Sébastien est gêné, de la gêne consécutive au trou noir de lendemain de soirée trop arrosée. Il déteste lorsqu’on lui raconte par le menu sa soirée et que lui ne se souvienne de rien. Il se sent stupide.

— J’espère ne pas avoir été trop lourd.

— Pas du tout. Tu étais très drôle. Éméché, mais drôle.

Sébastien rigole nerveusement. Plusieurs questions lui brûlent les lèvres. Il finit par balancer la plus essentielle.

— Tu te rappelles de son nom ?

— Et comment ? Tu l’as braillé dans tout le bar, claironnant qu’elle était le plus beau joyau de tout Rouen, qu’elle éclipsait même la déco trop travaillée de notre bar. Tu faisais tout un tintamarre de sa beauté, avec des comparaisons parfois bizarres mais tellement drôles. Oui, pardon… le regard de Sébastien devenait très insistant. Elle s’appelait Agathe.

Agathe… des étincelles éclairent enfin la nuit mémorielle de son cerveau. Bien entendu Agathe. De connaitre son nom, la silhouette de son souvenir se fait plus tangible. Peut-être un mètre soixante-dix, elle lui arrivait au nez, il revoit alors ses longs doigts aux ongles rouges, comme l’empreinte de ses lèvres sur le bord du verre. Il se souvient de ses hanches étroites, de ses petits seins orgueilleux sous un haut noir couvert de motifs flamboyants. Il se souvient de sa peau, de son cou gracile. Il se rappelle aussi son obsession de vouloir y déposer un baiser, mille baisers, son envie puissante de caresser chaque centimètre carré de cette peau à l’aspect soyeux, légèrement halée. Agathe. Elle tournoie derrière ses yeux tel un derviche fou.

— Tu saurais me dire ce qu’on a fait après ?

— Ce que vous avez fait ne me regarde pas. Je suis surpris d’ailleurs qu’elle ne soit pas avec toi ce soir. Vous sembliez vraiment sur la même longueur d’ondes.

— Ne m’en parle pas…

Sébastien se sent l’envie de vider son sac.

— Ça fait une semaine que je pense à elle. Mais rien. Je n’ai pas retrouvé son numéro, je ne me rappelais même pas son nom et pourtant, elle est dans chacune de mes pensées.

— C’est marrant ça. C’est toi qui la drague et c’est elle qui t’hameçonne. J’espère qu’elle n’est pas du genre à pêcher pour le sport et à relâcher sa prise après l’avoir tirée hors de l’eau.

Toux gênée devant le regard éperdu de Sébastien.

— Quand on a arrêté de servir, vous finissiez vos verres. Vous ne vouliez pas finir la soirée tout de suite. Tu m’as demandé si on avait des places gratuites pour aller en boîte.

— En boîte ! Sébastien s’étonne.

Lui, en boîte ? Plus raide qu’un manche à balai, aussi à l’aise sur une piste de danse que dans la station spatiale internationale — enfin là, faudrait être vraiment à côté de la plaque pour l’envoyer là-haut, il se désespère d’avoir fini là-bas.

— Oui. On avait des entrées pour la Luna. Vous en avez pris deux, on s’est promis de s’y retrouver et vous êtes partis, bras dessus, bras dessous.

— Et ?

— Et ma collègue et moi n’y sommes pas allés. On était rincé et comme on ouvre le dimanche, on a rangé le bar et chacun est rentré chez soi.

Sébastien bougonne.

— Si tu veux savoir comment ça s’est fini, je ne vois qu’une seule solution : aller à la Luna. Qui sait, tu la croiseras peut-être.

— Merci pour tout. Sébastien lui serre la main avec plus que de la politesse.

Il rentre dans le bar. La perspective de retrouver Agathe, à tout le moins de combler ses trous de mémoire, ne lui fait pas oublier le tarif de son cocktail. De le constater l’afflige. Il lâche ses potes comme un rustre mais ne pas finir un verre à dix balles, ça le dérange. La tête pleine de conjectures, il passe rapidement à autre chose — l’humanité est étonnante !

D’avoir un nom à mettre sur ce visage donne enfin corps à ce qui n’était jusque-là qu’une ébauche. De nouveaux souvenirs affluent. Il s’en méfie. Sont-ils vraiment issus de sa mémoire ou est-ce le travail de son imagination à partir des mots de Quentin ? Il la voit, des pieds à la tête, virevolter sur une piste de danse anonyme, ses longs cheveux brillants sous des spots criards. L’image qu’il conserve d’elle, c’est ce visage qui se tourne vers lui dans un mouvement plein d’élégance, et il sait qu’il s’est passé ici. Il se prend le front dans la main. Que doit-il faire ? Une voix lui dit qu’il ne trouvera rien de plus ce soir. Une autre insiste. Il doit aller dans la boîte du week-end dernier pour la retrouver. Une semaine d’idées fixes, de doutes, d’espoirs et de bêtises lui tombe dessus. S’il rentre chez lui, ça continuera. Ça le bouffera de ne pas être allé au bout des choses. Il finit son verre, son aspiration glougloutant à travers la paille, et enfile son manteau.

— J’espère que tes recherches seront fructueuses l’ami.

— Merci, répond-il au serveur, bonne fin de soirée.

Sur un salut de la main, il quitte le Petit Bar.