Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (4/5)

Au Petit Bar

Un des cent clochers de la ville sonne minuit. Le bar est à l’autre bout de la ville alors Sébastien allonge le pas. Est-ce la crainte de trouver porte close ? Les bars ferment à deux heures et ses longues jambes le mettent à l’abri de cette conclusion inacceptable. Ne chercherait-il pas plutôt à évacuer dans l’effort sa colère ? Qu’est-ce qui lui a pris de se tirer comme ça ? De se comporter de la sorte vis-à-vis de ses potes ? Ils ne lui ont rien fait et à cause d’un mirage, car pour le moment cette brune n’est rien d’autre qu’un oasis fantasmé dans le désert de sa mémoire, il se permet d’être odieux. Il n’a pas dégoisé un mot, les a mordus dès qu’ils montraient un tant soit peu d’intérêt pour lui. Après les avoir traités comme des étrangers, il est parti sans un au revoir. Et Éric qui essaie de l’aider quand lui l’insulte presque. Faut être un sacré connard pour agir comme ça. C’est un connard. Voilà ! Il s’énerve. Encore une fois, il tombe dans ce qu’il déteste le plus, l’apitoiement. « C’est trop facile de se morfondre. Va t’excuser plutôt », s’ordonne-t-il.  Comme toujours, rien n’y fait. C’est si facile de s’apitoyer, ça satisfait le nombril.

La puérilité de ses actions, de ses réactions, le fout hors de lui. Quel con ! Ça le replonge des années en arrière, quand ça battait de l’aile avec son ex avant la chute finale. Centré sur sa petite personne, Sébastien envoyait paître quiconque montrait un semblant d’empathie à son mal-être. Rester à s’auto-flageller plutôt que de s’ouvrir aux autres, de trouver une solution, afin qu’on s’apitoie sur son sort, qu’on le place au centre des préoccupations. Combien de fois s’était-il juré de ne plus tomber dans cette attitude dégueulasse ? D’accepter que le monde continuât de tourner malgré ses états d’âmes de gamin capricieux ? Trop de fois pour les compter. Il enrage de ne pas s’être tenu à cette ligne qu’il s’était fixée. « Tu n’es pas le centre du monde », clame-t-il intérieurement.  Ça le débecte d’ainsi contempler sa petite personne. Et pour quoi ? Pour le souvenir altéré d’une fille d’un soir ? N’y en a-t-il pas eu des dizaines ?

Évidemment ! Il n’a cessé de multiplier les conquêtes pour ne plus s’appesantir sur la valeur d’une seule femme, ne plus les considérer comme autre chose que des exutoires à sa libido. Il n’a cessé de vider sa colère en elles, de les utiliser pour se construire une carapace à l’abri de laquelle son égo puisse jouir d’une satisfaction nauséabonde, celle de se croire libre, indépendant, sans autre illusion que celle de s’imaginer n’avoir besoin de personne. Il a voulu coûte que coûte oublier sa dépendance, quasi physique, à une femme qui un jour l’a laissé sur le bord de la route pour continuer d’avancer quand lui restait comme un idiot à stagner. Il a voulu se cacher derrière les jupons pour ne pas courir le risque d’être face à lui-même, à la médiocrité de son caractère et à la frivolité de ses engagements. Une fuite en avant sans trêve, sans possibilité de se racheter. Pire, il fanfaronne de multiplier les coups d’un soir pour se convaincre qu’il  est sur la bonne voie, qu’il est au-dessus de tous ces atermoiements mielleux, ces mièvreries qu’il se convainc être l’amour.

Ses pas avalent le boulevard du Général Leclerc. Il ne remarque pas les lumières de la ville, les façades des immeubles orangées par l’éclat des lampadaires ou les traits blancs des phares des voitures. La présence fugitive d’un passant ou les rires gras d’une bande éméchée ne le sortent pas de sa bulle, noire, sombre comme une cave depuis longtemps désertée. Dans la pénombre de son esprit, entre les toiles d’araignées et l’odeur d’humidité rance, il n’y a que cette brune et à la traîne ses idées noires qu’elle a réveillées, que son comportement irrationnel a attisées.

Sans même en avoir conscience, son corps n’est plus qu’un grand automate, il tourne rue de la République, la remonte jusqu’à l’église Saint-Maclou. Les dentelles de pierre de l’édifice ressemblent aux méandres de ses pensées, un chemin tortueux entre les doutes de l’avenir et les blessures du passé. Dans toutes ces arabesques gothiques s’établit la carte de sa nature inconstante. Courbe quand il voudrait être droit comme la flèche perçant la nuit, Sébastien se morfond de ne pouvoir suivre une ligne claire.

Il débouche rue Damiette, la rue des antiquaires l’appellent les Rouennais. En face des colombages penchés de la Walsheim, maison réputée pour ses choucroutes, le Petit Bar. Sébastien observe la porte aux petits carreaux embués par le contraste entre la chaleur humaine en-dedans et la fraîcheur nocturne en-dehors. Comme eux, tout est flou en lui. Comme à travers eux, il ne voit rien. Tout est bouleversé. A ce moment précis, une seule sensation s’accroche à sa conscience : celle de se sentir merdeux. Sébastien prend une longue inspiration. L’air frais lui pique la gorge, desserre un peu le nœud, mais n’apaise en rien la mélasse qui lui encombre la tête. Il hausse les épaules. Ce geste ne lui apporte pas le détachement habituel. Deuxième bouffée d’oxygène. Il pousse la porte.

La chaleur sur son visage, le brouhaha feutré des conversations, l’éclat feutré des ampoules à gros filament, ce mélange de sensations physiques délayent son mal-être. Comme souvent lorsqu’il entre dans un bar animé, de se sentir vivant parmi les vivants apaise ses angoisses. Il respire mieux. Petit à petit, la raison de sa présence ici prend le pas sur ses remises en cause. Bientôt, il l’anticipe, il se rira de s’être torturé pour si peu. Mais est-ce si peu ? Pour esquiver le torrent glauque de ses tourments, il observe l’endroit. Les murs sont couverts d’un papier peint à motifs vieillots éclairé par des appliques de l’entre-deux guerres. A gauche, des tablettes de bois sombre permettent de poser les verres. A droite, le bar comme un grand J. Dans l’arrondi côté entrée — le bar est tout en profondeur —, le cuivre lustré des tireuses à bières flamboie. Derrière le comptoir qui court sur cinq mètres jusqu’à une cheminée hors d’âge — on en mettrait trois comme lui dans l’âtre —une alcôve quadrillée d’étagères est percée dans le mur. Sur celles-ci se donnent à voir bouteilles et verres. La variété fait briller les premières. Il y en a des minces contenant des eaux de vie de poire, de prune, de mirabelles, des pansues pleines de rhum équatorien ou antillais, des quadrangulaires translucides de gin. Les seconds, de la tulipe à la chope en passant par le verre à cocktail au pied haut et au contenant évasé, s’irisent dans la lumière.

A peine entré, Sébastien remarque le regard du serveur posé sur lui. La barbe noire élégamment taillée, les manches de sa chemise retenues par des serres-manches, le pantalon maintenu par des bretelles, le nœud papillon impeccable et les chaussures à tous les coups vernies, il lui sourit largement dans son costume très Prohibition. Entre deux gestes de shaker, il l’invite d’un mouvement de menton à s’asseoir sur un des hauts tabourets de bois sombre le long du bar. Pas de doute, ils se connaissent.

Dans le fond, des tables basses chinées du dernier goût — seulement deux, le bar est petit — sont accaparées par une troupe de quarantenaires en goguette. La serveuse s’approche de lui. Son visage est un métissage saisissant de la racaille conquérante espagnole et de la noblesse précolombienne. Cette beauté rare au charme latin lui tend une carte, un livre ancien à la reliure cousue et à la couverture de cuir dans lequel sont épinglées les listes des cocktails… et leur prix ! Sébastien grimace. Soudainement, ce ne sont plus ses états-d’âmes mais les cordons de sa bourse qui le persécutent. Plus que la qualité des boissons vantée par Éric, et dont il ne garde aucun souvenir, leurs prix lui donnent le vertige. Plus habitué aux bières premier prix, dix euros un verre ça lui titille la modestie. Le sourire de la brune qui se confond avec celui de la serveuse lui fait rapidement oublier son éthique d’écureuil.

Il feuillette la carte. Pour rester dans la veine du Gibier de Potence, il choisit une base de rhum. Son choix fait, il repose la carte. Les yeux bruns de la jeune femme se tournent vers lui.

— Que désirez-vous monsieur ? Sourire éclatant.

— Celui-ci, bredouille-t-il.

Sébastien n’en revient pas. Les tenanciers ont poussé l’aspect Années Folles très loin. Les serveurs font preuve d’une courtoisie extrême, presque désuète, tandis que les verres rappellent ceux entassés dans le buffet de sa grand-mère, héritage de sa propre mère. On retourne dans une époque révolue, on voyage dans le temps et les breuvages, dont certaines recettes ont plus de cent ans, avec des smartphones dans les poches. On côtoie la vision contemporaine d’un passé idéalisé. En somme, c’est vintage.

Derrière le comptoir, le serveur ne chôme pas. Devant lui, des ingrédients spéciaux dans des réceptacles qui le sont tout autant — oranges séchées, griottes baignant dans le sirop. Derrière lui, l’éventail des bouteilles. Il pose un verre pansu sur le bar. Avec un petit gobelet en inox, une sorte de losange inversé, il mesure les doses des différents liquides qu’il verse dans le shaker, tout inox lui aussi. Sébastien se perd dans la contemplation des gestes. La danse créatrice des mains, piochant ici un zeste, cassant là un œuf avant de couvrir le tout d’une dose d’alcool, secouant le shaker du geste rituel, le détourne de ses noires préoccupations. Il n’y a plus de femmes, plus d’amis, plus rien d’autre que la magie en train d’opérer. Mais ici pas de lapin, c’est un liquide rosé et mousseux qui sort du chapeau et remplit lascivement le verre. Sébastien remercie les deux ti-punchs, surtout le dernier avalé précipitamment. Ils lui offrent l’anesthésie, celle qui s’empare de vous quand vous restez ultra concentré sur quelque chose dont vous vous foutez éperdument. Ça lui fait un bien terrible. Lorsque la serveuse se saisit du cocktail, c’est comme s’il sortait d’un rêve éveillé. Fini les tergiversations, à nouveau la brune envahit son cerveau. A nouveau, le sang tape fort dans ses veines et lave l’amertume. A nouveau, son idée fixe écrase tout le reste.

C’est donc ici qu’il a rencontré la femme de ses fantasmes. Pas son genre ce rade. Trop propre. Trop cossu. Trop à la mode. Pourtant, ça lui ressemble bien. Déjà à jeun, il saute facilement d’une humeur à l’autre, d’une envie à une autre, alors ivre, il n’y a plus de limites à ses lubies. Il observe à nouveau le barman. Concentré sur la préparation des cocktails dont les commandes pleuvent, celui-ci ne parait plus avoir conscience du monde. Il est tout entier dans l’action. Il est une pièce majeure dans le puzzle sur lequel bute Sébastien depuis une semaine. Il devrait aller lui parler mais clairement, ce n’est pas le moment. La serveuse lui apporte son verre, un liquide jaune avec une feuille de menthe au-dessus des glaçons. Avec son plus beau sourire — qui ne voudrait pas plaire à une si belle femme — il lui tend un billet. La caisse l’avale goulûment, sans rien lui rendre. Il déglutit. Ce godet, il va le savourer.

Il tète sa paille du bout des lèvres. Le goût explose sur ses papilles. L’équilibre est parfait. Les softs et liqueurs de fruits, sans noyer le goût de l’alcool, se mêlent parfaitement, l’embellissent même pour donner un caractère unique au cocktail. Le prix des consos l’a fait halluciner, la déco dernier cri presque fait fuir, le goût du cocktail emporte tout. Il boit une gorgée plus franche. Putain ! Qu’est-ce que c’est bon ! Sébastien se détend. Attendre de pouvoir parler au serveur ne va finalement pas être si terrible que ça.

C’est devenu une habitude. A la dérobée, discret comme les hommes savent l’être, il observe les clientes. Une brune. Il s’appesantit un instant sur elle avant de passer à une autre. Il espère trouver dans les visages, dans les postures, un écho à son souvenir. Évidemment, rien. Aucune des femmes présentes ici n’éveillent en lui le moindre écho. Il souffle. Ses épaules s’affaissent. Ne pas trouver ce qu’il cherche, ça aussi ça devient une habitude.

Il repense à ses amis. Promis, la prochaine fois, il s’excuse. Y croit-il seulement ? Non, encore un pansement sur sa conscience. C’est facile de vouloir réparer avec des mots. L’idéal serait plutôt d’arrêter de faire de la merde, de se comporter comme le dernier des imbéciles lorsqu’une femme lui vrille le crâne. Oui mais là, c’est différent. Ce n’est pas qu’une envie physique à assouvir, c’est plus profond, plus terrible aussi. Ça tempête sérieusement sous sa caboche. Il en perd les sens, il ne discerne plus l’important du trivial. Il en oublie l’amitié, la nécessité de l’entretenir, de ne pas agir comme si ça ne comptait pas. Mais elle l’obsède, elle balaie tout. Est-ce une raison valable ? Même le cocktail n’arrive pas à effacer l’amertume dont est à nouveau tapissé le fond de sa langue. Ses actes l’écœurent, son auto commisération l’écœure. Pouah… Il préfère sortir fumer.

Une bruine légère tombe à présent. Elle tombe sur les vêtements et les cheveux en gouttelettes minuscules, sans les tremper. Deux autres clients exhalent de gros nuages sur les pavés luisants de la rue Damiette. Sébastien galère à rouler sa clope, l’allume enfin et tire dessus à taffes pressées. La pluie n’y est pour rien. Ça vient de son impatience, et aussi d’un sentiment nouveau : la peur. Il est si près de parler au serveur, à coup sûr une mine d’informations, de plus en savoir sur ses frasques du week-end dernier, alors que craint-il ? A-t-il peur de perdre dans la réalité la beauté floue de ses souvenirs ? Parfois, il le sait, on préfère le fantasme au vrai, le rêve à la réalité. Une semaine qu’il se torture les méninges, une semaine qu’il échafaude des hypothèses, qu’il en crève de ne pas avoir de réponses. Tout doit prendre fin ce soir ou il va carrément péter un câble. Et que ressent-il ? De la crainte, une forme de trac comme avant de jouer la première ? Putain ! Il est vraiment dérangé. C’est trop le bordel là-haut, ça déraille plein gaz. Énerve, il projette son mégot d’une pichenette sèche dans le pot prévu à cet effet et retourne dans le bar.

A nouveau sur son perchoir, son manteau suspendu à un crochet sous le comptoir, son verre à moitié vide dans une main, il attend l’accalmie pour questionner le serveur. Tout ça doit cesser. Finis les cas de conscience et les réflexions oiseuses, il est bien décidé à passer à l’action. L’occasion se présente enfin vers une heure vingt. Sans plus d’ouvrage sur le métier, le barman sort fumer une clope. Une minute après, Sébastien est dehors.

— Bonsoir. T’aurais pas du feu s’te plait ?

Sébastien tique. Cette question pourrait être prise pour une vilaine technique de drague. Mais il n’a pas d’autre idée. Haussement d’épaule. Qu’est-ce qu’il en a à foutre de comment ce type comprend sa question ? Rien.

— Salut. Il lui tend un petit Bic bleu. Alors, la soirée s’est bien terminée samedi dernier ?

Le serveur affiche un sourire sans équivoque. Sébastien reste interdit. Ça flotte un instant dans sa caboche. Il allume sa tige et rend le feu.

— Si je m’en souvenais, ce serait parfait. Moi, c’est Seb.

— Quentin. Il range son briquet dans sa poche, exhale un long nuage de fumée. T’es sérieux ? Tu ne te rappelles pas ta soirée ?

— Non. Le trou noir. D’ailleurs, c’est un peu pour ça que je t’aborde ce soir.

— Ah ? Tant pis alors. Une seconde passe, silencieuse. C’est vrai que vous n’étiez pas frais en repartant. Après, on ne vous a pas servi de la grenadine non plus. Il rit.

— Vous ? S’enquiert impatiemment Sébastien. J’étais avec quelqu’un ?

— Ah quand même ! Sourire goguenard. En arrivant chez nous je ne sais pas. Mais en repartant oui…

Sébastien mouline avec sa main pour le pousser à en dire plus.

— … Dans la soirée, je t’ai remarqué. Hélas, tu parlais avec cette jolie brune. Tu en faisais des caisses pour l’impressionner, tu lui as payé des verres, parlé avec les mains, rit exagérément à chacun de ses bons mots. Avec la serveuse, on a lancé les paris : allais-tu conclure ou non ? On a même discuté tous les quatre. Tu voulais sûrement faire le type sympa, ouvert. Mais j’imagine que tu ne t’en souviens pas.

— Pas du tout.

Sébastien est gêné, de la gêne consécutive au trou noir de lendemain de soirée trop arrosée. Il déteste lorsqu’on lui raconte par le menu sa soirée et que lui ne se souvienne de rien. Il se sent stupide.

— J’espère ne pas avoir été trop lourd.

— Pas du tout. Tu étais très drôle. Éméché, mais drôle.

Sébastien rigole nerveusement. Plusieurs questions lui brûlent les lèvres. Il finit par balancer la plus essentielle.

— Tu te rappelles de son nom ?

— Et comment ? Tu l’as braillé dans tout le bar, claironnant qu’elle était le plus beau joyau de tout Rouen, qu’elle éclipsait même la déco trop travaillée de notre bar. Tu faisais tout un tintamarre de sa beauté, avec des comparaisons parfois bizarres mais tellement drôles. Oui, pardon… le regard de Sébastien devenait très insistant. Elle s’appelait Agathe.

Agathe… des étincelles éclairent enfin la nuit mémorielle de son cerveau. Bien entendu Agathe. De connaitre son nom, la silhouette de son souvenir se fait plus tangible. Peut-être un mètre soixante-dix, elle lui arrivait au nez, il revoit alors ses longs doigts aux ongles rouges, comme l’empreinte de ses lèvres sur le bord du verre. Il se souvient de ses hanches étroites, de ses petits seins orgueilleux sous un haut noir couvert de motifs flamboyants. Il se souvient de sa peau, de son cou gracile. Il se rappelle aussi son obsession de vouloir y déposer un baiser, mille baisers, son envie puissante de caresser chaque centimètre carré de cette peau à l’aspect soyeux, légèrement halée. Agathe. Elle tournoie derrière ses yeux tel un derviche fou.

— Tu saurais me dire ce qu’on a fait après ?

— Ce que vous avez fait ne me regarde pas. Je suis surpris d’ailleurs qu’elle ne soit pas avec toi ce soir. Vous sembliez vraiment sur la même longueur d’ondes.

— Ne m’en parle pas…

Sébastien se sent l’envie de vider son sac.

— Ça fait une semaine que je pense à elle. Mais rien. Je n’ai pas retrouvé son numéro, je ne me rappelais même pas son nom et pourtant, elle est dans chacune de mes pensées.

— C’est marrant ça. C’est toi qui la drague et c’est elle qui t’hameçonne. J’espère qu’elle n’est pas du genre à pêcher pour le sport et à relâcher sa prise après l’avoir tirée hors de l’eau.

Toux gênée devant le regard éperdu de Sébastien.

— Quand on a arrêté de servir, vous finissiez vos verres. Vous ne vouliez pas finir la soirée tout de suite. Tu m’as demandé si on avait des places gratuites pour aller en boîte.

— En boîte ! Sébastien s’étonne.

Lui, en boîte ? Plus raide qu’un manche à balai, aussi à l’aise sur une piste de danse que dans la station spatiale internationale — enfin là, faudrait être vraiment à côté de la plaque pour l’envoyer là-haut, il se désespère d’avoir fini là-bas.

— Oui. On avait des entrées pour la Luna. Vous en avez pris deux, on s’est promis de s’y retrouver et vous êtes partis, bras dessus, bras dessous.

— Et ?

— Et ma collègue et moi n’y sommes pas allés. On était rincé et comme on ouvre le dimanche, on a rangé le bar et chacun est rentré chez soi.

Sébastien bougonne.

— Si tu veux savoir comment ça s’est fini, je ne vois qu’une seule solution : aller à la Luna. Qui sait, tu la croiseras peut-être.

— Merci pour tout. Sébastien lui serre la main avec plus que de la politesse.

Il rentre dans le bar. La perspective de retrouver Agathe, à tout le moins de combler ses trous de mémoire, ne lui fait pas oublier le tarif de son cocktail. De le constater l’afflige. Il lâche ses potes comme un rustre mais ne pas finir un verre à dix balles, ça le dérange. La tête pleine de conjectures, il passe rapidement à autre chose — l’humanité est étonnante !

D’avoir un nom à mettre sur ce visage donne enfin corps à ce qui n’était jusque-là qu’une ébauche. De nouveaux souvenirs affluent. Il s’en méfie. Sont-ils vraiment issus de sa mémoire ou est-ce le travail de son imagination à partir des mots de Quentin ? Il la voit, des pieds à la tête, virevolter sur une piste de danse anonyme, ses longs cheveux brillants sous des spots criards. L’image qu’il conserve d’elle, c’est ce visage qui se tourne vers lui dans un mouvement plein d’élégance, et il sait qu’il s’est passé ici. Il se prend le front dans la main. Que doit-il faire ? Une voix lui dit qu’il ne trouvera rien de plus ce soir. Une autre insiste. Il doit aller dans la boîte du week-end dernier pour la retrouver. Une semaine d’idées fixes, de doutes, d’espoirs et de bêtises lui tombe dessus. S’il rentre chez lui, ça continuera. Ça le bouffera de ne pas être allé au bout des choses. Il finit son verre, son aspiration glougloutant à travers la paille, et enfile son manteau.

— J’espère que tes recherches seront fructueuses l’ami.

— Merci, répond-il au serveur, bonne fin de soirée.

Sur un salut de la main, il quitte le Petit Bar.

 

 

 

Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (3/5)

Au Gibier de potence

Sur les marches au bas de l’entrée du Gibier de Potence, trois chevelus vêtus de noir grillent leur clope. Il les gravit le souffle court. Un coup d’œil rapide par le hublot percé dans la porte. C’est blindé. Il souffle, calme sa respiration. Du 106 jusqu’ici, il a marché comme un dératé. Il croirait presque s’être télé-transporté. Pas une seule image de son trajet n’a marqué sa rétine. Le pont Guillaume le Conquérant, il l’a enquillé les souvenirs aux trousses et l’espoir en ligne de mire. Plongé dans ses féminines considérations, l’impatience irraisonnée de retrouver Éric chevillée au corps, il est arrivé au bas du Boulevard des Belges sans s’en rendre compte. Il zyeute à nouveau.

Entre le comptoir et ses tireuses à bières disposées à la manière d’un gouvernail de galion espagnol — mais rien d’un navire de l’Invincible Armada car ici le bar est pirate, et le mur couvert de verres et de rhums aux origines et aux âges variés, le capitaine du vaisseau et son second, en fait une seconde, se démènent pour répondre aux commandes des clients en nombre ce soir. Sébastien pousse enfin la porte. Un air irlandais, une ballade érinienne reconnaissable entre toute mais dont personne ne connait le nom, flotte au-dessus des têtes. Tandis que le battant finit de battre comme celui d’un saloon de pleine mer, il jette un regard circulaire sur la foule. Pas trace de ses amis. Dans la pièce du fond à coup sûr.

Il se fraie un chemin parmi les corps comprimés, lance parfois un « pardon » pour se plier à une politesse inaudible. Arrivé au comptoir, il se cale de biais entre deux malabars et pose lourdement son coude sur le bois lasuré de longue date comme s’il plantait un drapeau sur une terre vierge. La manche élimée de son manteau éponge un peu de la bière laissée là par un buveur maladroit. Tant-pis. Son vêtement n’est plus à une avanie près. Et foncièrement, il s’en fout. Le patron, un quarantenaire fluet, enchante de sa gouaille la flibuste pour laquelle il prépare des ti-punchs. De le voir écraser la cassonade, de sentir l’acidité du citron vert à chaque coup de pilon lui met l’eau à la bouche. La seconde de ce navire et épouse du capitaine pose alors ses yeux noirs sur lui.

— Qu’est-ce que je te sers ? Le ton est haut pour dépasser les coups d’archet du violon.

— Un ti-punch. Au Neisson s’te plaît.

Elle ne perd pas un instant et se met à l’œuvre. Il y a trop de gosiers à satisfaire ce soir. Pas le temps de faire la conversation. Sébastien en profite pour zyeuter les fêtards. Autour des tables tantôt rectangulaires, tantôt rondes, les conversations se perdent dans les constructions harmoniques des instruments qui s’échappent de la salle du fond. Tout ça forme un maelstrom sonore agréable, donne vie au bar. Sans pouvoir s’en empêcher, il discrimine les clients, enfin les clientes. Il passe les blondes et les rousses pour ne s’appesantir que sur les brunes. Un sentiment d’urgence incontrôlé s’empare de lui. Son souffle s’accélère, son cœur bat plus vite, une impatience soudaine lui comprime l’intellect. Presque avidement, il les dévisage les unes après les autres. Celle-ci ?  Non, le regard n’est en rien comparable à son souvenir. Trop terne, trop lisse. Cette autre ? L’œil noir de son voisin posé sur lui, certainement son mec ou celui en passe de le devenir, le dissuade de la détailler plus longuement. Il saute une, deux minutes encore de visages en visages. Hélas, l’évidence est intraitable. Elle ne lui plait pas. Encore une fois, la sentence est la même. Elle n’est pas là.

— Voilà. Cinq euros s’te plait.

La voix de la seconde le ramène à des préoccupations plus terre à terre. Il règle sa consommation et s’en va par la droite vers l’autre salle.

Assis en cercle autour d’un immense fût à bobine industrielle, une dizaine de musiciens se concentrent sur leur instrument pour en tirer le meilleur. Il y a là une guitare, une cornemuse à soufflet, deux flûtes traversières en bois noir sculpté, un violon, un petit accordéon proche du bandonéon mais qui à coup sûr n’en est pas un (Sébastien n’y connait à peu près rien en instruments de musique), un banjo, bref, un ensemble d’instruments qui, jouant de concert, transporte ce bar rouennais vers les terres vertes et granitiques d’un rêve irlandais. Ici aussi, le monde se presse pour discuter, boire et rire au son exotique de l’orchestre improvisé pour cette session. Après la bouillie gueularde du 106, se oreilles apprécient.

Même s’il aperçoit ses amis dans un coin de la pièce, décorée tel le repaire caribéen de corsaires contraints de rester à terre par un grain particulièrement salé, il ne peut s’empêcher de faire un tour d’horizon des femmes présentes. Portant à ses lèvres son verre, il scrute par-dessus le bord les brunes présentes. Malheureusement pour son impatience irrationnelle, elle n’est pas plus ici qu’ailleurs. Carrément contrarié, il rejoint ses potes.

— Salut, lance-t-il à la cantonade, sans mettre l’entrain habituel aux retrouvailles.

— Salut ! répondent-ils dans un bel ensemble.

Assis autour d’une table carrée, ils sont tous là. Il y a bien sûr Éric, son mètre quatre-vingt-dix charpenté, son sourire tout en dents blanches dans sa barbe blonde taillée au cordeau. Il y a Poupoune, Pauline de son vrai nom, visage enjôleur serti d’yeux verts qui lui ont valu d’être courtisée par tous les mecs de la bande, et de sortir avec chacun d’eux sans pour autant trouver chez eux une âme-sœur. Romuald, le visage émacié, les yeux cernés de gris, les épaules légèrement voûtées sous le poids de son caractère mélancolique. Francis, le petit de la bande, tant par son âge que par sa taille, dont l’œil rigolard n’empêche pas sa langue de sortir des traits assassins en réponse aux moqueries potaches des autres.

Sébastien quémande une chaise libre à la table d’à côté et force ses amis à se décaler pour pouvoir s’insérer dans leur cercle. Sans s’en rendre compte, tous battent discrètement la mesure, ici un pied tape sur le sol, là une main frappe une cuisse au rythme de la baguette sur le bodhran.

— Alors, ce concert ? lui demande Éric.

— Ne m’en parle pas. Un moment qui va rapidement finir aux oubliettes.

— Lave-toi les oreilles, intervient Francis. Là y’a du bon son.

Il a raison. Les musiciens réalisent une belle session ce soir. Sébastien imagine presque écrire un papier sur leur performance, on ne sait jamais, peut-être cela intéressera-t-il le rédac chef et lui fera-t-il un billet supplémentaire. Seulement, ses pensées sont toujours à mille lieues d’ici. Légèrement fébrile, il se sent un peu comme un lion en cage sans qu’il n’y ait aucun barreau. Il épie de nouveau l’assemblée des buveurs. Sa nervosité finit par faire tiquer ses acolytes.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? T’es en chasse ce soir ? Insinue Poupoune, sarcastique.

— Comme s’il ne l’était jamais ! Finasse Éric.

Rire général. Lui parvient difficilement à sourire à cette blague éventée depuis des lustres.

— Peut-être, élude-t-il.

Alors s’engage la conversation. Chacun raconte sa semaine en essayant de lui donner un ton tragique ou comique, au moins de la faire paraître plus originale qu’en réalité. Francis, tout fraîchement devenu commercial après des études en alternance dans une école de commerce de seconde zone, moque les réponses affirmatives ou négatives de ses clients, raconte les blagues échangées entre collègues le midi au Buffalo Grill ou au KFC. C’est d’ailleurs devenu sa spécialité. L’humour facile et les blagues salaces n’ont plus aucun secret pour lui.

— Vous voulez une blague zoophile ? Il ne laisse à personne le temps de répondre. C’est un type qui rentre dans un bar !

Avec une blague à la Denisot, Francis fait mouche. Tout le monde rigole. Habituellement prompt à rire, Sébastien peine à sourire.

Pauline, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter quand elle n’use pas les bancs des amphis pour une énième année de master 2 en droit, raconte ses rencards ratés de la semaine. Le contraire aurait inquiété tout le monde. Elle court  depuis des années après l’amour, celui avec un grand A, et ne trouve à l’arrivée que des histoires d’un soir, quand ce n’est pas un cinq à sept trop vite plié.

— Je rencontre un mec sur Tinder. On convient d’un rendez-vous à dix-sept heures pour un café. Non mais les mecs ! N’importe quoi ! Si tu veux une nana, tu lui proposes un verre le soir, pas un café après le boulot. Je ne veux pas être un afterwork ! Non mais je vous jure, vous êtes déprimants.

Tous les mâles présents lui assurent qu’eux, attentifs comme ils le sont aux désirs féminins, n’auraient jamais proposés ça. Avec eux, c’est certain, elle aurait eu le grand jeu : cocktail, resto, bougies et champagne sur la table de chevet pour une nuit d’amour sensuelle et torride.

— Je vous rappelle que je me suis tapé chacun d’entre vous et à part vos râles et haleines lourdes d’alcool, je n’ai pas vu l’ombre de ce que vous me faites miroiter.

Sourires gênés autour de la table. Sébastien pourrait participer à ce tribunal, clamer haut et fort son innocence d’homme romantique et attentionné. Au-delà du fait que ce serait mentir, il s’en fout. Il est tellement loin ce soir de ces conneries auxquelles, habituellement, il prend plaisir à participer.

C’est au tour de Romuald. On sait déjà ce que ça va donner. Néanmoins, tous font l’effort de tendre l’oreille à ses jérémiades, d’écouter sa voix fluette faire le récit des difficultés de la vie, la tristesse infinie de la solitude et les petites joies de l’onanisme pour oublier tous ses tracas. Sébastien, lui, ne fait pas l’effort de tendre l’oreille. Son problème lui semble tellement plus important que les sempiternelles récriminations de son ami dépressif. Son mutisme et son visage fermé finissent par mette la puce à l’oreille de ses compagnons.

— Tu es bien silencieux Seb ? Lui fait remarquer Éric, l’air de ne pas y toucher.

— Comment ?

Plus occupé à siroter son verre et à malaxer sa mémoire, il avait oublié qu’il faisait partie de la conversation.

— Tu es bien pensif pour un samedi soir. C’est pas ton genre.

— Pourquoi pas ?

Son ton, un tantinet agressif, douche les velléités des autres qui poursuivent leur discussion sans plus se soucier de lui. Son verre vide, il retourne au bar. Il ne l’a pas remarqué mais Eric lui colle aux basques.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Lui demande son meilleur ami, le front plissé d’inquiétude.

— Faut que tu m’aides.

Il s’embrouille, les mots viennent trop vite, sans ordre. Il finit par lâcher LA question : « Qu’est-ce qu’on a fait le week-end dernier ? »

Eric reste silencieux. Ses yeux parcourent le visage de Sébastien. Il se frotte la barbe, signe évident chez lui de réflexion.

— Crache le morceau. Qu’est-ce qui te pousse à me demander ça ?

— Je crois que j’ai une nana en tête.

Eric ouvre des yeux ronds comme des soucoupes. Sa tête se penche légèrement.
— Tu es en train de me dire que toi, Sébastien Morel, t’as le béguin ?

— J’ai pas dit ça !

— Non, tu n’as pas dit grand-chose d’ailleurs.

— Depuis le début de semaine, j’ai une brune en tête. Au début, c’était un vague souvenir agréable. Mais plus ça va, plus elle me bouffe le crâne. Je suis persuadé de l’avoir rencontrée le week-end dernier.

— Pas vendredi soir en tout cas. On a dormi chez moi et je te certifie qu’il n’y avait pas de nana entre nous.

— Et samedi ?

Sébastien perd patience. De toute évidence, il n’en a pas ce soir.

— Samedi, c’est une autre histoire. Je ne suis pas sûr de vraiment me rappeler de ce qu’on a fait. C’était la tournée des grands ducs. Eric éclate de rire et lui tape dans le dos. Quand je t’ai laissé, t’étais plus très frais. Enfin, comme d’hab quoi.

Sébastien consent un sourire.

— Pas de jolie brune ?

La seconde arrive sur ces entrefaits.

— Deux ti-punch s’il te plait ! Un hochement de tête et elle se retourne pour préparer les cocktails.

— Vas-y, décris la soirée. Je me rappelle qu’on a commencé à la BAB et qu’après on est allé à l’N’Zo. Mais une fois sorti de là, c’est le flou artistique.

— Tu m’étonnes. Je ne sais pas combien de pintes on s’était déjà mis dans le cornet. Après l’N’Zo, tu as voulu aller à la Fée Torchette. T’étais chaud comme la braise et tu voulais te trouver une meuf. On est passé par la rue Damiette. On a vu le Petit Bar alors on y a fait une halte.

— Au P’tit bar ! Mais il a fermé depuis des lustres.

— Bah il a rouvert et c’est plus le même délire. Le « e » dans le nom a tout changé. Fini l’odeur de chien mouillé et de bière éventée. Maintenant c’est chicos. Cocktails compliqués et déco dernier cri, dans l’esprit années folles et récup’. Même si les cocktails sont top, je t’avouerais que ça m’a plu moyen. Pas mon truc les bars branchés. D’ailleurs, je n’ai même pas fini mon verre.

— T’as fait quoi alors ?

— Bah je suis parti. Toi tu voulais rester, t’étais déjà en grande conversation avec deux filles.

— Deux filles ? Dont une brune ?

— Peut-être, je n’ai pas fait attention.

— Putain ! Je te demande pour une fois de m’aider et toi tu me balances ça. Sébastien crie presque.

— Eh, tu te calmes ! C’est bon, je suis pas ta mère non plus. Si tu crois que je fais gaffe à toutes les nanas que tu abordes. J’ai autre chose à foutre que de faire le compte des râteaux que tu ramasses.

— Ce soir-là justement, j’ai pas dû m’en prendre un. Tu ne te souviens pas de ce qu’il s’est passé au Petit Bar ?

— Je suis resté à peine dix minutes. En plus, tu ne me calculais même plus à cause des deux meufs.

La serveuse pose sur le bar les deux ti-punchs. Sébastien règle la note.

— Comment veux-tu que je trouve l’amour si je ne le cherche pas. Sourire. Tu ne veux pas faire un effort ?

— L’amour ! Tu me fais marrer toi. A voir dans quoi tu trempes ta nouille, on comprend que ça fait longtemps que tu ne le cherches plus. Je crois même que tu ne sais même plus à quoi il ressemble.

— Merci pour cette fine analyse… Allez, insiste lourdement Sébastien, rappelle-toi.

— Elle doit être sacrément canon pour que tu me soules comme ça. Mais désolé, je ne vois pas de brune. Peut-être le serveur se rappelle-t-il de toi.

Sébastien boit d’un trait son verre.

— Tu fais quoi ? S’alarme Eric.

— Et bien, je vais au Petit Bar.

— T’es dingue !

— Je crois bien.

Sans se soucier de dire au revoir à ses potes, Sébastien met les voile.

 

 

 

Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (2/5)

Au 106

— C’est de la musique ça ?

Les mots se perdent dans le bruit. Sa question n’était de toute manière destinée à personne. Seul le besoin de verbaliser, de mettre en mots son ressenti l’avait poussé à parler. Le spectacle offert par les trois échevelés sur la petite scène du 106 est décidément bien loin de la qualité habituelle de la programmation.

Installée par la Métropole dans un hangar des quais rive gauche, le numéro 106, cette salle de concerts est labellisée « scène des musiques actuelles ». Dans un décor de briques rouges et d’acier jaune, elle accueille des groupes encore confidentiels ou à la notoriété grandissante à côté de têtes d’affiches déjà bien installées dans le circuit de la musique, française comme internationale. Que ce soit dans la grande salle ou la petite, les styles sont toujours très différents, sautant sans aucun complexe de l’électro branchouille au rock garage carrément sale. Jusque ce soir, Sébastien n’avait jamais été déçu par les formations venues se frotter au public rouennais, réputé pour être difficile. Entouré au jugé d’à peine quatre-vingt spectateurs, il écoute ce trio de Manchester par pur… professionnalisme. Ou essaie-t-il de s’en convaincre ?

Il s’en veut d’avoir accepté d’écrire un papier sur les Flying wheels. D’ordinaire, ça se bouscule entre correspondants du Paris-Normandie pour assister à un spectacle, concert, pièce de théâtre ou autre, et le plus prompt à répondre est toujours celui qui décroche le sésame. Que personne ne se démène cette fois-ci aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. La conversation avec le rédacteur en chef du plus connu des journaux locaux, croisé deux heures auparavant alors qu’il venait chercher ses places au bureau du journal quai de la Bourse tout autant.

— Ton papier de la semaine dernière était plutôt salé, lui fit-il remarquer.

— Et alors ? Sébastien était réellement surpris. C’était merdique, j’allais pas leur écrire un panégyrique quand même.

— Certes… mais il serait bon de ne pas trop descendre les choix faits par les programmateurs des salles ou les patrons des bars. Tu sais, notre journal a aussi vocation à promouvoir la ville et sa région.

— Mais c’est de la malhonnêteté envers les lecteurs !

— Je ne te demande pas de mentir Sébastien, seulement de mettre un peu d’eau dans ton vin.

— J’essaierai, répondit-il, interloqué.

Même s’il s’en était défendu, le rédac’ chef l’encourageait clairement à mentir. Et pour quoi ? Pour ne pas éborgner l’image d’une salle ou d’un bar, et plus généralement celle de la ville. Cette demande assez particulière, pour ne pas dire carrément indécente, ne pouvait qu’attiser  méfiance. Pourtant, rien. A ce moment-là, une seule hypothèse anéantissait tout son attirail critique : la croiserait-il au 106 ?

Dans la file d’attente, entre les palpations des agents de sécurité et la guérite de la billetterie, il scruta en vain chaque visage. Pas un ne matchait avec ses bribes mémorielles. Une fois passé la porte, après le bip-bip satisfait du scanner sur le code barre de son billet, il fonça au bar commander une pinte. Le temps que la bière remplisse son verre consigné, il détailla les personnes accoudées, les groupes en pleine conversation. Elle n’était pas là.

Il passa devant le comptoir et longea la grande baie vitrée au fond du hangar. Entre les pieds des « girafes », deux grandes grues d’un autre âge peintes en jaune et installées sur les quais pour rappeler la vocation portuaire de Rouen, on voyait la Seine suivre son cours paresseux. De l’autre côté, rive droite. Pour un habitant de cette rive, le point de vue était rare. Les droitiers ne viennent pas rive-gauche. Pourquoi ? Une forme de dénigrement snobinard diraient les plus acerbes, un pont trop loin — il y en a pourtant six ! — affirmeraient les plus pragmatiques. Un instant, Sébastien laissa ses yeux dériver sur les lumières criardes des restaurants, sur leurs reflets vacillants à la surface des eaux placides du fleuve. Dans la nuit, la masse sombre du Panorama XXL écrasait tout le reste. Il posa sa pinte sur la tablette courant tout le long de la baie vitrée. Un œil à droite, un autre à gauche. Non, aucune femme ne correspondait à son souvenir.

Son verre à la main, le moral en berne, il pénétra dans l’espace fumeur. Quatre péquins entretenaient leur cancer dans des volutes de fumée grise. Aucune trace d’elle. Sébastien les imita. Ruminant à chaque bouffée, il se remémora les soirées de la semaine passée. Celles marquées par la sobriété ne recelaient aucune brune mystérieuse, seulement des heures passées à tenter de se la rappeler, à la fantasmer. Quant aux autres, leur évocation était trop décousue pour s’y fier, comme vécues par saccades avec d’énormes noirs entre chaque scène. Il jeta son mégot et s’en alla vers la salle où les Flying wheels commençaient de jouer.

Trois quarts d’heure maintenant qu’il regarde et écoute ce groupe de rock anglais. Pour leurs deux premiers morceaux, il leur a laissé le bénéfice du doute. A présent, le doute n’est plus permis : c’est mauvais. Ou plutôt, ce n’est pas bon. Comment dès lors tourner son papier pour répondre aux desiderata du rédac’ chef ? En jouant sur cette nuance. Plus facile à dire qu’à faire. Smartphone entre les pognes, un mémo vierge sur l’écran, il attend l’inspiration. Si un mot, une phrase lui vient, il l’écrit pour aussitôt l’effacer. Si ça continue comme ça, il attendra demain pour imaginer un article flatteur, quand ses impressions se seront tempérées.

D’un point de vue technique, les trois Britanniques atteignent rapidement leurs limites et la mélodie s’en ressent. En sept chansons — Sébastien prie qu’il n’y en ait pas autant à venir — il n’a détecté aucune variation dans la batterie. Toujours le même tempo, toujours la même alternance grosse caisse, caisse claire et cymbales. Le batteur connait trois mesures et il se plait à les répéter à l’infini. De temps à autres, certainement grisé par le sentiment d’être bon, le bassiste ose déplacer sa main gauche sur le manche de son instrument. Si ça donne un peu d’originalité au morceau, ça n’apporte aucune plus-value musicale.

Seul le chanteur/guitariste montre de réels signes de maîtrise de ses deux instruments. D’ailleurs, il est le seul à montrer un tant soit peu de talent. Là où ses partenaires passent pour des amateurs, lui joue quasiment dans la cour des grands. Sa voix cassée de trop fumer fait plus que tenir la route et on distingue parfaitement l’adresse de ses doigts courant sur sa gratte dans le vacarme de leurs chansons. Moins bourré, il aurait donné à ce concert une tout autre dimension. Du moins Sébastien veut le croire. On ne peut pas faire de la scène sans une meilleure technique. Néanmoins, il doit en convenir, si cette dernière pèche, l’énergie elle, est bien là.

Les violents hochements de tête du batteur déploient ses cheveux en nuages blonds à chaque boum de la grosse caisse. A bien y repenser, Sébastien en est sûr : il n’a pas vu son visage du concert. Le bassiste, le genou souple, déploie des trésors d’imagination pour faire passer ses flexions timides et ses déhanchements compassés pour de véritables pas de danse. Le public n’est pas dupe mais salue l’effort en hochant la tête au rythme des doigts sur les cordes.

Quant au chanteur ! Le pur bad boy d’une banlieue mancunienne. Guitare saturée jusqu’à l’écœurement, il boit de la téquila au goulot et fume clope sur clope pour cultiver son mauvais genre. Le tee-shirt grunge, la barbe aussi désordonnée que ses cheveux longs, il saute partout à en donner le tournis. A chaque riff, il se plie en deux ou glisse sur ses genoux avec un visage de possédé. Il aime la scène et ça se sent.

Sous sa boîte crânienne, ça s’agite. L’électricité court sur les kilomètres de neurones, dendrites et axones. Idée ! Sébastien sent ses méninges turbiner. Il sait comment ficeler son article pour transformer ce spectacle somme toute assez médiocre en un grand moment de pop-rock anglaise. Il doit s’appuyer sur le personnage du chanteur, qui éclipse par sa présence ses deux acolytes, et mettre en avant l’enthousiasme des Flying Wheels plutôt que leur répertoire. Ainsi, il touchera son chèque sans soupe à la grimace.

Une seconde, sa propre vénalité le choque. Tout à l’heure, il faisait la sainte nitouche devant le rédac’ chef, s’indignait de sa vilaine demande et là, la perspective de toucher quelque euro le pousse à rester et écouter ce set plein de bonne volonté mais au final pénible à endurer. Il est prêt à saigner des oreilles pour cinquante balles ! Qui est le plus malhonnête des deux ? « Pitoyable, juge-t-il sa situation, mais nécessité fait loi dit-on. » Quelle excuse de merde ! Pourtant, il veut manger à sa faim, vêtir son corps trop maigre, boire des coups dans les bars. Bref, vivre. Sa conscience s’éteint vite face à la perspective des menus plaisirs que lui permettra de se payer sa maigre rémunération. Et puis il ne sera pas le premier à se vendre de la sorte. Au final, ses mots ne seront qu’un minuscule article dans un canard de province, alors ses remords de diva, il sait parfaitement où il peut se les carrer.

Il n’écoute plus le concert. Ses doigts pianotent à la vitesse de l’éclair sur l’écran de son smartphone. Les mots viennent tout seuls, les phrases habilement tournées  travestissent juste ce qu’il faut la réalité, sans vraiment la trahir, l’édulcorant peut-être un peu. De se dire ça, de s’en persuader, ça le rassure. Il a sa conscience pour lui et un papier gentil à souhait pour Paris-Normandie. L’honneur est sauf.

Le dernier point tapé et le mémo enregistré, sa fièvre scripturale retombe vite. La musique arrive à nouveau à ses oreilles. Les lumières de la scène transforment les musiciens en fantômes sur-brillants dans la salle enténébrée. Un mec ivre, Sébastien ne l’a pas remarqué avant malgré son manque complet de discrétion, gueule comme un putois entre chaque chanson et saute comme un fou durant celles-ci sans se soucier de vider le contenu de son verre sur ses voisins. Sébastien l’envie presque. Il baisse les yeux sur sa pinte en plastique estampillée 106. Vide.

Insidieusement, alors que plus rien ne retient son attention ni ne le contraint à s’intéresser à la musique, elle revient. Se creuser la tête pour trouver la substance de son article avait créé une bienheureuse diversion. Malheureusement, l’état de grâce est terminé. A nouveau, elle mine sa carapace de célibataire. A nouveau, elle s’attaque à sa volonté, oblitère les souvenirs pourtant bien nets de sa dernière grande histoire, celle où son cœur battit pour la dernière fois comme en ce moment même. Son image fugitive tamise les douleurs du passé par la promesse de plaisirs futurs.

Dans la pénombre de la fosse, dans un sens la salle n’est qu’une fosse étant donné qu’il n’y a pas de gradins, il remarque une jeune femme brune. Le mouvement des cheveux, leur brillance, leur longueur lui sont familiers. Sa taille tout autant. Son cœur fait un bond mais son esprit le pousse à la méfiance. Dans son long manteau noir, la silhouette féminine pourrait être elle. C’est elle ? Il l’observe plus attentivement, détaille le roulis de ses épaules, examine l’angle de son menton aux moments où elle tourne la tête. Il se retient, se retient… ne peut plus se retenir.

En trois grandes enjambées, il fait plus d’un mètre quatre-vingt, il est à ses côtés et lui pose la main sur l’épaule. Vive, elle se retourne. Elle plonge dans ses yeux ses pupilles interrogatrices. Quelle fadeur dans le regard ! Quel manque de noblesse dans les traits ! N’est-elle pas finalement trop petite ? Désespoir. Le visage ne ressemble en rien à son souvenir parcellaire. Parler serait vain dans le brouhaha. « Y’a méprise » lui indique-t-il d’un mouvement de tête. Sébastien retourne à sa place, dépité.

Qu’est-ce qui lui prend ?! Il aborde une inconnue de la plus rustre des manières pour quoi ? Des morceaux de souvenirs ? A cause des pièces d’un puzzle qu’il lui est impossible de reconstituer ? Il ne réfléchit plus, ne pense plus, agit comme une bête traquée. Mais par quoi ? Par qui ? Que lui a fait cette femme ? Il n’y a pas d’autres explications, elle l’a marabouté. Elle est allée voir un de ses grands spécialistes connus internationalement dans leur quartier pour lui jeter un sort. Comment expliquer autrement que plus rien ne tourne rond chez lui ? Il n’a pas ouvert un manuel depuis le lendemain où il l’a rencontrée. Ou le surlendemain. Il ne sait de toute façon plus quand il l’a rencontrée. Elle l’obsède à en devenir inquiétante. Elle est partout et pourtant nulle part. Un moment de répit, une pause dans le cheminement de son quotidien, elle envahit ses pensées. Il faut qu’il réagisse. Non, qu’il agisse. Il sort son téléphone de sa poche de jean.

— T’es où ? Textote-t-il à son meilleur ami Éric.

Éric pourra l’aider. Pas une soirée ne se passe sans lui. Il est de tous les coups fourrés, de toutes les embuscades. Ils sont inséparables et chaque nuit passée à boire, il sert à Sébastien de prête mémoire. Ce sera le cas ce soir. Il le faut sans ça il va péter un câble. Une femme ne peut pas l’obséder à ce point. C’est impossible !

— Je suis au Gibier. Tu fais quoi ?

— Bouge pas. Je suis là dans un quart d’heure.

Sébastien ne tient plus. Il a suffisamment d’informations pour écrire son article et les oreilles pleines. Sans attendre la fin de la représentation, il se sentirait vraiment con d’applaudir par simple courtoisie, il quitte le 106 pour la rive droite.