Déroute

Le pas vif, Germain dévale l’escalier. Machinalement, il dégrafe le premier bouton de son manteau, plonge la main dans la poche intérieure et sort son pass Navigo. Glissade sur la borne. Bip ! Les battants s’ouvrent. A gauche, cent pas, à droite, le quai. Ligne 7, direction Villejuif. Pas un instant, le contraste brutal entre le blanc des murs et les affiches bigarrées n’attire son attention. Pas un instant, ses écarts pour dépasser les voyageurs trop lents et esquiver les mains tendues ne pèsent sur sa progression. Seulement avancer. La routine.

Grondement sourd. A gauche, deux yeux blafards crèvent les ténèbres. Grincement de freins, claquement de portes, Germain s’engouffre dans la rame. Tocsin.  Accélération. Décélération. Arrêt. Onze fois ce manège et il descendra Place d’Italie. Pas un regard sur le plan. Des années qu’il prend cette ligne alors se déplacer en métro est devenu un réflexe, une gymnastique qu’il réalise inconsciemment, comme inspirer avant d’expirer. La routine.

Ce soir plus que d’habitude, son environnement ne le concerne pas. La journée a été rude. Non pas le travail en lui-même, il maîtrise son poste à présent, mais ce qu’il a appris le laisse perplexe. Non, désabusé. « La boîte s’apprête à réduire la voilure ». En d’autres termes, licenciements. Et pourquoi ? Les bénéfices, évidemment ! Les CDD seront les premiers à trinquer. « Malgré une collaboration fructueuse, la société ne peut hélas se permettre de vous garder », ou une phrase du même acabit pour masquer l’appât du gain. Germain entend déjà la voix fluette de la DRH lui servir cette ritournelle cynique.

Adossé aux portes, il peste intérieurement. Deux semaines, dix petits jours avant la fin de sa période d’essai et tombe cette nouvelle. Un coup de poignard. Alice a bien essayé de le rassurer : « Ce n’est pour l’instant qu’un projet ». Peut-être. Il n’empêche que, lorsque commence à circuler ce genre de rumeur, c’est que le plan est déjà ficelé et que là-haut, on habitue patiemment ceux d’en bas au sort qu’on leur réserve. Ecœurement. Trois ans qu’on le promène de stages en CDD, qu’on lui promet monts et merveilles pour finalement l’utiliser comme un salarié au rabais.

Là, enfin, il avait une réelle perspective de CDI dans une boîte intéressante. Espoir, immense espoir et vlan ! La douche froide. Son bel optimisme s’effondre comme un vulgaire château de cartes balayé par les vents financiers. Tous les sandwichs engloutis devant son écran pour prouver sa motivation ont soudain un goût amer… Les portes s’ouvrent. Place d’Italie. Germain fend la foule. A droite, à gauche, tout droit, un quai.

Ses réflexions butent contre son instinct révolté. Les secondes nécessaires à son esprit pour faire le point  passent, incrédules. Que fait-il sur ce quai ? Il regarde le panneau lumineux. Ligne 6, 3 minutes. Tracassé par cette histoire de licenciement, il a dû se tromper, rater un virage. Jamais cela ne lui est arrivé. Etrange… Il se sent un brin idiot. Mais se tromper, ça arrive, se rassure-t-il bien vite. Et puis cette bévue offre une distraction bienvenue à ses ruminations alors, un demi-sourire aux lèvres, il fait le chemin en sens inverse.  

A nouveau le quai de la ligne 7. Rien n’a changé. Toujours autant de monde. Il lève les yeux sur le panneau. 19 :01. Le prochain métro est dans deux minutes. Il ne va tout de même pas faire un arrêt de plus. Il vérifie le nom de la station. Les lettres blanches se détachent nettement sur le fond bleu : Place d’Italie. Où s’est-il planté ? Une, deux, trois fois, il refait le trajet. Rien, pas de sortie. C’est dingue ! Des années qu’il suit cet itinéraire ! Il se résout néanmoins à emprunter un autre chemin. Il suit le panneau sortie du bout du quai. La main droite posée contre le carrelage, il longe le mur, assuré de tomber sur un escalier et de sentir à nouveau l’air frais de la surface. Rien de tout ça. Seulement un autre quai. Ligne 5.

Il n’a pas le temps de se questionner plus avant qu’arrive un métro. Les portes s’ouvrent. Sans réfléchir, il pénètre dans la rame à moitié vide et descend à la station suivante. L’esprit fébrile, il passe de l’autre côté des voies et la prend en sens inverse. Retour à la case départ. A nouveau, la sortie se dérobe.

Pas de panique, s’admoneste-t-il alors que naissent au creux de son estomac les picotements annonciateurs. Perdrait-il la raison ? Non. Absorbé par ses pensées, il a tout simplement raté un truc, manqué une étape. Lui, se perdre dans le métro, une gabegie ! Le surmenage, la fatigue, cette énergie qu’il dépense pour avoir ce CDI, l’annonce qu’il ne l’aura finalement pas, toute cette tension nerveuse en vain, comment ne pourrait-il pas faire d’erreurs ? Alors qu’il prend une grande inspiration, ses yeux tombent sur un plan du métro. Non. Combien de fois s’est-il moqué des provinciaux venus se frotter à la ville, la vraie, la seule, Paris ? Combien de fois a-t-il ricané en les voyant loucher sur ce plan, dans l’espoir de ne pas passer à côté d’un quelconque monument ? Impossible. Il ne peut tomber si bas. Pas lui. Et pourtant… Honteux, presqu’à reculons, il s’en approche. 

Les lignes multicolores toilent la ville, le nom des stations sont autant de nœuds tissés par l’arachnéenne RATP, les correspondances s’illuminent. S’il s’arrêtait à une station sans correspondance, peut-être trouverait-il une  sortie ? Logique, non ? Il reprend la 5 et s’arrête Campo Formio. Il déambule dans la station. Pas la moindre échappatoire. Les panneaux sont bien là mais invariablement, ils l’entraînent dans un ping-pong absurde entre un quai et l’autre. Sa situation le dépasse. L’admettre le vexe mais il doit se rendre à l’évidence : il est perdu.  Des années à utiliser les transports en commun pour en arriver à quémander de l’aide, quelle tristesse. Dans un suprême effort, il met son orgueil de côté, part à la recherche d’un agent et, au détour d’un couloir, tombe sur une veste verte.

— Excusez-moi madame, l’aborde-t-il d’une voix contrite, pourriez-vous m’indiquer la sortie s’il vous plaît ?

— Il n’y a qu’à suivre les panneaux monsieur, répond-elle d’un ton à l’amabilité usée.

— Justement madame, je les suis depuis tout à l’heure et ils ne mènent nulle part.

Son regard posé sur lui vaut tous les discours. Le prend-elle pour un demeuré, ou un fou ?

— Et bien monsieur… finit-elle par bafouiller. Si vous ne trouvez pas la sortie, cherchez l’entrée.

Pourquoi n’y a-t-il pas pensé plus tôt ? Décidément, il est vraiment à côté de la plaque ce soir. Pour un peu, il l’embrasserait. Pour si peu, il se contente de poliment la remercier.

Une fois de plus, Place d’Italie. De là, la 7 jusqu’à Chaussée d’Antin. A rebours de l’aller, il prend le chemin du retour. Le quai, à droite, cent pas, à gauche. Mur. Impossible ! Il déraille complétement. Il regarde sa montre. Dix-neuf heures trente et des poussières. Son horloge interne s’insurge. Cela fait des heures qu’il erre de lignes en lignes, de quais en couloirs, il ne peut être si tôt. Il plaque le cadran contre son oreille. La trotteuse s’est arrêtée. Il fait quelques pas en arrière, tombe sur une rotonde aux murs couverts d’écran. L’un affiche 20 : 13. L’autre 21 : 27. Un troisième 22 : 52. Il sort son portable. Aucun service. Il attend. Les minutes passent, désespérément longues mais l’écran s’obstine à afficher 20 : 30. Fou. Il devient fou ! A sa tempe perle une goutte de sueur, froide. Il baisse les yeux. Le sol s’éloigne. Sa main se plaque contre le mur. Autour de lui vont et viennent des ombres au visage bas. Aucune ne remarque son malaise. Il aspire à grandes goulées. Vertige.

Appuyé contre le carrelage moite, il tente de recouvrer ses esprits. Seule une injonction perce : s’asseoir. S’asseoir ou tomber sans fin. Vacillant, il s’engage dans le premier couloir venu. Ses jambes manquent se dérober à chaque pas. Ses inspirations sont laborieuses, ses expirations, des sifflements de mauvais augure. Son champ de vision oscille. Seule le porte encore une obstination insoupçonnée. Enfin un quai et, miracle ! les portes grandes ouvertes d’un wagon lui font face. Chahuté d’épaule en épaule, il se hâte pesamment jusqu’à la rame, s’accroche à la barre centrale puis se jette sur un strapontin, le déplie et s’y affale. La machine s’élance. Germain perd le fil.

Ses yeux s’ouvrent subitement. Germain inspire comme s’il remontait d’une longue apnée. Tourbillon d’images, d’odeurs, de sons. Une seconde. La panique reflue et oublie dans son sillage un engourdissement hagard. Autour de lui, l’habituelle forêt de jambes et de manteaux, d’êtres plus ou moins tangibles. Il les observe à la dérobée. Pour la première fois, les autres usagers cessent d’être ces fantômes qu’il esquive constamment pour devenir des êtres humains. Debout face à lui, les fesses calées contre le strapontin relevé, il y a cet homme, la quarantaine grisonnante dont la tête courbée semble sortir directement de ses épaules, basses. Plus de lien entre le corps et l’esprit, seulement un être perdu dans le néant… un pantin les yeux fichés au sol, scrutant un point bien au-delà du plancher, des rails, inatteignable. Ses lèvres tombent en une moue fataliste. Ses traits sont tirés, des cernes noirs obscurcissent son regard. S’il est physiquement dans le métro, son esprit n’y est plus.

Cet impossible paradoxe le glace. Germain jette un regard circulaire. Les passagers dégagent tous la même impression : ils semblent usés. Par quoi ? Leur travail ? Leur vie ? Leurs vêtements sont froissés, leurs chevelures négligées. Au-dessus de leur nœud de cravate décadent, des poils de barbe hirsutes piquettent les joues habituellement glabres des cols blancs. Là-bas, un hipster dépenaillé. Ici, un lascar au jogging maculé. Et tous, ce même regard fixe, perdu vers un infini indécelable. Tout dans leur attitude pue la défaite. Mais quelle bataille ont-ils perdue ?

Germain tique. Où est-il ? Dans ce wagon, cerné par cette cohorte en déroute, le puissant désir de se situer l’étreint, impératif. Il se lève, sort son téléphone. Toujours cet invraisemblable 20 : 30 en plein milieu de l’écran. Le métro s’immobilise, les portes s’ouvrent. Germain suit le mouvement. Sur le quai, il note le nom de la station : Trocadéro. Sur le panneau qui n’a d’indicateur que le nom, ligne 6. Au milieu du quai, correspondance vers la 9. Sans même se demander dans quel but, il la suit.

Dans les couloirs, l’atmosphère a quelque chose d’inhabituel. A l’accoutumée, les vêtements hétéroclites chamarrent la foule. Ce soir, les gens ne forment plus qu’une masse grise aux épaules voûtées. Toute aspérité individuelle a disparu. Et aux effluves familiers du métro, mélange de confinement humide et d’air vicié trop longtemps ressassé, s’ajoute un soupçon plus acide : la négligence humaine. L’odeur des peaux sans savon remplace celle, écœurantes, des déodorants bon marché lassé d’édulcorer les sueurs rances. Les haleines, exhalaisons d’estomacs vides, relèguent au rang de souvenir la menthe synthétique des dentifrices industriels.

L’alarme annonçant la fermeture des portes de la 9 cueille un Germain effaré. La rame s’ébranle. Généralement, si chacun est reclus dans son monde, un regard ou un geste montre qu’il garde conscience de son voisin. Là, plus personne ne perçoit l’autre, ne se perçoit lui-même. Les regards sont vides, les traits résignés. Des zombis ? Cette idée le frappe, accentue son marasme. Un œil sur le plan de la ligne. Six stations et il descendra à Saint Augustin, dans l’espoir de rejoindre la Gare Saint-Lazare.

Les portes s’ouvrent. Il suit les autres. Sa démarche est moins pressée. Combien de temps passé dans le métro ? Haussement d’épaule. Il avance. Dans le long couloir qui relie les deux stations, il remarque un phénomène étrange. Le silence. A part le grincement plus ou moins lointain des roues sur les rails, ou le frottement étouffé des semelles sur le sol, les gens sont silencieux. Pas un ne s’exclame, ne parle à son oreillette, ne rit d’une blague.

Ils suivent le courant, bien à droite, formant sous la lumière blafarde des néons deux colonnes moroses, incroyablement nettes. Situation irréelle où les deux files se croisent, sans frictions et avec une uniformité indéfinissable, chacun se noyant dans la masse. Parfois, ce flot continu se courbe comme la rivière évite un obstacle. En guise de rocher, un corps affaissé contre le mur. Pas un de ces fréquents sans-abris mais des êtres semblables à tous les autres qui, pour une raison connue d’eux seuls, se sont assis pour reprendre leur souffle et ne se sont jamais relevés. Germain ne les a pas remarqués jusque-là et pourtant, ils sont nombreux. On pourrait croire qu’ils dorment. Germain n’est pas dupe.

Ils ne marcheront plus jamais, constate-t-il. Battement de cœur. Cette pensée, il l’a eue comme on parlerait d’une breloque vue dans une vitrine. La panique resurgit. Vite ! Une sortie ! Il accélère, dépasse tout le monde, heurte des corps sans toutefois recevoir les jurons consacrés. A grandes enjambées, il arrive à Saint-Lazare. Ce n’est plus une question de santé mentale mais de vie ou de mort. Une sortie, il doit à tout prix trouver une sortie. Fiévreux, la gorge sèche et les yeux exorbités, il sillonne les couloirs de la station, gravit et dévale les escaliers. La même scène en boucle. Les panneaux sortie le renvoient chaque fois vers de nouveaux quais tantôt surpeuplés, tantôt déserts. Ses idées volent en éclat alors que, fébrile, il arpente les kilomètres de tunnels carrelés, percute les gens sans plus faire attention à ces misérables fantoches. Un seul fil, mince, maintient le frêle édifice de sa psyché : sortir. 

Soudain, une mélodie, les notes synthétiques d’un piano. Délirant presque, il court, traverse boyaux sales et rotondes bondées jusqu’à tomber sur un pianiste fatigué. Germain n’a plus le temps de la politesse.

– Comment êtes-vous entré ?

Le musicien, sans cesser de faire traîner ses doigts sur le clavier, lève sur lui ses yeux délavés.

– Enfin monsieur, je ne suis jamais sorti.

Le ton laconique, plus que les mots, est un coup de tonnerre. Un éclair, et sa raison brûle tout entière. Le fil se rompt. Germain reste hébété, mâchoire pendante. Ses épaules s’avachissent. Sa tête tombe. Brouillard. Sans même en avoir conscience, il cale son pas sur la procession grise et se dissout dans le flot humain. Bientôt, il n’est plus qu’une âme vide parmi les autres. Avancer ? Vers où ? Qu’importe, seulement avancer, bien à droite, suivre sa file sans plus se poser de questions. Ses yeux ne distinguent même plus les corps allongés, épuisés de ne plus pouvoir avancer. Leurs poitrines ont cessé de se soulever. Ils ont trouvé la sortie.

Déambulations… féériques?

Pas de lune ce soir pour faire pâlir les étoiles. Sur la nappe sombre de la nuit s’est brisé un verre et chaque soleil lointain sont autant d’éclats de cristal étincelants. Mes yeux quittent l’univers pour revenir sur Terre. Main Street est noire de monde. Main Street brille des feux féériques nés de l’imagination grandiloquente d’un homme.

Des couples se tiennent la main. Quand certains descendent l’avenue d’un pas flâneur, d’autres restent ébahis devant les vitrines sur éclairées des magasins tirés à quatre épingles. Percées au rez-de-chaussée de façades impeccables, tantôt roses, tantôt bleues, sous le couvert d’une arcade aux fins piliers ou fardées de stores rouges, verts,  elles étalent des figurines à l’effigie des héros de Walt Disney, des vêtements estampillés de grandes oreilles noires ou encore des trésors de verreries représentant le château d’une princesse ou le dragon qui l’y tient recluse.

Des enfants plaquent leurs mains sur le verre. Dans leurs yeux se tissent des constellations avides. Émerveillés, ils marquent les vitres de leurs empreintes avant de courir jusqu’à leurs parents, de s’accrocher à leurs jambes pour réclamer à grands coups d’œillades humides l’une des babioles tant convoitées. Les sacs bombés signalent que, plus d’une fois, leurs géniteurs se sont laissés attendrir. Que valent quelques euros face au bonheur tout mercantile d’un enfant ?

De groupe en groupe déambulent Mickey, Minnie et tous leurs amis. Leur passage sème des sourires qui scintillent sous les lampions des lampadaires. A chaque rencontre, les rires cristallins couvrent la musique triomphale que diffusent des enceintes savamment dissimulées. Tous veulent une photographie avec les héros de leurs dessins animés favoris. Leurs costumes flamboient de bleus, de rouges, de jaunes. Leurs masques souriants et leurs yeux pétillants se penchent au plus près des enfants et se laissent porter par l’enthousiasme enfantin. Les smartphones cyclopéens engloutissent l’instant. D’ailleurs, la joie et l’impatience ne sont pas l’apanage que des bambins. Nombre d’adultes veulent leur souvenir auprès des héros de leur enfance. Ici, sur Main Street, il n’y a plus vraiment de différence entre grands et petits. Est-ce ça, la magie Disney ?

Pour que tout reste parfait, que l’image d’Epinal ne soit pas gâchée par l’inconséquence humaine, les dos courbés d’employés balaient sans cesse les pavés réguliers. Pour un peu, on mangerait par terre.  Les flashs crépitent, les selfies se multiplient sans qu’aucun œil ne tombe sur eux. La machinerie du bonheur doit rester invisible. Et ça fonctionne ! Les visages sont les fusées d’un feu d’artifice réussi. Des garçons se poursuivent, colt en main, chapeau de cow-boy vissé sur la tête, shérifs d’une journée prêts à tout pour faire régner l’ordre dans ce far west de conte de fées. Des filles arborent coquettement des serre-têtes à grandes oreilles noires et à nœud papillon rouge à pois blanc. Les poussettes tirent des ballons où s’affiche tout le bestiaire de Disney. Les parents ont leur poitrine gonflée par la joie de ces instants magiques partagés en famille. Dans la position des corps, dans les fossettes des sourires, dans les yeux incapables de se poser nulle part, avides de tout voir, la joie est partout. Agréable félicité.

Le pas léger, le cœur plein d’allégresse, j’avance vers Central Plaza. Une odeur sucrée flotte dans l’air, savant mélange de pop-corn et de barbe à papa. Mon ventre se met à gargouiller, ma salivation se déchaîne. J’ai faim. Heureusement, j’arrive à la cantine. Comparé à tant de lycéens, j’ai de la chance : elle est super bonne. En entrée, une énorme tomate coupée en lamelles entre lesquelles s’intercalent des tranches de mozzarella, le tout accompagné d’une feuille de basilique délicieusement odorante et d’une généreuse rasade d’huile d’olive ; en plat, une assiette pantagruélique de pâte à la carbonara avec à leur sommet une coquille d’œuf pleine d’un jaune éclatant ; pour le dessert, trois rondelles d’un ananas juteux, promesse d’une régalade exotique.

Mon plateau est agréablement lourd lorsque, debout, je scrute la salle bondée pour m’asseoir. Tiens, là, des gens de ma classe. Je les salue et m’installe à côté d’eux. Une blague fuse. Une seconde de silence puis éclatent les rires. Je n’en peux plus, j’ai trop faim. Sans même laisser à mes yeux le temps de sécher, je plante ma fourchette dans la tomate, l’approche de ma bouche grande ouverte…

Pas de lune ce soir. Pourtant, les étoiles sont pâlichonnes, comme si l’astre absent les couvait malgré tout de son halo blafard. Mes yeux quittent les cieux hésitants pour revenir sur Terre.  Jour d’affluence sur Main Street mais on ne se marche pas dessus. Sur les pavés sales de l’avenue, les chandelles réticentes de l’imagination fatiguée d’un homme jettent des ombres vacillantes.

Des couples filent sur l’avenue. Les mains dans les poches, leur pas est vif, pressé. A leurs visages fermés, on remarque qu’ils ont eu leur comptant d’attraction pour aujourd’hui. Si certains osent un œil sur les vitrines fanées des magasins, ils ne s’arrêtent pas pour autant. Les façades dans lesquelles elles sont percées ne les attirent pas. Les couleurs sont passées, vestiges d’une grandeur oubliée. Les colifichets derrière les vitres n’ont rien d’avenants. Les figurines des héros de Walt Disney tire des mines de dix pas de long quand les vêtements, de guingois sur leur cintre, mériteraient un bon coup de fer à repasser.

Des enfants se tiennent raides devant les magasins. Leurs regards fatigués peinent à se réjouir. Plantés là, ils semblent se plier à une coutume qui les dépasse. Quand l’un d’entre eux se tourne vers ses parents et se permet de réclamer un souvenir, ceux-ci le rabrouent vertement. « On t’a déjà payé Disney, on ne va pas se ruiner pour une babiole sans intérêt ». Alors, les épaules voûtés et le visage bas, l’insolent idéaliste retourne s’accrocher au pantalon de sa mère, ou de son père, et suit le mouvement jusqu’à la sortie. 

Mickey, Minnie, et quelques-uns de leurs amis déambulent. Dès qu’ils s’approchent d’un groupe, des remarques acides les renvoient à leur déambulation infructueuse. Ils tentent, grands benêts muets, de décrocher un sourire chez les enfants, habituellement bon public. Peine perdue. L’un d’eux va même jusqu’à flanquer à Dingo un coup de pied bien senti dans le tibia. Leurs costumes reflètent l’ambiance troublante des lieux. Négligés, comme enfilés à la va-vite, leurs couleurs sont ternes. Rien pour allumer dans l’œil une quelconque émotion. Quant à leur masque, ils affichent une expression contrite. Pas un ne sourit et leurs yeux sont ceux de chiens battus. Plutôt que l’enthousiasme, ils inspirent la pitié. Discrètement, la musique du parc essaie de donner à l’endroit une touche de gaieté. A voir les visages moroses, sans grand succès. Est-ce ça, la magie Disney ?

Je manque glisser sur une plaque brune, visqueuse. Du ketchup. Dans la lumière intermittente, je ne l’ai pas remarqué. En effet, chaque lampadaire compte un, voire deux lampions éteints quand certaines vitrines sont carrément éteintes. Les enseignes clignotent sous les arcades. Des papiers de sandwichs ou des ballons crevés jonchent ici ou là le sol. Il y a bien là-bas, au coin de la rue, un employé muni d’une pince au bout d’un long bras. Mais il est seul face à la cohue et ses gestes montrent qu’il a déjà fait plus que son quota d’heure. David contre Goliath sauf que dans le conte moderne, la fronde ne peut rien contre le géant consumériste.

Le pas lourd, la déception logée dans un coin de mon esprit, j’avance vers Central Plaza. Une odeur boucanée chatouille mes narines. Barbe à papa caramélisée ? Pop-corn oubliés sur le feu ? Je n’arrive pas à la définir, comme je n’arrive pas à choisir si elle me dérange ou non. Cela n’enlève rien à ma faim. Tant mieux, j’arrive à la cantine. Comme tous les lycéens, j’oscille entre chance et malchance. En effet, la qualité des plats servis dépend souvent de l’humeur du cuisinier. L’entrée n’a pas l’air trop mal, tomate mozzarella, simple, sans chichi mais toujours agréable ; le plat de résistance se compose de spaghettis cuite à souhait et d’une part d’omelette hésitant entre le baveux et le sec, agrémenté de bouts verts que j’imagine être de la ciboulette ; des pêches au sirop pour le dessert. Ça va, ç’aurait pu être pire.

Debout sous le ronronnement feutré des conversations, je cherche une place. Tiens, là, je connais l’une des filles assises avec ce groupe. Je les salue, ils me répondent par des banalités jetées sur un ton neutre. C’est de bon augure alors je m’installe à côté d’eux. Pas un mot, ils mangent consciencieusement. Le calme ne me dérange pas. J’ai faim mais pas au point de tailler une bavette. Je pique une rondelle de tomate et un carré de mozza et approche la fourchette de ma bouche ouverte…

Pas de lune ce soir. Pas d’étoile non plus. La nuit est noire, d’un noir plus profond que l’abîme. Mes yeux quittent le monochrome obscur du ciel pour revenir sur Terre. Il n’y a pas grand monde ce soir sur Main Street. Le feu mourant de l’imagination bileuse d’un homme n’arrive pas à illuminer l’avenue. 

Des silhouettes solitaires remontent l’avenue. Elles serrent contre elles les pans de leurs manteaux. Non pour se protéger du froid, il fait doux ce soir, plutôt dans l’espoir de passer inaperçu. Régulièrement, elles relèvent le nez et scrutent les alentours d’un regard tourmenté. Je ne sais pas ce qu’elles voient mais, à chaque fois, ça ne manque pas, elles accélèrent. Chercheraient-elles à fuir quelque chose ? Il est vrai que l’avenue n’est pas très engageante. Les façades des bâtiments témoignent d’un grand relâchement dans leur entretien. La peinture s’écaille en de nombreux endroits, les enseignes sont obstinément éteintes. Quant aux vitrines, la plupart ne sont que des vitres enténébrées, sales de ne pas avoir vu un chiffon depuis des lustres. Les rares magasins encore ouverts ne font pas l’effort de la séduction. A peine éclairés, on ne distingue pas les articles qu’elles se proposent de vendre. Au-dessus d’elles, les stores pendent mollement, leurs bras brisés attendant depuis trop longtemps les outils du réparateur.  

Quelques enfants restent bien sagement près de leurs parents. Leur main crispée dans celle de leur mère ou de leur père, ils cherchent le réconfort de leur présence. La peur suinte des regards qu’ils osent jeter sur les magasins. Pas un seul ne fait de pantomime pour tel ou tel jouet. Bien sage, presque éteint, leurs traits crispés par une angoisse improbable dans un parc d’attraction, ils suivent leurs parents, eux-mêmes clairement nerveux.

Tous ses amis se sont fait la malle on dirait car, entre les âmes esseulées, seul Mickey déambule. Son costume est fatigué. D’ailleurs, je dois m’y reprendre à plusieurs reprises pour me convaincre qu’il s’agit bien de Mickey. Des doigts manquent à l’une de ses mains, son oreille droite tombe mollement sur son œil terne. Un des boutons de sa culotte a disparu et ses chaussures jaunes sont crasseuses. En guise de sourire, une lippe tourmentée. Conséquence : les seuls réactions qu’il obtient sont les cris apeurés des enfants et les jurons et gestes impérieux de parents inquiets. Où est la magie Disney ? 

Je me concentre sur le sol pour ne pas tomber. En plus des pavés disjoints qui s’obstinent à vouloir me faire tomber, des masses non identifiables, plus ou moins grasses, plus ou moins conséquentes, jonchent l’avenue. Un vrai dépotoir. Il n’y a donc personne pour nettoyer le parc ? Je comprends mieux pourquoi il y a si peu de monde. Pourtant, tout le monde aime Disney ? Dans la lumière crépusculaire que dispensent les lampadaires brisés, les lieux sont sinistres. Pas de place au rêve. La saleté des rues, l’alignement des façades aux allures abandonnées, et cette petite musique sortie d’on ne sait où, avec ces accents de violons trop stridents, non, décidément, ce parc d’attraction est un cauchemar. 

Le pas tourmenté, l’estomac noué, j’avance vers Central Plaza. Une odeur de brûlé flotte dans l’air. Une gaufre laissée sous l’appareil depuis des heures ? J’ai les narines retroussées en arrivant à la cantine. Cette odeur m’a coupé l’appétit et cela tombe bien, la nourriture qu’on sert ici n’est pas fameuse. Comme pour tant de lycéens, la cantine ne sert qu’à contenter un besoin physiologique, rien de plus. En entrée, une tomate coupée en rondelle couverte de sel et de poivre ; pour le plat, des coquillettes mille fois trop cuite accompagnées d’une knacki ; et pour le dessert, la touche sucrée, une banane noire. Pas extra, mais comestible.

Plateau en main, j’avance de table en table. Environ deux-cents personnes peuvent s’installer dans le self. Ce soir, à peine dix élèves se partagent l’immense salle, et chacun bien loin des autres. J’hésite. Vais-je m’asseoir à côté de l’un d’eux ou vais-je suivre leur exemple ? Je m’arrête, pose mon plateau sur une table et tire la chaise. De toute façon, à part manger, que puis-je faire de plus ? A la petite cuillère, j’enlève le monticule de sel puis, du bout de la fourchette, je plante une rondelle de tomate. Je l’approche de ma bouche à demi ouverte…

Pas de lune ce soir. Pas d’étoiles non plus. Le ciel n’est qu’un magma de nuages noirs, fuligineux, menaçant à chaque secondes de crever d’une pluie cinglante, d’éclairs furibonds. Mes yeux quittent le grondement céleste pour revenir sur Terre. Main Street est déserte. Main Street est obscurcie par l’imagination malsaine d’un homme.

Sous le regard méprisant des façades délabrées, je descends l’avenue. A chaque pas, mes chaussures butent contre les pavés disjoints. Le visage bas pour éviter la chute, j’observe les bâtiments du coin de l’œil. Les devantures des boutiques sont des gueules béantes plantées des longs crocs acérés de leurs vitrines brisées. Leur intérieur est une tâche de ténèbres avides, un abîme à l’affût de la moindre pitance. Trônent encore sur les étagères disloquées des breloques informes. Dans le vent glacial qui s’insinue partout flottent les lambeaux sales de tee-shirts oubliés, fantômes inquiétants d’une prospérité disparue. Au sol gisent les vestiges moisis de sur-pyjamas que l’on s’arrachait jadis, monstres abandonnés à présent.

D’un toit fendu en deux tombe une tuile. Elle se fracasse sur le sol. Le vacarme est assourdissant. Plus de petite musique pour faire de son séjour un conte de fée. Il ne reste que le vent qui siffle, insidieux, entre les planches disloquées des immeubles affaissés. Les stores déchirés s’agitent comme les oriflammes d’une armée défaite. Les colonnes jonchent le sol et les jolies arcades ne sont plus que des amas de gravats. Les couleurs ont quitté les murs. Seules s’accrochent des coulures verdâtres quand l’enduit n’a pas carrément disparu, laissant apparaître le gris sombre, trempé du béton que masquait un bardage en bois ou en fausses briques. Les fiers lampadaires ne sont plus que des poteaux rouillés, décapités. Les rares encore en place ne jettent plus aucune lumière. Leurs lampions sont des yeux aveugles. Un frisson me remonte des pieds à la tête. Je presse le pas.

Soudain apparait une silhouette. Mon cœur bondit, ma gorge se noue si bien que le cri que je m’apprêtais à lancer y reste coincé. Une sueur froide glisse le long de ma colonne vertébrale. Qui peut bien encore se promener dans cette désolation ? Je relève les yeux et observe les alentours. J’aperçois une deuxième, puis une troisième silhouette. Elles marchent, à petit pas, sans paraitre suivre un quelconque chemin. Je passe plusieurs secondes à les épier. Clairement, elles errent sans rien percevoir de leur environnement. A peine ai-je pensé cela que  l’une d’elle relève la tête, me fixe. Je la reconnais immédiatement : Donald. Enfin, elle lui ressemble mais ne me fait absolument pas le même effet que lorsque je tournais les pages de mon Mickey Parade. Immobile, ses yeux morts ne me lâchent plus. Je la détaille.

Son costume, déchiré par endroit, est maculé de tâches indéfinissables. La patte gauche tombe sur son pied palmé quand le blanc de son plumage a laissé place à un infâme dégradé de gris. Le col de sa veste pendouille et son nœud papillon a disparu. Quant à son visage, son visage ! La colère sur ses traits n’a plus rien de drôle. Son bec jaune, fendu par le milieu, laisse dépasser des crocs effilés, trop nombreux, d’une blancheur anormale dans sa mise répugnante. Un sourire déforme ses traits. Mais il n’a rien d’engageant. Mon estomac se noue quand je vois ses yeux. Un instant plus tôt inerte, ils brillent maintenant d’une lueur malsaine. Sous son béret de marin, ses traits insidieusement cartoonesques sont une sommation. Je ne le comprends que trop tard. Il caquette de sa voix si caractéristique. Des ombres se matérialisent à l’orée de mon champ de vision. La panique afflue dans chacune de mes veines. Un instant paralysé, je vois toutes ces caricatures terrifiantes se rapprocher de moi. Un battement de cil, la peur desserre son étau. Je retrouve subitement le contrôle de mes membres. Sans réfléchir, je prends mes jambes à mon cou.

J’arrive essoufflé à la cantine. Les gestes saccadés par la terreur qui refuse de me quitter, je pose mon plateau sur le passe plat. Mon ventre est crispé. Comme chaque fois, je n’ai pas faim. Comparé à tant de lycéens, je n’ai pas de chance : la cantine est infecte. En guise d’entrée, une espèce de tomate écrasée, sans autre assaisonnement que l’ignoble jus dans lequel elle baigne ; pour le plat, une ridicule assiette de pâtes trop cuites, à peine égouttées, accompagnée d’une microscopique tranche de jambon où le rose a pris la place du blanc ; pour le dessert, une pomme ridée à moitié gâtée. Debout dans la salle à chercher une place, je manque vomir sur mon plateau tant l’odeur des aliments est intenable. Je ne mets pas longtemps à m’installer. Le self est vide. Seul le roulement grinçant du passe plat électrique pour débarrasser les plateaux emplit cette gigantesque pièce froide sous la lumière blanche des néons. Je n’ai pas faim mais je dois manger. Pourquoi ? Je ne sais pas. C’est ainsi. Il le faut. Alors, me pinçant les narines, j’approche un bout de tomate de ma bouche à peine ouverte. La fourchette s’approche, j’ai un haut le cœur, je vais …

Merde, mes draps !