Déroute

Le pas vif, Germain dévale l’escalier. Machinalement, il dégrafe le premier bouton de son manteau, plonge la main dans la poche intérieure et sort son pass Navigo. Glissade sur la borne. Bip ! Les battants s’ouvrent. A gauche, cent pas, à droite, le quai. Ligne 7, direction Villejuif. Pas un instant, le contraste brutal entre le blanc des murs et les affiches bigarrées n’attire son attention. Pas un instant, ses écarts pour dépasser les voyageurs trop lents et esquiver les mains tendues ne pèsent sur sa progression. Seulement avancer. La routine.

Grondement sourd. A gauche, deux yeux blafards crèvent les ténèbres. Grincement de freins, claquement de portes, Germain s’engouffre dans la rame. Tocsin.  Accélération. Décélération. Arrêt. Onze fois ce manège et il descendra Place d’Italie. Pas un regard sur le plan. Des années qu’il prend cette ligne alors se déplacer en métro est devenu un réflexe, une gymnastique qu’il réalise inconsciemment, comme inspirer avant d’expirer. La routine.

Ce soir plus que d’habitude, son environnement ne le concerne pas. La journée a été rude. Non pas le travail en lui-même, il maîtrise son poste à présent, mais ce qu’il a appris le laisse perplexe. Non, désabusé. « La boîte s’apprête à réduire la voilure ». En d’autres termes, licenciements. Et pourquoi ? Les bénéfices, évidemment ! Les CDD seront les premiers à trinquer. « Malgré une collaboration fructueuse, la société ne peut hélas se permettre de vous garder », ou une phrase du même acabit pour masquer l’appât du gain. Germain entend déjà la voix fluette de la DRH lui servir cette ritournelle cynique.

Adossé aux portes, il peste intérieurement. Deux semaines, dix petits jours avant la fin de sa période d’essai et tombe cette nouvelle. Un coup de poignard. Alice a bien essayé de le rassurer : « Ce n’est pour l’instant qu’un projet ». Peut-être. Il n’empêche que, lorsque commence à circuler ce genre de rumeur, c’est que le plan est déjà ficelé et que là-haut, on habitue patiemment ceux d’en bas au sort qu’on leur réserve. Ecœurement. Trois ans qu’on le promène de stages en CDD, qu’on lui promet monts et merveilles pour finalement l’utiliser comme un salarié au rabais.

Là, enfin, il avait une réelle perspective de CDI dans une boîte intéressante. Espoir, immense espoir et vlan ! La douche froide. Son bel optimisme s’effondre comme un vulgaire château de cartes balayé par les vents financiers. Tous les sandwichs engloutis devant son écran pour prouver sa motivation ont soudain un goût amer… Les portes s’ouvrent. Place d’Italie. Germain fend la foule. A droite, à gauche, tout droit, un quai.

Ses réflexions butent contre son instinct révolté. Les secondes nécessaires à son esprit pour faire le point  passent, incrédules. Que fait-il sur ce quai ? Il regarde le panneau lumineux. Ligne 6, 3 minutes. Tracassé par cette histoire de licenciement, il a dû se tromper, rater un virage. Jamais cela ne lui est arrivé. Etrange… Il se sent un brin idiot. Mais se tromper, ça arrive, se rassure-t-il bien vite. Et puis cette bévue offre une distraction bienvenue à ses ruminations alors, un demi-sourire aux lèvres, il fait le chemin en sens inverse.  

A nouveau le quai de la ligne 7. Rien n’a changé. Toujours autant de monde. Il lève les yeux sur le panneau. 19 :01. Le prochain métro est dans deux minutes. Il ne va tout de même pas faire un arrêt de plus. Il vérifie le nom de la station. Les lettres blanches se détachent nettement sur le fond bleu : Place d’Italie. Où s’est-il planté ? Une, deux, trois fois, il refait le trajet. Rien, pas de sortie. C’est dingue ! Des années qu’il suit cet itinéraire ! Il se résout néanmoins à emprunter un autre chemin. Il suit le panneau sortie du bout du quai. La main droite posée contre le carrelage, il longe le mur, assuré de tomber sur un escalier et de sentir à nouveau l’air frais de la surface. Rien de tout ça. Seulement un autre quai. Ligne 5.

Il n’a pas le temps de se questionner plus avant qu’arrive un métro. Les portes s’ouvrent. Sans réfléchir, il pénètre dans la rame à moitié vide et descend à la station suivante. L’esprit fébrile, il passe de l’autre côté des voies et la prend en sens inverse. Retour à la case départ. A nouveau, la sortie se dérobe.

Pas de panique, s’admoneste-t-il alors que naissent au creux de son estomac les picotements annonciateurs. Perdrait-il la raison ? Non. Absorbé par ses pensées, il a tout simplement raté un truc, manqué une étape. Lui, se perdre dans le métro, une gabegie ! Le surmenage, la fatigue, cette énergie qu’il dépense pour avoir ce CDI, l’annonce qu’il ne l’aura finalement pas, toute cette tension nerveuse en vain, comment ne pourrait-il pas faire d’erreurs ? Alors qu’il prend une grande inspiration, ses yeux tombent sur un plan du métro. Non. Combien de fois s’est-il moqué des provinciaux venus se frotter à la ville, la vraie, la seule, Paris ? Combien de fois a-t-il ricané en les voyant loucher sur ce plan, dans l’espoir de ne pas passer à côté d’un quelconque monument ? Impossible. Il ne peut tomber si bas. Pas lui. Et pourtant… Honteux, presqu’à reculons, il s’en approche. 

Les lignes multicolores toilent la ville, le nom des stations sont autant de nœuds tissés par l’arachnéenne RATP, les correspondances s’illuminent. S’il s’arrêtait à une station sans correspondance, peut-être trouverait-il une  sortie ? Logique, non ? Il reprend la 5 et s’arrête Campo Formio. Il déambule dans la station. Pas la moindre échappatoire. Les panneaux sont bien là mais invariablement, ils l’entraînent dans un ping-pong absurde entre un quai et l’autre. Sa situation le dépasse. L’admettre le vexe mais il doit se rendre à l’évidence : il est perdu.  Des années à utiliser les transports en commun pour en arriver à quémander de l’aide, quelle tristesse. Dans un suprême effort, il met son orgueil de côté, part à la recherche d’un agent et, au détour d’un couloir, tombe sur une veste verte.

— Excusez-moi madame, l’aborde-t-il d’une voix contrite, pourriez-vous m’indiquer la sortie s’il vous plaît ?

— Il n’y a qu’à suivre les panneaux monsieur, répond-elle d’un ton à l’amabilité usée.

— Justement madame, je les suis depuis tout à l’heure et ils ne mènent nulle part.

Son regard posé sur lui vaut tous les discours. Le prend-elle pour un demeuré, ou un fou ?

— Et bien monsieur… finit-elle par bafouiller. Si vous ne trouvez pas la sortie, cherchez l’entrée.

Pourquoi n’y a-t-il pas pensé plus tôt ? Décidément, il est vraiment à côté de la plaque ce soir. Pour un peu, il l’embrasserait. Pour si peu, il se contente de poliment la remercier.

Une fois de plus, Place d’Italie. De là, la 7 jusqu’à Chaussée d’Antin. A rebours de l’aller, il prend le chemin du retour. Le quai, à droite, cent pas, à gauche. Mur. Impossible ! Il déraille complétement. Il regarde sa montre. Dix-neuf heures trente et des poussières. Son horloge interne s’insurge. Cela fait des heures qu’il erre de lignes en lignes, de quais en couloirs, il ne peut être si tôt. Il plaque le cadran contre son oreille. La trotteuse s’est arrêtée. Il fait quelques pas en arrière, tombe sur une rotonde aux murs couverts d’écran. L’un affiche 20 : 13. L’autre 21 : 27. Un troisième 22 : 52. Il sort son portable. Aucun service. Il attend. Les minutes passent, désespérément longues mais l’écran s’obstine à afficher 20 : 30. Fou. Il devient fou ! A sa tempe perle une goutte de sueur, froide. Il baisse les yeux. Le sol s’éloigne. Sa main se plaque contre le mur. Autour de lui vont et viennent des ombres au visage bas. Aucune ne remarque son malaise. Il aspire à grandes goulées. Vertige.

Appuyé contre le carrelage moite, il tente de recouvrer ses esprits. Seule une injonction perce : s’asseoir. S’asseoir ou tomber sans fin. Vacillant, il s’engage dans le premier couloir venu. Ses jambes manquent se dérober à chaque pas. Ses inspirations sont laborieuses, ses expirations, des sifflements de mauvais augure. Son champ de vision oscille. Seule le porte encore une obstination insoupçonnée. Enfin un quai et, miracle ! les portes grandes ouvertes d’un wagon lui font face. Chahuté d’épaule en épaule, il se hâte pesamment jusqu’à la rame, s’accroche à la barre centrale puis se jette sur un strapontin, le déplie et s’y affale. La machine s’élance. Germain perd le fil.

Ses yeux s’ouvrent subitement. Germain inspire comme s’il remontait d’une longue apnée. Tourbillon d’images, d’odeurs, de sons. Une seconde. La panique reflue et oublie dans son sillage un engourdissement hagard. Autour de lui, l’habituelle forêt de jambes et de manteaux, d’êtres plus ou moins tangibles. Il les observe à la dérobée. Pour la première fois, les autres usagers cessent d’être ces fantômes qu’il esquive constamment pour devenir des êtres humains. Debout face à lui, les fesses calées contre le strapontin relevé, il y a cet homme, la quarantaine grisonnante dont la tête courbée semble sortir directement de ses épaules, basses. Plus de lien entre le corps et l’esprit, seulement un être perdu dans le néant… un pantin les yeux fichés au sol, scrutant un point bien au-delà du plancher, des rails, inatteignable. Ses lèvres tombent en une moue fataliste. Ses traits sont tirés, des cernes noirs obscurcissent son regard. S’il est physiquement dans le métro, son esprit n’y est plus.

Cet impossible paradoxe le glace. Germain jette un regard circulaire. Les passagers dégagent tous la même impression : ils semblent usés. Par quoi ? Leur travail ? Leur vie ? Leurs vêtements sont froissés, leurs chevelures négligées. Au-dessus de leur nœud de cravate décadent, des poils de barbe hirsutes piquettent les joues habituellement glabres des cols blancs. Là-bas, un hipster dépenaillé. Ici, un lascar au jogging maculé. Et tous, ce même regard fixe, perdu vers un infini indécelable. Tout dans leur attitude pue la défaite. Mais quelle bataille ont-ils perdue ?

Germain tique. Où est-il ? Dans ce wagon, cerné par cette cohorte en déroute, le puissant désir de se situer l’étreint, impératif. Il se lève, sort son téléphone. Toujours cet invraisemblable 20 : 30 en plein milieu de l’écran. Le métro s’immobilise, les portes s’ouvrent. Germain suit le mouvement. Sur le quai, il note le nom de la station : Trocadéro. Sur le panneau qui n’a d’indicateur que le nom, ligne 6. Au milieu du quai, correspondance vers la 9. Sans même se demander dans quel but, il la suit.

Dans les couloirs, l’atmosphère a quelque chose d’inhabituel. A l’accoutumée, les vêtements hétéroclites chamarrent la foule. Ce soir, les gens ne forment plus qu’une masse grise aux épaules voûtées. Toute aspérité individuelle a disparu. Et aux effluves familiers du métro, mélange de confinement humide et d’air vicié trop longtemps ressassé, s’ajoute un soupçon plus acide : la négligence humaine. L’odeur des peaux sans savon remplace celle, écœurantes, des déodorants bon marché lassé d’édulcorer les sueurs rances. Les haleines, exhalaisons d’estomacs vides, relèguent au rang de souvenir la menthe synthétique des dentifrices industriels.

L’alarme annonçant la fermeture des portes de la 9 cueille un Germain effaré. La rame s’ébranle. Généralement, si chacun est reclus dans son monde, un regard ou un geste montre qu’il garde conscience de son voisin. Là, plus personne ne perçoit l’autre, ne se perçoit lui-même. Les regards sont vides, les traits résignés. Des zombis ? Cette idée le frappe, accentue son marasme. Un œil sur le plan de la ligne. Six stations et il descendra à Saint Augustin, dans l’espoir de rejoindre la Gare Saint-Lazare.

Les portes s’ouvrent. Il suit les autres. Sa démarche est moins pressée. Combien de temps passé dans le métro ? Haussement d’épaule. Il avance. Dans le long couloir qui relie les deux stations, il remarque un phénomène étrange. Le silence. A part le grincement plus ou moins lointain des roues sur les rails, ou le frottement étouffé des semelles sur le sol, les gens sont silencieux. Pas un ne s’exclame, ne parle à son oreillette, ne rit d’une blague.

Ils suivent le courant, bien à droite, formant sous la lumière blafarde des néons deux colonnes moroses, incroyablement nettes. Situation irréelle où les deux files se croisent, sans frictions et avec une uniformité indéfinissable, chacun se noyant dans la masse. Parfois, ce flot continu se courbe comme la rivière évite un obstacle. En guise de rocher, un corps affaissé contre le mur. Pas un de ces fréquents sans-abris mais des êtres semblables à tous les autres qui, pour une raison connue d’eux seuls, se sont assis pour reprendre leur souffle et ne se sont jamais relevés. Germain ne les a pas remarqués jusque-là et pourtant, ils sont nombreux. On pourrait croire qu’ils dorment. Germain n’est pas dupe.

Ils ne marcheront plus jamais, constate-t-il. Battement de cœur. Cette pensée, il l’a eue comme on parlerait d’une breloque vue dans une vitrine. La panique resurgit. Vite ! Une sortie ! Il accélère, dépasse tout le monde, heurte des corps sans toutefois recevoir les jurons consacrés. A grandes enjambées, il arrive à Saint-Lazare. Ce n’est plus une question de santé mentale mais de vie ou de mort. Une sortie, il doit à tout prix trouver une sortie. Fiévreux, la gorge sèche et les yeux exorbités, il sillonne les couloirs de la station, gravit et dévale les escaliers. La même scène en boucle. Les panneaux sortie le renvoient chaque fois vers de nouveaux quais tantôt surpeuplés, tantôt déserts. Ses idées volent en éclat alors que, fébrile, il arpente les kilomètres de tunnels carrelés, percute les gens sans plus faire attention à ces misérables fantoches. Un seul fil, mince, maintient le frêle édifice de sa psyché : sortir. 

Soudain, une mélodie, les notes synthétiques d’un piano. Délirant presque, il court, traverse boyaux sales et rotondes bondées jusqu’à tomber sur un pianiste fatigué. Germain n’a plus le temps de la politesse.

– Comment êtes-vous entré ?

Le musicien, sans cesser de faire traîner ses doigts sur le clavier, lève sur lui ses yeux délavés.

– Enfin monsieur, je ne suis jamais sorti.

Le ton laconique, plus que les mots, est un coup de tonnerre. Un éclair, et sa raison brûle tout entière. Le fil se rompt. Germain reste hébété, mâchoire pendante. Ses épaules s’avachissent. Sa tête tombe. Brouillard. Sans même en avoir conscience, il cale son pas sur la procession grise et se dissout dans le flot humain. Bientôt, il n’est plus qu’une âme vide parmi les autres. Avancer ? Vers où ? Qu’importe, seulement avancer, bien à droite, suivre sa file sans plus se poser de questions. Ses yeux ne distinguent même plus les corps allongés, épuisés de ne plus pouvoir avancer. Leurs poitrines ont cessé de se soulever. Ils ont trouvé la sortie.

Rive droite, rive gauche

En même temps que cette matinée pourrie, la porte de l’hôtel se referme derrière-elle. Ses baskets foulent le pavé. Ses mains cherchent dans sa veste, en sortent un imbroglio de fil blanc que ses doigts démêlent avec l’aisance de l’habitude. Elle branche le micro-jack à son téléphone et s’enfonce les écouteurs dans les oreilles. Elle déverrouille l’écran. Message. Cindy : « Elle devrait te plaire ». Laura connaît sa pote. Elle n’a pas le brevet mais de la suite dans les idées. A coup sûr, encore un de ses trucs pour l’empêcher de tourner en rond. Tu parles cinq minutes avec elle et se débloquent les nœuds que t’as dans la tête. Laura en a trop en ce moment : questions à la con aux réponses impossibles, ses espoirs en berne et des doutes comme autant d’oursins à te faire saigner la confiance. Qu’a-t-elle encore trouvé pour la faire cogiter droit ? Laura hésite, touche le lien. La musique se lance. La bulle se crée.

Dans les rues, sur les places, des façades à colombages proprettes, entretenue avec le soin d’une ville qui plaît à se montrer. Ses habitants sont à son image. Les piétons, badaud flâneur ou travailleur pressé, sortent des pages de catalogues. Guindés chics ou faussement décontractés, il n’y a pas de fautes de goût, seulement l’éventail des styles des classes supérieures et des envieux qui cherchent à leur ressembler. Les premiers se sapent aux Galeries Lafayette, les seconds à H et M, mais tous convergent vers la même chose, le fric, avec une plus ou moins forte dose d’éthique selon s’ils assument, ou non, leur capital.

« Disposé à être tutoyé par toute institution ; institution méprise et déplore ton élocution ».

Un écho. La rime fait mouche. Qu’est-ce qui la distingue de ces gens? Ce matin, face aux deux vieux sirotant leur thé l’auriculaire dressé, le verbe. Tout de suite, très clairement, les fringues. Laura cherche le confortable, le pratique quand tous ces pèlerins font de leur apparence l’expression de leurs idées, de leur manière d’appréhender le monde. Rue du Gros, son style l’éloigne de tous les autres, un îlet au milieu d’une mer placide et grise. Ne sont-ce pas des regards condescendants qu’ils jettent sur elle ? Ne sourient-ils pas en coin ? Pouah ! Qu’est-ce qu’elle en a à foutre ? Ça la met en rogne de leur prêter attention, d’un instant vouloir se fondre dans leurs normes. Elle lève les yeux. Les toits semblent se rejoindre là-haut, entre le ciel et les pavés. La rue soudain parait plus étroite. Leurs fenêtres posées sur elle comme autant de regards moqueurs, les façades la rapetissent, l’écrasent.

Laura accélère le pas, tourne à gauche rue Jeanne d’Arc. Pierres de taille sévères, hautes fenêtres sur cinq étages, balcons à fer forgés, les façades conçues par un Haussmann de province insistent. Le paysage lui colle aux yeux, à la peau. Tout est décalé. Ses vêtements, ses mots, ses repères. Ici, rien n’est pareil à là-bas, de son côté de la Seine. Deux mois qu’elle bosse sur cette rive, la droite. Deux mois que ça fermente. Aujourd’hui, ça bout.  Faut que ça change, conclut-elle en posant le pied sur la première marche de l’escalator. Au rythme de la mécanique, la bouche de métro avale inexorablement son paraitre singulier. Au-dessus, les dentelles austères du palais de justice posent sur elle le regard des lois, de leurs lois, comme pour rappeler aux voyageurs qui tient les rênes.

Sous terre, tout change. Les murs pavés, gris uniforme, le courant d’air, nauséabond, tout est lisse. Sur le quai, l’attente et rien d’autre. Tout le monde tend à aller où il désire, chez lui, chez un autre, au travail ou nulle part. Un seul dessein : arriver. Sapé ou non, châtié ou argotique, tu montes dans la rame et elle te brinquebale jusque ailleurs.

« On a les même os, le même langage, le même sang mais t’oublies un détail ; l’genre d’accent avec lequel tu finis tes phrases ».

Le tunnel siffle. Le métro arrive. Les portes s’ouvrent. Elle s’engouffre dans le tube comme on plonge dans une rivière familière. La machine s’élance. Une station. Puis l’air libre, le pont. En dessous, la Seine marron-verte, frontière aqueuse entre deux rives, entre deux mondes. Passé cette faille, cette blessure au cœur de la ville, le béton remplace la pierre, la brique rouge, les colombages. Rive gauche tout est neuf. Enfin, du neuf précipité de la Reconstruction.

Station Saint-Sever, la population change. Sur les peaux, sur les vêtements, des cheveux aux ongles, la couleur embarque. Ici, c’est bigarré, c’est vivant. Les blancs-becs de rive-droite ne se hasardent pas au-delà. Les bourges ça n’aime pas ne pas maîtriser les codes. Ici, ils disent un mot, ils sont grillés. Ici, ils ne tiennent plus le haut du pavé, ils ne sont plus qu’une molécule dans un corps plus grand, sans prise sur rien. Ici, on se mélange, on voit de tout sans se regarder.

«  Tes parents se sont dits, l’école change les nantis ; Mais leur enfant grandit, veut parler comme un bandit ; C’est une règle sociale, on s’adapte à notre monde ».

Les gosses de riches qui osent aller plus loin se donnent mauvais genre. Elle les grille direct dans la rame bondée. Ils viennent chercher là le frisson de l’inconnu, se tailler une réputation de durs auprès de leurs semblables. Du shit aussi. Sur leurs lèvres, elle lit leurs phrases, leur verbe. Ok ya de l’argot, des mots sortis de cités, mais la diction est trop propre. Ils articulent les mots quand faut les bouffer. A l’oreille, ça sonne creux. Des acteurs. Des morveux venus s’encanailler jusqu’à ce que leur raison social les rattrape. Alors, eux deviendront avocats ou ingénieurs quand leurs potes du quartier galéreront à faire accepter leur CV. Un nom pas d’ici, un prénom de série américaine et ta candidature passe à la trappe. Trop connoté se disent les boîtes bien françaises.

Sans crier gare surgit alors cette remarque : comme elle. Dans son taf, auprès de son directeur, de ses collègues, des clients, ne cherche-t-elle pas à s’adapter à « l’autre monde » ? A correspondre aux codes de ces types dont elle se moque ?  Sa manière de parler aux clients, ses efforts pour masquer son accent banlieusard, garder le dos droit et se contraindre à porter ces ballerines inconfortables et puantes. Elle aussi joue un rôle taillé pour quelqu’un d’autre. Vaut-elle mieux que tous ces blancs-becs ? Le couperet tombe. Non.

« Si tu es de ceux qui ont grandi dans le gris des tours ; L’oreille bien trop remplie de l’argot qui s’écoule ; Tu auras tendance à être moins à l’aise en centre-ville ; Que dans le quartier sensible où ta jeunesse a grandi tranquille ».

Saint-Etienne du Rouvray. Parc Gracchus Babeuf. Terminus pour elle. Elle marche quoi, dix minutes ? et arrive chez elle. Laura lève les yeux.

Sur quinze étages, l’immeuble part à l’assaut du bleu du ciel. De l’autre côté du pont, les cages à lapins sont d’anciens hôtels particuliers. De ce côté-ci, des tas de bétons coulés à la va-vite.

«  En vrai, ils n’ont pas de mérite d’être né là où ils sont nés ; Mais ils ont le passeport dans la guerre du langage français ».