Une vieille légende ou de l’art d’annoncer.

Deux principes régissent le monde : Ank’rè, la Terre, et Elil, le Ciel.

La Terre est la forme. Elle est la matière, ce qui est visible et palpable.

Le Ciel est le souffle. Il est l’immatière, ce qui est invisible et impalpable.

Le premier façonne, le second anime.

L’un ne va pas sans l’autre. Ils sont le corps et l’esprit, l’acte et l’intention, l’être et le devenir.

Lorsqu’à l’aurore l’Est brûle des feux du soleil renaissant, ces deux principes s’unissent. Lorsqu’au crépuscule le soleil agonisant s’éteint à l’Ouest, ils se séparent. Ce sont les moments où la vie se fait la plus ardente : soit elle chante sa joie de retrouver l’harmonie du jour, soit elle se lamente de retomber dans la dissonance de la nuit qui annonce le sommeil, la petite mort. A l’aube, la matière rejoint l’immatière. Plénitude. La lumière éclaire alors ce que l’obscurité cache. Elle façonne l’indistinct. Le jour est le royaume de l’intelligible. Au crépuscule, elles se séparent. Vide. La nuit est le royaume de l’impénétrable, du doute. Tout n’est plus qu’ombre et faux semblant. Là où le premier rassure, la seconde effraie. 

Bref…

On considère Ank’rè comme la Mère. Elle est toujours représentée sous la forme d’une femme au ventre ample pour laisser s’épanouir la vie, aux larges hanches pour en favoriser la délivrance et à la poitrine opulente pour la nourrir abondamment. Elle donne corps aux choses qui n’en ont pas, elle donne forme à l’insoupçonné. Les grottes matérialisent les orifices par lesquels la matière jaillit des entrailles de la Terre, tel l’enfant d’entre les cuisses de sa mère.

On considère Elil comme le Père. Il est toujours représenté sous la forme d’un très grand homme, à la poitrine incroyablement large et aux bras et aux jambes anormalement grêles. Sa bouche est un gouffre béant. C’est par elle que s’échappe le souffle, celui qui anime la matière pour qu’elle trouve son sens, sa voie à la surface du monde. Le vent symbolise le souffle qui vient toucher la matière, l’animer. D’ailleurs, les feuilles ne bruissent-elles pas sous sa caresse ?

Là où Ank’rè est robuste et tangible, Elil est frêle et insaisissable.

Donc…

Quand un être meurt, le vent s’empare du dernier soupir. Le souffle retourne alors au Ciel. La décomposition envahit le corps. La matière retourne alors à la Terre. Ainsi, le cercle de la vie est achevé et peut à nouveau être tracé.

Parfois, le cercle de la vie est brisé car il arrive que la matière erre dans le Ciel ou que le souffle soit captif de la Terre. La rupture de l’équilibre déclenche des orages dantesques, des tempêtes terribles. Les bourrasques hurlent la souffrance de la matière, le tonnerre gronde sa colère. La foudre s’abat en mille éclairs avides de l’impie. Des pluies torrentielles inondent le monde. Chaque déluge devient autant de passerelles entre le Ciel et la Terre par lesquelles la matière peut enfin rejoindre le giron de sa mère. Se déclenchent aussi des séismes titanesques, des éruptions effroyables. Le souffle cherche à abattre les murs de sa prison. Le sol se déchire et des failles abyssales zèbrent la Terre. Les montagnes se brisent et vomissent des torrents de lave, la fumée obscurcit le monde et la cendre asphyxie ceux qui le parcourent. Par ces mortels chemins s’échappe enfin le souffle qui retrouve au Ciel sa liberté.

 Pour respecter le cercle de la vie, l’équilibre formé par l’alliance de la matière et l’immatière dans la vie et leur séparation dans la mort, les humains inhument leurs morts. Le rituel est immuable. Toute une nuit, le défunt est exposé au vent afin que son souffle retourne au ciel. Le lendemain, au crépuscule, son corps est enterré afin que sa matière retourne à la Terre. Digérée dans ses entrailles, elle sera remodelée pour revenir à la surface où le Ciel l’animera en un nouvel être.

Enfin …

La femme et l’homme sont deux manifestations de ces principes. Au point du jour, la première femme émergea de la grotte. Elle vagabonda sous la lumière du Ciel, sans but ni raison. A la tombée du jour, le premier homme tomba des nues. Il tournoya au-dessus de la Terre enténébrée, sans rien percevoir ni ressentir. Dans la chaleur du jour, ils se croisèrent. Dans la fraîcheur de la nuit, ils s’unirent. A l’aube naissait l’humanité.

Pendant neuf mois, la mère façonne l’enfant mais, lorsqu’il sort de sa « grotte », il n’est que matière. Le père le prend alors contre lui et le pousse à s’animer. Première inspiration. Pleurs. Cris. Douleur. L’enfant s’éveille à la vie. Il peut dès lors occuper sa place parmi les vivants : l’union de la forme et du souffle est accomplie, le cercle s’amorce et…

— Papa, l’interrompt sa fille, quatorze ans et la patience usée jusqu’à la corde. Je sens bien que tu essaies de m’annoncer un truc important. Laisse-moi deviner : maman a accouché ?

Il hoche vivement la tête, son sourire béat de paternité s’écrasant de plein fouet contre le regard consterné de l’adolescente.

La course du temps

Sa mère mourait. Chaque jour, il la voyait dépérir un peu plus. Son corps frêle, allongé sur l’unique lit de leur mansarde, pesait de moins en moins lourd. Quand il la changeait, le matelas usé jusqu’à la corde ne révélait plus aucune empreinte, comme si elle était déjà partie. Son visage, il se le rappelait illuminé de sourires. A présent, il était cadavérique. Matin après matin, il distinguait sous les yeux clos les cernes noires s’élargir et s’assombrir, les joues se creuser, les pommettes affreusement saillir et l’os de la mâchoire se dessiner à travers la peau grise. Ses cheveux, jadis fous, n’étaient plus qu’un tapis d’herbes sèches. Il ne savait pas grand-chose, ne comprenait pas tout. Mais assis sur ce tabouret, face au fantôme qui fut sa mère, il savait et comprenait qu’elle mourait.

Un médecin vint et, pendant de longues minutes, l’ausculta. En retrait, il observa le cœur gonflé d’optimisme chaque geste du praticien. La médecine ne pouvait-elle pas sauver de tout ? Non. Le docteur s’avéra aussi impuissant à la soigner qu’avide de leurs dernières économies, qu’il engloutit sans un remord. Plus compatissant, et sans doute pris de pitié devant sa mine abattue, l’herboriste au bas de leur rue lui offrait tous les jours une poignée de simples pour confectionner une tisane apaisante. Elle n’améliorait pas l’état de sa mère mais cela lui donnait le sentiment de faire quelque chose, à tout le moins de ne pas céder.

Il demandait souvent à qui voulait l’entendre quel mal rongeait sa mère. La plupart du temps, les personnes conservant une part d’humanité tendaient une oreille polie et finissait invariablement par hausser les épaules avec un regard gêné. Certains lui donnaient une pièce, comme si un misérable bout de métal pouvait apaiser sa détresse. D’autres, peut-être moins nantis, assurément moins charitables, se contentaient de lui envoyer une taloche en l’intimant de retourner dans sa Cour des Miracles. Il ne comprenait pas ce qu’ils voulaient dire par là car, malgré toutes ses prières, certes maladroites mais sincères, jamais aucun miracle n’était survenu.

Un jour, alors qu’il trainait les rues en quête de son pain quotidien et de réponses, un homme plus patient que les autres s’arrêta gentiment sur son histoire. Il l’écouta jusqu’au bout, attentif, concerné même, lui posant des questions pour obtenir des précisions. Quand il eût terminé son récit, ce monsieur n’haussa pas les épaules. Au contraire, il prit le temps de réfléchir. Ses yeux fouillèrent l’infini avant de se poser à nouveau sur lui.

— C’est une bien triste histoire que tu viens de me raconter mon petit. Et je crains qu’il n’y ait pas de solution. Tu sais, on ne peut rien faire contre le temps. Pause. Sa course est irrésistible, lâcha-t-il d’un ton docte avant de poursuivre son chemin.

Depuis cette rencontre, il ruminait cette sentence. Le temps, voilà son ennemi, voilà le mal qui, à petit feu, consumait la vie du seul être qui emplissait la sienne, qui lui donnait un début et une fin, un sens, un but. Le temps, voilà celui qui lui dérobait la seule personne qu’il aimait. Et qui l’aimait. Il demanda à l’herboriste s’il existait un remède contre le temps.

— Tu sais gamin, le temps qui passe est le seul mal qui touche tout le monde, puissants et faibles, et contre lequel il n’existe aucune médecine.

Il savait que c’était faux. Il savait qu’on pouvait toujours faire quelque chose. Rien n’était inéluctable. Ne disait-on pas « si on veut, on peut » ? Et lui voulait énormément. Il en était persuadé, sa volonté était telle qu’elle déplacerait des montagnes, qu’elle inverserait le cours des fleuves, qu’elle lui rendrait sa mère. Dans la brume de ce frais matin de printemps, tandis qu’il regardait impuissant sa mère quitter le radeau de la vie, il jura qu’au soir il saurait quoi faire.

Toute la journée, il déambula dans les rues crasses de la ville, demandant conseil à des passants toujours plus indifférents, le méprisant de leurs pas pressés, de leurs regards hautains. Il s’acharna, faisant tourner ses méninges à plein régime, laissant trainer ses yeux partout où l’espoir présageait une réponse, laissant ses oreilles ouïr tout indice pouvant le rapprocher d’une solution.

Le soleil s’habillait de rouge et s’apprêtait à disparaitre derrière les immeubles placides quand il dût se rendre à l’évidence : il n’existait aucun remède à la course du temps. Il leva les yeux au ciel, luttant pour que sa vue ne se troubla pas des larmes brûlant ses paupières. Ce fut ainsi qu’il tomba sur l’horloge du beffroi. Durant des minutes qui parurent des heures, il observa le mouvement des aiguilles. Il pesta contre le monde entier, insulta tous les savants et les passants de ne pas le lui avoir dit. Il existait une solution. Elle était là, au-dessus de ses yeux depuis toujours. Il s’agonit à son tour de ne pas l’avoir trouvée plus tôt.

La nuit était tombée. Crachant dans ses mains pour en améliorer l’adhérence, il entama l’ascension du beffroi. Les pierres étaient lisses et entre elles les interstices étroits, mais sa volonté tendu vers l’horloge lui fit surmonter les écueils. A mesure qu’il s’approchait de son objectif, ses muscles devenaient plus lourds, s’emplissaient des douleurs de l’effort. Il ne renonça pas. Il n’avait pas le droit de renoncer. Les insuffisances de son corps ne pouvaient l’empêcher de sauver sa mère.

Il finit par atteindre l’horloge. La grande aiguille choisit ce moment pour passer par-dessus la petite au sommet du cadran. Un cliquetis se fit entendre, un mécanisme ronronna et un vacarme assourdissant fit trembler la tour. La cloche sonnait minuit.

Ses doigts engourdis par l’acharnement ne lui furent d’aucun secours. Avec une lenteur tragique, il sentit son corps se détacher de la paroi et glisser dans le vide. Il eut à peine le temps de battre des bras que le sol pavé était sous lui.

— Maman !