Une conversation

Il y a toujours un moment dans une soirée où tu prends un peu de recul. Tu ne changes pas de place, tes fesses restent posées sur le même siège et pourtant, il y a un déplacement. D’acteur, tu passes spectateur. Ceux avec qui, cinq secondes plus tôt, tu conversais à bâton rompu deviennent les interprètes de la tragi-comédie humaine. Les rires, les conversations composent la bande originale ; les yeux, les sourires éclatants émaillent les scènes d’une joie non feinte. Soudain, tu n’es plus dans le monde. Tu es juste à côté. Décentrement opportun pour distinguer les détails et prendre le temps de considérer ces convives que tu n’as fait que saluer. Un temps pour l’observation. Ce fut dans cet instant de flottement, vers minuit trente, que je saisis cette conversation. Apparemment, ces deux hommes ne se connaissaient pas.

— Je profite de ce que j’appelle les anomalies du marché — décès, divorce, héritage compliqué, vieillesse, maladie, tout ce qui pousse les gens à vendre vite plutôt que bien  — pour acheter des biens en dessous du prix du marché. Je fais quelques travaux, redonne un coup de neuf à l’appartement ou la maison que j’ai acquis pour ensuite le revendre légèrement au-dessus du prix du marché. Si à chaque transaction, je peux me faire un billet de vingt mille, je suis bien.

— En somme, tu profites du malheur des gens pour t’enrichir et participer à la spéculation immobilière, éloignant toujours un peu plus les moins favorisés de l’accession à la propriété. Si économiquement, et légalement, ton business est irréprochable, moralement, il est carrément discutable. Ces « anomalies du marché » comme tu dis, et je ne m’appesantis pas sur ce qui les fait advenir, pourrait permettre à des personnes aux revenus modestes d’acquérir un bien. Ainsi, ils auraient un chez eux bien à eux, non soumis aux appétits financiers d’un bailleur, et n’auraient plus besoin, une fois la retraite venue, de ponctionner leur pension du montant d’un loyer, sachant que leur retraite sera plus maigre que leur salaire.

— Elle est jolie ta morale. Dans le monde des Bisounours, elle serait parfaite. Mais nous n’y sommes pas et il faut bien que je gagne ma vie.

— Tu pourrais justement la gagner en signalant ces anomalies, moyennant une commission raisonnable pour eux et pour toi, à des personnes sans trop d’argent afin qu’elles participent à l’accès à la propriété des moins riches. Tu pourrais essayer de ne plus voir ton activité comme une simple gymnastique capitaliste, à l’instar de tout propriétaire ou marchand de biens ne cherchant dans le logement que l’augmentation de leur capital par l’intermédiaire du loyer ou de la plus-value immobilière. Tu pourrais simplement, humainement même, la concevoir comme un moyen d’offrir à l’autre une sécurité pour aujourd’hui — avoir un toit sur la tête — et pour demain — ne plus craindre l’arrivée de la retraite à propos du logement.

— T’es un idéaliste toi. Ton idée est mignonne mais, si tu ne l’avais pas compris, je suis marchand de biens. Avec elle, je ne gagnerais pas d’argent.

— Attends, je ne comprends plus vraiment. Tu cherches quoi ? Gagner ta vie ou gagner de l’argent ? Ton but est de pouvoir te nourrir, t’offrir quelques plaisirs ou jouir virtuellement de tous ces zéros affichés sur l’écran de ton téléphone quand tu consultes ton compte ? En somme, ton objectif, c’est la vie ou l’argent ?  

— Tu m’emmerdes avec tes histoires. Les deux vont ensemble, non ? Je veux avoir une maison sympa, une bagnole, me payer un ciné ou un resto quand je veux, ne pas avoir à compter si je décide de m’acheter des fringues. Je veux pouvoir partir en voyage à dix kilomètres ou à l’autre bout du monde sans avoir à réfléchir à autre chose qu’à la destination. Je veux profiter un maximum de la vie. Et pour ça, il faut des thunes. C’est comme ça.

— J’en conviens. Mais de ce que tu me dis, je crois que ton objectif est tout de même la vie. A moins que tu ne vois dans une voiture autre chose qu’un véhicule, c’est-à-dire un simple moyen d’aller d’un point à un autre ? Certains prennent toute cette tôle comme le marqueur de leur statut. Enfin, celui qu’ils espèrent avoir dans la société. Ils achètent un certaine modèle de bagnole pour renvoyer aux autres l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Pourquoi acheter une grosse allemande quand une asiatique de même taille rend les mêmes services pour moins cher ?

— Tu ne peux pas comparer ces deux caisses. Ça n’a rien à voir en termes de confort, de sécurité, et de performances. Tu compares ce qui n’est pas comparable.

— Si tu le dis. N’empêche, tu ne m’enlèveras pas de l’idée que les quatre anneaux sur la calandre d’une bagnole, c’est aussi pour satisfaire la vanité du conducteur, d’ailleurs la plupart du temps un mâle blanc à très gros pouvoir d’achat cherchant dans la mécanique d’outre Rhin une légitimité que ne suffit pas à lui donner son compte en banque ou son emploi. Il se rassure sur son bon goût grâce à une espèce de quête esthétique centrée sur les bagnoles. La sécurité ou le confort son souvent loin de ses préoccupations. Il doit manquer de confiance en lui le p’tit père.

— Tu m’embrouilles là ou quoi ?

— Excuse-moi, je crois que j’ai bu un peu trop de bières.

— Non, je crois surtout que tu te prends trop la tête. Tu te poses trop de questions sur tout.

— Je dirais plutôt que tu ne te poses aucune question, sur rien. Et si quelqu’un vient à opposer à ta logique bassement matérialiste des idées qui dépasse la simple accumulation de biens et d’expériences, ça te met mal à l’aise. Ça t’énerve presque. Est-ce que ce serait parce que ça te dépasse ce que je raconte ou parce que ça remue un fond de morale judéo-chrétienne hérité de ton éducation bien française ?  

— Tu m’insultes là !

— Non, je te pose une question. Mais si tu le prends comme ça, changeons de sujet. T’aimes le foot ?

Et ils parlèrent de foot, comme si rien ne s’était passé. J’étais médusé. Je me sentais un astronome venant d’assister à un spectacle extraordinaire, rare dans ces soirées où chaque invité se polit pour qu’aucune aspérité ne vienne gâcher la fête : la collision de deux univers.