Et il acheta un trampoline…

Fladégon Sébignolle est un homme débonnaire. Comme son caractère, il n’est ni grand ni petit, ni gros ni maigre. Une sorte de juste milieu qui va à tout le monde. Soit il rassure les anxieux par ses pensées simples, soit il étonne par cette même simplicité les plus sophistiqués En effet dans la vie, il ne se pose pas de questions au-delà de son ventre, de son porte-monnaie et de la croissance de son enfant. D’ailleurs, depuis qu’il en a un, il ne se pose même plus la question de sa femme. La maternité l’a rangée avec sa mère et ses neveux dans la catégorie famille, un excellent fourre-tout pour sa bonne conscience. Tout semble fluide à ses méninges. Il a essayé parfois de se poser des questions existentielles, sur le sens de la vie ou sur les agissements de la société dans laquelle il évolue. A chaque fois, migraine. Prosaïque, il a arrêté.

Il se contente de vivre dans le triptyque ordinaire : maison à lui, famille à lui, travail à lui. Le « à lui » est très important. Une nécessité de possession qui lui permet de croire que ces choses sont réellement siennes et le rassure quant à leur disponibilité. Pourtant, il profite de l’école, où il dépose chaque matin son enfant, emprunte les routes pour se rendre au travail et se rend à l’hôpital lorsqu’une maladie ou une blessure nécessite plus qu’un simple rendez-vous chez le médecin. Sa fiche d’impôt devrait lui rappeler que ces biens collectifs sont autant aux autres qu’à lui. Mais non. Il n’a ni ticket de caisse, ni acte de vente alors même s’il en dispose librement, ce n’est pas à lui. Ni aux autres d’ailleurs. A ce qu’on appelle vaguement la collectivité ? Peut-être. Il applique inconsciemment un schéma simple : à lui ou pas à lui. Un manichéisme matériel pour  le repos de l’esprit, un raccourci intellectuel essentiel à sa bonhommie. Il n’a du reste toujours pas déterminé de hiérarchie à ces trois domaines. Lequel est le plus important de la famille, du travail, de la maison ? Il ne se pose pas de questions.

Sa maison ? Un pavillon avec garage dans une rue de banlieue, tracée à l’équerre par un promoteur avisé dans une bourgade collée à la ville. Les lignes de bus avec arrêts numérotés plantés sur les trottoirs rappellent ce lien. Elles sont les axones reliant chaque neurone de la large périphérie à l’hypothalamus urbain. Leur présence rassure les habitants, Fladégon le premier, même s’ils préfèrent arpenter l’enrobée avec leur voiture bien à eux. A quoi bon partager le paradoxe des mobilités modernes quand on peut en jouir seul : se déplacer sans bouger, avec sa musique, à son rythme.

Il y a l’école maternelle et primaire, où les parents se retrouvent ronchons le matin et fatigués le soir ; le supermarché où ces mêmes parents se croisent à nouveau, déduisant des produits amoncelés dans le Caddie© la vie des uns et des autres ;  le clocher d’une église du XIXème en briques rouges et ardoises noires pour donner un aspect de village à cet étalement de béton et de bitume ; une boulangerie où Fladégon n’a jamais fait l’effort de goûter le pain dont la réputation frôle l’infamie, lui préférant les pelletées de cinq baguettes plus une offerte du supermarché qu’il congèle dans son immense congélateur ; un bar-tabac pour offrir un semblant d’animation dans la monotonie de cette ville dortoir, même si lui-même n’y a jamais mis les pieds. L’important n’est pas de pratiquer, mais de savoir que tout est là, à portée de main au cas où si un jour peut-être… Une carte postale typique d’une bourgade il y a un demi-siècle encore agricole, et mangée depuis les années soixante-dix par l’appétit croissant d’une population en manque de carrés d’herbes et de cubes de béton bien à eux.

Une maison semblable aux neuf autres de la rue. Il y a une vingtaine d’années, sa parcelle voyait l’or des blés onduler sous la brise. Mourut le paysan. L’espoir d’un beau profit fit se rencontrer le désir du fils de faire un autre métier que son père et l’appétit d’un promoteur pour la spéculation immobilière. Bien vite, routes et pavillons remplacèrent les sillons. Un rêve de petit propriétaire devenu réalité. Un étage, trois chambres, salle-salon au rez-de-chaussée à côté de la cuisine, qu’il a fait ouvrir sans autre raison que d’être dans l’air du temps, un toilette à chaque niveau, la salle de bains avec baignoire au premier. Une vision du bonheur sur vingt ans et deux-cent quarante traites.

Sa famille ? Une femme, Salégondrie, et un enfant de quatre ans, Arodène, en petite section à l’école maternelle à deux pas de la maison. Il a trente-cinq ans, elle trente-deux, et depuis quelques mois ils ont tourné leur sexualité vers la production d’un deuxième. Deux parents, deux enfants, le carré parfait, un équilibre mathématique rassurant. Ils se sont épousés l’un l’autre il y a cinq ans. Une fête intemporelle sur DVD qu’ils n’ont regardé qu’une fois et dont l’émotion des souvenirs s’est déjà estompée, ne laissant plus que les images froides de photographies posées sur le buffet. Mairie, vin d’honneur, salle des fêtes, lendemain difficile, une étape pour célébrer les cinq ans de leur rencontre et pour donner de l’allant à leur vie future. Sous la pluie de riz, leurs sourires immortalisés sur papier glacé n’enrichissent plus que les pages de l’album du mariage, dont les pages closes et la tranche poussiéreuse sont à l’image des promesses non tenues et des espoirs amputés.

Salégondrie a une tendance à se poser bien plus de questions que son cher et tendre. La maternité, suppose Fladégon, bien que ce penchant existait avant qu’elle ne devienne mère. Heureusement, ses interrogations dépassent rarement le cadre matériel. Comme lui. C’était d’ailleurs cette qualité, plus que son physique à l’image du sien, banal, qui l’avait fait s’éprendre d’elle. Le pragmatisme inconséquent avant tout. Les idées, les grandes phrases, ils les laissent aux experts des débats télévisés dont ils sont friands. Ça les repose de constater que d’autres réfléchissent pour eux et que le seul effort cérébral qu’on leur demande, c’est de déposer un bulletin dans une urne ou de compléter une feuille d’impôts. Cette phrase galvaudée les attendait : ils étaient faits l’un pour l’autre.

Leur parcours est un sans-faute : rencontre, apprivoisement, mariage, maison, premier enfant, deuxième en perspective, que demander de plus à la vie ? Arodène a aussi ses  idées bien à lui : des Frosties© au petit déjeuner, du Kiri© pour conclure le déjeuner, Nutella©-brioche Pasquier© au goûter et Knacki© au dîner. Enfin, un jour. Le lendemain, la télé lui aura donné d’autres appétits. Eux, enfants bercés par la même nounou cathodique et parents attentionnés, font plaisir à l’enfant encore roi avant que l’arrivée du deuxième ne le rétrograde au rang de prince. Sa dernière envie à ce bout de chou si trognon : un trampoline. Est-ce vraiment la sienne ? Fladégon ne s’est-il pas senti mal à l’aise de le voir rire aux éclats à sauter sur celui d’un autre ? N’a-t-il pas ressenti une pointe de jalousie en regardant ce père qui avait su anticiper le désir de son enfant ? Cet autre serait-il un meilleur parent que lui-même ? La migraine faillit le saisir. Heureusement, son code de carte bleu agit plus sûrement que le paracétamol.

Son travail ? Après le collège où il oublia de briller comme de sombrer, il n’enflamma pas non plus les bas de bulletins au lycée professionnel. Egal à lui-même, évitant les excès, il décrocha son bac pro commerce sans autre mention que de l’avoir et put se lancer sur le marché du travail. Il était si impatient d’avoir un salaire à lui. L’argent de poche commençait de lui peser comme l’aumône sur la dignité de l’indigent.  Comme il le disait toujours à ses parents et à ses amis, il voulait « gagner ses sous ». Il les gagna d’abord au supermarché de la grande zone commerciale à vingt kilomètres de la ville. Il commençait à six heures du matin. Il s’était imaginé chef de rayon, gestionnaire de commande. Il devait se contenter de décharger les camions, remplir les rayons et prendre soin du facing, réapprovisionner les gondoles lorsque son chef lui signalait un manque. Il finissait à treize heures. Bien vite, il n’arriva plus à se lever. Il n’avait pas obtenu le bac pour finir manutentionnaire. Et se lever tous les jours à cinq heures du mat’ pour pousser sept heures durant des chariots élévateurs, aplanir chaque rayon pour que les clients, ces ingrats, détruisent son facing à vouloir forcément la boîte de riz juste derrière, à subir leurs demandes impérieuses comme s’il était à leurs ordres, non merci. Il était simple à vivre mais il ne fallait pas pousser. Mollement fougueux — « Folie de jeunesse » était le commentaire tout prêt si un jour quelqu’un s’intéressait  à son passé, il démissionna.

N’ayant plus aucune ressource, il prit le premier job qui lui tomba sous la main. Ce fut pire que le précédent. Dans un entrepôt de matin (cinq heures-treize heures) ou d’après-midi (treize heures – vingt et une heures), il devait un jour accueillir, scanner, valider sur la base de données les arrivages, puis les ranger au bon endroit dans les dizaines de kilomètres de rayonnages du magasin. Le lendemain, il devait préparer les commandes et tout faire dans le sens inverse : chercher les marchandises dans le magasin, les scanner, valider sur la base de données, empaqueter puis donner au service expédition. De manutentionnaire à magasinier, la frontière est mince. Il tint six mois. Six long mois. Chaque jour, il se rendait un peu plus compte de sa servitude au grand serveur régissant tous les écrans de la boîte. Ce sentiment d’être un larbin qui ne mérite pas le respect de sa dignité humaine était exacerbé par le management de son chef, basé sur l’humiliation, la concurrence entre opérateurs, les engueulades à chaque erreur. Le dernier mois, il fit trois fautes, c’est-à-dire qu’il se trompa dans la préparation de trois commandes. Il fut éjecté aussi sec, sans un merci, croisant son remplaçant lorsqu’en début d’après-midi il alla vider son casier.

Après les trois mois de chômage qu’il s’octroya pour trouver un travail un peu plus valorisant — il ne se posait pas de questions mais il avait quand même un minimum d’estime de lui — il décrocha un entretien dans une boîte de meubles à monter internationalement connue. Peut-être fut-ce sa bonhommie, son manque d’éclat sans pour autant être trop terne qui conquirent la DRH ? Il n’y réfléchit pas. Il avait le job. Les mois passèrent. Facile à vivre, sans grande ambition mais faisant correctement son travail, obéissant à toutes les directives tant qu’elles venaient d’un supérieur, il gravit les échelons. Aujourd’hui, il est chef de tout le rayon salon, l’un des plus importants du magasin. Quelle fierté ! Enfin, il était reconnu à sa juste valeur. Enfin, il pouvait pressurer ses collaborateurs pour en obtenir toujours plus. Chacun à sa place joue son rôle, c’est ainsi que marche le monde. Le sien est d’obtenir plus que le meilleur de ses subordonnés, par tous les moyens possibles et notamment grâce à ceux inculqués par l’entreprise lors des formations internes, les mêmes dispensées à toutes les entreprises du secteur.

Fladégon ne pense pas à mal lorsqu’il dit ça. Le monde est ainsi fait, voilà tout. Ceux d’en haut oppriment ceux d’en bas, à tous les échelons. Chacun n’a que ce qu’il mérite car, qui ne peut agir pour améliorer sa condition ? Personne. Regardez-le. De simple manutentionnaire, armé de son seul bac pro, il est devenu chef de rayon. Qu’est-ce qui lui a permis d’ainsi gravir les échelons ? Sa volonté. Un peu de volonté, et les choses s’améliorent. De cela, il en est convaincu. Une conviction sans méchanceté. Plutôt que de chercher à changer la société, à lutter contre l’injustice sociale et économique, il préfère se fondre dedans, devenir un maillon à qui on ne demande pas de réfléchir, mais d’appliquer afin d’en tirer le meilleur bénéfice pour soi et les siens. A quoi bon aiguiser sa conscience si ce n’est pour souffrir ? Fladégon s’en tient rigoureusement éloigné. Il est un rouage et il s’en contente, s’en satisfait même, et le sourire aux lèvres en plus. S’il y en a qui veulent être malheureux, c’est leur problème. Lui le sien, c’est sa maison, sa famille, son travail.

En cette fin de matinée, Fladégon Sébignolle est fier. Trois heures, il lui aura fallu trois heures pour transformer cet imbroglio de fils, de barres métalliques, d’écrous et de vis, de toiles et de filets en un magnifique trampoline. Les poings sur les hanches, au maximum de recul que lui permet son jardin, c’est-à-dire à peine un mètre, il contemple les joues rosies d’orgueil son œuvre.

— Papa ! S’exclame son fils, quatre ans, en s’agrippant à sa jambe.

D’un geste machinal de la main, il ébouriffe sa tignasse brune. A la satisfaction du travail accompli s’ajoute la joie de faire plaisir et une pointe de suffisance. Il a rempli son devoir de père. Près de deux mois que le petit Arodène réclamait un trampoline. Depuis la fête d’anniversaire d’un de ses camarades de petite section, Jean-Euristé, tête blonde aux joues perpétuellement roses. Entre deux Princes©, deux poignées de Smarties© et deux gorgées d’Oasis©, les enfants ce jour-là s’époumonaient à rire en sautant dans la cage rebondissante sous le regard attendri de leurs géniteurs et génitrices. En rentrant de la fête, le regard quémandeur de son fils dans le rétroviseur valait tous les discours. A partir d’aujourd’hui et grâce à lui, son fils pourrait sautiller quand bon lui semblerait. L’injustice prenait fin : il avait un trampoline à lui. 

— Vas-y mon chou. Va t’amuser.

La démarche hésitante, oscillant entre joie extrême et appréhension, Arodène s’avance timidement. Il touche les barres de l’échelle menant à la plate-forme de plastique sans sembler y croire. Fladégon sourit et s’approche. Il l’aide à grimper puis referme derrière lui la fermeture éclair du filet devant prévenir les chutes. Son fils fait quelques pas maladroits, tangue à chaque fois que ses pieds s’enfoncent dans la souplesse caoutchouteuse. Il paraît tester le matériel, vérifier la solidité des ressorts en métal qui donnèrent tant de fil à retordre à Fladégon pour les installer correctement. Un autre ressenti perle des lumières dans ses yeux : est-ce vrai ? Ce trampoline dans le jardin ne serait-il pas un mirage ? Assurer de sa réalité, Arodène se met à sautiller gaiement. Son sourire s’élargit à mesure que ses bonds prennent de l’ampleur. Fladégon sourit à pleine dents de le voir rouler, se relever pour sauter puis choir à nouveau. Le cristal du rire enfantin s’élève, rebondit contre la baie vitrée du salon et sonne agréablement à l’oreille paternelle. Il goûte au plaisir provoqué par cette bête structure métallique, pas peu fier d’en être le bâtisseur.

— Il va se blesser, protesta Salégondrie.

— C’est sécure, répliqua-t-il, plein de confiance dans l’ingénierie humaine.

— Notre jardin est trop petit, s’entêta-t-elle.

— Tant qu’il y a de la place pour le barbecue et le salon de jardin, tout va bien, la rassura-t-il.

A chacune de ses interrogations, il avait un argument massue à lui rétorquer. Il y a une semaine, à court d’arguments, elle avait cédé. Dans la minute qui suivit sa capitulation, il s’était installé devant son ordinateur, la souris sous la main droite, la carte bleue dans la main gauche. Il voulait éviter la cohue des centres commerciaux le week-end, les embouteillages sur le parking, la lutte idiote, mais à laquelle il participait avec vigueur, pour emporter la place la plus proche de l’entrée. Dans les rayons, s’épargner l’embarras de ne pas trouver le bon produit, la corvée de demander à un employé intérimaire à peine au courant de la gamme qu’il vendait s’il l’avait en stock. Faire la queue à la caisse puis galérer à faire entrer les cartons dans la voiture. Non, tout ça l’embêtait par avance. Ses tracas de consommateurs, il fit le choix de les sous-traiter.

Au magasinier d’abord, traité pire qu’une machine quand la commande affichée sur l’écran de sa tablette lui ordonnait de retirer ce produit de l’espace E12. Portion d’étagères identiques parmi les centaines que comptent les vingt kilomètres de rayonnages du hangar géant,  il devait enlever la bonne référence le plus rapidement possible sous peine de ne pas toucher sa prime à la fin du mois, prime ô combien importante car elle lui permettait de gagner dix pour cent de plus que le SMIC. Au livreur ensuite, soumis à la dictature du délai et à la surveillance de son patron grâce au smartphone que lui avait confié sa boîte. Celui-ci sonnait dès qu’une commande n’était pas délivrée en temps et en heure, affichant un message en rouge sur l’écran, tandis que son patron l’appelait à 12h45 après avoir fait trainer sa pause déjeuner cinq minutes de plus qu’indiqué sur son contrat. La tranquillité d’esprit était à ce prix et Fladégon n’hésita pas un instant à le payer.

Debout dans son jardin, un étroit échantillon d’herbe rase délimité au cordeau par un grillage vert, dos à la baie vitrée plein sud qui dispensait une belle lumière dans son salon-salle à manger, il profite. Un œil à gauche, quatre jardins comme le sien. Un œil à droite, même constat. Il était au centre et cela ne lui déplaisait pas. Dans chacun des carrés de pelouse, la même cathédrale d’acier et de caoutchouc qu’il venait d’ériger dans le sien. Derrière leurs filets, les mêmes sautillements joyeux sous les regards mi vigilants, mi blasés de parents ayant acquis de longue date le précieux trampoline. Aucun des voisins n’avaient eu l’idée de partager son bien. Chacun le sien plus que le leur à tous. L’important était de posséder plutôt que de partager, une sorte d’évaluation sociale dont la note fluctuait en fonction des acquisitions. Maintenant que Fladégon a son trampoline à lui, il rentre dans le rang en espérant avoir dépassé la moyenne.

Il salue chacun de ses voisins par leur prénom. Dans la rue, tout le monde se connaît. On se prête de la farine ou des œufs, on donne un coup de main pour tapisser la chambre du dernier ou réparer la courroie d’une tondeuse, on joue la solidarité sans oublier de zyeuter les vies de chacun. Il ne faudrait pas manquer de conversation lors des « p’tits cafés » de fin de matinée le dimanche ou lors des apéros en petit comité le samedi soir. Alimenter les discussions sur le dos des voisins permet de se rassurer, de se croire meilleur à défaut d’être bon, d’offrir un exutoire aux frustrations qu’on se crée nous-mêmes à comparer, mégoter, dédaigner, sans plus vraiment savoir ce qui est bien ou mal. Avec son trampoline, Fladégon fait plus que d’offrir à son fils de bons moments, il se conforme à l’image du bonheur partagée par la petite communauté de la rue. Son sourire s’élargit. Le voilà rassuré, il est maintenant comme les autres. En applaudissant son fils qui venait de réaliser une pirouette particulièrement périlleuse pour un bambin de cet âge, il ne sait pas qui il félicite réellement ?  Arodène ou lui-même. Peu importe, la question ne lui effleura même pas l’esprit. A quoi bon les questions ? Il était heureux.    

L’oncle

Un coup de cutter d’une précision chirurgicale sectionne la bande adhésive. Amédée l’applique méticuleusement sur le côté du carton. Aucune boursoufflure ne doit apparaître, pas un pli. Ce doit être net, lisse sous la main. Satisfait, il débouche le marqueur noir et inscrit « chambre » en majuscule. Voici la onzième boîte estampillée « chambre ». Sourire. Que peut-il écrire d’autre ? Trente-deux ans qu’il vit chez ses parents, dans cette pièce de quatorze mètres et soixante-six centimètres carrés dont les murs ont connu les motifs géométriques de son enfance, l’exubérance cartésienne de son adolescence, la sobriété ennuyeuse de sa maturité. Il n’a jamais eu d’autres pièces à meubler, d’autres lieux à investir. Objectivement, il pourrait faire l’économie de l’encre. Mais non. Signer les cartons est un rituel indispensable à la réussite de son projet, un talisman précieux contre le mauvais œil. Ne pas le faire serait mettre en péril… tout !

Dans deux jours, il emménage chez lui, un deux pièces en centre-ville loin de la banlieue pavillonnaire où ses parents ont construit leur chez eux. Deux jours. C’est court et c’est long. Il hésite d’ailleurs sur le terme à employer : déjà ou enfin. Depuis trois semaines, depuis la signature du bail à l’agence, il éprouve ce mélange d’enthousiasme et d’appréhension caractéristique des grands chambardements. Le matin, bouffi des certitudes d’une nuit de sommeil, il voit en l’avenir un horizon radieux, une promesse de félicité et d’aventures stimulantes. La journée de travail passe. Le soir, les doutes l’assaillent, les questions surgissent. Pourquoi claquer un loyer pour se retrouver seul ? Qui prendra soin de lui ? Qu’allait-il faire le soir ? Une assiette de pâtes devant la télé ? Il n’a pas de télé.

— Ce n’est pas Amédée qu’auraient dû choisir Chantal et Patrick, mais Tanguy.

Il entend encore les rires de ses amis lorsque l’un d’entre eux se laissait aller à ce genre de commentaire facile,  des rires de plus en plus gênés à mesure que filait le temps. Il s’était fait à cette pique. Mieux, il en éprouvait une certaine fierté, fierté en berne depuis qu’il avait remarqué l’embarras dans lequel elle plongeait ses parents. Jusque-là, il se sentait bien avec eux. Dans deux jours, il devra se sentir bien avec lui-même. Ç’en était presque vertigineux.

— Te laisse pas aller, s’admoneste-t-il à haute voix.

Il prend un nouveau carton, le déplie, en scotche soigneusement le fond et s’approche d’une étagère. Toutes ses bande-dessinées sont là. Les Astérix, ses premiers amours ; les Lanfeust qui lui permirent de supporter la crasse adolescente ; les Blacksad, sa dernière découverte. Il caresse avec tendresse les couvertures glacées de chaque volume. Il se remémore ses impressions une fois la dernière vignette dévorée et cette pointe de déception de clore une histoire en même temps qu’un livre. Un brin nostalgique, il les glisse dans le carton.

Entre les Gaston et les Thorgal, un intrus, un vieil album photo. Sa mère le lui avait donné la veille de son entrée en seconde.

— Il y a là tous ceux qui ont fait de toi ce que tu es devenu mon grand.

Le ton solennel et le geste grave avec lesquels elle lui avait transmis ce qui n’était pour lui qu’un tas de vieilleries sous pochette plastique lui était passé loin au-dessus de la tête. Il l’avait feuilleté pour lui faire plaisir avant de le remiser là, sans plus y toucher ni même y penser. Aujourd’hui, il le tient entre ses mains avec un certain respect. Pris d’une envie subite, il s’assied sur sa chaise de bureau.

L’album s’ouvre sur une photo de famille. Toutes les générations sont là, dans le jardin. C’était pour ses dix ans. Lui est au centre, au premier plan, encadré par sa mère et son père. Sur les côtés et derrière eux s’aligne la cohorte des oncles et tantes (son père est le deuxième d’une fratrie de cinq, sa mère l’aînée de quatre) et, par conséquent, la horde de cousins.  Il y a aussi ses grands-parents, tous à bouffer les pissenlits par la racine aujourd’hui. Il ne conserve d’eux qu’un vague souvenir, les relations entre ses parents et leurs géniteurs n’ayant jamais été faciles. Certains visages ne lui évoquent rien. Sûrement des amis de l’époque que ses parents s’étaient sentis obligés d’inviter. Lui sourit à pleine dent. Que toute la famille fasse le pied de grue en attendant la sortie du petit oiseau lui était bien égal. Tout ce qui comptait, c’était la Game Boy emprisonnée dans ses mains. Au final, ils auront eu leur image d’Épinal : une famille heureuse et soudée imprimée pour l’éternité sur papier glacé. Lui aura eu sa console. Tout le monde était ravi.

Les pages accompagnent sa croissance. En Pampers sur les genoux de sa grand-mère maternelle, il découvre l’existence de ses mains. Assise chez elle dans le seul fauteuil assez vaste pour accueillir son auguste séant, elle le fixe avec dans le regard un mélange de fascination et de dégoût. Plus loin, culotte courte et chemisette, le tout dans un camaïeu de bleu très seyant dans les années quatre-vingt, ridiculement frêle entre son oncle et son père le jour du baptême d’une de ses cousines. Le premier le regarde de biais, un sourire énigmatique accroché à ses lèvres quand le second fixe intensément l’objectif sans oublier de montrer toutes ses dents.

Amédée passe rapidement les photos de vacances. Son corps écrevisse, conséquence inévitable d’une adolescence passée à se croire si malin que même le soleil n’oserait pas toucher sa peau laiteuse comme l’écume, ses genoux cagneux au-dessous de slips de bain grotesques aux couleurs douloureuses à contempler, ses bras maigrelets et ses lèvres violettes d’être trop longtemps restées dans l’eau glacée de Bretagne, revoir ce lamentable spectacle est tout bonnement au-dessus de ses forces.

Tiens, en voilà un cliché insolite. Un terrain dans la campagne normande en fond, le voilà en footballeur sur une ligne de touche hésitante. Chaussette haute et maillot flottant sur son corps malingre, il grimace sous l’étreinte conjuguée de sa mère et de son oncle. Le tableau reflète parfaitement ses sentiments mitigés vis-à-vis du sport. Il en a fait un an. Un an pour faire plaisir à sa mère. Un an de trop. Jamais il n’a éprouvé la fascination de ses camarades pour les stars du ballon rond alors courir après une balle pour la mettre au fond d’une cage, très bien, rien à redire, mais encore ? Plus que l’ineptie de ce sport, ce furent les douches qui annihilèrent ses maigres efforts pour complaire au désir maternel. Se retrouver nu avec ses coéquipiers, dans des douches à l’hygiène suspecte, crasseuses d’accueillir des corps couverts de boue et d’herbe tandis que flottait dans l’air une odeur de sueur rance mélangée à l’humidité tiède des vestiaires, transformait inévitablement son horreur de l’effort physique en un dégoût corrosif pour son mental fragile. Quel bonheur le jour où son père sut trouver les mots justes pour convaincre sa mère qu’il préférait aux joies viriles d’une claque sur le cul la bichromie mélodieuse d’un clavier de piano.

Sa première partie de pêche ! Le souvenir héroïque de cette épopée s’écrase sur le cliché vieux de plus de vingt ans. Un seul qualificatif lui vient à l’esprit : ridicule. Sourire benêt accroché au bas du visage, le poing sur la hanche gauche et le menton haut, il arbore fièrement son trophée. A l’époque, un espadon aurait fait pâle figure. Aujourd’hui, il se demande comment le minuscule poisson pendant au bout de la ligne avait pu l’enorgueillir à ce point. Son oncle, conciliant, lui ébouriffe malgré tout les cheveux pendant qu’à sa droite, son cousin tire une mine de dix mètres de long, bredouille.

Revoir tous ces visages, les souvenirs qu’ils convoquent lui trifouillent le cœur. Les doigts de l’émotion se resserrent doucement sur sa gorge. Ses yeux le chatouillent. Il ne va pas se mettre à chialer tout de même. Et puis…  merde, pourquoi pas ? Lâcher la bonde de temps à autre ne fait pas de mal. Au contraire, ça prouve que nous sommes humains, ça permet de se rassurer sur notre sensibilité et notre capacité à la laisser s’exprimer. Ça lave aussi la conscience, un peu. Qui a dit qu’un homme ne devait pas pleurer ? Sûrement un handicapé des sentiments. Amédée l’est sur bien des points, mais pas sur celui-là Allez, cinq minutes, après il finit ses cartons…

Arrêt net. Redescente fulgurante. Un truc le chiffonne, gâche ce singulier moment. Il repart du début, repasse les pages de l’album une à une, observe attentivement chaque photographie. Quasiment une sur trois, voici le ratio où apparaît le frère cadet de son père. Ici, il pose la main sur son épaule. Là, il le porte dans ses bras alors qu’il marche depuis longtemps. Toujours un geste, une attention. Et ses yeux ! Ils ne fixent jamais l’objectif mais sont toujours braqués sur lui. Sur celle-ci, Amédée doit avoir neuf ans, il est couvert de boue après une journée VTT dans le Jura. Il y a son cousin et sa cousine à ses côtés. Néanmoins, son oncle n’a d’yeux que pour lui. Sur celle-là, ce devait être à un quelconque repas de famille, Amédée attend le regard brillant l’éclat aveuglant du flash. Thierry, son oncle, se fout complètement de l’appareil. Son bras enserrant ses épaules, il le fixe intensément, avec dans le fond de l’œil quelque chose de … bizarre, aussi bizarre que ses sourires sont énigmatiques. Sur tous les clichés, son oncle arbore ce sourire en équilibre entre la joie affectée et le respect des conventions. Un sourire gênant, voire même perturbant. Amédée n’arrive pas à déterminer si son attitude est bienveillante, ou malsaine.

L’omniprésence de son oncle l’intrigue. Pire, elle le met mal à l’aise. Il a l’impression d’avoir mis le doigt sur quelque chose qu’il n’aurait pas dû deviner et dont les conséquences s’avéreront sûrement encombrantes. Ne plus avoir vu son oncle après ses dix ans accentue son malaise. Pour une raison restée inconnue, ses parents et lui se sont brouillés. Pourtant jusque-là, ils se côtoyaient très régulièrement, presque tous les jours. Son oncle tenait une place très importante dans le cœur de son père et sa mère appréciait particulièrement son humour, drôle sans frayer avec la méchanceté ou la moquerie. Il avait toujours de gentilles attentions envers Amédée, un geste ou un cadeau. Etaient-elles réellement inspirées par la bienveillance ? La vipère du doute s’insinue. Il avait toujours estimé cet oncle qu’il aimait sincèrement, pas comme ses parents, mais pas loin. Un lien unique avait existé entre eux trois et Thierry. Ce lien avait-il été aussi noble, aussi pur que l’avait toujours considéré Amédée ? Plus si sûr car, du jour au lendemain, plus de son, plus d’image. Pschitt ! Disparu le tonton. Un rouage tourne dans son crâne.

Jusqu’à cette séparation — il ne sait pas comment nommer autrement cette brusque rupture. Tiens ! Pourquoi pas rupture ? Bref…— il passait beaucoup de temps avec son oncle. Marié à Josiane, ils avaient une fille et un garçon. A chaque vacance, il passait au moins deux semaines avec eux. Plus âgés que ses cousins, son oncle n’hésitait pas à faire des activités avec lui plutôt qu’avec eux. Une certaine jalousie était née de cette préférence. Ils faisaient du vélo en forêt, visitaient des musées, allaient au cinéma voir les dernières sorties. Il passait de superbes moments en compagnie de son oncle et de sa tante, couple bien plus trépidant que ses parents, au final assez rangés. Puis tout s’était brusquement arrêté, sans qu’il ne sache jamais pourquoi. Et si…

Ces regards, si insistants, ces sourires à lui spécialement destinés, ces gestes apparemment gentils. Était-ce réellement de l’affection que lui portait son oncle ? Loin de l’image parfaite renvoyée par les photos, Amédée conjecture, échafaude, hypothèse.

Amédée revient sur son trouble. Non, il doit être honnête avec lui-même, sa névrose. Il est tatillon. Sa mère le dit maniaque, ses amis toqué. Les psys sont plus catégoriques. Leur diagnostic : psychorigide Il l’admet, ils ne doivent pas avoir complètement tort. Tout doit être propre comme il dit, c’est-à-dire correspondre à sa conception du comment doivent être les choses. Il est obsédé par la précision et déteste l’à peu près. Non, c’est bien pire, l’approximation l’empêche de respirer. Même s’il a suivi de nombreuses thérapies pour atténuer son penchant rigide, le nombre pi est et restera toujours son pire ennemi. Les personnes affirmant avoir acheté une babiole « une dizaine d’euros » lui inspirent un mépris profond. Il n’aurait pas appris la maîtrise de soi, il les giflerait pour apaiser la tension qu’elles provoquent chez lui et leur arracher le montant exact de la transaction.

Accompagner sa mère le samedi matin au marché est chaque fois une épreuve. Néanmoins, cela vaut mieux que le libre-service d’une grande surface où il n’hésite pas à peser tous les légumes d’un bac pour trouver LA bonne combinaison, celle qui fera apparaître sur l’écran un chiffre rond. Plus d’une fois, d’insouciants et parfaits consommateurs l’avaient lorgné, la moue dédaigneuse, le regard sévère d’assister malgré eux à son manège. Auraient-ils plus de hardiesse ces gens bien sous tous rapports, ils le tanceraient de manipuler ainsi les produits pour des vétilles. Les ignorants !

Le week-end dernier, tandis que sa mère achetait une douzaine d’œufs (tic au coin des lèvres, profonde respiration) à l’étal à côté, il demanda au maraîcher une livre de carottes. Ce dernier enfonça quatre beaux légumes dans un sachet de papier marron et le posa lestement sur le plateau de la balance. L’écran afficha 544 grammes.

— Ça vous va m’sieur ?

« Non, ça ne me va pas, eut-il envie de hurler à la face marquée du commerçant. Une livre, c’est cinq-cents grammes, non ? Alors quand je vous demande une livre de carottes, vous m’en mettez cinq-cents grammes, pas un de plus, pas un de moins. C’est compliqué à comprendre ça ? Ça rentre pas dans votre caboche étroite ? Parce que si non, vos quarante-quatre grammes de surplus, vous pouvez vous les carrer là où semble se trouver le siège de votre entendement ! » Seulement, aucun mot ne put sortir d’entre ses lèvres pincées. Il inspira profondément une fois, deux fois, puis hocha la tête en s’emparant sèchement des vicieuses carottes que lui tendait l’autre avant de les enfouir bien profondément dans le cabas, loin de sa vue, loin de son esprit soudainement fiévreux.

Il remercie les cent soixante-sept heures de psychothérapie. Grâce à un travail de fond sur la réalité de l’approximation, il a appris à l’accepter. Du moins à vivre avec. Enfin, à la tolérer. Un temps certain s’est écoulé pour qu’il s’accommode de cette éventualité admise de tous : si le monde ne va pas toujours dans son sens, ce n’est pas qu’il ne tourne pas rond, mais peut-cela vient-il de lui. Seulement « peut-être », comme une supposition devant une énigme réputée insoluble. Sa tolérance atteint parfois, non, souvent ses limites mais globalement, il ne s’en sort plus si mal. Ses amis peuvent aujourd’hui se moquer de ses tocs sans provoquer de crises. Malgré tout ce travail, ces heures passées dans les cabinets de psys, il n’a jamais su cerner d’où lui venait cette complexion un tantinet inflexible. L’un d’eux avait avancé la possibilité d’un choc émotionnel. Et si…

Non, ce n’est pas possible. Il s’insurge contre la tournure de ses propres pensées. Comment peut-il seulement imaginer ça ? Est-il si tordu pour permettre à ce genre d’idée de germer ? Sa… méticulosité serait-elle le fruit d’un abject événement refoulé au plus profond de lui-même ? Serait-il devenu psychorigide à cause de circonstances dignes des plus sordides faits-divers ? Cet ensevelissement mémoriel serait-il une manière pour son subconscient d’évacuer le stress post-traumatique ? Ce ne serait pas si horrible, il sourirait. Ça remontait à plus de vingt ans ! Périmé depuis belle lurette le post-traumatique.

Amédée regarde à nouveau les photos, les détaille,  les imprime dans sa mémoire. Il n’y a rien de remarquable. Justement ! Et si tous ces signes d’une proximité évidente étaient autre chose ? Non… et si oui ? Il n’en garde aucun souvenir. C’est impossible ! On ne peut pas oublier un truc pareil ! Il se creuse la tête, chamboule ses méninges. Le néant. Jusque-là, jamais il n’avait soupçonné ça. Comment une personne saine d’esprit le pourrait ? Tout de suite cependant, ce semble une explication plausible, d’autant plus valable qu’il est notoire que certaines personnes victimes d’un tel traumatisme s’enferme dans le déni, un déni inconscient et salutaire qui ne cède que des années, des décennies après.

La séparation entre son oncle et ses parents a été soudaine, comme si une vérité insoutenable avait éclaté mais que les liens du sang, si forts, auraient empêché de jeter sur la place publique. Se seraient-ils disputés à cause de lui ? Plus précisément à cause de ce qu’il aurait subi et que sa mémoire a enfoui au plus profond de son être pour continuer de vivre ? Son oncle, cet homme apparemment si généreux et attentif aux autres, un ignoble satyre, un immonde pédophile ? Le mot est lâché. Il perplexité. Il vertige. Des minutes et des heures. Angoisse.

La porte claque. Sursaut. Amédée se dresse sur ses jambes flageolantes. Son visage est agité de tics, ses épaules de tressautements incoercibles. Les jointures de ses doigts sont blanches de toujours serrer l’album. Il n’y tient plus, ses questions exigent des réponses. Il quitte sa chambre et dévale l’escalier. Sa mère rentre du boulot. Elle dépose les clés dans le pot prévu à cet effet quand il déboule dans l’entrée.

— Bonjour mon chéri, le salue-t-elle en ôtant son manteau. Les cartons avancent ?

Il veut lui répondre mais se rend compte qu’il est en apnée. Il prend une grande inspiration et lui tend l’album. Elle le regarde, ses yeux deux points d’interrogation. Il l’agite sous son nez.

— Regarde.

Elle connaît son fils et de le voir si agité, elle obtempère sans chercher à comprendre. Elle tourne les pages, jette un œil distrait sur les photos.

— C’est l’album que je t’ai donné il y a longtemps, constate-t-elle, toujours aussi perdue. Je me souviens avoir mis du temps à choisir les photos. Tu l’as retrouvé en faisant tes cartons ?

— Oui. Il s’agace. Regarde bien, s’il te plaît.

Elle obéit de nouveau. Cette fois-ci, elle observe attentivement chaque cliché pour laisser les détails s’imprimer sur sa rétine. Les minutes passent.

— Rien ne te choque ? La questionne-t-il nerveusement.

Elle ouvre de grands yeux, complètement déroutée. Inquiète aussi, remarque Amédée. Il la rassure.

— Non maman, je ne fais pas une crise. Son corps crie le contraire.  Mais regarde.

Il lui arrache l’album des mains. De l’index, il lui désigne toutes les photos où apparaît son oncle.

— Il y en a plein, lui fait-il remarquer. Regarde ses gestes, son regard. Vois maman !

Elle suit son doigt. Elle ne peut pas ne pas voir. Elle pâlit. Il sent le malaise s’insinuer en elle. Il la jugerait même fébrile.

— Pourquoi se comporte-t-il comme ça ? Amédée insiste. Pourquoi me regarde-t-il de cette manière-là ?

Dix, peut-être quinze secondes. Pas de réponse.

— Pourquoi vous êtes-vous brouillés papa et toi avec Thierry ?

A nouveau, le silence.

— Maman ! La presse-t-il d’un ton véhément. C’est quoi cette histoire ? Il y a un truc, c’est ça ? Ce n’est pas possible de couper les ponts si brusquement sans une raison valable. Il doit forcément y avoir un lien entre ces photos et votre dispute.

— C’était il y a longtemps Amédée. Je ne me souviens plus vraiment. Des histoires de grands, voilà tout.

Voilà tout . Voilà tout ! Voilà rien du tout oui ! Amédée voudrait hurler.

— Non maman, ça ne suffit pas. Réponds-moi.

Sa mère pose une main sur la console. Son bras tremble. Il le sent, il le sait. Cette faiblesse est un aveu. Sa mère, par ce simple geste, confirme ses déductions.  La vérité, la terrible vérité lui explose au visage. Jusqu’aujourd’hui, jusqu’à ce qu’il décide de quitter le nid, jamais il n’avait cherché à la savoir pour la bonne et simple raison qu’il ne la concevait même pas. La conçoit-il vraiment à ce moment précis ? Impossible. Il s’apprête à prendre son envol et l’implacable vérité assassine l’esquisse de son premier battement d’ailes. Toutes ces années à ne pas être comme les autres, à être la cible de moqueries et d’injures, à subir les mauvais tours des cruels, à supporter le regard peu amène des gens sur sa manière d’être, sur son originalité, les heures douloureuses passées en introspection à se remettre profondément en cause, seul ou en thérapie, à creuser son être pour en trouver la substance, la cause, à se questionner sur son humanité même, toutes ses souffrances, provoquées par la dépravation d’un homme qu’il portait jusque-là aux nues. L’idole se casse la gueule, sa vie aussi.

Le silence de sa mère est la plus bruyante  des confirmations. Ses monstrueuses réflexions de l’après-midi deviennent subitement l’amère, non, l’infâme réalité. Les actes de son oncle, des abominations inqualifiables, l’origine de ses obsessions, de ses tics, de ses troubles psychiques. Tout se bouscule dans sa tête. L’abîme s’ouvre devant ses pieds. Pour autant, le silence ne suffit pas. Il veut faire un pas, choir dans l’obscurité de l’irréfutable, tomber sans fin. Même si elle le tue, il veut l’entendre.

— Maman, que s’est-il passé ? Pourquoi Thierry se comporte ainsi envers moi ? Pourquoi vous êtes-vous disputés ?

Elle se redresse et le fixe. Longtemps, trop longtemps. Pétrifié dans une soudaine immobilité, sa poitrine l’opprime. Il ne peut plus respirer. Une larme roule sur la joue de sa mère. Il a raison. Il a toujours raison. Il se déteste. Il les déteste. Elle inspire profondément.

— C’est ton père.