Réveil difficile (Calixte 1)

S’échappe du gargouillis dans le fond de la cuvette une odeur chaude. Des bulles crèvent à la surface de l’ignoble magma brunâtre. Elles éclaboussent l’émail déjà souillé de n’avoir pas vu un balai à chiottes depuis mille ans et laissent s’échapper des vapeurs acides. Peu à l’aise sur ses jambes maigres, les hanches hésitantes à trouver leur équilibre, Calixte tente d’une main de viser juste et de l’autre d’extraire de son visage la luxation de sa gueule de bois. Un lendemain de cuite. Non, un lendemain, rien de plus.

A pas lourd, il passe dans la minuscule salle de bain. Un lavabo surmonté d’une glace, une douche et juste assez d’espace pour, en allongeant les bras, ouvrir d’un geste les deux robinets. Le miroir accroche ses traits. Cheveux noirs et gris, sans savoir lequel du poivre ou du sel prend le dessus dans sa tignasse hirsute. Son front, le bord de ses lèvres, de ses yeux, le Chemin des Dames, 1917. Tranchées et crevasses labourent sa peau fatiguée. Ses trois jours de barbe, les troncs calcinés d’une pauvre forêt un jour fleurie, une éternité plus tôt. Ses yeux injectés de sang le fixe. Le vert pulse, l’iris accuse.

— Bordel ! S’exclame-t-il en enlevant son slip.

Il se place sous le pommeau. Pas de round d’observation. Un quart de tour et l’eau gelée file sur la gravité. Coup de fouet. Les gouttes lui mordent la chair. Une horreur. Trois minutes de torture, inhumaine, infaillible. Trois minutes et se consument les ruines de sa volonté. Chaque jour, la glace charriée par les canalisations sales de la ville le ramène d’entre les morts. Ce matin, l’expression est d’une justesse terrifiante.

Une serviette un jour blanche autour de la taille, il s’approche du bureau. Parmi l’amas de dossiers ouverts ou fermés, de feuilles jetées sans plus y penser, à côté d’une souris fatiguée et tout contre le DVD de la Petite Sirène, ses clopes. Il en cale une entre ses lèvres, l’allume, lambine jusque sous la fenêtre où sur un guéridon branlant trône une cafetière étincelante. Habitude de nanti, de l’époque où se payer une bonne était dans ses moyens, il aime le café chaud au réveil. La bonne s’étant fait la malle après des mois d’impayés, il l’a remplacé par un minuteur. Dans sa tasse brune de n’être jamais lavée – à quoi bon ?, il verse un café encore plus noir que le fond de sa conscience. Il fouille la banquette de cuir avachie à force de supporter toutes les nuits sa carcasse. D’entre les coussins, il exhume une flasque métallique, la secoue. Sourire. Il verse une lampée généreuse, goûte, en verse une seconde.

Calixte cale son épaule contre l’encadrement de la fenêtre, l’ouvre à demi. Une longue taffe, une longue gorgée, regard perdu sur les toits gris de la ville.

— Quel con !

Pituite grasse, raclement de gorge, glaire qui dans une gerbe visqueuse s’écrase quatre étages plus bas, sur le trottoir.

— Je savais qu’avec un nom pareil, Madame Crèveke ne m’amènerait que des emmerdes.