Une histoire à dormir debout (Les méandres de l’Orb 2)

Accrochées à flanc de montagne, un bouquet de façades de pierres sèches aux toits de tuiles orangées, leurs fenêtres enorgueillies de vitraux multicolores et de meneaux sculptés d’étranges créatures, les riches demeures formaient le haut Vieussan. Village originel, il était le quartier des plus vieilles familles. Des plus riches aussi. Quiconque possédait sa demeure ici faisait partie de l’aristocratie vieussannaise. Terriennes, négociantes, artisanes ou guerrières, ces familles avaient incrusté dans la pierre leurs blasons compliqués que des hérauts vénaux avaient élaborés pour satisfaire leur désir de grandeur. Chaque maison — pouvait-on encore qualifier de maison ces palais ? — reflétait la suffisance de ces lignées assises, comme les dragons des légendes, sur des amas de richesses inconcevables. Les dominait toutes le château du Chevalier de La Dorne.

L’ombre de son donjon jetait sur elles un avertissement. Sa silhouette promettaient aux aventureux qui traversaient le pont protection ou châtiment selon que leurs intentions étaient bonnes, donc lucratives, ou mauvaises. Le pont était d’ailleurs le seul sur la rivière, le seul lien entre la vallée et le reste du monde. Il marquait également la fin du cours navigable de l’Orb. De lourdes chaînes tendues entre ses piliers interdisaient d’aller plus en aval.

Jamais les deux amis ne mirent un pied dans le haut Vieussan. Des nôtes, circulant parmi les belles gens de la ville, quelle idée saugrenue ! Tant pour les uns que pour les autres d’ailleurs, mais non pour les mêmes raisons. Eux, leur quartier, c’était le bas, là où se nouaient toutes les affaires.

Sur l’espace entre les berges de l’Orb et la montagne, l’urbanisation s’était faite de plus en plus chaotique à mesure que la situation de Vieussan comme carrefour commercial s’était affirmée. Les entrepôts et les ateliers avaient remplacés les cultures maraîchères. Des immeubles de pierres et de tuiles, sur plusieurs niveaux, avaient écrasés les bicoques en bois des paysans. Des maisons de commerce venues du monde hors de la vallée avaient balayé les roulottes des marchands itinérants. Des rues s’étaient substituées aux chemins. Le monde entier se retrouvait à présent à Vieussan pour échanger. Plus pour profiter de cette manne que pour se protéger d’un éventuel ennemi — qui serait assez fou pour mener campagne à travers les montagnes, le Chevalier de la Dorne avait fait ériger une muraille de pierre pour ceindre la ville.

Leurs pieds sans autres obligations que de passer l’un devant l’autre, Jehan et Merrizan errèrent dans le bas Vieussan. Ils appréciaient, le premier jour, prendre le pouls de la ville. D’être brinquebalées dans des cages ? De n’avoir d’autres perspectives que de finir en tourte ? Elles-mêmes ne le savaient pas mais oies et poules piaulaient sans discontinuer. A chaque coin de rue, au pas de portes des échoppes, des commis faisaient l’article. Ici, une femme plus ample encore que Jehan hurlait « Les bonnes miches du père Sinssence ! » en fourrant sous le nez des passants des boules de pain à la croûte blonde. Là, un gamin terreux brandissait des sachets de tissu en braillant « Le thym sauvage de la vallée ! Le meilleur au monde ! » Les bâtiments hauts de trois, voire quatre étages ! Au bas desquels s’ouvraient boutiques et ateliers, jetaient une ombre bienvenue sur les rues bondées, serrées entre leurs façades stoïques.

Midi arriva. Finie la promenade, l’heure du ventre sonnait. Les deux amis se dirigèrent vers l’oustal. Dix ans à descendre la rivière, à venir vendre leurs marchandises à Vieussan alors, forcément, des habitudes s’étaient installées. Première à droite, deuxième à gauche puis encore à droite, tout droit. Au détour d’une rue poussiéreuse apparue l’enseigne, un lézard inerte que la peinture écaillée laissait deviner bleu. Jehan poussa la porte de l’établissement. 

De derrière le comptoir, longue planche de bois chevillée à des tonneaux vide, s’élevèrent des bruits d’agitation.

— Ah ! S’exclama le tenancier en se retournant, un marteau dans une main, un robinet dans l’autre, prêt à percer l’un des nombreux tonneaux, pleins ceux-là, tapissant le mur derrière lui. Les nôtes de Linn ! Allez-vous, comme à votre dernière descente, nous régaler de vos histoires invraisemblables ?

— Salut Cesann ! Répliqua Merrizan sur le même ton, enjoué mais avec dans le timbre le penchant des affaires.

Il fit une pause sur le pas de la porte pour laisser à ses yeux le temps de s’habituer à la pénombre de la salle commune.

— Des histoires, j’en ai plein la tête. Mais tu me blesses à les dire invraisemblables, ajouta-t-il, faussement chagrin. Silence. Tu me connais, je suis bon joueur. Si tu nous régales de deux timbales de ton vin, je te pardonne.

La dizaine de tables de la grande salle étaient vides. Seul un ivrogne ronflait au bout du comptoir. Marteau et robinet disparurent des mains de l’aubergiste et, magie ! se transformèrent en timbales d’étain. D’une barrique coula un filet de vin rubis. Le geste rude, dans une pluie de gouttelettes pourpres, il les déposa sur le comptoir. Le bois, trop sec, but goulûment le vin dont il ne resta bientôt que des auréoles sombres.

— Vous prenez des chambres ?

— Des ? S’étonna Merrizan. Une suffira amplement.

— Je vous offre un verre et voilà comment vous me remerciez. Vous savez, vous ne participez pas à redorer le blason des nôtes. Enfin… je me rattraperai sur le vin. Clin d’œil conspirateur. Changement de sujet. Vous ferez encore une descente après celle-ci ?

— Tu veux parler de notre réputation d’avare. A se vautrer dans le luxe, les Vieussannais peuvent se permettre d’être prodigues. Et non Cesann, cette descente sera l’ultime.

— Déjà ? L’aubergiste parut sincèrement surpris. Si tôt dans la saison, vous pourriez facilement en faire une autre. Quelle raison peut pousser deux nôtes à se priver de tels bénéfices ?

— La meilleure l’ami. Nous ne remontons plus. Nous descendons.

— Comment ? Stupeur sur le visage adipeux du tenancier.

— Tu nous vois pour la dernière fois Cesann. C’était notre dernière saison. Voix triomphale. Dès que nous aurons vendu notre cargaison, nous partirons vers l’aval vivre dans un pays de Cocagne.

Merrizan leva son verre et s’octroya deux longues rasades. Du revers de sa manche, il essuya la moustache rouge au-dessus de sa lèvre. Comme à son habitude, Jehan but du bout des lèvres.

— Tu sais pourtant que la rivière est impraticable après le pont.

— Qui dit ça ? Des vieux à moitié fous, des grands-mères avides d’effrayer les enfants. Jehan et moi descendrons l’Orb jusqu’au bout et alors, à nous les richesses des terres du Sud.

— C’est ce que tu dis. Si personne n’en parle, c’est justement parce que personne n’est jamais revenu.

— Evidemment. Qui voudrait revenir après avoir goûté aux plaisirs du monde hors la vallée ? Personne.

— Attends un peu. Cesann secoua énergiquement le pochtron en train de cuver. Perr ! Perr ! Réveille-toi bougre de picrate ! Ouvre dont les yeux. Rien, l’autre ronfle toujours. Je te remplis ta timbale à l’œil si t’émerges.

Le vieux, l’anarchie grise de sa barbe tâchée de vin, l’œil jaune et le sourire édenté, se redressa instantanément. Il décroisa les bras. Apparut une timbale en étain qu’il se mit à tapoter sur le bois. Comme en était persuadé Merrizan, il fallait savoir parler aux gens pour obtenir d’eux ce que l’on voulait.

— Minute papillon. D’abord je te présente deux nôtes. Ils viennent de Linn, à plus de sept méandres d’ici. Ces insensés veulent partir en aval de la rivière. Raconte donc ton histoire et je remplirais ton godet.

— Qu’est-ce que les racontars d’un vieil ivrogne peuvent bien changer à l’affaire ? Ironisa Merizzan. Notre décision est ferme, mûrement réfléchie.

— L’ivrogne t’emmerde gamin, la voix était rocailleuse mais étonnamment ferme. Tu te crois plus malin que tout le monde, tu te sens fort parce que tu es jeune et que moi je suis un vieux cep de vigne tout rabougri. Vas-y ! Pars ! Va donc en aval toi qui es le plus fort.

L’ivrogne s’anima et manqua choir de son tabouret. Son état physique était en parfait contraste avec sa voix.

— Calme-toi le vieux. Raconte-la nous ton histoire s’il n’y a que ça pour te faire plaisir.

Merrizan but une lampée. Jehan hocha la tête. Le vieux se racla la gorge.

— Ce pays n’a pas toujours été comme ça. Avant, il y a aussi longtemps que la lune a pour la première fois scintillé sur l’Orb, tout était plat. Aujourd’hui, tu vois des méandres encaissées, des montagnes que viennent lécher les eaux capricieuses de cette satanée rivière. Hier, tu l’aurais vu couler droit au cœur d’une plaine, tendue comme une corde d’amarrage les jours où elle rugit. Seules les bêtes et les arbres peuplaient l’endroit. Tout était paisible, aussi beau et lisse que le ventre d’une pucelle.

Vinrent de l’ouest les Géants. Ton ami, le grand costaud, il aurait bien un peu de leur sang mais, à côté d’eux, c’est un avorton. Hauts comme des montagnes, forts comme mille bœufs, ils traînaient derrière eux une sacrée tare : malgré leur grosse tête, leur cervelle n’était pas plus grosse que celle d’un moineau. Enchantés comme seuls savent l’être les nigauds par le parfum de l’air, la douceur du climat, les couleurs des fleurs, ils bivouaquèrent à l’ombre des grands arbres avec, pour seule tente le ciel tout illuminé d’étoiles. L’endroit leur plu tellement qu’ils décidèrent de s’y installer. D’un horizon à l’autre, ils se partagèrent les terres, vivant dans les mêmes beautés, goûtant aux mêmes délices possédant les mêmes richesses.

Pour autant, chacun enviait l’opulence de l’autre. C’est un fait établi : quoi que vous possédiez, il brille toujours d’un plus bel éclat dans la main de votre voisin. Rapidement, le poison de tous les simples d’esprit infecta leur caboche pleine de vide. La jalousie s’empara de leurs cœurs, commanda leurs gestes et, en moins de temps qu’il faut à un pet pour empuantir l’air, la guerre battait son plein. En comparaison, les guerres dont parlent ceux du Sud sont des escarmouches pour béotiens. Les combats furent terribles. Leurs charges titanesques labouraient la terre, leurs assauts déracinaient les arbres, l’herbe fleurie brûlait de leur démence. Dès ses premiers échos, le choc de leurs armes fit fuir perdrix et cerfs, fourmis et abeilles. Quand l’un d’eux s’effondrait, terrassé par plus fort, par plus fou que lui, la terre se déchirait en de violentes secousses. Chaque secousse laissait derrière elle des failles profondes d’où coulait un magma noirâtre, blessures suppurantes de la plaine à l’agonie. 

L’hécatombe dura des lustres puis, un jour ni beau ni moche, s’arrêta. Pourquoi ? Pour la seule raison qui pousse les feux de la guerre à s’éteindre: il n’y avait plus de sang à faire couler. Le dernier géant encore debout, tout ébaubi, se rendit subitement compte qu’il était l’ultime représentant de son espèce. Loin de s’en désoler, il s’en réjouit. Il s’était acharné afin de posséder cet Eden pour lui seul et enfin ses sacrifices payaient : il en était le maître incontesté. Sauf que son nouveau royaume ne ressemblait plus du tout à ce pour quoi il s’était battu. Hélas de plaine, il n’y en avait plus.

Les cadavres des géants se pétrifièrent. Là où ils étaient tombés s’élevèrent des montagnes, déformant le cours de la rivière en un serpent d’émeraude. Les champs de bataille façonnèrent autant de vallées encaissées entre lesquelles sinue toujours l’Orb, méandre après méandre, se frayant difficilement un chemin jusque loin dans le Sud, là où elle se mêle à l’azur des eaux océanes. Leurs dépouilles nourrirent la vallée, lui offrirent ses richesses. Leur peau devint la terre où pousse oliviers et chênes, raisins et figues. Leurs os se muèrent en la pierre beige que nous extrayons pour bâtir nos maisons. Leur sang se déversa dans la rivière en flots de paillettes d’or. Leurs veines devinrent celles d’argent, de cuivre et autres métaux précieux dont foisonnent les montagnes et que nos mines dégorgent. Leurs yeux, par milliers accrochés à leur visage hideux, se transformèrent en ces gemmes et pierres précieuses qui font la richesse de nos joailliers. Toutes ces richesses, la rivière les charriait vers le Sud.

Les hommes du Sud s’émerveillaient de ces trésors descendus des montagnes au nord de leurs terres. Bien vite, ils s’imaginèrent n’en voir que des miettes et que là-haut, le festin serait sans commune mesure. Si la jalousie pollue les esprits simples, la convoitise nourrit les cupides. Leur appétit aiguisé, ils remontèrent le cours de la rivière. Au départ par petit groupe, ils explorèrent les contreforts à la recherche des sources de tant de richesses, amassant au cours de leurs expéditions des fortunes qu’une seule génération, même à vivre dans le luxe le plus débridé, n’aurait pu dépenser. Appâtés par les récits de ces aventuriers, des familles entières s’enfoncèrent plus loin dans les montagnes. Méandre après méandre, elles s’installèrent dans des campements de fortune, orpaillèrent les pieds dans l’eau, creusèrent les flancs de la montagne pour y débusquer les plus belles veines d’or, d’argent, de fer ou de cuivre. Nourris par l’afflux de rapaces de la même espèce, ces campements devinrent rapidement des villages. Il ne s’agissait plus seulement pour eux de s’octroyer une part du gâteau, ils s’installaient carrément !  

Toujours dévoré par cette jalousie qui mena son espèce à sa perte, le maître de ce domaine vit d’un œil noir les incursions humaines. Comment ces êtres si faibles osaient-ils foulés ses terres ? Affront insupportable pour le dernier géant. Après Vieussan, ses vilaines mains saisirent une poignée de montagne. Elles la pétrirent, la malaxèrent jusqu’à obtenir une boue infâme qu’elles modelèrent. Le géant mit dans ses gestes toute la colère, toute la haine qu’il éprouvait envers ces bêtes chétives et débiles venus le piller. Entre ses doigts prit forme l’être le plus horrible de la création et, d’un souffle hanté de périls, il lui donna vie. Pour protéger son royaume, conquis au prix du sang de ses frères et sœurs, il venait de créer le Gardien.  

Ce monstre veillait non pas à ce que personne n’entre dans la vallée, mais à ce que personne n’en sorte. Il voulait protéger son royaume et pourtant, il n’empêchait personne d’y pénétrer ? Le géant était-il idiot ? Oui, complétement. Et cette bêtise congénitale l’inclinait à la perversité. Les aventuriers, après avoir remonté plusieurs méandres, redescendaient la vallée fortune faite. Sur le trajet, leur cœur était léger, leur torse bombé de fierté et leur esprit tout entier tourné vers le luxe de leur nouvelle vie au retour dans le Sud. La joie les faisait oublier les années de dur labeur pour remplir leur cassette. Devoir la porter sur l’épaule rendait les journées de marche par les chemins escarpés harassantes. Peu importait, ils étaient riche. Sifflotant presque, ces aventuriers dépassaient ce méandre. Sans nouvelles des années après leur départ, leur petite amie refaisait leur vie, leur nom tombait dans l’oubli tandis que le Gardien prenait des siècles à les digérer. Le géant, ravi au moment où les mâchoires du gardien se refermaient,  se délectait de voir les yeux écarquillés, d’entendre les cris de pure terreur de ces voleurs.

Les explorateurs, trappeurs, aventuriers et autres vagabonds comprirent vite que ce méandre, celui où se dresse aujourd’hui Vieussan, marquait la frontière. A partir d’ici, on ne pouvait que remonter la rivière, et non plus la descendre. Comment charrier toutes ces richesses arrachées aux montagnes, à la rivière ? Utiliser la route terrestre était encore trop dangereux. Longue et ardue, mortelle lorsque qu’une lubie sanguinaire du géant envoyait ses monstres faire régner sa loi, vivre jusqu’au Sud sur ce chemin à peine tracé dépendait trop du hasard. Les hommes préférèrent dès lors s’installer plutôt que de risquer la mort. Génération après génération, ils se multiplièrent, fondèrent de nouveaux villages toujours plus loin en amont, jusqu’à bientôt atteindre la tanière du géant. L’inéluctable se produisit. Forts de leur nombre, les hommes se convainquirent de leur courage et l’attaquèrent. La lame de sa terrible épée fauchait les vagues successives, ses affreuses chimères s’abattaient sur les rangs compacts des hommes qui, boucliers fermement tenus et lance pointées, résistaient vaillamment. Puis la force changea de camp. Pas après pas, ils avancèrent, tuèrent jusqu’aux derniers les sbires infernaux du géant. Finalement, après un jour et une nuit d’un formidable combat durant lesquels périrent nombre de valeureux jeunes gens et de braves anciens, le géant fut vaincu.  

Des feux de joie illuminèrent pendant des semaines chaque méandre de la vallée. Les temps étaient à la fête. Le géant vaincu, l’Orb n’appartenait plus qu’aux hommes venus braver son règne maintenant achevé. Ils se partagèrent ses terres selon la loi ancestrale : au plus fort la meilleure part, au plus faible de suer sang et eau pour espérer des miettes. Jaloux de leurs biens si âprement acquis, ils devinrent les veilleurs jaloux des trésors de la vallée. Sans s’en rendre compte, siècle après siècle, les habitants de la vallée s’empoisonnèrent à la même source que le géant. La vallée, ses beautés évidemment, ses richesses surtout, les corrompirent pour en faire des êtres suspicieux, plus cupides qu’avant et, à présent assis sur un tas d’or et de gemmes, avares. Le gardien, dernier vestige du tyran gigantesque, devint alors l’allié de tous ces vilains penchants dont se drapèrent les hommes de la vallée.

Prenez garde, jeunes téméraires. Si vous descendez plus en aval, le Gardien vous dévorera.

Silence.

Une minute, Merrizan resta interloqué. Puis éclata de rire. Tandis que des larmes roulaient sur ses joues, Jehan restait stoïque. Le front plissé par la réflexion, ses yeux étroits fixés sur le vin si rouge dans sa timbale encore pleine, il poursuivait le silence. L’aubergiste tint parole et remplit la timbale du vieux. Les yeux brillants, il l’avala d’un trait. Merrizan, des tressautements dans les épaules et l’œil humides, réussit finalement à articuler.

— Elle est bien bonne celle-là ! Le Gardien de la rivière, des géants, de la jalousie et des trésors, Merrizan mimait comiquement chacune de ces évocations. Tu fais un conteur de talent. D’ailleurs, c’est surprenant pour un vieux comme toi, imbibé jusqu’aux os, de dérouler une si belle histoire en utilisant un vocabulaire si distingué. Tes petits-enfants doivent être ravis, si jamais tu en as.

— Jeune écervelé ! Profite de rire et de moquer plus avisé que toi. Prend moi pour un vieux fou si cela te permet de te bercer de tes belles illusions. L’ivrogne cracha au sol. Ce sera mon tour de rire quand j’entendrais tes os craquer entre les mâchoires du Gardien.

Un dernier regard furibond et il enfouit de nouveau son visage dans ses bras croisés sur le comptoir. Merrizan haussa les épaules et se tourna vers Cesann.

— Tu le gardes ici pour divertir la clientèle ?

L’autre allait répondre mais Jehan, enfin sorti de ses réflexions, fut plus rapide.

— Tu sais Merrizan, on n’a jamais vu personne revenir de l’aval.

— Ne me dis pas que cet hurluberlu t’a convaincu avec son histoire à dormir debout ? Il secoua lentement la tête. Si on n’a jamais revu personne, c’est la faute qu’ils ont découvert là-bas, dans le Sud, et pas à cause d’un monstre tout droit sorti de l’imagination aviné de ce type. Tous ces trésors méridionaux leur coupèrent tout simplement l’envie de revenir. Ou alors, c’est qu’ils étaient de bien piètre navigateur comparé à nous. Merrizan cligna d’un œil.

— Mouais, répondit Jehan, absolument pas convaincu par les explications de son ami.

— Superstitieux va ! Merrizan choqua sa timbale contre celle de son ami et acheva le fond de vin qui y trainait. Chef, la p’tite sœur !

A mesure que le soleil descendait vers l’ouest, la salle se remplit. Artisans, manouvriers, garçons de courses ou colporteurs débauchaient et venaient chercher un peu de chaleur humaine, et du vin évidemment, au Lézard Bleu. Les deux amis cassèrent la croûte, une écuelle de bois pleine d’un ragoût peu engageant mais goûteux. Comme à l’habitude, Merrizan se saoula copieusement, parla fort et rit avec l’assemblée. Il balança des anecdotes, chercha à faire rire. Ce n’était qu’ainsi qu’il se sentait vivant, en adéquation avec lui-même. Il avait besoin d’être entouré de ses congénères, et de boire, pour être bien. Jehan, lui, resta assis à la table, en retrait. Il arrivera un moment où les esprits s’échaufferont, s’irriteront des fanfaronnades et des piques de Merrizan. Il se lèvera alors, placera son imposante stature aux côtés de son ami et de ses mains énormes, repoussera les ivrognes pour l’extraire de la presse et l’emmener cuver son vin dans la chambre.

Néanmoins, Jehan était préoccupé et ne surveillait que d’un œil son bavard compagnon. L’histoire du vieux, toujours affalé sur le comptoir, lui trottait dans la tête. Il ne voulait pas finir digéré dans le ventre d’un monstre. En même temps, tous les discours de Merrizan le poussaient à le suivre. Et ne faisait-il pas preuve de bêtise à croire l’histoire d’un vieux poivrot ? N’aurait-il plus confiance en son ami ? Il rêvait comme tout le monde d’une vie faite d’indolence et de tranquillité, loin de cette vie de labeur et de sacrifice que lui offre la vallée. Il imaginait une terre plane, où l’herbe verte se piquetait des joyaux d’un soleil éternel. Un endroit où l’hiver n’était que la longue agonie de l’automne. Ses idées contradictoires s’agitaient fiévreusement sous son crâne. Doutes et hésitations tentaient de remettre en cause ses belles certitudes.

Soudain, Jehan tiqua. Les voix. Elles s’étaient élevées bien hauts. Les mots se faisaient orduriers. Une certaine tension électrisait l’air. C’était à lui d’entrer en scène. Il appuya ses mains sur la table et déploya son immense carcasse. Il s’approcha de la vingtaine de personnes agglutinée contre le comptoir. Merrizan était au centre et commençait de se faire bousculer. Jehan se fraya un chemin jusqu’à lui.

— Messieurs, la partie est finie.

Pas mot plus haut que l’autre. Non, seulement le timbre grave de sa voix énonçant une évidence. Les récriminations tombèrent de leur perchoir. Jehan passa un bras sous les aisselles de Merrizan, soutenant sa carcasse trop mûre et de l’autre, il ouvrit au cœur de la presse une voie de retraite. Les clients, silencieux à présents, ne bronchèrent pas. Personne ne voulait tenter la générosité de ses coups. Il le traina jusqu’à l’escalier puis à leur chambre. Sans ménagements, il le jeta sur l’un des deux lits. A peine s’était-il lui-même allongé que la pièce s’emplit de ronflements tonitruants. Il fixa les yeux sur l’enduit craquelé du plafond. La nuit promettait d’être longue.

(Dé) Compte de fée

La coccinelle terminait de cliqueter son message. Tide se concentrait pour comprendre ce que l’insecte rouge, âgé de sept ans, essayait de lui dire. Les coccinelles étaient utilisées par les fées afin de transmettre les messages, de maintenir un lien entre elles toutes, éparpillées aux quatre coins de la ville. Hélas, leur mode de communication restait assez rudimentaire, fait de cliquetis secs et de lapements suintants. Elle le fit répéter plusieurs fois. Quand la certitude d’avoir pleinement saisi le message que Line, la reine des fées, voulait lui transmettre fut acquise, elle renvoya la bestiole.

Cette nuit, un conclave se tiendrait rue Armand Carrel, sur le trottoir de la supérette. Un lieu idéal car toujours couvert d’immenses cartons capables de toutes les accueillir. Il était rare que la reine convoque un conclave, une réunion de toutes les fées de la ville. Depuis sa naissance, il y a de cela un peu plus de soixante-dix, Tide n’avait pris part qu’une seule fois à un conclave et sa mère, paix à ses ailes, n’en avait jamais connue auparavant. Excitée par cette nouvelle extraordinaire, Tide rejoignit ses amis, Cale et Lure, pour jaser sur l’événement.

Elles aussi avaient reçu la visite d’une coccinelle et comme Tide, leurs ailes frémissaient d’excitation. Tant de questions traversaient leurs petits cerveaux : Quel serait le sujet du conclave ? Quelles fées seraient absentes ? Y avait-il un problème, si grave qu’il nécessitait la tenue d’un conclave ? Elles passèrent l’après-midi et le début de soirée chez Cale, un nid douillet dans les combles d’un immeuble de l’avenue Alsace Lorraine qu’elle avait conquis aux pigeons. Peut-être était-ce le thème du conclave, les pigeons ?

Ces idiots d’oiseaux ne cessaient d’essayer de faire des fées leur repas. Pas plus grandes que des figurines Légo©, elles étaient aux yeux de ces idiots volatiles un met de choix. Heureusement pour elles, malheureusement pour eux, la nature les avait dotées d’un moyen de défense mortellement efficace : l’électricité. En effet, elles avaient la capacité de concentrer l’influx électrique de leur corps entre leurs mains et ainsi envoyer une décharge à qui leur cherchaient des noises. Plus d’un pigeon finit rôti pour leur audace et les humains se demandaient toujours pourquoi des oiseaux cuits à cœur tombaient des toits. Sûrement un nouveau piège de la mairie, concluaient-ils en tâtant du bout de leur chaussure le cadavre encore fumant.

Les humains étaient considérés par les fées à peu près comme les pigeons. Elles passaient leur temps à se moquer de ces industrieux animaux qui cherchaient par tous les moyens à occuper le peu de temps qu’ils passaient sur Terre et surtout, à laisser une trace de ce bref passage. Pour une fée, qui pouvait vivre largement plus de deux-cents ans, un humain n’était qu’une étincelle qui éclairait furtivement la nuit dont elles étaient les reines.

Car elles ne vivaient au grand jour que la nuit. Elles avaient appris à se méfier des humains. Si actifs le jour, ils les prenaient pour de vils insectes, au même titre que les mouches ou les cloportes, et ils s’acharnaient à les écraser avec leurs gros doigts tandis que leur progéniture s’amusait à leur arracher les ailes. Contre eux, pas de défense possible. En effet, leur électricité n’était pour les humains qu’une châtaigne désagréable, une piqûre de guêpe, rien de  létal.

Mais si elles se moquaient des humains en général, sur des sujets divers et variés, il y en avait un avec lequel elles ne plaisantaient pas : les humains mâles. En effet, les fées n’étaient que des femmes. Il n’existait pas de fée mâle. Et c’était bien le plus douloureux car, pour se reproduire, mais aussi et surtout pour passer du bon temps, les fées devaient s’accoupler. Durant leur ovulation, une semaine tous les trois mois à partir de leurs vingt ans, elles développaient l’étrange pouvoir de se métamorphoser. Leurs ailes fusionnaient alors avec la peau de leur dos et elles grandissaient jusqu’à acquérir la silhouette d’une petite femelle humaine. Elles devenaient de sublimes créatures, aux charmes envoûtants, libidineuses à souhait.

Lorsque ce moment venait, elles éprouvaient une excitation incoercible et se mettaient en quête du plus beau spécimen. Elles devenaient des chasseresses impitoyables. Les hommes, leurs proies. Elles chassaient en meute ou en solitaire, se lançaient des défis, cancanaient sur les conquêtes de celle-ci ou de celle-là, vantaient leurs prouesses sexuelles et dénigraient celles des autres. Elles aimaient jouir et rire. Le sexe était d’ailleurs le sujet de conversation préféré de ces petites bêtes lubriques. En attendant le début du conclave, les trois copines ne cessèrent de se rengorger de leurs aventures respectives.

Pour satisfaire leurs besoins, dictés par l’instinct de perpétuation de l’espèce, et leurs envies, dictées par leur imagination, les fées passaient de longues heures à survoler les rues, les yeux aux aguets, à la recherche du mâle qui leur plairait le plus. Quand elle le trouvait, alors seulement elles se transformaient et jetaient le grappin sur leur victime. Pris dans les rets de leur beauté fascinante, ces pauvres hommes n’avaient plus la possibilité de s’échapper. Néanmoins, l’assouvissement de leur libido était facilitée par les nombreux vices dont étaient pétris  les humains: alcool, drogue, rêves, espoir, solitude, déprime, etc.  

Ainsi, il n’était pas rare qu’un humain particulièrement aviné le soir ne se réveille au matin avec la sensation d’avoir passé la nuit avec un ange. La dernière prise de Tide, il y a de cela un mois, faisait partie de cette catégorie. Elle l’avait repéré peu avant l’aube alors qu’il sortait d’un de ces établissements où les humains buvaient et dansaient. Il était beau malgré ses traits tirés d’alcool et de fatigue. Alors qu’il titubait pour rentrer chez lui, elle se métamorphosa et lui prêta une épaule secourable. Malgré sa vue basse, l’homme reconnut chez elle une rare beauté. Le désir que cela engendra chez lui permit à Tide de satisfaire ses pulsions cyclopéennes.

Les multiples orgasmes que lui procura cette nuit de débauche échevelée l’avait rassasié et lui permettaient de tenir jusqu’à la prochaine ovulation. Elle avait eu l’espoir de tomber enceinte mais comme depuis cinquante ans, depuis ses premiers émois, son ventre était resté désespérément plat et vide.  « Tant pis, s’était-elle consolée, ce sera pour la prochaine fois. »

A caqueter à bâtons rompus, le temps fila et l’heure vint pour les trois copines de se rendre au conclave. Les ailes frémissantes et leurs joues rosies par l’exaltation, elles arrivèrent devant la supérette. Un gigantesque carton servait d’amphithéâtre pour l’assemblée des fées. On y entrait par le côté et plusieurs bougies offraient une lumière abondante. Des morceaux de polystyrènes, des pots à yaourt, des boites de conserve faisaient office de bancs. Au centre, sur l’estrade d’une boîte de rillettes, leur reine à toutes, Line, se tenait debout au milieu de ses sujettes bourdonnantes. En tant que reine, elle était la maîtresse de cérémonie. Elle tentait de sa voix fluette de couvrir le brouhaha des commérages. Tide et ses amis s’installèrent sur une boite d’allumettes vide. En attendant que le calme s’impose, elles zyeutèrent leurs congénères, commentèrent la couleur de leurs tuniques, la longueur de leurs cheveux, moquant les vieilles fées persuadées d’être encore attirantes et invectivant les plus jeunes aux appâts plus fermes. Sans s’en rendre compte, elles participaient activement au joyeux capharnaüm qui régnait dans le cartons et que tentait en vain d’endiguer leur reine.
Les minutes s’écoulèrent. Les retardataires finirent par arriver. Dès lors, de groupes de fées en groupes de fées, le silence se généralisa tandis que s’éteignaient les ultimes conversations. Line toussota.

— Mes chères compagnes, merci d’avoir répondu à mon appel. Sa voix s’affermit à chaque mot. Je déclare le conclave féérique ouvert ! 

Un tonnerre d’applaudissements noya la reine. Elle rougit. Après une minute d’ovation, elle leva les mains au ciel pour réclamer silence et attention.

— Si j’ai réuni un conclave, fait exceptionnel, rare, c’est qu’il y a urgence. Un problème touche lourdement notre espèce. Le ton de Line devint grave. Qu’importe les sacrifices et les difficultés que cela demandera, il faut le résoudre. Il y a trente ans, ce carton n’aurait pas suffi à accueillir l’ensemble du peuple des fées. Aujourd’hui, nos rangs sont clairsemés. Beaucoup d’entre nous nous ont quittées sans qu’une, ou plusieurs héritières ne prennent leur place. Nous vivons des heures graves. Une crise. Sa raison d’être : la chute de la natalité féérique !

Un silence lourd suivit cette déclaration. Aucune fée, ou presque, n’avait imaginé un tel sujet pour un conclave. Aucune d’elles d’ailleurs n’avaient remarqué cette chute démographique et, pour tout dire, aucune d’entre elles ne s’en préoccupaient. Les fées étaient des créatures individualistes, narcissiques. Elles ne pensaient qu’à leurs besoins, leurs désirs et leurs plaisirs, sans se soucier du reste. Elles vivaient leur vie et s’imaginaient que toutes les fées en faisaient autant. Mais Line était leur reine et qu’elle s’aperçoive de ce phénomène justifiait pleinement son rang. Tide leva la main.

— Oui fée Tide, qu’avez-vous à dire ? La monarque l’invita d’un geste aimable à se lever et à s’exprimer.

— Merci reine-fée Line. Ce dont tu parles semble grave et pourtant aucune d’entre nous ne s’en est rendu compte. Notre vie n’a pas changé, nos habitudes sont les mêmes et les hommes ne manquent pas. Pourquoi t’alarmes-tu ? Ce n’est qu’une mauvaise passe, un mauvais moment à passer.

— C’est ce que je croyais au début et c’est pour ça que je ne vous réunis que maintenant. A discuter avec vous toutes, à voir de moins en moins de ventres arrondis et de plus en plus de maisons vides, je me suis rendu compte que si nous ne faisions rien, nous finirions par disparaitre.

Ce dernier mot résonna contre les parois de carton. Une rumeur indignée traversa l’assemblée. Quelques cris outrés s’envolèrent jusqu’au plafond.

— Que faire notre reine ?

Cette question trahissait l’angoisse de tout un peuple et fusa à plusieurs reprises au-dessus de l’aréopage choqué. La reine mit plusieurs minutes à ramener le calme. Lorsque celui-ci fut à peu près rétabli, elle prit à nouveau la parole.

— Ce que je viens d’annoncer ne doit pas être un noir constat mais le départ d’une nouvelle apogée du peuple féérique. Il existe de nombreuses solutions, et nous les trouverons ensemble. Mais avant de les chercher, penchons-nous sur un point essentiel : quelles sont les entraves à notre natalité ?

Une fée loin dans le fond leva une main timide.

— Oui fée Raille, le conclave t’écoute.

— J’ai remarqué que les humains mâles utilisent un morceau de plastique lorsqu’ils couchent avec nous. Des dizaines de petites têtes hochèrent vigoureusement.  Même ivre, ils se l’installent sur le sexe, du gland aux testicules, avant de nous pénétrer. Ils me disent toujours qu’ils ne me connaissent pas suffisamment pour le faire sans et que ça les protège des maladies, comme le…

— SIDA ! S’exclama Brile.

— Oui, c’est ça, le SIDA, poursuivit Raille. Par peur de cette maladie, leur semence se retrouve prisonnière du plastique et finit à la poubelle plutôt que dans nos ventres. Ça ne doit pas aider à faire des enfants, conclut-elle en se rasseyant sous les applaudissements de ses semblables.

— Mes chères fées, intervint la reine. Il faut donc, pour enfanter, que vous réussissiez à ôter ce morceau de plastique pour recevoir la semence. C’est déjà une première piste. D’autres interventions ?

Le brouhaha reprit. Fait de questions et de commentaires. Une autre fée leva la main.

— Oui fée Stain, nous t’écoutons.

— Eh bien voilà ma reine, je trouve qu’il y a de plus en plus de mâles humains qui ne veulent pas coucher avec nous le premier soir. Cela m’est déjà arrivé plusieurs fois. Ils disent ne pas pouvoir coucher avec une fille s’ils n’ont pas fait sa connaissance avant. Ils disent vouloir des sentiments. Il n’y a pas si longtemps, n’importe quel mâle humain profitait sans broncher du bon temps qu’on daignait lui offrir. Maintenant, ils veulent des relations sérieuses. Ils sont de plus en plus coincés, pas vrai les filles ?

Des « oui » et des « c’est bien vrai ça » fusèrent par dizaines. Le conclave se poursuivit ainsi jusqu’à ce que le ciel nocturne s’éclaircisse en aube. Chaque fée mit sa pierre à l’édifice, se moquant de ces humains pudibonds ou hypocondriaques, du puritanisme qui petit à petit recouvrait l’ardeur de leurs élans, de la timidité inappropriée dont il faisait preuve lorsqu’une jolie fée forçait le passage vers leur lit. Echauffée par le thème du conclave, surexcitée par les interventions des unes et des autres, l’assemblée eut du mal à entendre la synthèse de leur reine.

A peine conclut-elle son laïus par un énergique « Allez les filles, faut se mettre au boulot. Pondez ! Pondez ! Pondez », repris en chœur par toutes les fées, que le ciel leur tomba dessus.

****************

Comme chaque matin, Georges Hersatz suivait l’avancée du camion-balai en aspergeant d’un jet d’eau à haute pression les trottoirs sales de la ville. Il prenait soin de décoller chewing-gums et mégots afin de rendre un peu de lustre aux rues encore endormies. Dans ce fastidieux labeur, Georges se trouvait toujours quelques raisons de fantaisie. Une cause à son zèle éphémère. Il aimait par exemple viser les chats ou détruire les lits de cartons laissés là par quelques clochards partis uriner. Arrivé à proximité de la supérette, rue Armand Carrel, Georges avisa un carton de belle taille. Une cible parfaite. Comme on tient un fusil mitrailleur, il dirigea sur lui son jet puissant. Il remarqua, dégoûté, qu’une horde de nuisible avait élu domicile à l’intérieur. Il noya méticuleusement toute cette vermine avant de les expédier vers le caniveau, puis l’égout. Fier de son œuvre, il bomba le torse.

— Un bon coup de Karcher© et le monde devient plus féérique.

Les Géants

Assis sur un rocher au bord d’une rivière, un grand-père fume sa cigarette. Une Gitane. Brune. L’enfant à ses côtés lance des cailloux dans l’eau. Plouf,  et les cercles concentriques se déforment dans le courant. L’air est tiède, l’atmosphère claire. Fin d’après-midi sur les bords de l’Orb.

De la berge, on doit lever les yeux pour les apercevoir. Au détour d’un énorme rocher, sur la cime des collines, hautes au-dessus du cours d’eau et se détachant contre le ciel uniformément bleu, pastel, ils jaillissent. Leurs squelettes métalliques jettent des ombres géométriques sur les frondaisons vertes d’arbres aux essences inconnues. Les rayons déclinants du soleil jouent dans les pleins et les vides de leurs carcasses. Enfermées dans leurs mains énormes, deux épaisses cordes, interminables, relient l’est à l’ouest.

Ils sont quatre à se dresser au sommet de la montagne, indifférents aux derniers canoës qui descendent la rivière, aux voitures qui serpentent sur la route sinueuse de la vallée. Impassibles sous la canicule ou l’intempérie, ils se tiennent droit comme des « i ». Ils sont fiers que leurs têtes caressent le ciel et serein de former une cordée inébranlable. Par leur vigie infinie, le jour vient après la nuit.

Quand arrivent les derniers éclats de la nuit, les géants sont à leur poste. Ils assurent leur prise sur les cordes et les tendent. Éveillé par la traction, le soleil ouvre un œil. Aube. L’Orient s’enflamme. Pourtant, sur le bord du monde, il semble hésiter, ne rien vouloir faire d’autre que d’observer la nature encore engourdie. Son regard tombe alors sur les cordes des géants. Elles tracent un chemin. Il a oublié la veille et, sa curiosité piquée au vif,  décide de les suivre. Il caracole dans le firmament à présent incandescent, si loin au-dessus de nos têtes. Ses yeux se posent sur les humains agités par leurs affaires, ses rayons abreuvent les plantes avides de ses caresses, miroitent sur les eaux vagabondes de la rivière. A son zénith, il dévore le ciel, écrase la vie de sa chaleur triomphante. Puis, fatigué par l’ascension, il s’étiole lentement. Lorsqu’il effleure l’occident, en une ultime espièglerie chromatique, il décline ses rouges et ses ors pour finalement disparaître derrière l’horizon. Crépuscule.

La nuit, tout change. La Terre réclame du repos.  Les pieds des géants se détachent de la roche. Leur procession nocturne commence. A pas immenses, ils tirent leurs cordes vers l’ouest et halent dans leur sillage le voile de la nuit. Sur les champs desséchés, sur les chemins brûlants et les maisons calfeutrées, ils déploient un ciel noir constellé d’étoiles dans lequel luit l’œil unique de la lune. Ils apportent la fraîcheur de la nuit sur le monde brûlé. La Terre s’apaise et prend enfin une grande inspiration.

Si l’on écarte le murmure de la rivière, on peut discerner l’écho métallique des pas de ces infatigables marcheurs. Leur souffle puissant apporte une brise légère dans les feuilles des arbres assoupis. Dans les instants qui précèdent l’aurore, quand ce sont tus les grives et que les coqs s’apprêtent à déchirer l’air de leur chant, les géants reprennent leur place, immobile dans l’air frais, et tendent à nouveau leurs cordes. La puissance de leur geste les fait vibrer. S’échappent d’elles en gouttelettes innombrables toute l’humidité accumulée pendant la nuit, couvrant la Terre de rosée, lui offrant de boire une dernière fois la fraîcheur de la nuit avant que ne revienne l’ardeur du soleil.

— Sans les géants perchés au sommet de la montagne, affirme le grand-père, le monde ne tournerait pas aussi rond.

Elle est jolie papy ton histoire. Mais ce ne sont pas des géants, seulement de bêtes pylônes électriques.

— Peut-être… Pourtant, le jour succède toujours à la nuit.