Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (2/5)

Au 106

— C’est de la musique ça ?

Les mots se perdent dans le bruit. Sa question n’était de toute manière destinée à personne. Seul le besoin de verbaliser, de mettre en mots son ressenti l’avait poussé à parler. Le spectacle offert par les trois échevelés sur la petite scène du 106 est décidément bien loin de la qualité habituelle de la programmation.

Installée par la Métropole dans un hangar des quais rive gauche, le numéro 106, cette salle de concerts est labellisée « scène des musiques actuelles ». Dans un décor de briques rouges et d’acier jaune, elle accueille des groupes encore confidentiels ou à la notoriété grandissante à côté de têtes d’affiches déjà bien installées dans le circuit de la musique, française comme internationale. Que ce soit dans la grande salle ou la petite, les styles sont toujours très différents, sautant sans aucun complexe de l’électro branchouille au rock garage carrément sale. Jusque ce soir, Sébastien n’avait jamais été déçu par les formations venues se frotter au public rouennais, réputé pour être difficile. Entouré au jugé d’à peine quatre-vingt spectateurs, il écoute ce trio de Manchester par pur… professionnalisme. Ou essaie-t-il de s’en convaincre ?

Il s’en veut d’avoir accepté d’écrire un papier sur les Flying wheels. D’ordinaire, ça se bouscule entre correspondants du Paris-Normandie pour assister à un spectacle, concert, pièce de théâtre ou autre, et le plus prompt à répondre est toujours celui qui décroche le sésame. Que personne ne se démène cette fois-ci aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. La conversation avec le rédacteur en chef du plus connu des journaux locaux, croisé deux heures auparavant alors qu’il venait chercher ses places au bureau du journal quai de la Bourse tout autant.

— Ton papier de la semaine dernière était plutôt salé, lui fit-il remarquer.

— Et alors ? Sébastien était réellement surpris. C’était merdique, j’allais pas leur écrire un panégyrique quand même.

— Certes… mais il serait bon de ne pas trop descendre les choix faits par les programmateurs des salles ou les patrons des bars. Tu sais, notre journal a aussi vocation à promouvoir la ville et sa région.

— Mais c’est de la malhonnêteté envers les lecteurs !

— Je ne te demande pas de mentir Sébastien, seulement de mettre un peu d’eau dans ton vin.

— J’essaierai, répondit-il, interloqué.

Même s’il s’en était défendu, le rédac’ chef l’encourageait clairement à mentir. Et pour quoi ? Pour ne pas éborgner l’image d’une salle ou d’un bar, et plus généralement celle de la ville. Cette demande assez particulière, pour ne pas dire carrément indécente, ne pouvait qu’attiser  méfiance. Pourtant, rien. A ce moment-là, une seule hypothèse anéantissait tout son attirail critique : la croiserait-il au 106 ?

Dans la file d’attente, entre les palpations des agents de sécurité et la guérite de la billetterie, il scruta en vain chaque visage. Pas un ne matchait avec ses bribes mémorielles. Une fois passé la porte, après le bip-bip satisfait du scanner sur le code barre de son billet, il fonça au bar commander une pinte. Le temps que la bière remplisse son verre consigné, il détailla les personnes accoudées, les groupes en pleine conversation. Elle n’était pas là.

Il passa devant le comptoir et longea la grande baie vitrée au fond du hangar. Entre les pieds des « girafes », deux grandes grues d’un autre âge peintes en jaune et installées sur les quais pour rappeler la vocation portuaire de Rouen, on voyait la Seine suivre son cours paresseux. De l’autre côté, rive droite. Pour un habitant de cette rive, le point de vue était rare. Les droitiers ne viennent pas rive-gauche. Pourquoi ? Une forme de dénigrement snobinard diraient les plus acerbes, un pont trop loin — il y en a pourtant six ! — affirmeraient les plus pragmatiques. Un instant, Sébastien laissa ses yeux dériver sur les lumières criardes des restaurants, sur leurs reflets vacillants à la surface des eaux placides du fleuve. Dans la nuit, la masse sombre du Panorama XXL écrasait tout le reste. Il posa sa pinte sur la tablette courant tout le long de la baie vitrée. Un œil à droite, un autre à gauche. Non, aucune femme ne correspondait à son souvenir.

Son verre à la main, le moral en berne, il pénétra dans l’espace fumeur. Quatre péquins entretenaient leur cancer dans des volutes de fumée grise. Aucune trace d’elle. Sébastien les imita. Ruminant à chaque bouffée, il se remémora les soirées de la semaine passée. Celles marquées par la sobriété ne recelaient aucune brune mystérieuse, seulement des heures passées à tenter de se la rappeler, à la fantasmer. Quant aux autres, leur évocation était trop décousue pour s’y fier, comme vécues par saccades avec d’énormes noirs entre chaque scène. Il jeta son mégot et s’en alla vers la salle où les Flying wheels commençaient de jouer.

Trois quarts d’heure maintenant qu’il regarde et écoute ce groupe de rock anglais. Pour leurs deux premiers morceaux, il leur a laissé le bénéfice du doute. A présent, le doute n’est plus permis : c’est mauvais. Ou plutôt, ce n’est pas bon. Comment dès lors tourner son papier pour répondre aux desiderata du rédac’ chef ? En jouant sur cette nuance. Plus facile à dire qu’à faire. Smartphone entre les pognes, un mémo vierge sur l’écran, il attend l’inspiration. Si un mot, une phrase lui vient, il l’écrit pour aussitôt l’effacer. Si ça continue comme ça, il attendra demain pour imaginer un article flatteur, quand ses impressions se seront tempérées.

D’un point de vue technique, les trois Britanniques atteignent rapidement leurs limites et la mélodie s’en ressent. En sept chansons — Sébastien prie qu’il n’y en ait pas autant à venir — il n’a détecté aucune variation dans la batterie. Toujours le même tempo, toujours la même alternance grosse caisse, caisse claire et cymbales. Le batteur connait trois mesures et il se plait à les répéter à l’infini. De temps à autres, certainement grisé par le sentiment d’être bon, le bassiste ose déplacer sa main gauche sur le manche de son instrument. Si ça donne un peu d’originalité au morceau, ça n’apporte aucune plus-value musicale.

Seul le chanteur/guitariste montre de réels signes de maîtrise de ses deux instruments. D’ailleurs, il est le seul à montrer un tant soit peu de talent. Là où ses partenaires passent pour des amateurs, lui joue quasiment dans la cour des grands. Sa voix cassée de trop fumer fait plus que tenir la route et on distingue parfaitement l’adresse de ses doigts courant sur sa gratte dans le vacarme de leurs chansons. Moins bourré, il aurait donné à ce concert une tout autre dimension. Du moins Sébastien veut le croire. On ne peut pas faire de la scène sans une meilleure technique. Néanmoins, il doit en convenir, si cette dernière pèche, l’énergie elle, est bien là.

Les violents hochements de tête du batteur déploient ses cheveux en nuages blonds à chaque boum de la grosse caisse. A bien y repenser, Sébastien en est sûr : il n’a pas vu son visage du concert. Le bassiste, le genou souple, déploie des trésors d’imagination pour faire passer ses flexions timides et ses déhanchements compassés pour de véritables pas de danse. Le public n’est pas dupe mais salue l’effort en hochant la tête au rythme des doigts sur les cordes.

Quant au chanteur ! Le pur bad boy d’une banlieue mancunienne. Guitare saturée jusqu’à l’écœurement, il boit de la téquila au goulot et fume clope sur clope pour cultiver son mauvais genre. Le tee-shirt grunge, la barbe aussi désordonnée que ses cheveux longs, il saute partout à en donner le tournis. A chaque riff, il se plie en deux ou glisse sur ses genoux avec un visage de possédé. Il aime la scène et ça se sent.

Sous sa boîte crânienne, ça s’agite. L’électricité court sur les kilomètres de neurones, dendrites et axones. Idée ! Sébastien sent ses méninges turbiner. Il sait comment ficeler son article pour transformer ce spectacle somme toute assez médiocre en un grand moment de pop-rock anglaise. Il doit s’appuyer sur le personnage du chanteur, qui éclipse par sa présence ses deux acolytes, et mettre en avant l’enthousiasme des Flying Wheels plutôt que leur répertoire. Ainsi, il touchera son chèque sans soupe à la grimace.

Une seconde, sa propre vénalité le choque. Tout à l’heure, il faisait la sainte nitouche devant le rédac’ chef, s’indignait de sa vilaine demande et là, la perspective de toucher quelque euro le pousse à rester et écouter ce set plein de bonne volonté mais au final pénible à endurer. Il est prêt à saigner des oreilles pour cinquante balles ! Qui est le plus malhonnête des deux ? « Pitoyable, juge-t-il sa situation, mais nécessité fait loi dit-on. » Quelle excuse de merde ! Pourtant, il veut manger à sa faim, vêtir son corps trop maigre, boire des coups dans les bars. Bref, vivre. Sa conscience s’éteint vite face à la perspective des menus plaisirs que lui permettra de se payer sa maigre rémunération. Et puis il ne sera pas le premier à se vendre de la sorte. Au final, ses mots ne seront qu’un minuscule article dans un canard de province, alors ses remords de diva, il sait parfaitement où il peut se les carrer.

Il n’écoute plus le concert. Ses doigts pianotent à la vitesse de l’éclair sur l’écran de son smartphone. Les mots viennent tout seuls, les phrases habilement tournées  travestissent juste ce qu’il faut la réalité, sans vraiment la trahir, l’édulcorant peut-être un peu. De se dire ça, de s’en persuader, ça le rassure. Il a sa conscience pour lui et un papier gentil à souhait pour Paris-Normandie. L’honneur est sauf.

Le dernier point tapé et le mémo enregistré, sa fièvre scripturale retombe vite. La musique arrive à nouveau à ses oreilles. Les lumières de la scène transforment les musiciens en fantômes sur-brillants dans la salle enténébrée. Un mec ivre, Sébastien ne l’a pas remarqué avant malgré son manque complet de discrétion, gueule comme un putois entre chaque chanson et saute comme un fou durant celles-ci sans se soucier de vider le contenu de son verre sur ses voisins. Sébastien l’envie presque. Il baisse les yeux sur sa pinte en plastique estampillée 106. Vide.

Insidieusement, alors que plus rien ne retient son attention ni ne le contraint à s’intéresser à la musique, elle revient. Se creuser la tête pour trouver la substance de son article avait créé une bienheureuse diversion. Malheureusement, l’état de grâce est terminé. A nouveau, elle mine sa carapace de célibataire. A nouveau, elle s’attaque à sa volonté, oblitère les souvenirs pourtant bien nets de sa dernière grande histoire, celle où son cœur battit pour la dernière fois comme en ce moment même. Son image fugitive tamise les douleurs du passé par la promesse de plaisirs futurs.

Dans la pénombre de la fosse, dans un sens la salle n’est qu’une fosse étant donné qu’il n’y a pas de gradins, il remarque une jeune femme brune. Le mouvement des cheveux, leur brillance, leur longueur lui sont familiers. Sa taille tout autant. Son cœur fait un bond mais son esprit le pousse à la méfiance. Dans son long manteau noir, la silhouette féminine pourrait être elle. C’est elle ? Il l’observe plus attentivement, détaille le roulis de ses épaules, examine l’angle de son menton aux moments où elle tourne la tête. Il se retient, se retient… ne peut plus se retenir.

En trois grandes enjambées, il fait plus d’un mètre quatre-vingt, il est à ses côtés et lui pose la main sur l’épaule. Vive, elle se retourne. Elle plonge dans ses yeux ses pupilles interrogatrices. Quelle fadeur dans le regard ! Quel manque de noblesse dans les traits ! N’est-elle pas finalement trop petite ? Désespoir. Le visage ne ressemble en rien à son souvenir parcellaire. Parler serait vain dans le brouhaha. « Y’a méprise » lui indique-t-il d’un mouvement de tête. Sébastien retourne à sa place, dépité.

Qu’est-ce qui lui prend ?! Il aborde une inconnue de la plus rustre des manières pour quoi ? Des morceaux de souvenirs ? A cause des pièces d’un puzzle qu’il lui est impossible de reconstituer ? Il ne réfléchit plus, ne pense plus, agit comme une bête traquée. Mais par quoi ? Par qui ? Que lui a fait cette femme ? Il n’y a pas d’autres explications, elle l’a marabouté. Elle est allée voir un de ses grands spécialistes connus internationalement dans leur quartier pour lui jeter un sort. Comment expliquer autrement que plus rien ne tourne rond chez lui ? Il n’a pas ouvert un manuel depuis le lendemain où il l’a rencontrée. Ou le surlendemain. Il ne sait de toute façon plus quand il l’a rencontrée. Elle l’obsède à en devenir inquiétante. Elle est partout et pourtant nulle part. Un moment de répit, une pause dans le cheminement de son quotidien, elle envahit ses pensées. Il faut qu’il réagisse. Non, qu’il agisse. Il sort son téléphone de sa poche de jean.

— T’es où ? Textote-t-il à son meilleur ami Éric.

Éric pourra l’aider. Pas une soirée ne se passe sans lui. Il est de tous les coups fourrés, de toutes les embuscades. Ils sont inséparables et chaque nuit passée à boire, il sert à Sébastien de prête mémoire. Ce sera le cas ce soir. Il le faut sans ça il va péter un câble. Une femme ne peut pas l’obséder à ce point. C’est impossible !

— Je suis au Gibier. Tu fais quoi ?

— Bouge pas. Je suis là dans un quart d’heure.

Sébastien ne tient plus. Il a suffisamment d’informations pour écrire son article et les oreilles pleines. Sans attendre la fin de la représentation, il se sentirait vraiment con d’applaudir par simple courtoisie, il quitte le 106 pour la rive droite.