Les affaires sont les affaires (Les méandres de l’Orb 3)

Merrizan grogna. Qu’arrivait-il soudain au monde pour trembler si fort ? Les géants seraient-ils de retour ? Comment osaient-ils troubler son sommeil ? Les secousses s’amplifièrent. Il ouvrit un œil terreux. La face de Jehan se penchait sur lui.

— Lève-toi, ordonna-t-il de sa voix calme. Le soleil est déjà haut dans le ciel et toutes les maisons de commerces sont ouvertes depuis longtemps.

— Oui.

Que répondre d’autre face à l’impitoyable pragmatisme de son compagnon ? Merrizan s’assit sur le bord du lit. Ses mains malaxèrent son visage éparpillé. Sa langue râpeuse se décolla de son palais, ses lèvres sèches remuèrent. Ses doigts massèrent ses paupières derrière lesquelles se cachaient du soleil ses yeux douloureux. Il se leva, chancela jusqu’à la table de la chambre installée entre les deux lits, juste en dessous de l’unique fenêtre donnant sur la rue. Il plongea ses mains dans la bassine où finissait de tiédir une eau claire et s’aspergea le visage. L’eau sur son front, ses tempes, dans ses cheveux desserra un peu les mâchoires de la gueule de bois. Il passa les mains sur son crâne, repoussa ses mèches humides en arrière. Des gouttelettes perlèrent sur sa nuque. Frisson. Il ouvrit les yeux. La lumière vive de cette belle journée irrita ses yeux poussiéreux de sommeil et injectés de vin. Une gifle bien sentie finit de le réveiller.

Aujourd’hui était un jour important. Non, le plus important de leur vie. Le dernier dans cette vallée. Il se retourna et fixa Jehan, patiemment assis sur son lit à attendre qu’il fut prêt.    

— C’est un grand jour mon ami. Es-tu prêt ?

Une seconde de flottement.

— Je suis prêt.

Les deux compères descendirent dans la salle commune. Après un salut à Cesann, ils déjeunèrent d’une bouillie d’avoine insipide et d’eau. Elle épongea à merveille les excès de Merrizan tout en comblant l’appétit démesuré de Jehan. Un repas efficace à défaut d’autre chose.    

La rue bourdonnait d’activité. Pourtant, ils ne jetèrent pas un regard aux étals. Le pas vif, sans même se concerter, les deux amis se dirigèrent vers la maison du duché de Carali pour y monnayer leur or. Cette nation était réputée pour son artisanat d’art mais surtout, pour son goût immodéré pour le métal jaune. Certains allaient jusqu’à affirmer que les toits des palais en étaient couverts et que, plutôt que le plomb, les maîtres verriers utilisaient l’or pour réaliser leurs vitraux. Ces ragots attisaient les ambitions méridionales de Merrizan et ne manquaient jamais de faire briller ses prunelles d’un éclat avide. « Quel gâchis », voici le seul commentaire valable pour Jehan lorsque ce genre d’histoire lui arrivait aux oreilles. La rumeur sur les préparatifs de guerre dans le Sud, et surtout sur le recrutement de mercenaires par le duché, avait inspiré aux deux amis une intuition vénale : les Caralites leur offriraient le meilleur prix pour leur or.

L’immense portail de la maison de commerce du duché s’ouvrait sur une cour pavée. De chaque côté de celle-ci s’élevaient les façades beiges à deux étages du bâtiment, couvertes des tuiles oranges typiques de Vieussan. Les fenêtres arboraient des vitraux multicolores tandis que chaque ouverture était surmontée d’un lion d’or sur fond de gueule, blason du duché.  Une galerie ouverte de bois sombre, dont les fins piliers torsadés ajoutaient au raffinement du bâtiment, courait le long du premier étage. Un homme de grande taille sortit d’une porte au rez-de-chaussée et vint les accueillir.

— Bonjour messire Lambal, salua Merrizan, presque obséquieux.

— Bonjour maîtres nôtes.

Sa tête trop grosse posée sur son corps trop maigre, drapé dans une longue robe de soie orangée, s’inclina.

— Allons-nous prospérer aujourd’hui ?

Ses yeux fuyants ne se posant sur aucun d’eux, le représentant de la guilde marchande du duché venait de lancer la formule consacrée.

— Vous voir messire est toujours pour nous synonyme de prospérité.

— Ravi, ravi.

Tout en lissant de ses doigts fins sa barbichette coquettement taillée et huilée, l’autre sourit. Merrizan l’imita. Jehan, bras croisés sur la poitrine, resta de marbre. Les politesses achevées, les affaires pouvaient commencées. D’un geste, il les invita à le suivre. Merizzan se méfiait. Certes, les Caralites achetaient l’or sans compter, mais fallait-il encore leur extorquer leurs écus. Et à ce jeu, leurs marchands se révélaient particulièrement retors.

La pièce où ils pénétrèrent était carrée, grande, lumineuse. Au centre, là où il y avait le bureau, un grand tapis couvrait le sol de pierre. Les murs disparaissaient derrière des étagères croulant sous les parchemins, des armoires ventrues tandis que le reste de l’espace disponible était encombré d’un fatras de caisses, de tonneaux, de sacs, d’amphores et autres récipients aux noms inconnus. Le Caralite se posta derrière le bureau.

— Qu’avez-vous pour moi aujourd’hui ?

Merrizan se fendit de son habituel discours liminaire. Il vanta leur courage, à Jehan et à lui, d’avoir parcouru tout l’arrière-pays de la vallée en quête des meilleurs produits. Gel, froid, pluie, crue, tempête, ils ne laissèrent aucun obstacle les dévoyer de leur route. Il y avait à Vieussan d’illustres marchands venus de nobles contrées, il fallait pour eux, pour respecter leur position et leur qualité, les meilleures marchandises de la vallée. Ce fut rude, une route faite de sacrifices, de grosses désillusions et de petites victoires. Néanmoins, leur persévérance avait été récompensée.

— Pour vous, messire Lambal, nous avons une caisse pleine d’or. Pépites grosses comme le poing extraites du cœur des montagnes, paillettes plus fines que le sable du lit de la rivière. Du premier choix, plus pur que tout or venu d’ailleurs. A chaque bivouac sur les rives de l’Orb, je ne cessais de le faire remarquer à Jehan : « Tu vois cet or ? Il ravira à n’en pas douter un homme de goût. Comme messire Lambal tiens. »

Merrizan fit un geste de la main. Jehan hocha la tête quitta la maison. Resté seul avec le marchand, il poursuivit son laïus dans l’espoir de l’amadouer avant que ne commençât réellement la négociation. Tant que Jehan n’était pas revenu de l’entrepôt avec la caisse, impossible de rentrer dans le vif du sujet. Il revint dix minutes plus tard, le front couvert de sueur, des auréoles sous les aisselles. Sans un mot, il défit le cadenas et ouvrit le couvercle. Un éclat précieux embrasa la salle. Merrizan nota, derrière l’œil expert de Lambal, l’étincelle de convoitise qui animait son regard. Il mordait à l’hameçon. Restait à présent à le ferrer. Entre le pouce et l’index, le Caralite prit une pincée de poudre, examina sa texture, vérifia les dires du nôte. Il soupesa une pépite, observa les autres, respira littéralement l’intérieur de la caisse. Au jugé, il supposa la quantité d’or.

— Quelle quantité avez-vous ici ?

D’une voix sans émotion, puisant dans sa mémoire infaillible, Jehan énuméra les chiffres, poids et quantités.

— Hum… c’est un beau… butin. Je vous en propose trois-cents écus.

— Voulez-vous nous assassiner ? Nous ne pouvons décemment laisser cette caisse pour au moins le triple de ce prix.

Voilà, le manège était lancé. Merrizan et Lambal s’affrontèrent à coup de chiffres, d’arguments plus ou moins judicieux pour justifier telle ou telle offre. La mauvaise foi se confrontait à l’innocence bafouée. Tout y passait. Jehan n’écouta pas. C’était le domaine de son ami. Le bavard manipulait les mots quand lui le taiseux maniait le ciseau à bois. Tout le monde le disait : « Jehan, t’as de l’or dans les mains. » C’est bizarre qu’ils n’avaient jamais dit : « Merrizan, t’as de l’or sur la langue. » Savoir se servir des mots a quelque chose d’effrayant, presque maléfique pour ceux dont l’instruction s’était limitée à apprendre un métier. Les mains avant la cervelle, c’était ainsi qu’on éduquait les enfants dans les méandres plus en amont.

La joute verbale s’étira dans le temps. Midi arrivait quand enfin les deux bretteurs se serrèrent la main. Le marchand quitta la pièce. Merrizan se retourna vers Jehan et lui lança un demi-sourire où se mélangeaient la joie et la suffisance. Le Caralite revint. Il déposa sur le bureau trois bourses ventrues d’où il tira des poignées de pièces d’or, d’argent, de cuivre. Elles venaient de tout le monde connu, c’est-à-dire inconnu pour les deux amis. Ça comptait, ça soupesait les pièces pour vérifier qu’il n’y en ait pas une fourrée d’étain, ça croquait dans le métal pour vérifier la réalité de cette petite fortune.

— Voilà des pièces comme autant de lieux que nous visiterons dans notre vie future.

— Que voulez-vous dire ? S’enquit Lambal, plus poli que curieux.

— Demain, nous quittons la vallée.

— C’est un chemin très long et semé d’embûches. Vous devriez suivre un convoi car ce n’est pas dit que deux personnes survivent au deux mois nécessaires pour rejoindre le Sud. SI cela vous intéresse, il y en a un qui part ce soir.

— Merci de l’information mais nous sommes des hommes de la rivière et nous irons dans le Sud par la rivière.

— Vraiment ? J’aurais aimé vous dire au revoir. Hélas, je crains de ne pouvoir dire autre chose qu’adieu.

— Légende de vieux fou, assura-t-il d’un mouvement désabusé de la main. Au revoir messire Lambal.

Les deux compères quittèrent la maison de commerce. Merrizan se vantait, Jehan se rassurait du poids de la bourse accrochée à sa ceinture. La roulotte d’un cuistancier ambulant les accueillit pour déjeuner. Un pain rond, encore chaud, fourré de tomate, d’ail, d’huile d’olive et de thym, de fromage de brebis et de jambon combla le vide de leurs estomacs. Deux timbales de vin rouge, ce vin fruité dont les grappes étaient cueillies sur les terrasses qui s’échelonnaient aux flancs des montagnes, permirent de faire couler ce repas roboratif.

Le heurtoir s’abattit pesamment. Au-dessus de la porte massive en bois sombre, le faucon d’argent sur fond azur d’Ortell leur jetait un regard méfiant. La façade était percée sur ces trois étages de quatre fenêtres, chacune défendus de barreaux d’acier larges comme des avant-bras. A part le blason, aucun ornement ne venait égayer la maison de commerce de la cité libre. Là où les Caralites exhibaient un raffinement ostentatoire, les Ortelliens se muraient dans leur humilité dévote. Ce bâtiment était à leur image : austère.

Pour qui se fiait aux apparences, cette sobriété présageait de maigres bénéfices. Pourquoi dès lors perdre son temps à faire affaire avec eux ? Pour des nôtes roués au commerce vieussannais, c’était tout le contraire. Les Ortelliens menaient bel et bien une vie frugale, faite de privations, de périodes de jeûne, de joies simples et d’intérieurs spartiates. Mais si vous touchiez à la religion, tout changeait. Ils vouaient un culte sans borne à la déesse protectrice de leur cité : Arévë. Plutôt qu’à la vaillance des leurs soldats-citoyens, ils lui attribuaient leurs innombrables victoires sur le champ de bataille ; plutôt qu’à la roublardise de leurs marchands et à l’habileté de leurs artisans, ils lui attribuaient leur prospérité. Cette dévotion était amplifiée par une croyance folle. Ils étaient persuadés qu’après leur mort, Arévë les accueillait dans un monde de plaisirs et de volupté. Seulement, et ce point était certainement le plus farfelu, seuls les élus pouvaient la rejoindre, les autres croupissaient pour l’éternité dans la boue. Étaient élus les fidèles qui avaient scrupuleusement suivis les préceptes de leur culte, à savoir mener une vie simple, dénué de luxe et d’excès, tout en la célébrant de la plus fastueuse des manières. Ils justifiaient cette pratique par la médiocrité de leur condition d’humain face à la grâce lumineuse de leur déesse.

Pour les deux nôtes, les Ortelliens étaient frappés avec leur religion. Mais cela les arrangeait bien. On disait que les piliers des temples de la cité libre étaient couverts de pierres précieuses. On racontait que la plus petite statue d’Arévë, généralement aux formes de la mère nourricière — femme au ventre rebondit et au sein lourd — se parait des plus beaux joyaux : ses yeux étaient d’émeraudes ; ses tétons des rubis ; au bout des doigts de ses mains tendues vers ses ouailles, ses ongles étaient des diamants translucides ; son pubis un saphir ; ses cheveux des fils d’argent. Un pauvre bout de glaise plus ou moins bien façonné par un artisan trop pieux se transformait en trésor. Ça, Merrizan l’avait bien compris et il savait quelle corde sensible faire vibrer pour tirer le meilleur prix de leur caisse pleine de gemmes.     Le judas finit par s’ouvrir. Derrière la grille, deux yeux les transpercèrent.

— Bonjour messire, Merrizan baissa les yeux, sa voix un filet modeste. Nous souhaiterions fournir à votre nation les moyens de vénérer Arévë.

Deux heures plus tôt, l’emphase débridée. Tout de suite, l’humilité la plus complète. Quel acteur ! ne put s’empêcher d’admirer Jehan. Le talent de son ami pour le négoce, et ses atours mystificateurs, ne cessait de l’impressionner. Ils furent introduits auprès de messire Olar, représentant de la Guilde Marchande d’Ortell. A part une table sur laquelle se trouvaient un parchemin et un encrier planté d’une plume, la pièce était vide. Non, pas tout à fait. Dans une alcôve pratiquée dans un mur trônait une statuette. Sa seule présence confirmait les rumeurs les plus extravagantes. Sous la débauche de pierreries, on reconnaissait à peine sa forme initiale. Dans le jeu des rayons qui filtraient de l’unique fenêtre et qui venaient la frapper, les murs se couvraient de points de lumières multicolores.

— Vous souhaiteriez participer à la ferveur de mon peuple ?

Pas de formules alambiquées ou de discours inutiles, le marchand alla droit au but. Tout en usant des artifices habituels, à savoir mauvaise foi, exagérations, atermoiements, vantardises, Merrizan adapta son discours à son interlocuteur. Ses phrases devinrent courtes et simples. Il préféra aux périphrases un vocabulaire précis. Ses sourires étaient contrits. Il avançait dans son discours comme s’il s’excusait à chaque pas. Pris au piège ou jouant le jeu, Olar sembla apprécier cette humilité feinte. Qu’importait la forme que prenaient les négociations, Merizan était dans son élément.  Au village, on le qualifiait depuis tout petit de bavard : « il a le babil comme la rivière est capricieuse ». Toutefois, ces premiers pas dans le commerce de Vieussan ne furent pas si faciles. Face à des marchands rompus aux transactions commerciales, il se fit manger tout cru lors de ses premières descentes. La première année, il perdit même de l’argent. Néanmoins, Merrizan apprenait vite. Dès la troisième année, il jouait d’égal à égal avec les marchands des plus grandes cités méridionales. Depuis lors, ils engrangeaient les bénéfices. Dix ans après, Jehan et lui estimaient avoir amassés suffisamment d’argent pour partir vivre comme des princes, là-bas, dans le Sud.

Avec messire Olar, il fit ce qu’il savait faire de mieux : gagner. Malgré leur simplicité, il aurait été dangereux de prendre les Ortelliens pour des pigeons. Olar en fit la preuve. Son ton mesuré et ses mots mûrement pesés étaient aussi acérés que son esprit était vif. Dans une ambiance si différente de ce matin, arguments et contre-arguments s’entrechoquèrent. Au signe convenu, Jehan alla chercher la caisse. Lorsqu’il revint en nage de l’entrepôt, il repéra le seul point commun entre l’Ortellien et le Caralite : cette pointe avide dans le regard lorsque le couvercle se souleva et laissa voir les gemmes de la Vallée. Sous l’œil impassible et grâce à la mémoire implacable de Jehan, Merrizan obtint un tiers de plus que la valeur réelle des pierres précieuses.

En sortant de la maison de commerce, Merrizan ne put se contenir plus longtemps. Il bondit, tout sourire, heureux comme un gamin pour qui un adulte venait de tenir sa promesse. Dans son esprit, ses rêves prenaient vie. Quand il serait dans le Sud, il savait déjà ce qu’il ferait : marchand. Non pas simple représentant d’une cité, non, ceci était valable pour les gagnes petits. Lui serait prince marchand, s’insérerait au Conseil de Liss, la cité marchande par excellence dont la réputation dépassait toutes les autres. Il s’y voyait déjà. Les plus belles soieries remplaceraient ses habits de laine grossière. Ses bracelets de cuir deviendraient d’or. Son corps se libérerait de l’odeur du labeur pour se couvrir de parfums entêtants. Avant cela, il leur fallait refourguer le cuir et les cornes d’orni. Avaient-ils vraiment besoin de plus d’argent ?  Selon leurs estimations, fallacieuses car fondées sur l’inconnu, leur pécule était amplement suffisant. Seulement Merrizan avait de l’orgueil, et Jehan l’esprit pratique, alors non, ils vendraient toutes leurs marchandises, et au meilleur prix.

Les ventes à l’encan se déroulaient sous la halle, au centre du bas Vieussan. L’endroit n’avait pas de nom, on l’appelait simplement la place. Ici se retrouvaient toutes les marchandises qui n’avaient pas trouvé acquéreurs. Pour peu qu’on eût l’œil avisé, on pouvait faire de bonnes affaires. Les marchands étaient souvent pris par le temps et cédaient leur camelote à vil prix. Beaucoup perdaient de l’argent. Ce n’était pas l’intention des deux amis.

 Sous les arches de bois de l’immense halle ouverte, entre les piliers massifs de pierres sèches soutenant la charpente et les tuiles, toutes les couleurs de l’arc en ciel s’étalaient aux pieds de vendeurs braillards. Résonnaient entre les piliers les discours ampoulés sur la qualité de cette Ourogne, les boniments outrageusement flatteurs à propos de cette pierre qui n’avait de magique que le prix de départ.  Personne ne régentait les enchères. Chaque commerçant était son propre commissaire-priseur. C’était à qui hurlait le plus haut. Des « J’ai ! », « La ! », « plus deux-cents les quatre mille » se télescopaient pour former une bouillie sonore presque douloureuse. La vue, l’ouïe, l’odorat étaient trop stimulés pour qu’un esprit non averti ne se perdît pas. Ceux de Jehan et Merrizan restaient froids.

Contre espèces sonnantes et trébuchantes, un officier seigneurial soupçonneux leur trouva un emplacement vide. Jehan alla chercher leur dernière caisse pendant que Merrizan s’occupait de nettoyer leur carré des scories du précédent locataire. Ils étalèrent au sol leur marchandise, mirent en valeur leurs plus belles pièces. Tout était prêt. Jehan se cala sur ses jambes, ses bras puissants croisés sur son poitrail musculeux. Ses yeux ne cessaient de scruter les badauds, son corps tendu prêt à bondir sur le premier tire-laine venu. Merrizan alla à la fontaine au centre de la halle. Il but à grandes gorgées l’eau ruisselant dans la coupelle de ses mains. En revenant, il s’humecta les lèvres et toussa pour chauffer ses cordes vocales. Fin prêt, un dernier clin d’œil à son compagnon, il s’élança. Avec la marchandise de première qualité qu’ils avaient à leurs pieds, il ne donnait pas plus de trois sabliers pour que tout fût vendu.

— Mesdames et messieurs, approchez ! Venez jeter un œil sur ces produits descendus des hauteurs de la montagne, transportés jusqu’ici du fin fond de la vallée pour vous. Du cuir d’orni, cette bête merveilleuse, tanné par les plus grands mégissiers des méandres. Des cornes, restées intactes grâce à la bravoure du chasseur, vierges de toutes scories et lavées avec le soin donné aux plus belles soieries. Approchez mesdames et messieurs ! Ici, les bonnes affaires, c’est vous qui les ferez.

Et blablabla… plus rien ne pouvait arrêter Merrizan que la vente du dernier article. Des curieux jetèrent un œil, pas plus convaincu que ça par son laïus. Des marchands plus avisés perçurent la qualité du cuir, des cornes, et firent leurs propositions. Il mena les enchères pendant que Jehan constituait des lots. Les prix grimpèrent mais restèrent de l’ordre du raisonnable. Finalement, un sablier suffit pour vendre toute leur marchandise avec, en prime, un léger bénéfice. 

Le soleil se cachait derrière les montagnes lorsque les deux amis retournèrent à l’oustal du Lézard bleu. Ils marchèrent silencieusement. Une sorte de profondeur marquait leurs pas dans les rues à présent calme de Vieussan. Jehan observait par-delà les bâtiments l’horizon. Les crêtes déchiquetaient le ciel enflammé. Leur ombre s’étendait, démesurée, sur la vallée. Bientôt, elle engloutit le bas de la ville tandis que se pavanait encore dans l’or finissant le donjon du Chevalier de la Dorne. Merrizan s’attardait sur les artisans qui relevaient leurs étals. Plus de bruits. Plus d’activité. Une vraie marmite dans la journée, on la retirait du feu comme le soleil s’en allait. Seul subsistait le frottement des balais sur les planchers des boutiques. Le poids qui s’était abattu en catimini sur leurs cœurs disparut lorsque la fraîcheur de la salle commune les avala. Ils saluèrent Cesann et prirent deux timbales de vin. Après quelques mots de pure forme, ils s’assirent à une table.

— Nous y voilà.

Merrizan leva son verre, Jehan hocha la tête. Le premier était guilleret, en joie de la belle perspective du lendemain. Le deuxième était plus circonspect, hésitant sur le sentiment à adopter face à elle.

— Si on ajoute à nos économies les bénéfices du jour, on a de quoi voir venir. Réjouis-toi Jehan, on part à l’aventure.

Son enthousiasme était communicatif. Sans conviction, Jehan sourit.

— Oui, l’aventure.

— Cache ta joie. Merrizan finit son verre cul-sec. Allez, je vais me rechercher un godet. T’es un sacré veinard tu sais ? Ce soir encore, c’est moi qui rince. Alors, profite !

Il alla au comptoir et ne le quitta pas de la soirée. Jehan n’en profita pas et rumina, seul à sa table, formulant mille hypothèses, les rejetant aussitôt. Trop terre à terre, il ne savait pas faire comme son ami. Il ne s’émerveillait pas de rêves fous bâtis sur les fondations volatiles d’un quelconque désir d’ailleurs, il n’arrivait pas à profiter de l’instant, à taquiner la vie en compagnie de ses semblables. Ses espoirs étaient le fruit d’une longue réflexion et non d’élans improbables. Il était marqué par les montagnes, par la rivière et ses méandres. Chez lui, la solitude des hivers ne fondait pas avec les beaux jours.

Pour tout ça, il enviait, il admirait, il aimait son ami. Avec lui, l’impression de vivre devenait palpable. Avec lui, tout arrivait de la plus belle des manières. Avec lui, il irait au bout du monde. Voilà peut-être la seule idée déraisonnable chez lui. Des années qu’il essayait de se l’expliquer. Un seul argument parvenait à le convaincre : il était tout le contraire de son ami. Merrizan ? Un personnage ! Il maîtrisait si bien son rôle, ce rôle qui le faisait briller à Vieussan et inspirait la défiance dans leur méandre, qu’il n’arrivait plus à jouer autre chose : il reproduisit ce soir le même scénario que la veille. Aussi généreux de bons mots qu’il était frileux à dénouer les cordons de sa bourse, il arrosa les clients de l’oustal de plaisanteries aux goûts douteux, rebondit sur les histoires des uns par des piques acerbes, des autres par des éclats de rire outranciers. Les verres s’enchainèrent, les voix prirent de l’ampleur au détriment de l’élocution, plus laborieuse. Il leva plusieurs fois son verre à la santé de Vieussan, au plaisir anticipé de ne plus voir ses habitants hautains et bornés. Fatalement, de se sentir insulter, les susdits habitants s’échauffèrent. Le ton monta et comme hier, Jehan entra en scène. Rideau.  

Vieussan (Les méandres de l’Orb 1)

Deux immenses arbres marquaient l’entrée du domaine de Vieussan. Chacun enraciné sur une des berges, leurs frondaisons se rejoignaient au-dessus des eaux tumultueuses. Une arche végétale sous laquelle vous passiez pour entrer dans la dernière partie navigable de l’Orb. Après, personne ne savait vraiment. Une seule certitude, plus aucun esquif n’osait s’aventurer au-delà du méandre juste après le pont de Vieussan, unique passage sur la rivière à des dizaines de lieues à la ronde. Certains, plus téméraires, plus audacieux, plus fou oui ! avaient laissé derrière eux les hauts piliers de grosse pierre grise. Ils n’étaient plus là.

Jehan et Merrizan passèrent sous l’arche. Les gouttelettes d’eau projetées par le rapide éclataient en perles de lumières. Les deux amis franchirent aisément l’obstacle comme n’importe quel natif des bords de l’Orb. Sur les rives, la végétation gorgée de soleil triomphait. Les ramures des arbres, si vertes, les branches des arbustes, lourdes de fruits multicolores, contrastaient avec le gris humide des rochers. Dentelés par leur affrontement millénaire contre le courant, ils se plantaient dans la rivière, la griffaient, traçaient de profonds sillons dans les eaux écumantes.

A l’avant, les larges épaules de Jehan tressautaient, sa nuque luisait de sueur quand ses coups de rame puissants faisaient bondir la barque. On aurait pu littéralement la croire voler au-dessus de l’eau. Ses iris noirs sous ses cheveux noirs — une cordelette de cuir les maintenait en catogan — ne cessaient de scruter la rivière. A l’arrière Merrizan, moins athlétique que son compagnon mais non moins habile, usait de gestes vifs et précis pour contrôler leur trajectoire. Ses yeux verts couraient de droite et de gauche, sondaient l’agitation aqueuse pour saisir de sa rame le moindre courant et en faire profiter leur course. Ses cheveux châtains, mi longs, libres, voletaient à chaque cahot.

Un dernier rapide, plus court, plus calme aussi que les précédents et apparut enfin d’entre la flore exubérante la grève de Vieussan. Les proues fines et retroussées de plusieurs fanches aux poupes évasées, grandes barques typiques du pays de l’Orb, se reposaient le ventre sur le sable sec. D’un mouvement souple, démenti flagrant à la prétendue raideur d’un corps si massif, Jehan sauta à l’eau et tira leur embarcation sur la plage. Merrizan sauta à son tour en évitant soigneusement de tremper ses bottes. Il lissa ses vêtements d’un geste dérisoire, plaqua ses cheveux en arrière et leva la tête. Pour protéger ses yeux des feux du soleil, il mit sa main gauche en visière.

Les trois piliers du pont se terminaient en berceau sous le haut tablier de pierres. Par-dessus le parapet, deux têtes casquées se penchaient, épiaient les moindres faits et gestes des nouveaux venus. Ils guettaient leurs intentions, une flèche déjà encochées sur leurs arcs longs. Usant du geste consacré, Merrizan leva les deux mains au-dessus de sa tête, paumes vides ouvertes vers le ciel. Les gardes opinèrent du chef mais ne relâchèrent pas leur vigilance. Au moins les deux amis ne risquaient-ils plus de finir transformés en porc-épic. C’était toujours ainsi à Vieussan. La méfiance comme seconde nature, fille d’une jalousie exacerbée par l’accumulation de tant de richesses.

   Seule ville sur le cours navigable de l’Orb, dernière étape des caravanes du Sud, Vieussan était la plaque tournante entre la vallée et le reste du monde. Elle était le débouché de l’or dont regorgeaient les lits des torrents, des métaux et des gemmes extraites du cœur des montagnes. Orpailleurs, mineurs, tisserands, vignerons, bergers et brasseurs, trappeurs et bûcherons de l’Amont chargeaient les nôtes, ceux comme Jehan et Merrizan qui maitrisaient l’art de fabriquer et diriger une fanche, de transporter à Vieussan le fruit de leur labeur. Enfin, ça ne se passait pas exactement ainsi. Ils cédaient à des prix excessifs leurs marchandises aux nôtes qui, pour vivre, n’avaient d’autre choix que d’aller les vendre des sommes folles à Vieussan. En conséquence, l’œil jeté par les Vieussannais sur les nôtes était rarement indulgent.

A mesure que le temps passa, que les caravaniers venus du Sud rapportèrent chez eux les richesses de la Vallée, des guildes marchandes parfois venues de très loin établirent des maisons de commerce. Sous les façades de pierres sèches des demeures des riches familles vieussannaises accrochées à flanc de montagne flottaient à présent les couleurs de Lérine, des Comtés d’Issan et d’Als, des villes libres de Todéla ou Farnan. Tout ce beau monde cohabitait sous l’œil sombre, perché au sommet du piton le plus élevé, du donjon du seigneur de Vieussan, le Chevalier de La Dorne, autoproclamé depuis son trisaïeul protecteur de l’Orb. Malgré le titre ronflant, le Chevalier de La Dorne (d’où lui venait son patronyme ? Mystère perdu dans les brumes de l’histoire) était avant tout celui qui s’engraissait sur le dos de tous les autres sans plus d’effort que d’envoyer ses soudards réclamer « ses droits », avec pour seule légitimité d’être sorti d’entre les bonnes cuisses.

Pour cette descente, la troisième et dernière de la saison, les deux amis avaient chargé une caisse d’or, pleine à craquer de pépites extraites du ventre des montagnes et de paillettes charriées par les eaux de l’Orb ; une autre de gemmes, de jolis cailloux que les doigts habiles d’un joaillier transformeront en de rutilants bijoux ; une dernière emplie de cuir et de cornes d’orni, un caprin vivant dans les cimes bordant la vallée. Après avoir généreusement craché dans ses paumes et s’être frotté les mains, Jehan commença de les décharger. Ils espéraient en tirer un bon profit afin de gonfler un peu plus les bourses déjà pansues pendues à leur ceinture.

De l’escalier accroché au flanc du pont, et débouchant sur la grève, arrivèrent deux gens d’armes, tabards rouge aux armes du chevalier de Dorne – ours de sable sur fond azur, et un officier seigneurial. L’on reconnaissait aisément ce dernier au registre qu’il tenait sous son bras gauche et à l’écritoire calé sous le droit. Les deux premiers avaient le visage fermé, le regard aussi dur que leur main gantée d’acier posée négligemment sur le pommeau de leur épée, la poitrine large sous les mailles de leur cotte. Ils suivaient une marche en retrait le troisième, ridiculement frêle par rapport à eux. Jehan se redressa, carra les épaules pour clairement signifier aux deux chiens de garde qu’ils ne l’impressionnaient pas. Merrizan le fit à sa manière, avec son sourire aux dents anormalement blanches, anormalement alignées derrière le dessin parfait de ses lèvres. Il s’avança au-devant du patibulaire trio.

— Bonjour à vous messires.

Le ton était mielleux. Le visage étroit de l’officier se crispa en un semblant de sourire. Ses yeux trop rapprochés, posés à la va vite de part et d’autre d’un nez éminemment long, se posèrent sur lui, le jaugèrent, l’estimèrent. Méfiance.

— Merrizan de Salfour et son inséparable acolyte. Vous voir ici n’est jamais présage d’un bon jour pour l’honorable peuple de Vieussan.

— L’honnête nôte que je suis, venu dans votre illustre ville faire commerce de menues babioles sans grand intérêt face à la majesté de votre contrée, sent son cœur se gonfler sous votre compliment.

— C’est exactement ce que je disais. Vos pesantes flatteries sont comme des nuages noirs dans le ciel : mauvais signe.

Merrizan ne se départit pas de son sourire. Si ses mots étaient aussi désagréables aux oreilles de l’officier que leurs perspectives de bénéfices étaient grandes, il en était ravi. Aux anges même car s’ils faisaient la richesse de leur village, on n’aimait pas trop les nôtes à Vieussan. Contrarier un représentant de ce vieux rat de chevalier était la moindre des choses pour compenser la vilaine réputation qu’on leur faisait. On les estimait veules, sournois, contrebandiers à leurs heures perdues, indigne de confiance. Qu’ils risquassent leurs vies à la belle saison pour abreuver leur marché des richesses des montagnes importait peu aux Vieussannais, ils ne leur inspiraient que la suspicion, voire le mépris. Certaines histoires contées aux enfants désobéissants agitaient le personnage du nôte comme on utilisait un épouvantail pour effrayer les oiseaux : « si tu n’es pas sage, un nôte va venir t’enlever et t’emporter vers l’aval. »

Merrizan n’en avait cure. Comme Jehan, il voulait devenir riche, faire une dernière descente jusqu’à l’embouchure de l’Orb pour vivre une vie de nabab dans une des villes du Sud. Ce mot, Sud, ne revêtait qu’un sens vague, abstrait, mais de voir année après année marchands et gentilshommes venir à Vieussan depuis ces lointaines contrées, leurs corps couverts de tissus précieux, leurs cous et leurs doigts alourdis de bijoux extravagants, avec dans le geste et le phrasé des manières exotiques, donc exquises, leur conviction ne souffrait plus le doute : la vie était plus belle là-bas. Dès lors, la méfiance des Vieussannais, ils s’en battaient l’œil. Tant qu’ils payaient en espèces sonnantes et trébuchantes, ils pouvaient les croire des monstres, eux s’en iraient loin de la médiocrité locale pour se pavaner dans le luxe méridional. Leur seul rêve était de quitter cette vie qu’ils jugeaient trop rustre, trop ingrate. Que les gens du Sud imaginaient leur vallée comme un pays de cocagne et qu’un seul désir les animait, piller l’or et l’argent que semblait vomir la montagne et couler à flot dans leur rivière, cela, les deux amis ne le concevaient même pas. Chacun dans son coin rêvait le pays de l’autre.

L’officier s’assit sur un rocher, disposa l’écritoire sur ses cuisses et sans ménagement, tira Merrizan de ses rêveries.

— Qu’y a-t-il dans ces malles ?

— Messire, le ton de Merrizan promettait l’emphase habituellement réservée aux marchands du Sud. Sous vos yeux s’étalent les richesses de mon méandre, et même au-delà ! Il ouvre une caisse. Ici, l’or des monts Alodon que les mineurs vont chaque jour extraire du cœur de la Terre pour tempérer la cupidité humaine. Deuxième caisse. Là, les pierreries d’Encoin et de Faïeul. Entre l’index et le pouce, il en leva une au niveau de ses yeux, feignit de l’examiner. Regardez la taille de celle-ci ! Elle fera le bonheur d’une dame de Vieussan une fois taillée et sertie. Troisième caisse. Enfin, sous vos yeux ébahis, voici la perle de nos montagnes. Un cuir de la plus grande qualité. Réputé pour sa robustesse, il séduit aussi par les nuances de gris de sa robe qu’aucun teinturier n’a encore réussi à imiter. Voyez ces cornes ! Dans l’art, elles fascinent les graveurs. En médecine, on vante leurs vertus curatives. Vous l’aurez deviné, devant vous, de l’orni.

— Sachez que j’ai autre chose à faire que d’écouter votre boniment, s’exaspéra l’officier. Gardez-le pour les crédules et tout le monde s’en portera mieux. Il trempa sa plume dans l’encrier. Quelles quantités ?

La voix grave de Jehan roula sous les arches du pont à mesure qu’il énonçait très précisément les mesures contenues dans les caisses. Les dogues du Chevalier soulevèrent les caisses, les soupesèrent, puis vérifièrent d’un œil assuré la véracité des informations. Quand ils hochaient la tête, l’autre complétait le registre.

— Vous pouvez déposer vos marchandises dans la halle est. Le droit d’accostage s’élève à deux écus, celui de marchandage à sept.

— Neuf écus ! Rechigna Merrizan pour la forme. Foi de nôte, jamais il ne laissera ces sangsues s’en tirer sans un baroud d’honneur. Mais ce sont les yeux de la tête ! Comment faire un bénéfice suffisant pour l’hiver si vous nous prenez tant ? D’ailleurs, nos marchandises ne méritent pas un tel traitement. Les Vieussannais rougiront de colère de voir nos prix flamber à cause de vos taxes si élevées. Messire, un geste. Si ce n’est pour nous, pour le commerce, à tout le moins pour le bon peuple de Vieussan et de la vallée toute entière.

Un geste ferme de la main balaya ses objections. La mort dans l’âme car un nôte souffre toujours de mettre la main à la bourse, les deux compagnons s’acquittèrent des droits. Cela se passait toujours ainsi à Vieussan. Tout était sujet à impôt. L’accostage sur l’unique grève où les nôtes pouvaient tirer leurs fanches à sec, le stockage dans l’une des quatre halles du village, les transactions, le fait même d’entrer ou de sortir de l’enceinte était soumis à l’octroi. Sans compter le manger, le boire et le dormir. Vieussan portait bien son nom. Ses habitants, leur seigneur en tête, étaient des vampires.

Pour transporter leurs marchandises jusqu’à la halle est, Jehan et Merrizan pouvait louer les services de porteurs, une puissante corporation à Vieussan. Seulement, trois malles de ce poids nécessiteraient le travail de pas moins de six hommes. Exorbitant ! Rogner leur bénéfice par commodité ne faisait pas partie de leur dessein. Au contraire. Conséquence, les deux avaricieux peinèrent à monter leurs trésors au sommet du pont. Merrizan crut mourir à chaque marche quand Jehan en sortit à peine essoufflé. Là résidait leur complémentarité : le deuxième s’occupait des travaux de force, le premier des palabres et des négociations.

Évidemment, des rabatteurs de la guilde tentèrent de les amadouer. Leurs arguments firent long feu face à la radinerie proverbiale des nôtes. Ils s’octroyèrent malgré tout, en échange de piécettes sans valeur, les services d’un gamin pour surveiller leurs biens le temps de trouver une place dans l’entrepôt.

Dans le dédale des rues en terre battue, Merrizan ouvrait la marche quand Jehan le suivait, une malle entre les mains. Des échoppes abaissaient leur volet et les commerçants disposaient leurs articles sur les étals. Par les portes ouvertes des ateliers s’échappaient les bruits des outils s’abattant sur la matière : le cliquetis retentissants du marteau sur le métal, le frottement régulier du rabot sur le bois. Une odeur de pain fraîchement cuit colorait l’air. Les deux amis durent se faufiler entre les charrettes à bras que des manouvriers déjà fatigués déchargeaient, leurs fronts couverts de sueurs et leurs muscles saillants sous l’effort. Des aubergistes jetaient des seaux d’eau sale par la porte de leur établissement, créant ici où là de vilaines mares fangeuses. Au-dessus des toits de tuiles rouges, au détour de l’angle d’un des immeubles bas, on apercevait les demeures cossues des plus riches familles vieussannaises. Elles s’accrochaient aux flancs de la colline comme leurs propriétaires à leur fortune. Dans la chaleur du matin, la ville respirait.

Dix minutes et Jehan posait enfin son fardeau devant la halle. Merrizan héla le chef des lieux. Cet entrepôt, bâti contre la muraille, tout à côté de la porte est, était surtout occupé par les caravaniers. Ces marchands au long cours dirigeaient des convois de plusieurs dizaines d’ânes. Ils acheminaient de village en village les marchandises venues d’au-delà de la vallée. Les caravaniers étaient le pendant des nôtes. Les uns amenaient le monde dans les méandres, les autres apportaient les méandres au monde. Le patron sortit de l’ombre dans laquelle était plongé l’intérieur du bâtiment, un caravanier sur les talons.

— Merrizan ! S’exclama le bonhomme.

Ventru comme pas permis, les plis innombrables de son double menton étaient autant de rivières transpirantes. Sous ses sourcils broussailleux, ses paupières se plissèrent quand il déboucha en pleine lumière. Il salua le marchand qui alla se fondre parmi les badauds traînants sur la place devant le bâtiment.

— Tu viens encore saigner les marchands du Sud ?

— Voyons Orié ! Tu sais bien que je ne suis qu’un honnête nôte. Mon but est noble car je ne cherche que la prospérité de mon méandre.

— Honnête ? Rire gras. Aurais-tu changé ? A mon avis, seule ta prospérité t’intéresse.

— Certes… Merrizan changea de conversation. L’officier nous a dit de nous installer chez toi.

— Ah oui ? Ils savent pourtant là-haut que je suis plein à craquer. Des pièces changent de main. Mais on trouve toujours de la place pour de vieux amis. Suivez-moi.

Après avoir serpenté entre des amas de caisses, de ballots, de cages, ils s’arrêtèrent devant un carré étroit délimité par une cordelette et quatre piquets. Jehan déposa leur caisse et partit chercher les deux autres. Merrizan en profita pour bavarder avec le patron. Il cherchait des informations, voulait connaître la situation du marché, s’il ne s’était pas tendu depuis sa dernière venu il y avait un mois.

— La saison bat son plein, le rassura Orié. Les marchands du Sud ont leurs coffres et leurs bourses prêts à dégueuler. Leurs réserves se vident à mesure qu’arrivent les caravaniers et ils sont avides de les remplir avec les trésors de la vallée. Tu devrais pouvoir écouler ton stocks rapidement et à bon prix. Vous restez combien de temps ?

— Comme d’habitude, répondit-il mécaniquement, les rouages de son cerveau tiraient déjà des plans sur la comète.

— J’ai entendu dire qu’il y avait des troubles dans le Sud. Non pas la guerre mais les relations sont tendues. Une histoire de traité commercial je crois, quoi qu’un type m’a parlé du fils d’un prince qui se serait tiré avec la femme d’un autre. Enfin bref, il parait que les cités et les principautés sont sur les dents et qu’elles s’arment, au cas où. Vif hochement de tête. D’ici à ce qu’elles se foutent sur la tronche, y’a qu’un pas. Toutes cherchent de l’or. Oh ! Elles te diront que c’est pour leur artisanat ou un truc dans le genre mais en fait, elles recrutent à tour de bras des mercenaires, surtout le Carali. Si tu as de l’or dans tes caisses, je te promets un joli bénéfice. Enfin, Orié haussa les épaules, ce n’est qu’une rumeur.

— Elle vaut ce qu’elle vaut, mais c’est un élément à prendre en compte. Il commençait déjà d’intégrer cette information à ses projections. Je pensais de toute manière aller saluer messire Lambal. La politesse avant tout. Clin d’œil appuyé, sourires complices. Merci Orié.

Jehan déposa la dernière malle sur ces entrefaites. Ils se saluèrent puis les deux amis retournèrent à la rivière. Après leur longue descente, ils n’aspiraient qu’à ôter le mélange de poussière, de sueur et de pollen collé à leur peau. Sur la grève, ils se déshabillèrent et s’avancèrent vers l’eau. Merrizan le volubile lâcha un cri strident lorsque son gros orteil entra en contact avec l’eau froide. Jehan le taciturne ne broncha pas quand il réapparut après avoir plongé tout de go dans l’Orb. Les deux amis se savonnèrent, se frictionnèrent vivement, chassèrent de leurs muscles la tension du voyage.

Jehan ressortit le premier. Jambes écartées, mains sur les hanches et tête renversée, il laissa le soleil à présent implacable sécher son corps ruisselant. Merrizan trempa encore, l’œil vagabond, laissant le courant léger délasser son corps fatigué. Les coteaux et sommets couverts de forêts tranchaient contre l’azur du ciel. Les ors couraient sur les frondaisons, les feuilles se drapaient d’émeraude, la roche, grise à l’ombre, devenait blonde au soleil. Ici ou là, des vignes parfaitement alignées trouaient la parure ensauvagée des flancs. Des terrasses brisaient l’uniformité du paysage. Vieussan était réputé pour ses vins. Merrizan se léchait déjà les babines. Ce soir, à l’oustal, il ferait honneur au sang jailli de la terre en grappes généreuses que l’art des vignerons transformait en élixir. Deux brasses encore et il sortit à son tour.

Il imita son compagnon et laissa le soleil sécher sa peau. Il sentait presque une à une s’évaporer les gouttelettes. Son corps, humide un sablier auparavant, était déjà sec. Il alla à leur fanche et, d’un coffre sous le banc de nage, sortit des vêtements propres, plus élégants que ceux du voyage.

— Tout ça va me manquer.

Cette phrase, émise par Jehan d’un ton trainant, une tempête dans le calme du jour.

— Tout ça quoi ?

— Tout ça, large mouvement de main. Après tout, je n’ai jamais rien connu d’autre. Est-ce que l’aval nous offrira réellement toutes les richesses dont tu parles ?

— Évidemment. Et même bien plus ! Fini les hivers passés à fabriquer nos fanches dans la chaleur étouffante de l’atelier quand dehors règnent le gel, la neige et ce vent glacial descendu du nord. Fini les printemps à faire le tour des villages pour trouver les premiers les meilleurs articles à vendre, perdant santé et talent à convaincre ces péquenots obtus de nous lâcher un peu de leurs trésors. Fini les conseils lénifiants et les admonestations humiliantes de tous ces vieux cons du Cercle des Anciens. Nous allons être libres Jehan. Libres, et riches. Des princes, tu m’entends. Des princes !

— Humpf…

Jehan secoua la tête. Merrizan sentait bien l’inquiétude de son ami, les doutes qui l’assaillaient devant l’ampleur des changements apportés par la perspective de leur vie future. Quand lui rêvait de grands espaces, de plaines et de mers (encore des mots sans réalité, des évocations abstraites pour ces hommes de la vallée), Jehan se satisfaisait des mâchoires de la montagne sur la rivière, de cet horizon bouché. Néanmoins, le défaitisme de son compagnon le rassérénait. Depuis l’enfance, Jehan avait une tendance au pessimisme quand lui se laissait souvent aller à un optimisme dangereux. L’union de leurs deux caractères, aux antipodes l’un de l’autre, créait une sorte d’équilibre, une stabilité qui leur évitait tous les deux de se casser la figure.

— Humpf ? Tu verras ! Quand toutes ces beautés méridionales te tomberont dans les bras, tes atermoiements te paraitront bien ridicules. Allez ! Merrizan prit son ami par l’épaule. Allons à l’oustal. La première tournée est pour moi.