L’indic (Calixte 3)

Calixte fait des cercles. Il observe la mousse se déposer sur les parois de sa pinte, puis redescendre mollement jusque dans le fond où finit de s’éventer une dernière gorgée de bière. La pimbêche l’a laissé sans grande information. La boîte postale ? Il ira vérifier mais il sait déjà ce qu’il trouvera : un faux nom, une fausse adresse et des témoignages flous sur la personne venue chercher le courrier. Le cercle des morts. Voilà le cœur du sujet. Mais là encore, pas de quoi ferrer le moindre poisson. La Crèveke est restée bien évasive sur le sujet. Avec un nom pareil et le standing de sa cliente, « un peu de piquant » signifie forcément un truc malsain et les gens de la haute n’aiment pas étaler leurs vices. Parangon d’une vertu qu’ils imposent aux autres en se contentant d’en étaler les aspects, ils aiment le secret sur leurs vilains penchants. Son verre vide, il se lève et va poser le coude sur le bar.

— Haut de gamme la nana.

A travers les vapeurs du lave-vaisselle qui brouillent son visage, la remarque d’Issam parait surgir de nulle part. Une question ? Une affirmation ? Seulement une de ces phrases pour alimenter le vide.

— M’en parle pas. Tu me remets la même.

— Ton ardoise fâche ma patience.

— Voilà pour ta patience.

Calixte plaque six billets de cinquante sur le comptoir. André, Irénée et Francis, des habitués comme lui, sirotent leur demi tandis qu’une femme entre deux eaux boit du bout des lèvres un blanc trop jaune, trop moelleux. Un reubeu, l’œil torve, finit de s’éteindre au bout du bar.

— Avec l’appoint, tu mettras la petite sœur à ces messieurs et à madame.

Tous hochent la tête dans sa direction. Il lève sa pinte, « santé », lâche-t-il en guise de politesse et il part s’installer en terrasse. Il referme son manteau et s’allume une clope. Il a besoin d’informations et il ne sert à rien de rappeler sa cliente. Elle ne lui dira rien de plus. Seulement, il n’a aucune envie de se jeter dans la gueule du loup sans avoir une idée de la taille de ses crocs. Vu le style de la Crèveke, il lui faut le bon indic. Chaque fois que le filtre quitte ses lèvres, il évacue un nom de sa liste. Lorsqu’il écrase sa cigarette, il sait qui aller voir. Trois gorgées, un salut de la main et il quitte le Shamheran.

Mardi soir. La pluie a enfin cessé, offrant un peu de lustre au bitume fatigué de la rue des Bons Enfants. Arrivé au niveau de la synagogue, il aperçoit l’enseigne du Filin, un bar à hôtesses tenu par Pierre-Mathieu. Ses parents avaient-ils voulu lui offrir un peu de sainteté apostolique en l’attifant de ce blaze pompeux ? Patron d’un bar à hôtesses à quarante ans, un peu maquereau sur les bords, on peut dire que ses darons s’étaient mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. D’ailleurs, ses deux illustres prénoms avaient été vite oubliés. Ne restait plus que PM, surnom à l’image de sa locution par rafale.

PM est une vielle connaissance de Calixte. Non qu’ils aient usé ensemble les bancs de l’école, ça faisait bien longtemps qu’on avait remplacé les bancs par des chaises quand, chacun de leur côté, ils gravirent difficilement les pentes de la scolarité obligatoire. D’ailleurs, PM avait lâché au brevet. Calixte, lui, avait tenu jusqu’en licence de droit. Mais cela faisait deux décennies que leurs chemins ne cessaient de se croiser alors, de fil en aiguille, ils avaient fini par créer une sorte de lien, entre l’amitié et le besoin.

Vingt-trois heures. Il prend une profonde bouffée sur sa clope et lâche un regard blasé sur la devanture grise du bar, tout en petit carreaux fumés. Au-dessus, les colombages typiques d’un vieil immeuble rouennais coiffé d’un toit d’ardoises noires, pentu. Deux lattes et le foyer encore rougeoyant vient mourir sous la semelle de sa chaussure. Deux pas, il pousse la porte. Lumière tamisée, plafond bas, l’ambiance est cosy. Même si la hauteur sous plafond ne permet pas de figures compliquées, la barre de pole dance dans le fond laisse espérer aux clients de provocantes acrobaties. A ses pieds, trois banquettes en demi-cercle entourent des tables basses. L’une d’elle est occupée par un seau à champagne tandis qu’un homme se grise de subir les attentions de Mélissa, une brunette aux lèvres charnues, aux regards d’autant plus brûlants que le micheton parait blindé.

Sur la gauche, le comptoir n’est pas très grand. Trois tabourets un peu serrés, dont deux sont occupés par des créatures aux traits incertains. Fatalisme ? Espoir ? Convoitise ? Des professionnelles en somme. Leurs formes sont avantageusement moulées dans leurs robes noires. Des seins et des hanches sous des lèvres rouges, leurs corps aguichent et les yeux se posant sur elles s’émoustillent. L’une a des yeux bleus un peu trop écartés dans son visage fin encadré d’une teinture noire. L’autre est blonde comme les blés, yeux noisettes et tâches de son autour de son nez camus.

— Salut Calixte, lance-t-elle en redressant les épaules, accentuant sa cambrure.

— Salut Delphine. Il pose la main sur la naissance de ses reins, lui fait la bise. C’est calme ce soir.

— Un début de soirée en début de semaine, précise-t-elle, technique.

Calixte pose un coude sur le zinc. PM émerge du rideau à côté du bar.

— Calixte !

Sa bedaine s’écrase sur l’évier alors qu’il se penche pour faire la bise. Ses yeux pétillent, sa moustache noire et parfaitement taillée frémit. Calixte n’a pas besoin de plus.

— J’ai comme l’impression de passer au bon moment.

— On ne peut rien te cacher. PM se retourne en riant, saisit une bouteille de whisky sur l’une des étagères bondées et lui sert un verre, généreux. Pourtant, mon petit doigt me dit que tu n’es pas là par pure courtoisie.

— Touché.

Calixte sourit en coin. Dans le verre, le liquide ambré s’agite encore d’avoir été si brusquement posé sur le comptoir. PM lui fait signe de le suivre. Sans oublier le verre, Calixte obtempère. Ils passent la barre jusqu’à une petite porte noyée dans l’ombre au fond du rade. A l’intérieur, un salon privé, tout en cuirs et lumières rouges, pour les clients les plus généreux. Les plus bouillants aussi. Moyennant finance, le queutard peut s’offrir ces dix mètres carrés pour aller au-delà des conversations intéressées et des pelotages champagnisant et s’offrir une partie de jambes en l’air avec sa favorite. PM est un romantique. Si les bourses vides des uns remplissent la sienne, alléluia ! Les deux hommes s’assoient, posent leur verre sur la table basse, ronde et noire. Echange de regards.

— J’aurais besoin de tes services, commence PM.

— Un mauvais payeur ?

— T’as le nez fin.

— Dix ans que tu m’appelles pour les faire cracher au bassinet. Si je n’arrivais pas à le deviner, je changerais de taf. Raconte.

— Samedi soir, un type propre sur lui entre. Il était quoi, minuit ? Une heure ? Le gars poli. Il salue tout le monde. Il avise une banquette et commande une bouteille de champagne. Jusque-là, rien de surprenant. A peine dix minutes et deux types entrent et le rejoignent. A leur tronche, ça parle affaire. Je retiens les filles. Pas le moment. Ils se claquent la première bouteille puis en commandent une seconde. La conversation se fait plus détendue et là les filles y vont. A la troisième bouteille, les mecs commencent à être bien éméchés. Le premier lâche ses cartes à tout le monde. Avocat d’affaire et tout le tintouin, le gars s’imagine président de la république. Bref, ça s’enchaîne. Ses deux potes, raides, se barrent vers trois heures. Lui reste encore, pelote comme il se doit Michèle et finit son verre. Il arrive à la caisse mais il était tellement bourré ce con qu’il en oublie son code de carte bleue. Trois essais et plus rien. Il sort son larfeuille. Un pauvre billet de cinquante. Magnanime, je lui propose de repasser dans la semaine me payer. Evidemment, je lui demande ses coordonnées. Le mec, confiant comme le sont les mecs dans son état, me refile un faux nom et un faux numéro de téléphone avant de se tirer.

PM reprend son souffle et avale une gorgée. Un courant d’air. La porte s’est ouverte. Delphine est entrée.

— Et ? Calixte sent bien que l’histoire n’est pas finie.

— Et, pour te dire à quel point le mec est con, il avait refilé une de ses cartes de visite à Michèle. Il m’a vraiment pris pour une buse le type.

PM s’esclaffe. Calixte trempe ses lèvres. Comme à chaque fois qu’il a besoin de lui, PM ne lui a pas servi le tout-venant, un de ces whiskies pour soiffard. Non, là les îles écossaises te tapissent la langue, le palais avant de te caresser la gorge. Un nectar.

 — Ok. Sourire. Je ne devrais pas trop avoir de difficultés. File moi sa carte et je t’arrange ça.

Alors que PM lui tend le bout de carton, Delphine s’assied. Il la regarde. Comme chaque fois, ça lui fait un truc dans le bas ventre. Un genre d’instinct qui sans passer par le cœur te relie d’un trait les yeux et les couilles. Il l’aime bien. Elle lui plait. Son visage mutin lui donne l’air de ne pas y toucher. Pourtant, elle est tout sauf innocente. Elle se love contre lui, l’embrasse dans le cou, lui caresse le bras. Il passe sa main dans ses cheveux, fixe PM.

— Le cercle des morts, ça te dit quelque chose ?

— Le cercle des morts…

PM se lisse la moustache, signe chez lui qu’il fouille dans sa mémoire. Sans l’avertir, la jeune femme déboucle sa ceinture, le défroque à moitié et part à la recherche de sa bite.

— J’ai une cliente qui en fait partie, précise Calixte.

— C’est pas commun ce truc. PM prend l’air fin alors que de longs doigts parfaitement manucurés se saisissent du sexe de Calixte.

— C’est-à-dire ?

— C’est un genre de club libertin pour nantis, un truc hyper select. Il faut montrer plus que patte blanche pour y entrer. Une gorgée. Ses membres se réunissent une fois par mois histoire de se rappeler de quel monde ils font partis, loin des petites gens, des smicards et autres assistés. Entre baises salaces et gueuletons incroyables, ils parlent affaires. Plusieurs contrats juteux, si je peux dire ça à propos de ce cercle, ont déjà été signés à ces moments-là.

— Un genre de loge maçonnique orgiaque ? Maintenant qu’il bande, Delphine commence de le branler dans son caleçon.

— Si tu veux. Pour se donner un genre, ils se la jouent société secrète, avec des rites d’initiations, des costumes et tout le tralala.

— Genre Eye Wide Shut ? Demande Calixte alors que les lèvres humides de la jeune femme emprisonnent son sexe trop tendu.

—  Sans Stanley Kubrick derrière la caméra, rétorque PM. Calixte n’aurait pas cru qu’il ait cette référence. Juste un truc salace où les bourges se lâchent. Mais comme ils veulent conserver les apparences, ils s’imaginent des mystères.

— Et où peut-on trouver ce cercle ?

— Ils se réunissent au Monumental. Où précisément, je ne sais pas. Mais faut être sacrément détraqués pour faire ça au milieu des tombes, entourés de cadavres.

— Bah ça s’appelle le cercle des morts leur truc, non ?

— Qu’est-ce que t’es perspicace ! ça me donne le vertige. Un large sourit cisaille le visage de PM. Bon, je te laisse. J’ai un bar à faire tourner et j’ai comme l’impression que t’en as plus rien à foutre de mes histoires.

L’autre se lève et quitte le salon. Il a ses infos, un job, Calixte peut relâcher son contrôle. Rapidement, toute son attention est aspirée par le mouvement parfait, la langue experte de la jeune femme. Rapidement, il n’est plus que sensations. Plaisir.

Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (4/5)

Au Petit Bar

Un des cent clochers de la ville sonne minuit. Le bar est à l’autre bout de la ville alors Sébastien allonge le pas. Est-ce la crainte de trouver porte close ? Les bars ferment à deux heures et ses longues jambes le mettent à l’abri de cette conclusion inacceptable. Ne chercherait-il pas plutôt à évacuer dans l’effort sa colère ? Qu’est-ce qui lui a pris de se tirer comme ça ? De se comporter de la sorte vis-à-vis de ses potes ? Ils ne lui ont rien fait et à cause d’un mirage, car pour le moment cette brune n’est rien d’autre qu’un oasis fantasmé dans le désert de sa mémoire, il se permet d’être odieux. Il n’a pas dégoisé un mot, les a mordus dès qu’ils montraient un tant soit peu d’intérêt pour lui. Après les avoir traités comme des étrangers, il est parti sans un au revoir. Et Éric qui essaie de l’aider quand lui l’insulte presque. Faut être un sacré connard pour agir comme ça. C’est un connard. Voilà ! Il s’énerve. Encore une fois, il tombe dans ce qu’il déteste le plus, l’apitoiement. « C’est trop facile de se morfondre. Va t’excuser plutôt », s’ordonne-t-il.  Comme toujours, rien n’y fait. C’est si facile de s’apitoyer, ça satisfait le nombril.

La puérilité de ses actions, de ses réactions, le fout hors de lui. Quel con ! Ça le replonge des années en arrière, quand ça battait de l’aile avec son ex avant la chute finale. Centré sur sa petite personne, Sébastien envoyait paître quiconque montrait un semblant d’empathie à son mal-être. Rester à s’auto-flageller plutôt que de s’ouvrir aux autres, de trouver une solution, afin qu’on s’apitoie sur son sort, qu’on le place au centre des préoccupations. Combien de fois s’était-il juré de ne plus tomber dans cette attitude dégueulasse ? D’accepter que le monde continuât de tourner malgré ses états d’âmes de gamin capricieux ? Trop de fois pour les compter. Il enrage de ne pas s’être tenu à cette ligne qu’il s’était fixée. « Tu n’es pas le centre du monde », clame-t-il intérieurement.  Ça le débecte d’ainsi contempler sa petite personne. Et pour quoi ? Pour le souvenir altéré d’une fille d’un soir ? N’y en a-t-il pas eu des dizaines ?

Évidemment ! Il n’a cessé de multiplier les conquêtes pour ne plus s’appesantir sur la valeur d’une seule femme, ne plus les considérer comme autre chose que des exutoires à sa libido. Il n’a cessé de vider sa colère en elles, de les utiliser pour se construire une carapace à l’abri de laquelle son égo puisse jouir d’une satisfaction nauséabonde, celle de se croire libre, indépendant, sans autre illusion que celle de s’imaginer n’avoir besoin de personne. Il a voulu coûte que coûte oublier sa dépendance, quasi physique, à une femme qui un jour l’a laissé sur le bord de la route pour continuer d’avancer quand lui restait comme un idiot à stagner. Il a voulu se cacher derrière les jupons pour ne pas courir le risque d’être face à lui-même, à la médiocrité de son caractère et à la frivolité de ses engagements. Une fuite en avant sans trêve, sans possibilité de se racheter. Pire, il fanfaronne de multiplier les coups d’un soir pour se convaincre qu’il  est sur la bonne voie, qu’il est au-dessus de tous ces atermoiements mielleux, ces mièvreries qu’il se convainc être l’amour.

Ses pas avalent le boulevard du Général Leclerc. Il ne remarque pas les lumières de la ville, les façades des immeubles orangées par l’éclat des lampadaires ou les traits blancs des phares des voitures. La présence fugitive d’un passant ou les rires gras d’une bande éméchée ne le sortent pas de sa bulle, noire, sombre comme une cave depuis longtemps désertée. Dans la pénombre de son esprit, entre les toiles d’araignées et l’odeur d’humidité rance, il n’y a que cette brune et à la traîne ses idées noires qu’elle a réveillées, que son comportement irrationnel a attisées.

Sans même en avoir conscience, son corps n’est plus qu’un grand automate, il tourne rue de la République, la remonte jusqu’à l’église Saint-Maclou. Les dentelles de pierre de l’édifice ressemblent aux méandres de ses pensées, un chemin tortueux entre les doutes de l’avenir et les blessures du passé. Dans toutes ces arabesques gothiques s’établit la carte de sa nature inconstante. Courbe quand il voudrait être droit comme la flèche perçant la nuit, Sébastien se morfond de ne pouvoir suivre une ligne claire.

Il débouche rue Damiette, la rue des antiquaires l’appellent les Rouennais. En face des colombages penchés de la Walsheim, maison réputée pour ses choucroutes, le Petit Bar. Sébastien observe la porte aux petits carreaux embués par le contraste entre la chaleur humaine en-dedans et la fraîcheur nocturne en-dehors. Comme eux, tout est flou en lui. Comme à travers eux, il ne voit rien. Tout est bouleversé. A ce moment précis, une seule sensation s’accroche à sa conscience : celle de se sentir merdeux. Sébastien prend une longue inspiration. L’air frais lui pique la gorge, desserre un peu le nœud, mais n’apaise en rien la mélasse qui lui encombre la tête. Il hausse les épaules. Ce geste ne lui apporte pas le détachement habituel. Deuxième bouffée d’oxygène. Il pousse la porte.

La chaleur sur son visage, le brouhaha feutré des conversations, l’éclat feutré des ampoules à gros filament, ce mélange de sensations physiques délayent son mal-être. Comme souvent lorsqu’il entre dans un bar animé, de se sentir vivant parmi les vivants apaise ses angoisses. Il respire mieux. Petit à petit, la raison de sa présence ici prend le pas sur ses remises en cause. Bientôt, il l’anticipe, il se rira de s’être torturé pour si peu. Mais est-ce si peu ? Pour esquiver le torrent glauque de ses tourments, il observe l’endroit. Les murs sont couverts d’un papier peint à motifs vieillots éclairé par des appliques de l’entre-deux guerres. A gauche, des tablettes de bois sombre permettent de poser les verres. A droite, le bar comme un grand J. Dans l’arrondi côté entrée — le bar est tout en profondeur —, le cuivre lustré des tireuses à bières flamboie. Derrière le comptoir qui court sur cinq mètres jusqu’à une cheminée hors d’âge — on en mettrait trois comme lui dans l’âtre —une alcôve quadrillée d’étagères est percée dans le mur. Sur celles-ci se donnent à voir bouteilles et verres. La variété fait briller les premières. Il y en a des minces contenant des eaux de vie de poire, de prune, de mirabelles, des pansues pleines de rhum équatorien ou antillais, des quadrangulaires translucides de gin. Les seconds, de la tulipe à la chope en passant par le verre à cocktail au pied haut et au contenant évasé, s’irisent dans la lumière.

A peine entré, Sébastien remarque le regard du serveur posé sur lui. La barbe noire élégamment taillée, les manches de sa chemise retenues par des serres-manches, le pantalon maintenu par des bretelles, le nœud papillon impeccable et les chaussures à tous les coups vernies, il lui sourit largement dans son costume très Prohibition. Entre deux gestes de shaker, il l’invite d’un mouvement de menton à s’asseoir sur un des hauts tabourets de bois sombre le long du bar. Pas de doute, ils se connaissent.

Dans le fond, des tables basses chinées du dernier goût — seulement deux, le bar est petit — sont accaparées par une troupe de quarantenaires en goguette. La serveuse s’approche de lui. Son visage est un métissage saisissant de la racaille conquérante espagnole et de la noblesse précolombienne. Cette beauté rare au charme latin lui tend une carte, un livre ancien à la reliure cousue et à la couverture de cuir dans lequel sont épinglées les listes des cocktails… et leur prix ! Sébastien grimace. Soudainement, ce ne sont plus ses états-d’âmes mais les cordons de sa bourse qui le persécutent. Plus que la qualité des boissons vantée par Éric, et dont il ne garde aucun souvenir, leurs prix lui donnent le vertige. Plus habitué aux bières premier prix, dix euros un verre ça lui titille la modestie. Le sourire de la brune qui se confond avec celui de la serveuse lui fait rapidement oublier son éthique d’écureuil.

Il feuillette la carte. Pour rester dans la veine du Gibier de Potence, il choisit une base de rhum. Son choix fait, il repose la carte. Les yeux bruns de la jeune femme se tournent vers lui.

— Que désirez-vous monsieur ? Sourire éclatant.

— Celui-ci, bredouille-t-il.

Sébastien n’en revient pas. Les tenanciers ont poussé l’aspect Années Folles très loin. Les serveurs font preuve d’une courtoisie extrême, presque désuète, tandis que les verres rappellent ceux entassés dans le buffet de sa grand-mère, héritage de sa propre mère. On retourne dans une époque révolue, on voyage dans le temps et les breuvages, dont certaines recettes ont plus de cent ans, avec des smartphones dans les poches. On côtoie la vision contemporaine d’un passé idéalisé. En somme, c’est vintage.

Derrière le comptoir, le serveur ne chôme pas. Devant lui, des ingrédients spéciaux dans des réceptacles qui le sont tout autant — oranges séchées, griottes baignant dans le sirop. Derrière lui, l’éventail des bouteilles. Il pose un verre pansu sur le bar. Avec un petit gobelet en inox, une sorte de losange inversé, il mesure les doses des différents liquides qu’il verse dans le shaker, tout inox lui aussi. Sébastien se perd dans la contemplation des gestes. La danse créatrice des mains, piochant ici un zeste, cassant là un œuf avant de couvrir le tout d’une dose d’alcool, secouant le shaker du geste rituel, le détourne de ses noires préoccupations. Il n’y a plus de femmes, plus d’amis, plus rien d’autre que la magie en train d’opérer. Mais ici pas de lapin, c’est un liquide rosé et mousseux qui sort du chapeau et remplit lascivement le verre. Sébastien remercie les deux ti-punchs, surtout le dernier avalé précipitamment. Ils lui offrent l’anesthésie, celle qui s’empare de vous quand vous restez ultra concentré sur quelque chose dont vous vous foutez éperdument. Ça lui fait un bien terrible. Lorsque la serveuse se saisit du cocktail, c’est comme s’il sortait d’un rêve éveillé. Fini les tergiversations, à nouveau la brune envahit son cerveau. A nouveau, le sang tape fort dans ses veines et lave l’amertume. A nouveau, son idée fixe écrase tout le reste.

C’est donc ici qu’il a rencontré la femme de ses fantasmes. Pas son genre ce rade. Trop propre. Trop cossu. Trop à la mode. Pourtant, ça lui ressemble bien. Déjà à jeun, il saute facilement d’une humeur à l’autre, d’une envie à une autre, alors ivre, il n’y a plus de limites à ses lubies. Il observe à nouveau le barman. Concentré sur la préparation des cocktails dont les commandes pleuvent, celui-ci ne parait plus avoir conscience du monde. Il est tout entier dans l’action. Il est une pièce majeure dans le puzzle sur lequel bute Sébastien depuis une semaine. Il devrait aller lui parler mais clairement, ce n’est pas le moment. La serveuse lui apporte son verre, un liquide jaune avec une feuille de menthe au-dessus des glaçons. Avec son plus beau sourire — qui ne voudrait pas plaire à une si belle femme — il lui tend un billet. La caisse l’avale goulûment, sans rien lui rendre. Il déglutit. Ce godet, il va le savourer.

Il tète sa paille du bout des lèvres. Le goût explose sur ses papilles. L’équilibre est parfait. Les softs et liqueurs de fruits, sans noyer le goût de l’alcool, se mêlent parfaitement, l’embellissent même pour donner un caractère unique au cocktail. Le prix des consos l’a fait halluciner, la déco dernier cri presque fait fuir, le goût du cocktail emporte tout. Il boit une gorgée plus franche. Putain ! Qu’est-ce que c’est bon ! Sébastien se détend. Attendre de pouvoir parler au serveur ne va finalement pas être si terrible que ça.

C’est devenu une habitude. A la dérobée, discret comme les hommes savent l’être, il observe les clientes. Une brune. Il s’appesantit un instant sur elle avant de passer à une autre. Il espère trouver dans les visages, dans les postures, un écho à son souvenir. Évidemment, rien. Aucune des femmes présentes ici n’éveillent en lui le moindre écho. Il souffle. Ses épaules s’affaissent. Ne pas trouver ce qu’il cherche, ça aussi ça devient une habitude.

Il repense à ses amis. Promis, la prochaine fois, il s’excuse. Y croit-il seulement ? Non, encore un pansement sur sa conscience. C’est facile de vouloir réparer avec des mots. L’idéal serait plutôt d’arrêter de faire de la merde, de se comporter comme le dernier des imbéciles lorsqu’une femme lui vrille le crâne. Oui mais là, c’est différent. Ce n’est pas qu’une envie physique à assouvir, c’est plus profond, plus terrible aussi. Ça tempête sérieusement sous sa caboche. Il en perd les sens, il ne discerne plus l’important du trivial. Il en oublie l’amitié, la nécessité de l’entretenir, de ne pas agir comme si ça ne comptait pas. Mais elle l’obsède, elle balaie tout. Est-ce une raison valable ? Même le cocktail n’arrive pas à effacer l’amertume dont est à nouveau tapissé le fond de sa langue. Ses actes l’écœurent, son auto commisération l’écœure. Pouah… Il préfère sortir fumer.

Une bruine légère tombe à présent. Elle tombe sur les vêtements et les cheveux en gouttelettes minuscules, sans les tremper. Deux autres clients exhalent de gros nuages sur les pavés luisants de la rue Damiette. Sébastien galère à rouler sa clope, l’allume enfin et tire dessus à taffes pressées. La pluie n’y est pour rien. Ça vient de son impatience, et aussi d’un sentiment nouveau : la peur. Il est si près de parler au serveur, à coup sûr une mine d’informations, de plus en savoir sur ses frasques du week-end dernier, alors que craint-il ? A-t-il peur de perdre dans la réalité la beauté floue de ses souvenirs ? Parfois, il le sait, on préfère le fantasme au vrai, le rêve à la réalité. Une semaine qu’il se torture les méninges, une semaine qu’il échafaude des hypothèses, qu’il en crève de ne pas avoir de réponses. Tout doit prendre fin ce soir ou il va carrément péter un câble. Et que ressent-il ? De la crainte, une forme de trac comme avant de jouer la première ? Putain ! Il est vraiment dérangé. C’est trop le bordel là-haut, ça déraille plein gaz. Énerve, il projette son mégot d’une pichenette sèche dans le pot prévu à cet effet et retourne dans le bar.

A nouveau sur son perchoir, son manteau suspendu à un crochet sous le comptoir, son verre à moitié vide dans une main, il attend l’accalmie pour questionner le serveur. Tout ça doit cesser. Finis les cas de conscience et les réflexions oiseuses, il est bien décidé à passer à l’action. L’occasion se présente enfin vers une heure vingt. Sans plus d’ouvrage sur le métier, le barman sort fumer une clope. Une minute après, Sébastien est dehors.

— Bonsoir. T’aurais pas du feu s’te plait ?

Sébastien tique. Cette question pourrait être prise pour une vilaine technique de drague. Mais il n’a pas d’autre idée. Haussement d’épaule. Qu’est-ce qu’il en a à foutre de comment ce type comprend sa question ? Rien.

— Salut. Il lui tend un petit Bic bleu. Alors, la soirée s’est bien terminée samedi dernier ?

Le serveur affiche un sourire sans équivoque. Sébastien reste interdit. Ça flotte un instant dans sa caboche. Il allume sa tige et rend le feu.

— Si je m’en souvenais, ce serait parfait. Moi, c’est Seb.

— Quentin. Il range son briquet dans sa poche, exhale un long nuage de fumée. T’es sérieux ? Tu ne te rappelles pas ta soirée ?

— Non. Le trou noir. D’ailleurs, c’est un peu pour ça que je t’aborde ce soir.

— Ah ? Tant pis alors. Une seconde passe, silencieuse. C’est vrai que vous n’étiez pas frais en repartant. Après, on ne vous a pas servi de la grenadine non plus. Il rit.

— Vous ? S’enquiert impatiemment Sébastien. J’étais avec quelqu’un ?

— Ah quand même ! Sourire goguenard. En arrivant chez nous je ne sais pas. Mais en repartant oui…

Sébastien mouline avec sa main pour le pousser à en dire plus.

— … Dans la soirée, je t’ai remarqué. Hélas, tu parlais avec cette jolie brune. Tu en faisais des caisses pour l’impressionner, tu lui as payé des verres, parlé avec les mains, rit exagérément à chacun de ses bons mots. Avec la serveuse, on a lancé les paris : allais-tu conclure ou non ? On a même discuté tous les quatre. Tu voulais sûrement faire le type sympa, ouvert. Mais j’imagine que tu ne t’en souviens pas.

— Pas du tout.

Sébastien est gêné, de la gêne consécutive au trou noir de lendemain de soirée trop arrosée. Il déteste lorsqu’on lui raconte par le menu sa soirée et que lui ne se souvienne de rien. Il se sent stupide.

— J’espère ne pas avoir été trop lourd.

— Pas du tout. Tu étais très drôle. Éméché, mais drôle.

Sébastien rigole nerveusement. Plusieurs questions lui brûlent les lèvres. Il finit par balancer la plus essentielle.

— Tu te rappelles de son nom ?

— Et comment ? Tu l’as braillé dans tout le bar, claironnant qu’elle était le plus beau joyau de tout Rouen, qu’elle éclipsait même la déco trop travaillée de notre bar. Tu faisais tout un tintamarre de sa beauté, avec des comparaisons parfois bizarres mais tellement drôles. Oui, pardon… le regard de Sébastien devenait très insistant. Elle s’appelait Agathe.

Agathe… des étincelles éclairent enfin la nuit mémorielle de son cerveau. Bien entendu Agathe. De connaitre son nom, la silhouette de son souvenir se fait plus tangible. Peut-être un mètre soixante-dix, elle lui arrivait au nez, il revoit alors ses longs doigts aux ongles rouges, comme l’empreinte de ses lèvres sur le bord du verre. Il se souvient de ses hanches étroites, de ses petits seins orgueilleux sous un haut noir couvert de motifs flamboyants. Il se souvient de sa peau, de son cou gracile. Il se rappelle aussi son obsession de vouloir y déposer un baiser, mille baisers, son envie puissante de caresser chaque centimètre carré de cette peau à l’aspect soyeux, légèrement halée. Agathe. Elle tournoie derrière ses yeux tel un derviche fou.

— Tu saurais me dire ce qu’on a fait après ?

— Ce que vous avez fait ne me regarde pas. Je suis surpris d’ailleurs qu’elle ne soit pas avec toi ce soir. Vous sembliez vraiment sur la même longueur d’ondes.

— Ne m’en parle pas…

Sébastien se sent l’envie de vider son sac.

— Ça fait une semaine que je pense à elle. Mais rien. Je n’ai pas retrouvé son numéro, je ne me rappelais même pas son nom et pourtant, elle est dans chacune de mes pensées.

— C’est marrant ça. C’est toi qui la drague et c’est elle qui t’hameçonne. J’espère qu’elle n’est pas du genre à pêcher pour le sport et à relâcher sa prise après l’avoir tirée hors de l’eau.

Toux gênée devant le regard éperdu de Sébastien.

— Quand on a arrêté de servir, vous finissiez vos verres. Vous ne vouliez pas finir la soirée tout de suite. Tu m’as demandé si on avait des places gratuites pour aller en boîte.

— En boîte ! Sébastien s’étonne.

Lui, en boîte ? Plus raide qu’un manche à balai, aussi à l’aise sur une piste de danse que dans la station spatiale internationale — enfin là, faudrait être vraiment à côté de la plaque pour l’envoyer là-haut, il se désespère d’avoir fini là-bas.

— Oui. On avait des entrées pour la Luna. Vous en avez pris deux, on s’est promis de s’y retrouver et vous êtes partis, bras dessus, bras dessous.

— Et ?

— Et ma collègue et moi n’y sommes pas allés. On était rincé et comme on ouvre le dimanche, on a rangé le bar et chacun est rentré chez soi.

Sébastien bougonne.

— Si tu veux savoir comment ça s’est fini, je ne vois qu’une seule solution : aller à la Luna. Qui sait, tu la croiseras peut-être.

— Merci pour tout. Sébastien lui serre la main avec plus que de la politesse.

Il rentre dans le bar. La perspective de retrouver Agathe, à tout le moins de combler ses trous de mémoire, ne lui fait pas oublier le tarif de son cocktail. De le constater l’afflige. Il lâche ses potes comme un rustre mais ne pas finir un verre à dix balles, ça le dérange. La tête pleine de conjectures, il passe rapidement à autre chose — l’humanité est étonnante !

D’avoir un nom à mettre sur ce visage donne enfin corps à ce qui n’était jusque-là qu’une ébauche. De nouveaux souvenirs affluent. Il s’en méfie. Sont-ils vraiment issus de sa mémoire ou est-ce le travail de son imagination à partir des mots de Quentin ? Il la voit, des pieds à la tête, virevolter sur une piste de danse anonyme, ses longs cheveux brillants sous des spots criards. L’image qu’il conserve d’elle, c’est ce visage qui se tourne vers lui dans un mouvement plein d’élégance, et il sait qu’il s’est passé ici. Il se prend le front dans la main. Que doit-il faire ? Une voix lui dit qu’il ne trouvera rien de plus ce soir. Une autre insiste. Il doit aller dans la boîte du week-end dernier pour la retrouver. Une semaine d’idées fixes, de doutes, d’espoirs et de bêtises lui tombe dessus. S’il rentre chez lui, ça continuera. Ça le bouffera de ne pas être allé au bout des choses. Il finit son verre, son aspiration glougloutant à travers la paille, et enfile son manteau.

— J’espère que tes recherches seront fructueuses l’ami.

— Merci, répond-il au serveur, bonne fin de soirée.

Sur un salut de la main, il quitte le Petit Bar.

 

 

 

Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (3/5)

Au Gibier de potence

Sur les marches au bas de l’entrée du Gibier de Potence, trois chevelus vêtus de noir grillent leur clope. Il les gravit le souffle court. Un coup d’œil rapide par le hublot percé dans la porte. C’est blindé. Il souffle, calme sa respiration. Du 106 jusqu’ici, il a marché comme un dératé. Il croirait presque s’être télé-transporté. Pas une seule image de son trajet n’a marqué sa rétine. Le pont Guillaume le Conquérant, il l’a enquillé les souvenirs aux trousses et l’espoir en ligne de mire. Plongé dans ses féminines considérations, l’impatience irraisonnée de retrouver Éric chevillée au corps, il est arrivé au bas du Boulevard des Belges sans s’en rendre compte. Il zyeute à nouveau.

Entre le comptoir et ses tireuses à bières disposées à la manière d’un gouvernail de galion espagnol — mais rien d’un navire de l’Invincible Armada car ici le bar est pirate, et le mur couvert de verres et de rhums aux origines et aux âges variés, le capitaine du vaisseau et son second, en fait une seconde, se démènent pour répondre aux commandes des clients en nombre ce soir. Sébastien pousse enfin la porte. Un air irlandais, une ballade érinienne reconnaissable entre toute mais dont personne ne connait le nom, flotte au-dessus des têtes. Tandis que le battant finit de battre comme celui d’un saloon de pleine mer, il jette un regard circulaire sur la foule. Pas trace de ses amis. Dans la pièce du fond à coup sûr.

Il se fraie un chemin parmi les corps comprimés, lance parfois un « pardon » pour se plier à une politesse inaudible. Arrivé au comptoir, il se cale de biais entre deux malabars et pose lourdement son coude sur le bois lasuré de longue date comme s’il plantait un drapeau sur une terre vierge. La manche élimée de son manteau éponge un peu de la bière laissée là par un buveur maladroit. Tant-pis. Son vêtement n’est plus à une avanie près. Et foncièrement, il s’en fout. Le patron, un quarantenaire fluet, enchante de sa gouaille la flibuste pour laquelle il prépare des ti-punchs. De le voir écraser la cassonade, de sentir l’acidité du citron vert à chaque coup de pilon lui met l’eau à la bouche. La seconde de ce navire et épouse du capitaine pose alors ses yeux noirs sur lui.

— Qu’est-ce que je te sers ? Le ton est haut pour dépasser les coups d’archet du violon.

— Un ti-punch. Au Neisson s’te plaît.

Elle ne perd pas un instant et se met à l’œuvre. Il y a trop de gosiers à satisfaire ce soir. Pas le temps de faire la conversation. Sébastien en profite pour zyeuter les fêtards. Autour des tables tantôt rectangulaires, tantôt rondes, les conversations se perdent dans les constructions harmoniques des instruments qui s’échappent de la salle du fond. Tout ça forme un maelstrom sonore agréable, donne vie au bar. Sans pouvoir s’en empêcher, il discrimine les clients, enfin les clientes. Il passe les blondes et les rousses pour ne s’appesantir que sur les brunes. Un sentiment d’urgence incontrôlé s’empare de lui. Son souffle s’accélère, son cœur bat plus vite, une impatience soudaine lui comprime l’intellect. Presque avidement, il les dévisage les unes après les autres. Celle-ci ?  Non, le regard n’est en rien comparable à son souvenir. Trop terne, trop lisse. Cette autre ? L’œil noir de son voisin posé sur lui, certainement son mec ou celui en passe de le devenir, le dissuade de la détailler plus longuement. Il saute une, deux minutes encore de visages en visages. Hélas, l’évidence est intraitable. Elle ne lui plait pas. Encore une fois, la sentence est la même. Elle n’est pas là.

— Voilà. Cinq euros s’te plait.

La voix de la seconde le ramène à des préoccupations plus terre à terre. Il règle sa consommation et s’en va par la droite vers l’autre salle.

Assis en cercle autour d’un immense fût à bobine industrielle, une dizaine de musiciens se concentrent sur leur instrument pour en tirer le meilleur. Il y a là une guitare, une cornemuse à soufflet, deux flûtes traversières en bois noir sculpté, un violon, un petit accordéon proche du bandonéon mais qui à coup sûr n’en est pas un (Sébastien n’y connait à peu près rien en instruments de musique), un banjo, bref, un ensemble d’instruments qui, jouant de concert, transporte ce bar rouennais vers les terres vertes et granitiques d’un rêve irlandais. Ici aussi, le monde se presse pour discuter, boire et rire au son exotique de l’orchestre improvisé pour cette session. Après la bouillie gueularde du 106, se oreilles apprécient.

Même s’il aperçoit ses amis dans un coin de la pièce, décorée tel le repaire caribéen de corsaires contraints de rester à terre par un grain particulièrement salé, il ne peut s’empêcher de faire un tour d’horizon des femmes présentes. Portant à ses lèvres son verre, il scrute par-dessus le bord les brunes présentes. Malheureusement pour son impatience irrationnelle, elle n’est pas plus ici qu’ailleurs. Carrément contrarié, il rejoint ses potes.

— Salut, lance-t-il à la cantonade, sans mettre l’entrain habituel aux retrouvailles.

— Salut ! répondent-ils dans un bel ensemble.

Assis autour d’une table carrée, ils sont tous là. Il y a bien sûr Éric, son mètre quatre-vingt-dix charpenté, son sourire tout en dents blanches dans sa barbe blonde taillée au cordeau. Il y a Poupoune, Pauline de son vrai nom, visage enjôleur serti d’yeux verts qui lui ont valu d’être courtisée par tous les mecs de la bande, et de sortir avec chacun d’eux sans pour autant trouver chez eux une âme-sœur. Romuald, le visage émacié, les yeux cernés de gris, les épaules légèrement voûtées sous le poids de son caractère mélancolique. Francis, le petit de la bande, tant par son âge que par sa taille, dont l’œil rigolard n’empêche pas sa langue de sortir des traits assassins en réponse aux moqueries potaches des autres.

Sébastien quémande une chaise libre à la table d’à côté et force ses amis à se décaler pour pouvoir s’insérer dans leur cercle. Sans s’en rendre compte, tous battent discrètement la mesure, ici un pied tape sur le sol, là une main frappe une cuisse au rythme de la baguette sur le bodhran.

— Alors, ce concert ? lui demande Éric.

— Ne m’en parle pas. Un moment qui va rapidement finir aux oubliettes.

— Lave-toi les oreilles, intervient Francis. Là y’a du bon son.

Il a raison. Les musiciens réalisent une belle session ce soir. Sébastien imagine presque écrire un papier sur leur performance, on ne sait jamais, peut-être cela intéressera-t-il le rédac chef et lui fera-t-il un billet supplémentaire. Seulement, ses pensées sont toujours à mille lieues d’ici. Légèrement fébrile, il se sent un peu comme un lion en cage sans qu’il n’y ait aucun barreau. Il épie de nouveau l’assemblée des buveurs. Sa nervosité finit par faire tiquer ses acolytes.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? T’es en chasse ce soir ? Insinue Poupoune, sarcastique.

— Comme s’il ne l’était jamais ! Finasse Éric.

Rire général. Lui parvient difficilement à sourire à cette blague éventée depuis des lustres.

— Peut-être, élude-t-il.

Alors s’engage la conversation. Chacun raconte sa semaine en essayant de lui donner un ton tragique ou comique, au moins de la faire paraître plus originale qu’en réalité. Francis, tout fraîchement devenu commercial après des études en alternance dans une école de commerce de seconde zone, moque les réponses affirmatives ou négatives de ses clients, raconte les blagues échangées entre collègues le midi au Buffalo Grill ou au KFC. C’est d’ailleurs devenu sa spécialité. L’humour facile et les blagues salaces n’ont plus aucun secret pour lui.

— Vous voulez une blague zoophile ? Il ne laisse à personne le temps de répondre. C’est un type qui rentre dans un bar !

Avec une blague à la Denisot, Francis fait mouche. Tout le monde rigole. Habituellement prompt à rire, Sébastien peine à sourire.

Pauline, vendeuse dans une boutique de prêt-à-porter quand elle n’use pas les bancs des amphis pour une énième année de master 2 en droit, raconte ses rencards ratés de la semaine. Le contraire aurait inquiété tout le monde. Elle court  depuis des années après l’amour, celui avec un grand A, et ne trouve à l’arrivée que des histoires d’un soir, quand ce n’est pas un cinq à sept trop vite plié.

— Je rencontre un mec sur Tinder. On convient d’un rendez-vous à dix-sept heures pour un café. Non mais les mecs ! N’importe quoi ! Si tu veux une nana, tu lui proposes un verre le soir, pas un café après le boulot. Je ne veux pas être un afterwork ! Non mais je vous jure, vous êtes déprimants.

Tous les mâles présents lui assurent qu’eux, attentifs comme ils le sont aux désirs féminins, n’auraient jamais proposés ça. Avec eux, c’est certain, elle aurait eu le grand jeu : cocktail, resto, bougies et champagne sur la table de chevet pour une nuit d’amour sensuelle et torride.

— Je vous rappelle que je me suis tapé chacun d’entre vous et à part vos râles et haleines lourdes d’alcool, je n’ai pas vu l’ombre de ce que vous me faites miroiter.

Sourires gênés autour de la table. Sébastien pourrait participer à ce tribunal, clamer haut et fort son innocence d’homme romantique et attentionné. Au-delà du fait que ce serait mentir, il s’en fout. Il est tellement loin ce soir de ces conneries auxquelles, habituellement, il prend plaisir à participer.

C’est au tour de Romuald. On sait déjà ce que ça va donner. Néanmoins, tous font l’effort de tendre l’oreille à ses jérémiades, d’écouter sa voix fluette faire le récit des difficultés de la vie, la tristesse infinie de la solitude et les petites joies de l’onanisme pour oublier tous ses tracas. Sébastien, lui, ne fait pas l’effort de tendre l’oreille. Son problème lui semble tellement plus important que les sempiternelles récriminations de son ami dépressif. Son mutisme et son visage fermé finissent par mette la puce à l’oreille de ses compagnons.

— Tu es bien silencieux Seb ? Lui fait remarquer Éric, l’air de ne pas y toucher.

— Comment ?

Plus occupé à siroter son verre et à malaxer sa mémoire, il avait oublié qu’il faisait partie de la conversation.

— Tu es bien pensif pour un samedi soir. C’est pas ton genre.

— Pourquoi pas ?

Son ton, un tantinet agressif, douche les velléités des autres qui poursuivent leur discussion sans plus se soucier de lui. Son verre vide, il retourne au bar. Il ne l’a pas remarqué mais Eric lui colle aux basques.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Lui demande son meilleur ami, le front plissé d’inquiétude.

— Faut que tu m’aides.

Il s’embrouille, les mots viennent trop vite, sans ordre. Il finit par lâcher LA question : « Qu’est-ce qu’on a fait le week-end dernier ? »

Eric reste silencieux. Ses yeux parcourent le visage de Sébastien. Il se frotte la barbe, signe évident chez lui de réflexion.

— Crache le morceau. Qu’est-ce qui te pousse à me demander ça ?

— Je crois que j’ai une nana en tête.

Eric ouvre des yeux ronds comme des soucoupes. Sa tête se penche légèrement.
— Tu es en train de me dire que toi, Sébastien Morel, t’as le béguin ?

— J’ai pas dit ça !

— Non, tu n’as pas dit grand-chose d’ailleurs.

— Depuis le début de semaine, j’ai une brune en tête. Au début, c’était un vague souvenir agréable. Mais plus ça va, plus elle me bouffe le crâne. Je suis persuadé de l’avoir rencontrée le week-end dernier.

— Pas vendredi soir en tout cas. On a dormi chez moi et je te certifie qu’il n’y avait pas de nana entre nous.

— Et samedi ?

Sébastien perd patience. De toute évidence, il n’en a pas ce soir.

— Samedi, c’est une autre histoire. Je ne suis pas sûr de vraiment me rappeler de ce qu’on a fait. C’était la tournée des grands ducs. Eric éclate de rire et lui tape dans le dos. Quand je t’ai laissé, t’étais plus très frais. Enfin, comme d’hab quoi.

Sébastien consent un sourire.

— Pas de jolie brune ?

La seconde arrive sur ces entrefaits.

— Deux ti-punch s’il te plait ! Un hochement de tête et elle se retourne pour préparer les cocktails.

— Vas-y, décris la soirée. Je me rappelle qu’on a commencé à la BAB et qu’après on est allé à l’N’Zo. Mais une fois sorti de là, c’est le flou artistique.

— Tu m’étonnes. Je ne sais pas combien de pintes on s’était déjà mis dans le cornet. Après l’N’Zo, tu as voulu aller à la Fée Torchette. T’étais chaud comme la braise et tu voulais te trouver une meuf. On est passé par la rue Damiette. On a vu le Petit Bar alors on y a fait une halte.

— Au P’tit bar ! Mais il a fermé depuis des lustres.

— Bah il a rouvert et c’est plus le même délire. Le « e » dans le nom a tout changé. Fini l’odeur de chien mouillé et de bière éventée. Maintenant c’est chicos. Cocktails compliqués et déco dernier cri, dans l’esprit années folles et récup’. Même si les cocktails sont top, je t’avouerais que ça m’a plu moyen. Pas mon truc les bars branchés. D’ailleurs, je n’ai même pas fini mon verre.

— T’as fait quoi alors ?

— Bah je suis parti. Toi tu voulais rester, t’étais déjà en grande conversation avec deux filles.

— Deux filles ? Dont une brune ?

— Peut-être, je n’ai pas fait attention.

— Putain ! Je te demande pour une fois de m’aider et toi tu me balances ça. Sébastien crie presque.

— Eh, tu te calmes ! C’est bon, je suis pas ta mère non plus. Si tu crois que je fais gaffe à toutes les nanas que tu abordes. J’ai autre chose à foutre que de faire le compte des râteaux que tu ramasses.

— Ce soir-là justement, j’ai pas dû m’en prendre un. Tu ne te souviens pas de ce qu’il s’est passé au Petit Bar ?

— Je suis resté à peine dix minutes. En plus, tu ne me calculais même plus à cause des deux meufs.

La serveuse pose sur le bar les deux ti-punchs. Sébastien règle la note.

— Comment veux-tu que je trouve l’amour si je ne le cherche pas. Sourire. Tu ne veux pas faire un effort ?

— L’amour ! Tu me fais marrer toi. A voir dans quoi tu trempes ta nouille, on comprend que ça fait longtemps que tu ne le cherches plus. Je crois même que tu ne sais même plus à quoi il ressemble.

— Merci pour cette fine analyse… Allez, insiste lourdement Sébastien, rappelle-toi.

— Elle doit être sacrément canon pour que tu me soules comme ça. Mais désolé, je ne vois pas de brune. Peut-être le serveur se rappelle-t-il de toi.

Sébastien boit d’un trait son verre.

— Tu fais quoi ? S’alarme Eric.

— Et bien, je vais au Petit Bar.

— T’es dingue !

— Je crois bien.

Sans se soucier de dire au revoir à ses potes, Sébastien met les voile.