Passion

Son amour naquit telles les trompettes de la guerre, claires et fortes au-dessus du champ de bataille, et il crût comme leur absurdité meurtrière faisait tombée par bataillons entiers les hommes venus les entendre. D’ailleurs, son amour avait les mêmes qualités que le combat : violent et dévastateur.

Il s’était entiché d’une succube, la plus perfide maîtresse des plaisirs humains. Il se délectait chaque soir de tomber dans ses bras séducteurs tandis que ses baisers et caresses le laissaient abruti, l’âme vidée et le corps éreinté. Il aimait tous ses aspects : ses parfums envoûtant ; l’éclat de ses regards ; le feu de leurs étreintes et leur souvenir, toujours nimbés de l’incertitude des passions vécues avec trop de force ; la brûlure au creux de son estomac chaque fois qu’une obligation l’éloignait d’elle. Il acceptait tout. D’ailleurs, pour ne jamais l’oublier, il la portait contre son cœur, cajolée par la chaleur du désir qu’il ne cessait de lui vouer. Parfois, ne pouvant plus y tenir, il se plaisait à l’embrasser, même en public. Qu’il passe pour un fou ! Les hommes sont jaloux.

Cet amour lui dévorait l’âme et le corps, le consumait des lèvres aux talons. Tout en lui était tourné vers elle, vers son plaisir destructeur. Il lui promettait sans cesse : jamais il ne la quitterait et elle, compagne possessive, savait y faire pour qu’il ne tienne sa promesse. Ç’en était presque devenu un jeu. Dès qu’il esquissait la moindre rupture, elle s’empressait de se faire enjôleuse et surtout, de lui promettre mille plaisirs plus enivrants les uns que les autres. Il se rebiffait. L’honneur, l’orgueil, la fierté, tout était balayé lorsque leurs lèvres s’unissaient à nouveau. Un baiser d’elle sonnait le glas de ses pathétiques velléités de célibat. Comme après chacun de ces moments, quand la tension devenait extrême,  la passion n’en était que plus violente, plus vive, plus forte.

Il aimait par-dessus tout l’abandon qu’elle lui offrait. Lorsqu’il était avec elle, lové dans ses vapeurs doucereuses, plus rien n’avait d’importance que d’être ensemble. Elle l’emplissait de la satisfaction du béat, couchait sur son âme l’innocence du rêveur. Pour lui, il y avait presque de la religiosité dans leur relation. Une fusion quasi sacrée. Si fusionnel d’ailleurs qu’elle fut la seule à ne pas le quitter quand tout devint compliqué dans sa vie.

Ses amis, jaloux, ne cessaient de l’implorer :

— Quitte-là ! le suppliaient-ils. Elle ne t’apportera que des malheurs comme à tous ceux qui sont déjà tombés sous sa coupe.

— Fadaises ! leur rétorquait-il. Vous ne pouvez pas comprendre. Ignorants ! Mesquins !

Il s’enfuyait alors sous leurs yeux tantôt accusateurs, tantôt apitoyés. Leurs regards lui vrillaient l’âme jusqu’à ce qu’elle le réconforte par le pouvoir de sa seule nature, de la douceur qu’elle propageait en lui. Terriblement las d’entendre tous ces saints d’opérettes le sermonner, ses amis se disaient-il pourtant ! il finit par ne plus les voir.

Au travail, ils estimèrent qu’ils ne pouvaient plus tenir son poste.

— Tu comprends Pascal, avait commencé son chef d’équipe, on ne peut plus te garder. Tu n’es plus à ce que tu fais, tu sembles… ailleurs. Te faire travailler sur les chantiers devient dangereux pour toi et le reste de l’équipe. Je suis contraint de me séparer de toi.

Il agonit son chef, créa mille mots blessants pour lui signifier sa haine, sa hargne. Il le méprisa pour son incompréhension, son manque d’humanité. Ne comprenait-il pas qu’on ne pouvait se partager ? Lorsque la passion s’emparait d’un homme, il ne pouvait qu’y plonger corps et âme, quitte à se consumer ? L’autre n’avait su que croiser les bras et secouer la tête. Il insista.

— Arrête là, lui intima son chef d’équipe en lui tendant son chèque et sa lettre de licenciement.

— Allez tous au diable ! s’emporta-t-il en quittant l’atelier.

Il l’avait elle et pour lui seul. Rien d’autre ne comptait plus. Jamais elle ne le jugeait, ne lui demandait des comptes. Elle l’acceptait tout entier. Et c‘est tout entier qu’il se jeta dans ses bras ce soir-là, le soir d’après, puis les jours qui suivirent.

Plus personne n’entendit parler de Pascal. Lorsque l’huissier vint pour saisir les meubles suite aux nombreux loyers impayés, il était déjà loin. Il avait fui avec elle ce monde qui ne le comprenait pas, et que lui-même avait fini par ne plus comprendre. Il s’était simplement mis hors-circuit. Il était sorti de cette société qu’il haïssait car, selon lui, elle-même le haïssait. Il abhorrait cette humanité où les amours hors normes n’avaient pas leur place sauf sur le bûcher des regards bien-pensants. Il était allé poursuivre son idylle dévorante ailleurs, à un endroit où elle n’intéressait plus personne.

A la sortie du supermarché, la bonté de quelques âmes charitables lui permettait d’encore vivre sa passion. Et lorsque retentissait à ses pieds le cliquetis magique d’une pièce de monnaie jetée à la volée, il ne disait autre chose que :

— A votre santé !

Le détail qui tue

Un an et demi que son cœur sursauta pour la première fois. Un an et demi qu’il bondit chaque matin, chaque soir. Un an et demi qu’un simple baiser lui ouvrait des horizons insoupçonnés. Un an et demi, leur première rencontre.

C’était dans un bar de la rue Ganterie. Attablé avec ses amis, une pinte d’une bière amère dans une main quand, négligemment, les doigts de l’autre piochaient dans le pot à cacahuètes, il discutait de tout, riait de rien dans cette ambiance simple et chaleureuse que seules savaient engendrer les soirées entre amis. Un courant d’air. Sans rien attendre d’autre que le flot des clients tantôt entrant, tantôt sortant, il tourna la tête vers l’entrée. Vertige. Elle était là, plongée dans une conversation avec une amie (Marie, apprendra-t-il plus tard), la démarche apaisée d’être enfin arrivée à bon port. Elle happa sa vision. Tout disparut. Tout, sauf elle.

Il en avait vu des femmes, rencontré de tous les types, connu de tous les styles. Il se rengorgeait d’ailleurs de n’avoir fait l’économie d’aucune d’entre elles. A cet instant précis, son orgueil nauséabond de tombeur s’écroula comme un château de carte. Il se sentit tout petit devant elle, si grande, si belle. Un éclair lui zébra le palpitant. Brune, peau mate et yeux havane, un quelque chose dans l’angle de son cou faisait toute la différence. Et son sourire ! A noyer la nuit. Elle était elle et plus rien n’avait d’éclat.

Ses amis remarquèrent sa fascination. Ils le tancèrent, se moquèrent que la bave s’apprêtait à lui couler de sa bouche béante. Lui n’en avait cure. Ils pouvaient se gausser de lui tout leur soul, il s’en foutait. Il ne cessa dès lors de jeter des regards confus vers l’angle du bar où son amie et elle s’étaient installées. Entre ses doigts élégants, un verre de blanc oscillait sous les lumières vives. Elle riait et c’était comme la neige en pleine été. Sa hardiesse avivée par les commentaires graveleux de la compagnie, il prit une profonde inspiration et, profitant d’un moment où la belle était seule, il alla à sa rencontre.

— Chardonnay ? Lança-t-il comme on jette une bouteille à la mer.

— Gascogne, répliqua-t-elle, sourcil levé.

— Gaspard.

— Laureline.

De cépages en Valérian, de futile en mémorable, ce fut une soirée, puis une nuit digne des plus grandes odyssées intergalactiques. Il goûta ses paroles avant de se délecter de ses courbes. Une soirée, une nuit et le sort en fut jeté. Il tomba amoureux. Elle aussi. Durant six mois, ce ne furent que soirées chez l’un ou chez l’autre, des journées trop longues de ne pas être ensemble et des nuits trop courtes de l’être enfin.

Dans tous les sens du terme, il la trouvait extraordinaire. Son visage était un entrelacs de vers d’où s’échappait une poésie unique, sans mots mais tellement puissante. Jaillissaient d’entre les lignes les éclats de ses sourires, la volupté de ses regards. Son corps semblait conçu pour ses mains. Soit qu’elles le saisissaient, soit qu’elles le caressaient, il les trouvait toujours où elles devaient être. Il était avide de ses paroles. Entre ses lèvres, le banal devenait remarquable. Son esprit saisissait tout avec une vitesse indécente. L’à-propos, jamais pris en défaut, avec lequel elle répliquait le laissait pantois. Comment une femme pouvait ainsi lui ravir les yeux et les oreilles ? Combler à ce point son corps et son esprit ? Encore aujourd’hui, il ne se l’expliquait pas.

Un an de délicieuses palpitations lorsque, au matin, flottaient encore dans la chambre les effluves entêtantes de son parfum. Un an de papillon dans le ventre lorsque, au soir, il entendait sa clé gratter le bois de la porte en quête de la serrure. Un an, leur emménagement.

Ils eurent beau parler de prudence, ils eurent beau tenter de se forcer à la patience, rien n’y fit. La raison s’effaçait chaque fois devant la puissance, non, la folie de leurs sentiments réciproques. L’intellect s’éteignait. La passion dévorait tout. Leur imagination s’échappait du carcan de leur discernement. Après un mois de recherche, ils ouvrirent la porte de ce deux pièces et se sentirent enfin chez eux. Leur amour trouva dans cet appartement de la rue Beauvoisine la scène idéale à leur idylle. Bien entendu, il y eut des craintes. Comment le quotidien allait-il agir sur eux ? Allait-il toujours être à l’unisson en confrontant leurs rythmes ? Elles s’envolèrent bien vite. L’évidence s’imposa d’elle-même : rien n’avait d’importance, seulement être ensemble.

La semaine, la spirale laborieuse et les obligations les éloignaient un peu. Le week-end, ils se retrouvaient. Pas un samedi sans une sortie en amoureux, un repas en tête à tête, une activité partagée. Ils appréciaient courir sur les quais des deux rives, voir des expositions plus ou moins intéressantes, faire les boutiques était même devenu un bon moment car rien n’importait, ils étaient ensemble. Avec elle, tout recelait un goût délicieux. Il y avait un an, jour pour jour aujourd’hui, ils posaient leurs cartons.

Ce soir, il était rentré plus tôt du travail. Le temps de passer chez le traiteur italien et le caviste rue Rollon, de saisir un bouquet place du Vieux, il était chez eux à 18H30. Un sifflotement niais sur le bout des lèvres, il dressa la table : nappe rouge, serviettes blanches, bougies et argenterie, champagne dans son seau d’eau glacée pour fêter comme il se devait cette première révolution passée à deux. Révolution… ce terme flottait dans son esprit alors qu’il était assis dans un fauteuil suédois, face à la porte d’entrée, les roses rouges dans leur papier vert posées sur les genoux. Révolution… ce mot s’imprima dans la faille de l’attente. Plus qu’une rencontre, Laureline était le chamboulement de sa vie. A présent, assis à attendre sa femme comme un cabot docile attend son maître, il en était persuadé : elle était LA femme, celle qui effaçait toutes les autres pour repeindre la toile morne de sa vie d’avant. Une bouffée d’amour lui comprima la gorge, lui chauffa les joues. Il secoua la tête.

Grattement sur la porte. Son pouls accéléra. Clé tournant dans la serrure. Son ventre s’emplit de papillons. Mouvement de poignée. Sa poitrine s’apprêtait à exploser. La porte s’ouvrit. Elle était là !

Il devait se lever, lui tendre le bouquet et lui dire « je t’aime ». Il n’en fit rien. Tout retomba d’un coup, lourdement. Un battement de cils et il se cassa la gueule d’un gratte-ciel. Le vent glacé de la chute transperça son esprit, balaya ses sentiments, ses idées, ses projets pour ne laisser qu’une lande désolée. Le feu de sa passion s’éteignit subitement, complétement, le laissant frissonnant. Le froid souffla la chaleur. Elle était là et un glaçon remplaçait son cœur.

Un détail, un rien, un grain de sable vint gripper toute la belle mécanique de ses élans. Il ne l’avait pas remarqué jusqu’à ce soir. Pourtant, à la voir debout dans l’encadrement de la porte, ça lui sauta aux yeux. Le choqua. Le dégoûta même. Elle était dissymétrique.

Non pas cette dissymétrie qui touche tout un chacun. Non pas cette facétie de la nature se plaisant à ne pas faire qu’un côté ne ressemblât parfaitement à l’autre. Non, ce soir, il la découvrit réellement bancale. Comment faisait-elle pour seulement tenir debout ? A être tout de guingois comme ça, elle eût dû s’effondrer depuis belle lurette. Ce furent ses épaules qui lui firent remarquer ce détail. Clairement, la gauche était nettement au-dessus de la droite et faisait de sa silhouette un trapèze alambiqué. Pour l’avoir caresser des milliers de fois, il ne la savait pas bossue. Tout de suite, elle semblait pourtant l’être. Ce soir, il lui sembla la voir pour la première fois.

Ses yeux, d’un marron finalement très commun, étaient singulièrement décalés l’un par rapport à l’autre, de bien deux centimètres, mais aussi par rapport au nez, qu’elle avait d’ailleurs penché vers la droite. L’écart entre ses yeux et son appendice disgracieux n’était pas le même de chaque côté. Sa bouche, dont le trait lui apparut subitement sans charme, se déformait en une houle de mauvais augure. Son visage devint pénible à regarder, il baissa donc les yeux. Sa poitrine penchait vers la gauche quand ses hanches penchaient vers la droite. Les doigts de sa main droite étaient franchement plus longs que ceux de la gauche. La paume de cette dernière formait d’ailleurs un véritable battoir. Sa jupe laissait voir ses jambes jusque mi-cuisses. Indubitablement, la gauche était plus forte que la droite. Quant aux pieds, une pointure distançait l’un et l’autre. Nausée.

Un an et demi qu’il vivait l’amour parfait avec ce… monstre, ce tromblon monté n’importe comment, comme si ses géniteurs, pourtant bien sous tous rapports, avaient lu le manuel à l’envers. Et lui, pendant une année et demie, n’avait rien vu. Pas le moindre commencement d’un doute, pas le plus infime des soupçons. Rien. Il en arriva même à se demander comment il avait pu tomber amoureux d’elle. Ç’aurait dû lui sauter aux yeux dès le premier soir ! Mais non. L’amour rend aveugle, dit-on. Là ce n’était plus de l’aveuglement mais… mais quoi d’ailleurs ? De la connerie ? De la folie ? Les rires de ses amis, leurs piques apparemment potaches prenaient maintenant une toute autre tournure. Ils avaient essayé de le prévenir, de le mettre en garde et lui, la tête dans le guidon, il n’avait rien saisi. Quel con ! Il se sentit alors très mal. Pris au piège. Embastillé.

Laureline semblait, elle aussi, mal à l’aise. Peut-être la fixait-il un peu trop intensément ? Mais comment détacher son regard de ce… spécimen ? En voyant la table si joliment dressée et les fleurs entre ses mains, elle demanda, innocente :

— On fête quelque chose ce soir ?

Une étincelle jaillit de l’abime de son crâne. Machinalement, il se leva et, raide comme un piquet, lui tendit les fleurs.

— Je te quitte.

Une rue

« Pourquoi suis-je là au fait ? »

Cette question surgit du néant. En quête d’une réponse, il tourna sur lui-même, porta son regard vers l’horizon bouché d’édifices hétéroclites. Le lieu lui était familier, un il ne savait quoi de connu et dans le même temps, complètement étranger. Jamais il n’était venu ici. Néanmoins s’accrochait à ses perceptions cette impression de déjà-vu aussi coriace qu’impossible dans cette rue sans nom, inconnue.

« Qu’est-ce que je fous là ? »

Il sentait sur le bout de sa langue la réponse à cette question, une réponse toujours à la limite, insaisissable. S’en approchait-il qu’elle s’échappait aussitôt. Une seule chose palpable, quasi physique, la nécessité absolue d’avancer. Cette exigence était le seul fil, ténu et impérieux, qui lui évitait d’être totalement déboussolé. Il porta son regard vers l’avant. Au loin, il le devinait à la masse bétonnée d’un immeuble après-guerre, un croisement marquait la fin de la rue. Docile, il se plia à la logique absconse de l’instant et céda à l’injonction de mouvement. Il n’émanait d’elle aucune urgence, seulement un besoin à satisfaire. Le pas léger de ne pas poursuivre un but, presque flâneur, il se mit en marche.

Une seconde, une minute, une heure plus tard — l’air immobile allongeait le temps et brouillait la notion de son écoulement — il fut contraint de le reconnaître : ses pas s’avéraient impuissants. Là-bas, au croisement, la façade austère et froide marquait toujours la fin de la rue. Il la voyait, l’espérait même. Pourtant, rien à faire. La distance entre elle et lui ne diminuait plus.

Il baissa les yeux. Son pied droit succédait dans une coordination parfaite à son pied gauche. Le bitume noir, sale du trottoir défilait à chacun de ses pas. Les façades contemporaines noircies de pollution des immeubles récents succédaient à celles, plus vieilles, plus décrépites aussi, d’anciens hôtels particuliers transformés en cages à lapins. Les portes vitrées à fermeture magnétique succédaient aux portes cochères peintes de bleu, de rouge, écaillées ou rutilantes. D’arbre en arbre, il persistait à ne pas se croire fou car rien ne permettait de nier l’évidence : il avançait.

Il leva les yeux. Le ciel gris et insipide dispensait une lumière blanche et uniforme. Elle réfutait jusqu’à l’existence des ombres.

«  Quelle heure est-il ? »

Son horloge interne resta muette. Était-ce le matin ? L’après-midi ? Depuis combien de temps marchait-il ? Son esprit se révéla incapable de formuler une hypothèse satisfaisante. Cela lui sembla d’ailleurs saugrenu. Quelle importance de savoir le quand ? Il devait avancer, voilà tout.

Une voiture passa. Le glissement des pneus sur la route produisit un son si mat, si étouffé, que ses oreilles lui semblèrent pleine de coton. Machinalement, comme après avoir plongé au fond de la piscine, il se boucha le nez et souffla fort. Rien. Il n’entendit pas le clac habituel des tympans qui se redressaient. « Bizarre », songea-t-il. Cet anodin incident instilla un léger malaise au creux de son ventre. Un chatouillement désagréable. Il força le pas. Agitation.

Il ne le remarqua que maintenant mais, la rue était déserte. Les poubelles étaient bien à leur place au bas des hautes fenêtres des rez-de-chaussée, tout à côté des portes, bacs bleus et gris accolés les uns aux autres. Les voitures formaient une haie d’honneur à la route, garées au plus près du trottoir pour préserver peinture et rétroviseur, si près d’ailleurs qu’elles empêcheraient le cantonnier d’y passer son balai. Comme à son habitude, le mégot au coin des lèvres, il pesterait. Son œil torve jetterait des éclairs sur ces satanés véhicules entravant la marche normale de ses corvées.

Que venait-il faire ici celui-là ? Il devait aller au bout de la rue et au lieu de cela, il s’appesantissait sur les états d’âme du préposé aux caniveaux ! N’empêche, ce dernier aura beau jurer tous les saints de son panthéon, la propreté de la ville laissait toujours autant à désirer. Entre l’urine séchée maculant l’angle des bâtiments et les promenades canines constellant le trottoir de piégeux sommets merdiques, la rue était franchement dégueulasse. Un vrai dépotoir.

Pourquoi ces pensées anodines ? Instillaient-elles un peu de normalité dans ces circonstances au final assez étranges ? Ou au contraire, cherchaient-elles à le détourner de son objectif ? Qui cherchait à l’écarter de sa mission ? Son malaise se mua en une peur sourde, latente. Il poursuivit sa route. Anxiété.

A la limite de son champ de vision défilaient les fenêtres sombres et floues percées dans les façades flottantes des immeubles. Aveugles, elles paraissaient malgré tout l’épier. Il s’arrêta net et les fixa. Elles reprirent instantanément leur substance, bêtes rectangles de PVC blanc standardisés. Allait-il si vite qu’elles se déformaient à son passage ? Une curiosité l’agaça. Quels yeux se cachaient derrière les reflets du monde plaqués sur leurs vitres ? Il s’approcha,  se pencha contre l’une d’elles et posa sa main en visière. Froncement de sourcils. Rien. A l’infini ce même reflet immobile…

Il se redressa brusquement. Ses tempes battaient violemment. Un regard à droite, un regard à gauche. Aucun mouvement, pas même l’air dans les feuilles. Il était toujours au milieu de la rue, bien au centre, à équidistance de son début et de sa fin. D’ailleurs, où était le début ? La fin ? N’avait-elle pas deux débuts si bien qu’il tournait en rond ? Ou deux fins si bien qu’il n’était plus nulle part ? Il secoua la tête. Absurde ! Il ne cessait de marcher depuis… des heures ? Des minutes ? Un jour entier ? Ses sens se déréglaient. Tout se déglinguait.

Une peur irrationnelle opprima sa poitrine. Sa respiration se fit laborieuse. Dans l’air soudain opaque, il dût forcer pour que se soulèvent ses côtes et que s’emplissent ses poumons. Un écart et assurément il asphyxierait. Rien à faire. Seulement avancer. Il reprit sa marche, le pas vif, le souffle court. Angoisse.

Au loin, d’une porte cochère apparemment identique aux autres, voilà qu’elle surgit. Sans le remarquer, elle s’engagea dans la rue. Son cœur accéléra, sa respiration devint intermittente. L’effort ? Non, la raison de sa présence ici, si évidente à présent : la rattraper. Malgré les obstacles, il se hâta, courant presque. Elle s’en allait toujours plus loin quand lui faisait du sur place. Les façades, les voitures, les poubelles, les merdes de chiens défilaient mais lui n’avançait pas. Inexorablement, elle s’éloignait.

La terreur au ventre – elle ne devait surtout pas disparaître ! — il jeta ses dernières forces dans la bataille et sprinta. Tout devint confus. Il voulut hurler. Ses poumons, deux brasiers avides, émirent un silence de soufflet percé. Son esprit succomba à la confusion. Il ne savait plus, ne comprenait plus.  L’écheveau se défaisait. La poursuivait-il ou le traquait-on ? Tout était sens dessus dessous. Il regarda derrière lui. Rien. Personne. Le vide surnaturel d’une rue du centre-ville un samedi après-midi. Etait-on seulement samedi ? L’après-midi ? N’avait-il pas déjà tranché cette hésitation ? Et ces fenêtres qui le guettaient, le pistaient à chacun de ses pas. L’urgence lui broya la poitrine, lui griffa les tripes, luxa sa raison. Vite ! Il regarda de nouveau en arrière.

« DANGER ! » Hurla sa voix intérieure. 

Il remit la tête dans le bon sens. Comme une serpillière que l’on essore, la rue se tordit. Le trottoir, les façades, les lignes blanches se contorsionnèrent, devinrent hélicoïdales comme s’il s’engageait dans un escalier en colimaçon, mais à l’horizontal !

Son cœur martelait violemment ses côtes, des larmes de feu creusaient des sillons brûlants sur ses joues. Tout à coup se leva un vent brutal. Ses bourrasques balayèrent les immondices maculant la rue tandis qu’un sifflement d’outre-tombe feula à ses oreilles. Il la vit disparaître à l’angle de la rue – était-ce seulement encore un angle ? — là où il devait se rendre, où il devait la rejoindre pour lui dire… quoi ? Le péril à ses trousses devint omniprésent, sa présence, totale. Plus le temps de réfléchir. Il jeta un ultime regard en arrière. Toujours rien. La rue se prolongeait dans une perspective nette, si normale que son corps ne fut plus qu’un immense frisson. Désespéré, il s’engagea dans la vrille et, manquant de souffle, de vitesse, de force, de foi, de tout, tomba sans fin.

Sursaut.

Assis, le dos couvert d’une sueur rance, l’odeur de la peur flottait toujours à ses narines. Il ahanait, luttait pour reprendre sa respiration. Il passa une main dans ses cheveux humides, sur son visage trempé et froid et se situa enfin. Chambre à coucher. Soulagement. Sa raison retrouva peu à peu son empire sur ses perceptions. Dans l’obscurité de la nuit, son corps et son esprit firent le point, s’unirent de nouveau. Il tourna la tête.

Visage aux traits paisibles, à moitié caché d’être profondément enfoncé dans l’oreiller moelleux, ses cheveux une couronne plus sombre encore que la nuit, elle était là, berçant le monde de sa respiration apaisée. Il avala une grande goulée d’air. Tout allait bien. Elle était là. Il frissonna. Elle était là. Et lui, pourquoi était-il là au fait ? Que devait-il lui dire ? Se penchant à son oreille, les mots lui revinrent :

« Je t’aime. »