La promesse

Ce fut le tournant. La jeune femme quitta son petit bureau prête à empoigner le firmament, et ce malgré la grisaille de janvier froide et lugubre. Elle se saisit de ses nombreux sacs contenant des tas de dossiers chamarrés et d’un pas énergique, le coeur battant follement, se dirigea vers la grande salle de réunion. Pas que la perspective de cette énième table ronde la réjouît particulièrement mais parce qu’elle savait qu’elle le trouverait là, assis presqu’en face d’elle, et que son regard la ferait chavirer une fois encore. La dernière, elle se l’était promis !
Après quelques heures de palabres pendant lesquels, il faut bien l’avouer,tout son être avait été absent, uniquement concentré sur ce qui allait suivre, tous se levèrent non sans un soulagement libérateur. Elle fit de même puis s’arrangea pour sortir au grand air en même temps que lui.
Dans la noirceur de la nuit illuminée par quelques lampadaires fantomatiques dont émanait une lueur blafarde, elle s’entendit lui proposer de prendre un dernier verre pour soi-disant décompresser de cette dernière semaine harassante.
Le temps se figea alors, comme pris dans la glace, puis se craquela, et joyeusement il accepta.
C’était la fin, la fin d’une attente interminable, de celle qui envahit vos nuits et vos jours, qui vous grignote l’âme et vous caresse de façon lancinante jusqu’à imprégner le moindre pore de peau.
Ils bavardèrent.
Et rien ne se passait. Pourtant elle en était certaine, sous cette table de troquet misérable, sa jambe frôlait la sienne, tout son corps l’appelait, elle, qui soudain ne trouvait plus les mots, s’embrouillait dans des silences équivoques. Quelle lâcheté ! Quelle médiocrité !
Soudain un téléphone vibra, son téléphone à lui. Sans y toucher, il jeta un oeil vers l’écran scintillant puis expliqua presque gêné il faut que je parte merci pour ce moment très agréable. Cette phrase résonna en elle comme une leçon parfaitement calibrée, une violence animale monta alors du fond de ses tripes et en un éclair elle se vit le gifler.
-Bien sûr… bien sûr, murmura-t-elle en attrapant sa veste fébrilement.
C’était fini.

L’étreinte (inspirée de l’œuvre de P. Picasso)

Elle attendait. A travers la petite fenêtre de la modeste chambre, elle regardait le gris du ciel se faire sombre, puis clair, selon la course des nuages. Les toits d’ardoises, humides de l’averse passée, luisaient faiblement sous la lumière diffuse. C’était comme si le soleil était à la fois partout et nulle part. Il jetait ses rayons sur les nuages qui les filtraient pour n’offrir aux hommes que cette grisaille désincarnée. Les façades pleuraient les larmes tombées du ciel. Le rouge de leurs briques se fanait dans l’ombre du soir qui envahissait déjà la rue, pressé de tout recouvrir.

Elle l’attendait. De rares voitures filaient entre les trottoirs bondés. Pas un juron lorsqu’un bolide roulait dans une flaque et qu’une gerbe d’eau sale éclaboussait un quidam. La lassitude voûtait les épaules. Les esprits harassés n’avaient plus de vigueur pour la querelle.  L’engin passait, voilà tout. Elle scrutait les passants, elle le cherchait dans la masse anonyme. La majorité traçait sa route. Pas un regard à la vitrine prometteuse du boucher. Pas une œillade pour les précieuses breloques du joaillier. A peine une narine retroussée devant l’étal du poissonnier. De toute manière, pour les travailleurs qui croisaient ici-bas, la marchandise exhibée était inabordable. A quoi bon se faire du mal ? Seul l’estaminet du coin de la rue, le Chant du Coq, faisait le plein. Les raisonnables venaient s’y désaltérer. Les hardis, ou les désespérés, s’y saoulaient jusqu’à oublier le bourdonnement des machines qui trainait sur le tympan et remplacer le geste mille fois répété dans la journée par un lever de coude.

Elle l’attendait ce soir avec une impatience inhabituelle. Elle était d’un caractère doux, posée dans ses gestes et ses paroles. Elle ne cédait jamais à l’empressement. Inexplicablement ce soir, un sentiment d’urgence lui comprimait la poitrine. Ils s’étaient quittés comme tous les matins à l’aube, après un baiser rapidement échangé et un « bonne journée » plus poli qu’affectueux. La journée s’était passée comme elle se passait depuis dix ans. Lui était parti chez son patron, un charpentier à trois rues d’ici. Elle était restée dans leur chambre sous les combles du cinquième étage de cet immeuble sans âge, commun à tous les autres, à réaliser les travaux de couture commandés par les riches voisines des étages inférieurs. Rien n’avait été différent. Pourtant, ce soir, son cœur battait la chamade.

Le front appuyé contre le carreau frais, elle attendait. Soudain, dans la foule ordinaire, elle le reconnut. Sa chemise bleue froissée sur ses larges épaules, sa tignasse sombre luisante de pluie, ses mains enfoncées dans les poches d’un pantalon sombre plus large que long, son homme avalait les mètres de sa démarche nerveuse. Son cœur fit un bond lorsqu’il disparut sous le porche de leur immeuble. Elle s’installa au centre de la pièce, devant le haut lit étroit qu’ils partageaient depuis dix ans. Elle tira ses mèches cuivrées derrière ses oreilles, rehaussa son chignon, lissa sa jupe de grosse laine rouge et rajusta son chemisier blanc en le soulevant de ses épaules. La hâte lui fit se tordre les mains.

Elle perçut ses pas sur le plancher grinçant du couloir. Elle observa l’ombre qui se forma sous la porte.  Le bruit de la clé dans la serrure. L’inclinaison de la clenche. Le battant s’ouvrit en grand. Sa silhouette massive apparut d’un bloc. Il fit un pas. Perdant toute mesure, elle se jeta dans ses bras qui se refermèrent sur ses reins.

Leurs yeux, noirs pour lui, verts pour elle, incandescents tous les deux, plongèrent les uns en les autres. Ils tournoyèrent. La fraction de seconde que dura ce regard, ils parcoururent le monde. Enfin réunis, ils étaient tout quand le reste n’était plus rien. Embrasés par la présence de l’autre, ils s’étreignirent farouchement. Enfiévrés par le feu qui les consumait lorsqu’ils retrouvaient leur unité, ils s’embrassèrent.

 

 

Le point de Monsieur G.

Comme tant de personnes essorées par leur journée de labeur, je suis affalé dans le canapé à zapper machinalement. L’avantage avec la télévision via internet, c’est d’avoir pléthore de chaînes à sa disposition. En conséquence, la boucle est longue avant de retourner au point de départ. Le désavantage, c’est de ne plus savoir quoi regarder réellement. A peine une image, à peine deux mots et on saute déjà vers un autre programme, zappé tout aussi vite. En un peu moins d’un quart d’heure, on voit tout sans rien regarder et réussissons seulement à tromper l’ennui avec du vide.

Pour me convaincre de ne pas avoir perdu mon temps, je m’arrête sur une émission intelligente et me contraints à la laisser plus d’une minute. Trois types, sûrement issus de milieux autorisés, et une journaliste tentent de répondre à cette question aussi cruciale qu’inintéressante : « L’embellie économique des derniers mois est-elle due à des facteurs conjoncturels ou structurels ? »Tout un programme !

Chacun étale sa science, se fait tacler par l’un des trois autres, se met à hausser le ton dans l’espoir d’avoir le dernier mot sans s’alourdir d’une quelconque pertinence. Ça balance des chiffres, ça parle de croissance, d’investissement et de consommation, ça loue les entreprises du CAC 40 comme les TPE dynamiques… bref, c’est très chiant.

Dans cette soupe inaudible de conjectures plus ou moins bien argumentées, un mot à mille lieues de notre hébétude de téléspectateur et pourtant l’artisan de celle-ci ressort à chaque phrase : performance.

Il sonne à l’oreille comme la cloche d’une église médiévale appelant les fidèles à la messe. Mû par la pression sociale et l’habitude, peut-être aussi par le doute, ils vont s’asseoir sur un banc sous la nef et écouter docilement le prêche du curé, discours lénifiant truffé de sentences culpabilisatrices pour leur rappeler tout ce qu’ils ne font pas pour complaire à Dieu, son fils et le Saint-Esprit.

La quête de la performance c’est un peu ça aujourd’hui, une injonction sociale à produire plus, plus vite, à faire preuve d’une fiabilité sans faille. Tous les jours, nous sommes évalués par rapport à elle, nous sommes jaugés à l’aune de notre performance. Elle touche tous les aspects de la vie, des plus anodins aux plus décisifs. Elle infecte nos pensées et contraint nos agissements, nous transforme en nos propres juges. La performance est devenue une discipline au sens foucaldien, à savoir une manière de penser et d’agir contrainte socialement mais intériorisée par les individus.

Dans nos sociétés est traditionnellement attachée à la jeunesse l’idée de performance. Alors on se doit d’être jeune, à tout le moins de le paraître, afin d’envoyer à tous une image socialement valorisée et valorisante. Avec ce jeunisme acharné, même les vieux dans les pubs sont jeunes. Une crème antirides vantée par une trentenaire, vous y croyez vous ? Veut-on masquer par-là l’inefficacité du produit ou nous prendre tout simplement pour des idiots ? Ma grand-mère s’en tartine le visage chaque matin. Malgré ce traitement quotidien, on voit bien qu’elle n’est pas née de la dernière pluie. On nous pousse au nom de la performance à masquer la décrépitude biologique quand on ne peut pas la corriger.

Lorsque notre corps n’est plus notre allié, il faut trouver des subterfuges pour continuer d’être considéré comme performant. On n’hésite pas à faire appel à la chimie pour ça. Pour les mâles dont la sexualité est un fondement de leur estime de soi, pannes récurrentes ou prostate fatiguée sont pour eux une catastrophe. Heureusement, de bienveillants laboratoires pharmaceutiques ont pensé à leurs petits malheurs et ont créé… le Viagra.

Mais plutôt que de faire une longue liste de tous les lieux où s’est glissée cette injonction de performance, penchons-nous sur celui où est née cette injonction à la performance : l’entreprise.

Pas d’église ici mais un bâtiment plus ou moins engageant, pas de prêtre mais un chef que la nécessité de gagner sa croûte nous pousse à supporter avec un flegme tout relatif. Performer, ce barbarisme tout droit sorti des écoles de commerce, est le prétexte idéal de ces caïds d’open-space pour tyranniser leurs subalternes.

Imaginons. Lundi matin sur le plateau d’une quelconque entreprise de télé-services. Toute l’équipe commerciale de la boîte est réunie devant le paperboard.  Écrit au feutre noir en chiffres gras, les résultats de la semaine passée, les objectifs du jour, les perspectives pour la semaine à venir. Le directeur commercial, tout énervé de s’être fait taper sur les doigts par ses supérieurs, déverse sa frustration de n’avoir pas pu avec des chiffres clinquants lécher les bottes de la hiérarchie.

Un par un, il agonie ses inférieurs. Il prend soin d’ailleurs de les nommer collaborateurs, ça fait plus corporate, sans oublier de les infantiliser pour bien leur rappeler l’incommensurable distance entre eux et lui. Il leur jette à la figure la médiocrité de leurs résultats, les accuse de ne pas avoir suffisamment travaillé pour atteindre les objectifs, de ne pas s’être donné à 200% pour la société. Et au moment où rouge de colère son sac d’injures est enfin vide, il lâche une bombe : « Quand est-ce que vous serez performants ? » Le mot claque dans les esprits comme une accusation de crime.

Normalement, le salarié lambda la boucle. Tantôt il se remet en cause et culpabilise de ne pas avoir satisfait les désidératas de ce kapo pétri de principes libéraux, tantôt il boude de s’être fait gronder par son supérieur. Mais aujourd’hui, il en a ras-le-bol de se faire chier dans les bottes par un type dont la valeur n’est certainement pas supérieure à la sienne. Pris d’un courage exceptionnel, il se détache du cercle de ses collègues, s’approche du chefaillon et, à son tour, vide son sac.

«  De quel droit te permets-tu de nous parler sur ce ton ? Tu crois que d’avoir lécher tous les culs de la boîte pour obtenir une promotion médiocre de directeur commercial dans une entreprise de seconde zone t’offre la liberté de nous gueuler dessus comme sur des chiens ? C’est clair, on n’a pas été performants. Je dirais même qu’on n’a rien fait pour l’être. Et tu sais pourquoi ? Parce que ça fait chier tout le monde de bosser avec toi. Tu nous parles de performance mais elle est où la tienne en matière de management ? Tu t’es jamais demandé pourquoi depuis que tu as eu ce poste, on n’atteint plus les chiffres ? J’en ai par-dessus la tête de subir quotidiennement tes remontrances, de subir tes discours formatés, de me faire injurier par une merde aussi grande que toi. Et tout ça pour quoi ? Pour augmenter les bénéfices de la société, bénéfices qui profiteront à des gros cons dans ton genre mais pas à des mecs comme moi. Subir ta profonde stupidité pour des clopinettes, c’est terminé. Alors tes p’tits airs d’adjudant-chef à deux balles et tes injures de charretier, tu peux te les carrer au même endroit que ma démission. Tchao ducon ! »

Le souffle court d’avoir pour la première fois de sa vie balancé à quelqu’un tout ce qu’il avait à lui dire mais l’esprit serein, il prend son manteau et s’en va. En traversant l’open-space, il a le sourire aux lèvres. Peut-être a-t-il perdu son job mais il ne s’est pas soumis. Enfin, il s’est écouté lui et non cette petite voix vicieuse, accusatrice, trop souvent là pour lui rappeler ses défaillances. Qu’ils performent s’ils le veulent, lui va commencer de vivre.