Le point (cloonesque) de Monsieur G.

Il pleut. D’un coup, cet après-midi consumériste perd de son charme. Mon pote et moi allongeons le pas. Notre objectif est l’Espace du Palais et nous sommes rue du Change. Les gouttes fines poussées par le vent nous fouettent le visage, recouvrent d’une brume humide nos manteaux, nos écharpes. Décidément, le climat normand n’invite pas à la flânerie. De toute façon, il n’y a rien dans cette rue si ce n’est le porche XVIIIème de l’archevêché. Alors on file. Passionnant non ?

Nous longeons la cathédrale. Au moment d’arriver sur son parvis, mon ami s’exclame :

— Au fait ! Il faut que j’achète du café.

L’odeur puissante des fèves fraîchement torréfiées m’emplit les narines. Devant mes yeux, alignés sur des mètres d’étagères, des sachets blancs bombés par le café moulu. Défilent alors les origines exotiques, Colombie, Brésil, Nicaragua, et j’en passe, toutes manuscrites en lettres noires sur des étiquettes d’un autre temps. Sur la langue, j’ai presque le goût d’un robusta éthiopien. Cette simple évocation de l’échoppe d’un torréfacteur m’emporte dans un voyage de fantasmes olfactifs.

Nous avançons. Je suis presque impatient. Brutalement, mon rêve éveillé se brise sur l’immense photographie de Georges Clooney collée sur la devanture de la boutique. En guise de torréfacteur, une star hollywoodienne. Pour toutes saveurs, l’intérieur standardisé d’une boutique mondialisée : Nespresso.

Nous nous arrêtons à la porte. Un grand type endimanché nous ouvre le battant vitré et nous souhaite la bienvenue. En passant le seuil, nous entrons dans un autre monde. Les murs sont noirs et gris, les lattes du sol parqueté gris chiné. Contre le mur du fond, une avalanche de couleurs criardes jure avec l’austérité toute étudiée du reste de la boutique. Une couleur pour autant de type de capsules disponibles. Car dans ce temple de l’élégance caféinée, l’idole tant révérée est une bête capsule en plastique.

Une jeune fille tirée à quatre épingles nous salue d’un sourire exagérément aimable.

— Bonjour messieurs. Votre sac.

Elle tend à mon ami une poche en papier cartonné noir estampillée Nespresso d’un côté, gravée de l’autre du N stylisé qui sert de blason à l’enseigne aux allures aristocratiques. Par ce simple geste, elle transforme mon pote en homme sandwich. Après ses achats, il sera une publicité vivante pour la marque à chacun de ses pas dans les rues de la ville. Et nous en croiserons d’autres au vu de la foule qui remplit le magasin. Plus qu’une publicité d’ailleurs, ce sac est aussi un signal. « Tiens, cet homme boit du Nespresso. Ce doit être un gentleman ».

En effet, cette simple capsule n’est pas seulement un produit qu’on achète, elle est aussi un signe extérieur d’un art de vivre particulier, d’un certain raffinement dans sa manière d’être. Avec elle, on ne boit pas dans un gros mug notre café filtre. Non ! Trop commun. On sirote dans une micro tasse, seul le pouce et l’index peuvent en tenir l’anse, un café prétendument d’exception. Le sac à la main, on pourrait croire être touché par la classe de Clooney. Je bois du café en costume cravate ! Semble brailler ce simple morceau de papier cartonné.

Nous nous approchons du mur de café. A peu près au niveau de la hanche (tout est question de hauteur), la tête des boîtes invite à être saisie. Expert, mon pote capture ses saveurs favorites. Magie de la technologie, l’emplacement laissé vide est immédiatement rempli par une nouvelle boite de dix. Une certaine idée de l’abondance : dans votre boutique Nespresso, il y aura toujours le café qui vous plait.

A deux pas de nous, un jeune homme aussi mince que grand, le costume noir trop ajusté en dessous de son sourire commercial, vante les mérites du bleu Odacio, survend la délicatesse du mauve Elvazio. Des clients lui ont demandé conseil, ils sont assurés de repartir avec tout sauf un simple café.

D’ailleurs, café semble un mot totalement inapproprié dans ce magasin. Il y a des vingtaines de variétés et pourtant nulle part n’est présente l’odeur du café. Il flotte dans l’air un parfum d’asepsie, de nettoyages trop récurrents. C’est si propre qu’on mangerait par terre. Nespresso, c’est aussi ça : une vision de l’hygiène singulière, une manière de vivre sans relief, sans sapidité, pour bien se détacher de la masse populaire trop sensible aux goûts vulgaires des sodas bon marché et de la nourriture hard discount.

Mon ami a rempli sa besace, nous nous dirigeons vers la caisse, un bloc de bois noir comme la nuit derrière lequel le sourire de la vendeuse s’étale en mille dents dans son visage avenant. Il pose son sac dans le réceptacle idoine et, à nouveau, magie de la technologie, ses achats sont automatiquement répertoriés. On arrive bien à contrôler les faits et gestes d’individus à l’autre bout de la planète, ce serait le comble de ne pas pouvoir réaliser cette petite prouesse qui évite de ressortir ses achats. On gagne du temps et ça fait smart. What else ?

A ce moment-là, un constat s’impose à moi. Me choque. Tous les salariés sont beaux, du moins se conforment-ils avec justesse à une certaine idée de l’esthétisme, une forme de sévérité chic dans la vêture en contraste avec l’œil brillant (facétieux ou cupide ?) et les sourires imprimés sur leurs trombines. Habillés de noir, de gris, ils distillent par leur tenue la classe associée à la marque. Les femmes en tailleur, les hommes en costume, on se croirait dans une boutique de luxe. Ils sont tous jeunes, tous blancs, tous respirent le dynamisme, la force du bel âge.

Tiens ! Je le remarque seulement en le notant. Tous les salariés sont blancs, typés Européens. Quoique ? Non, l’ordre socio-économique occidental, dont Nespresso est un parangon tapageur, est respecté. Le portier, salarié d’une quelconque boîte de sécurité, est Maghrébin.

Non, vraiment, Nespresso c’est plus qu’une capsule. C’est une manière d’appréhender le réel, une vision très subjective du monde.

Nous ressortons sous les « Au revoir » obséquieux des vendeuses. Avec ce sac à la main, on se croit vraiment faire partie d’un cercle de privilégiés. Malgré son « Bonne journée » tout en sobriété, tellement plus humain que les paroles mécaniques et le ton commerçant des autres, le portier, lui, restera toujours à côté.

Le point (naturaliste) de Monsieur G.

Entre deux tartines au petit-déjeuner, j’ai pris l’habitude de lire l’actualité sur mon téléphone intelligent. J’ai ainsi l’impression de remplir le temps de mastication par autre chose que le bruit du pain écrasé entre mes dents.

Ce matin, je fais machinalement défiler les articles et lis les titres en quête d’un sujet intéressant. Les manifs des cheminots et de la fonction publique, leur ampleur, les réactions de personnes plus ou moins autorisées, dont celles du gouvernement, les difficultés pour décompter les mécontents (à juste titre ou non, chacun se fera son opinion) ; Donald Trump et ses frasques avec une actrice porno ; les oiseaux disparaissant des campagnes ; la sélection de livres de la rédaction ; le rapport à leur pénis des hommes d’aujourd’hui.

Mon esprit encore embrouillé de sommeil s’arrête. Je remonte le fil des pages et revient sur les oiseaux. Comment ça ils disparaissent ? Au nombre de bouillies emplumées sur lesquelles je roule chaque matin, ce titre me parait bien alarmiste. Curieux, je touche du doigt l’article et entame sa lecture.

Selon une étude menée conjointement par le CNRS et le Museum National d’histoire naturelle, un tiers de la population des oiseaux de nos campagnes a disparu en quinze ans. Pire, quatre-vingt pour cent des insectes volants auraient aussi disparu ces trente dernières années.

Devons-nous être atterrés ? Bien sûr que non. Réjouissons-nous !

Cet été, comme de nombreuses autres, une famille de citadins décide de louer un gîte rural dans une campagne bien profonde, bien paumée, afin de jouir du calme et de la sérénité champêtre, de fuir ne serait-ce que quelques jours la cacophonie urbaine. Un choix somme toute très rationnel.

Le père, salarié dans une boîte quelconque, passe son temps dans les bouchons. Un fois arrivé au travail, il démêle problème sur problème à propos de tel dossier, de tel autre, dans le tintamarre incessant des sonneries impérieuses derrière lesquelles se cachent d’irascibles clients, dans le vacarme des hurlements de son boss, sous la rumeur diffuse des doigts martyrisant les claviers. La mère, disons-la institutrice, passe ses journées avec des minots braillards, dans le tumulte continuel des chouinements puérils (quand c’est pas l’un c’est l’autre), dans les cris des jeux d’enfants durant les récréations avant, le soir, de se taper ses deux ados gueulards. Ceux-ci, treize et quinze ans, se plaignent sans relâche de leur condition infantile, ne peuvent discuter sans hurler de leurs voix indécises entre l’aigu et le grave. L’un végète devant une émission de téléréalité dont les tirades à la limite du supportable sont crachées par la télé au volume trop élevé. L’autre s’excite sur sa console de jeu, à lâcher bien haut toutes les grossièretés qui lui viennent aux lèvres lorsque l’IA se montre plus forte que lui.

STOP ! Cette famille veut du calme, elle part en vacances à la campagne. En Auvergne tient.

Le matin du départ arrive. Le coffre du monospace dégueulant d’affaires, la gentille petite famille s’en va pour son séjour bucolique, deux semaines au milieu de nulle part, au milieu de la nature toute artificielle d’une agriculture pluriséculaire. Les parents sourient benoîtement à cette perspective enivrante, presque exotique. Les gamins tirent des gueules de dix mètres de long à présumer combien ils vont s’emmerder dans ce trou perdu. Qu’importe ! Ce sont les vacances alors tout le monde fait un effort.

Comme cette famille n’est pas la seule à avoir l’idée de quitter son quotidien, la route se fait dans les embouteillages, dernière saveur de la ville avant le néant cambrousard. Les pauses se font sur des aires d’autoroutes bondées. Une dernière fois, la famille vit l’épreuve de la foule, de son chahut, de son boucan, avant de s’enfoncer dans le no man’s land de la diagonale du vide. Après huit heures de route, la voilà arrivée à bon port.

On décharge la voiture. Chacun choisit sa chambre dans la maison de pierre sèche, si typique, si en adéquation avec l’image citadine de la campagne auvergnate. Ah ! A chaque effort, on respire le bon air. A chaque pause, on scrute l’horizon. Vide. Pas une tour, pas de béton, pas de bitume pour venir balafrer la quiétude du paysage. Et pas un bruit. Tout est calme.

Alors là vous me direz, quel rapport avec l’étude du CNRS et du Museum d’histoire naturelle ? Ça vient.

Et les insectes alors ? Monsieur, la voiture enfin vide, décide d’en faire le tour. Après tant de route, et son amour irraisonné pour ce tas de ferraille, il veut l’inspecter pour s’assurer qu’elle n’a pas souffert. Un vieux souvenir remonte à la surface. Quand il était gamin, après autant d’heures de trajet, le pare-brise et le capot de la bagnole de son père étaient un véritable champ de bataille. Une hécatombe entomologique ! Des giclures jaunâtres étalées par les essuie-glaces, restes de coléoptères ventrus, maculaient la vitre. Le capot, une passoire de tâches rouges à l’ampleur variable. Monsieur a beau vérifier, il ne voit rien. De la poussière noirâtre, oui, mais pratiquement aucun impacts d’insectes. Grâce à la magie de l’agriculture moderne, sa caisse ressort de huit heures de route presque immaculée.

Et les oiseaux maintenant ? C’est bien simple. Madame bulle au bord de la piscine sans qu’aucun piaf ne viennent lui pourrir son silence. Les enfants veulent s’allonger au bord de l’eau, ils n’ont pas à se méfier d’une chiure lâchée sur les transats. Monsieur fait le barbecue, pas besoin de chasser ces quémandeurs à plumes, toujours avides de miettes, téméraires jusqu’à venir sur le bord de votre assiette. Cette année, la petite famille va passer des vacances véritablement calmes et sereines.

Décidément, la disparition des oiseaux et des insectes est vraiment une bonne nouvelle.

La route des vacances

Cinq heures du matin. Après des semaines d’attente fébrile, après une trop courte nuit et un sommeil détraqué par l’excitation, nous y sommes. Enfin !

Sidonie s’installe à la place du mort.  Je m’assieds derrière elle.

— Les ceintures sont bouclées ?

Assentiments enthousiastes. Michel enclenche la marche arrière.

La lunette arrière est bouchée par nos valises pleines d’affaires plus ou moins indispensables, amas organisé de rectangles stéréotypés transformant le coffre en un Tetris multicolore. Peu importe, Michel pratique son allée depuis si longtemps qu’il franchit la grille au feeling. Nos cous se tordent vers les rétroviseurs, dans lesquelles nos regards tendres observent avec délectation la masse sombre de la maison s’amenuiser. Au premier méandre de la route, elle disparait complétement. Il n’y a plus de commencement, seulement la perspective du voyage.

Nous quittons la ville et dépassons ses banlieues. La voiture serpente d’échangeurs en voies rapides. Sidonie indique un peu trop fort les sorties à prendre. La peur de rater le bon embranchement et de perdre de précieuses minutes sur la route, et la fatigue bien-sûr, font dérailler sa voix vers les aigus. Stoïque, Michel suit ses directives. La gare de péage passée, le doute n’est plus permis: nous roulons sur l’autoroute du soleil.

Le voile noir de la nuit s’attarde sur les paysages. L’impatience d’arrivée se fait moins pressante à mesure qu’ils défilent. Seuls les points orange des réverbères signalent une présence humaine. Un seul et nous imaginons un hameau paisible encore endormi. Quelques-uns et un village se forme devant nos yeux aveugles. Par jeu, nous en supposons le tracé des rues. Puis la noirceur des champs recouvre tout. Des masses plus sombres surgissent à intervalles réguliers et signalent la présence de forêts. Il y a aussi l’éclat violent des phares en sens inverse. Il rend au jour l’habitacle de la berline, illumine les traits fatigués de nos visages, piquent nos yeux bouffis de fatigue, zèbre l’obscurité de flashs irréels. Même dans la nuit, rien n’est uniforme.

La tempe collée à la vitre, je regarde et ne vois rien.

La voiture avale les kilomètres. A cent-quarante, on pourrait même la croire goulue. Les chiffres bleus de l’horloge sur le tableau de bord égrènent les minutes, les transforment en heures. A quel moment précisément, je ne saurais le dire. Pourtant, je finis par le remarquer : le firmament cotonneux s’éclaire à l’est. Le noir de la nuit cède la place au gris de l’aube. Le ciel devient un camaïeu de gris, ici foncé, là presque blanc. Dans la fine bande entre les nuages et l’horizon, dans cet interstice inexplicablement dégagé, le ciel commence à rougeoyer. Le soleil s’approche du bord du monde. Soudain apparait le sommet de son disque. Tout change. Les nuées s’embrasent sous son éclat renaissant. Les rouges, les oranges, les jaunes se déclinent en mille nuances en même temps que, trop vite à mon goût, l’étoile s’élève. Ses rayons tombent sur la Terre. La rosée scintille, ses gouttelettes autant de joyaux lancés dans la bière de la nuit définitivement morte. L’astre diurne lève le rideau. La vie reprend ses droits.

Les ténèbres entre les villages deviennent des champs bien peignés. Les forêts se transforment en des foules compactes de squelettes dénudés par l’hiver. Leurs bras torturés se dressent vers le ciel en une supplication muette. Espèrent-ils la clémence du climat dans l’attente du printemps si proche ? L’autoroute les traversent sans les entendre, indifférente à leur attitude misérable. Seuls nos regards remercient ces futaies de plaintes de rompre la monotonie des plaines au repos écrasé par le gris du ciel. Les yeux indiscrets des voitures se sont clos pour laisser place aux couleurs bigarrées de leur carrosserie.

La route sort de la torpeur nocturne. Elle se réveille. Pas moi.

Après deux heures et des poussières, après les injonctions régulières des panneaux suspendus au-dessus de la quatre-voies « En hiver, n’oubliez pas la pause », nous quittons la route. Pour oublier un instant l’exigüité de l’habitacle, Michel choisit une aire d’autoroute bien éclairée, avec station essence et services correspondants. La voiture dépasse les bandit-manchots pour automobiliste et s’arrête juste devant la vitrine. Un quidam solitaire, le visage chiffonné sous la calvitie, les yeux nulle part, fume sa cigarette, boit son café, fait de petits pas pour faire circuler dans tout son corps sang et caféine. Nos reflets sur les vitres de la  berline sont sans appel. Avec nos visages blêmes et nos valises sous les yeux, nous ne valons guère mieux que lui.

Pendant que Michel part chercher les cafés, Sidonie et moi errons un moment sous la lumière agressive des néons trop nombreux et finissons par les trouver. Je pousse la porte des toilettes. Comme une brise de bord de mer, le goût iodé en moins, un vent fétide me fouette le visage. Entre la défécation trop riche d’avoir été longtemps contenue et la première urine du matin, l’odeur m’agresse les narines, me tord l’estomac. Seule ma vessie pleine me donne le courage d’affronter ce fumet nauséabond, si caractéristique des WC d’autoroute. N’osant poser mes doigts nulle part, je pousse les uns après les autres les battants orange vif en quête d’une cuvette sans étron réfractaire à la chasse d’eau. Enfin, je pisse.

Après un sérieux récurage des mains, je fuis cet enfer olfactif, soulagé à plusieurs titres. Le sourire entendu de Michel me fait oublier ce moment si typique des départs en vacances. Il me tend un gobelet d’où s’échappe une fumée accueillante. La chaleur du breuvage me réchauffe les mains. Son goût lyophilisé me tire une grimace. La caféine me fouette les sangs. Des minutes suspendues dans l’irréalité de la fatigue comme du lieu passent. Sidonie et moi lui proposons de le relayer pour les prochaines deux heures. Il nous jette un regard de biais.

— Vous, conduire ma voiture ? Son ton charrie un torrent de sous-entendus très désagréables pour nos sensibilités de conducteurs aguerris.

Nous finissons par jeter les gobelets et repartir. A nouveau, le bruit sourd des pneus sur l’enrobé. A nouveau, le défilement des paysages.

Les gargouillis de nos ventres deviennent impérieux. Je regarde l’horloge. Treize heures. Cela fait longtemps que nous n’avons plus faim. Pourquoi s’être entêté à continuer la route avec les entrailles criant famine? Une seule réponse : l’impatience de voir l’azur de la côte. Sous couvert d’avaler les kilomètres, elle a laissé tout loisir à nos dents de devenir des crocs.

— Arrête-toi à la prochaine aire, commande Michel, le visage tiré par l’inanition.

Grâce aux merveilles de persuasion dont seule une femme sait user face à son homme, Sidonie est au volant. Elle hoche la tête et, à la vue du premier panneau, enclenche le clignotant. Passé la station, nous tournons sur le parking jusqu’à insérer la voiture entre une familiale grise surchargée et une compacte allemande blanche.

En sortent quatre kékés. Le terme est certes péjoratif mais si pertinent. Survêtements azurs estampillés OM, casquettes OM, écharpes OM, leur démarche d’échassier (ça fait stylé parait-il) ajoute le ridicule d’un pas hésitant à celui de leur accent marseillais de Côte d’Or. En effet, confirmation prise auprès de la plaque d’immatriculation, ils n’ont de Phocéens que l’amour de l’équipe. Un amour dévastateur. A chaque panneau, un sens de circulation ou une plaquette explicative, l’un d’entre eux colle des stickers Allez l’OM ! Merci de la précision, nous n’avions pas compris. La crème des supporters vous dis-je.

Nous devançant de quelques mètres, ils s’avancent vers la porte automatique de la boutique. Sur la vitre, au-dessus de l’ouverture, le SORTIE écrit en lettres capitales d’un blanc pétant n’entame en rien leur détermination. Les épaules roulant comme des mécaniques de 205 GTI, ils se cassent le nez sur le battant obstinément clos. On pourrait les croire beaux joueurs et s’en aller chercher l’entrée. Non ! Ils frappent le panneau vitré d’un plat de la main rageur. Les « putaing’ », « bonne mère », « cong’ » fusent. Tout sourire, Sidonie, Michel et moi échangeons un regard entendu. Ils sont magnifiques.

Hélas, le comique ne nourrit pas. Avertis par la bévue des quatre zouaves, nous prenons le bon chemin. Dans la boutique de la station-service, aligné sur d’interminables gondoles réfrigérées, tout le nécessaire pour se mitonner LE repas d’autoroute parfait. Les lieux sont noirs de la foule des vacanciers en transit et nous devons jouer des coudes pour apprécier la diversité des mets proposés. Les sandwiches triangles se déclinent : poulet crudités, jambons fromage, thon mayonnaise, dans du pain de mie ou du pain suédois, par deux ou par trois. Qu’importe, tous auront cette même délicieuse texture molle. Sur un autre présentoir, l’accompagnement idéal : des chips. Des natures à celles vinaigrées, nous aurons toujours l’agréable surprise de les découvrir trop salées. Et pour faire couler tout ça, pléthore de sodas ou jus de fruit, enfin de l’eau avec un vague goût d’agrume. Nos emplettes faites, nous réglons notre déjeuner et ressortons.

L’eau à la bouche et les mains pleines, nous marchons sur l’aire à la recherche d’une table de pique-nique libre. Par chance, nous dénichons la perle rare : pas une chiure d’oiseau, pas de restes infâmes d’une famille partie sans penser à déblayer ses scories, pas un chien geignard dans les parages. Assis sur les bancs stigmatisés par les années passées à subir la pluie, le gel, la chaleur, les culs plus ou moins pesants des automobilistes, nous savourons notre festin.

Nos ventres trop lourds et nos dents couvertes du sucre de nos boissons rendent les choses concrètes : nous sommes sur la route des vacances.