[Interdit aux -18] Le couple idéal (comédie maritale) par Monsieur G

Après un dernier coup de volant et une marche arrière bien droite, Denis gare enfin sa voiture. Il coupe le contact. Ses yeux vagues ne distinguent rien derrière le pare-brise. Il pose ses mains sur le volant, à dix heures dix, les fait tourner sur le cuir. Il incline la tête entre ses bras tendus, souffle un grand coup puis inspire lentement. Par deux fois, il réitère ce manège avant de redresser le cou.

— Allez ! S’encourage-t-il avec une tape sur le volant.

En ouvrant la portière, il prend soin de ne pas heurter le véhicule voisin puis se faufile jusqu’au coffre. Il en sort sa valise, grise et rigide, d’un modèle qu’on peut conserver dans les cabines d’avion. Il est rassuré par l’affolement des clignotants et le rabattage automatique des rétroviseurs. La voiture est verrouillée.

Accompagné par le bruit des roulettes sur le bitume, il se rend à la porte de son immeuble. Sa clé magnétique contre l’interphone débloque le panneau d’acier et de verre. Sans un regard aux boîtes aux lettres, ni aux plantes en plastique censées égayer le hall, il entame l’ascension de l’escalier.

Il pourrait très bien, en homme pressé et moderne, céder à la facilité et prendre l’ascenseur. Mais il n’a que deux étages à monter et il se plaît à croire que deux volées de vingt-une marches lui permettent de garder la forme. Peut-être est-ce grâce à elles qu’il n’est pas encore (trop) ventripotent ?

Comme à chaque fois, il appréhende un peu. Pourtant, il ne devrait plus ressentir aucune gêne, aucun tracas tant cela est devenu habituel. La comédie de l’homme qui rentre du travail, il la joue quotidiennement. Sur le palier du premier, il s’en convainc : il est comme les artistes. Il a le trac avant d’entrer en scène.

Bien droit devant la porte de son appartement, il carre les épaules. Il émet plusieurs souffles courts, remue la tête pour étirer sa nuque. Après une profonde inspiration, il enfonce la clé dans la serrure.

Denis passe l’entrée en coup de vent, à peine un geste pour déposer ses clés sur la console. Dans le salon, sa femme l’a entendu. Elle se lève et s’approche de lui.

— Bonjour chéri. Ton séminaire s’est bien passé ?

En un clignement de cil, il se refait le film des trois derniers jours.

La cambrure de Sandrine, si prononcée lorsqu’il était derrière elle, dans la salle de bains. Lui les mains sur ses hanches, elle les siennes sur le rebord du lavabo, leurs yeux rivés les uns aux autres par le truchement du miroir. Les orteils de Cindy qu’il se plaisait à mordiller tandis que ses talons d’Achille s’appuyaient contre ses épaules. Il a encore à l’oreille le couinement étrange qu’elle émettait chaque fois que son sexe quittait le fourreau humide de son vagin avant d’y pénétrer à nouveau d’un coup de rein sec. La bouche d’Elise, douce et humide. Sa langue sauvage sur son gland et ses lèvres goulues de plus en plus proches de son pubis à chaque aspiration. La volupté de la voir déglutir après l’éjaculation.

Ses agréables souvenirs ne le laissent pas indifférent. Son sang afflux dans le corps caverneux et son boxer se tend. Il apprécie cette semi-molle inopinée.

— Tout s’est très bien passé. Tu sais, c’est toujours un peu ennuyeux ces séminaires mais que veux-tu, c’est le boulot. Et toi ?

*****

Claire finit d’étirer ses cils avec le pinceau de son mascara. Elle reconnaît le moteur qui vient de s’arrêter en bas, sur le parking de l’immeuble. Un coup d’œil par la lucarne confirme son intuition. C’est bien son mari.

Elle vérifie dans le miroir de la salle de bains la bonne tenue de son maquillage. Ses cheveux sont bien en place. Elle soulève les épaules de son vaporeux chemisier pour qu’il s’ajuste parfaitement à son buste. Elle ferme un bouton supplémentaire et cache par ce geste sa gorge plantureuse. Nerveuse, elle lisse sa jupe, de la taille aux genoux.

Que lui arrive-t-il ? Ce n’est pas dans son caractère d’appréhender. Les événements arrivent, quoi qu’on fasse, alors à quoi bon s’en inquiéter ? Surtout que ce n’est pas la première fois que Denis rentre de séminaire. C’est même devenu une habitude.

Alors pourquoi ressent-elle ces papillons dans le ventre ? Le trac. Serait-elle une artiste qui, malgré avoir jouée mille fois la même pièce, continue d’avoir la trouille avant de monter sur les planches ? L’idée lui plaît.

Elle éteint la lumière de la salle de bain, allume celle du salon et va s’asseoir dans un des deux larges fauteuils tout en courbes, accueillant. Le cuir craque lorsqu’elle croise les jambes. La clé tourne dans la serrure. Elle se redresse. Son mari débouche de l’entrée. De le voir, elle ne peut s’empêcher de repartir en arrière, de se refaire le fil des trois derniers jours.

La main calleuse du jeune plombier qui lui soutenait la cuisse alors qu’il la prenait contre le mur de l’entrée, ses coups de reins plein d’impatience. La langue experte de Roger qui, délicatement, remontaient ses lèvres trop sensibles jusqu’à venir exciter son clitoris, et les frissons qui galopaient le long de sa colonne vertébrale, du coccyx à la nuque, à chaque frôlement. Le sexe impressionnant d’Armand, la crainte excitante de l’étroitesse quand elle le guidait jusqu’à son vagin, la plénitude de le sentir au plus profond d’elle lorsqu’elle le chevauchait sur le canapé. Le goût si particulier du sperme d’Edouard, qui toujours partait en trois jets puissants au fond de sa bouche. Et les soubresauts énergiques, presque amusants, de ses bourses à chaque décharge.

Ses agréables souvenirs déclenchent une onde délicieuse le long de son échine. Des picotements s’épanouissent derrière son pubis. Pour masquer son trouble, elle se lève.

— Bonjour chéri. Ton séminaire s’est bien passé ? S’enquiert-elle poliment.
Il met une seconde à répondre. A le voir perdu dans ses pensées, elle le trouve bien moins séduisant que le jour où elle a décidé de répondre « oui » à sa demande en mariage. Le temps n’a pas été si dur avec lui, il reste un assez bel homme, mais il n’a pas été tendre non plus.

— Tout s’est très bien passé. Tu sais, c’est toujours un peu ennuyeux ces séminaires mais que veux-tu, c’est le boulot. Et toi ?

— Rien d’extraordinaire. Le train-train habituel.

Ils s’embrassent. Par ce geste, dénué de passion mais non de tendresse, chacun rentre dans son rôle. La parenthèse de ces trois jours se clôt, l’hypocrisie amoureuse reprend ses droits. Personne ne connaît le texte de l’autre et pourtant, chacun des acteurs jouent la pièce de théâtre, leur vie en fait, à la perfection.

Le point de Monsieur G

Samedi 23 décembre. Dernier jour, dernier sprint dans le marathon consumériste des cadeaux de Noël. Dans les rues de la ville, c’est la foule des grands jours. Les pavés claquent au rythme des pas frénétiques des inconséquents, pressés par l’urgence de n’oublier aucun nom sur la liste. Cette année, même la fille du dernier copain de cette cousine éloignée aura le droit à sa breloque. Les infos disent que l’économie va mieux, profitons-en !

Ça se bouscule avec l’œil furieux mais le sourire aux lèvres, ça bave devant les vitrines de pâtissiers à l’imagination écœurante, ça se contraint à la courtoisie face à la rudesse d’une vendeuse harassée. C’est Noël !

Pourtant cette année, je ne sais pas, il manque un truc. Peut-être la fameuse magie de Noël n’est-elle pas là ? Où est-ce ce ciel gris uniforme, ces fines gouttelettes perlant sur les manteaux et les visages, ce redoux incongru (10°C fin décembre !) ? Il y a bien les illuminations au-dessus de nos têtes, ici un flocon d’une blancheur LED, là un traineau débordant de cadeaux. Les devantures des magasins sont couvertes de guirlandes multicolores, des sapins fatigués de porter depuis un mois des boules rouges et dorées ornent leurs entrées. Tout y est.

Pourtant, je ne suis pas dedans. Je me sens comme un spectateur au théâtre. Je suis dans la salle, je reçois l’énergie des acteurs, je souris ou pleure de leurs frasques mais je n’y prends pas part. Elle est juste là, à deux pas de moi, sur la scène. Toutefois, je reste extérieur à toute cette exaltation. Alors plutôt que de me forcer, de mimer un état d’esprit à des années-lumière de moi, je me prends au jeu de l’observation.

Dans la file pour récupérer ma commande au fond de la FNAC, un grand type, manteau noir, barbe de trois jours soigneusement travaillée, se lamente derrière moi de la longueur de la queue. Il enrage d’avoir déjà payé sa camelote et de devoir quand même poireauter. Il pensait esquiver la longue attente à la caisse, ne pas devoir emboîter le pas de la cinquantaine de personnes faisant le pied de grue dans cette file aussi tortueuse que celle d’une attraction à Disneyland, chemin sinueux tracé entre des présentoirs débordant de petites conneries propices aux achats de dernière minute.

Pour ne pas geindre en solitaire, il téléphone. Mais il ne plaque pas son smartphone à son oreille, ne prend pas une voix feutrée pour donner une touche de confidentialité à sa communication, non ! Trop commun. Monsieur enclenche le haut-parleur, s’enguirlande à moitié avec sa rombière à l’autre bout du fil, la voix de celle-ci claire comme si elle était avec nous. Altruiste, monsieur fait profiter tout le monde de sa conversation. Si au départ il éructe, fait le coq, les mots de sa bergère cinglent et finissent par lui faire rabattre son caquet de mâle prétendument dominant. Elle ne lésine pas sur les superlatifs pour lui signifier combien il est pénible, qu’elle l’attend dehors « comme une conne » et se plaint vertement que s’il ne se « bouge pas le cul », sa mise en plis va finir noyée sous la bruine et qu’elle « ne ressemblera plus à rien » le soir du réveillon.

Au départ gêné par ce manque d’urbanité, mon envie de lui signaler qu’on n’en a rien à battre de sa vie s’efface vite devant la cocasserie de la situation. Je ris sous cape lorsqu’il informe sa nana que le haut-parleur est activé. Elle baisse d’un ton, gênée un peu, énervée surtout de s’être donnée en spectacle. On comprend alors pourquoi il l’a appelé de la sorte : vindicative, madame semble mettre de l’eau dans son vin en société. Il avait l’air fringuant ce type, sûr de lui, solide, pourtant, face à sa bonne femme, il est tout penaud, on dirait un gamin pris la main dans le sac. Pauvre gars. J’ai presque envie de la plaindre et de lui faire part de ma sollicitude. Trop tard, le gilet FNAC s’approche et je lui tends mon bon de commande.

Je sors du centre commercial. A moitié dans la lune, pas encore totalement remis de l’altercation conjugale, je ne fais pas attention au sens de circulation de la foule qui se presse dans l’entonnoir de la porte automatique. Aux esquives in extremis des uns et aux yeux courroucés des autres, je comprends que je grippe l’incessant va-et-vient, que je fais perdre des secondes précieuses à ces consommateurs avides. Pas démonté pour deux sous, je soutiens leurs regards. Qu’est-ce que ça peut leur foutre que je ne suive pas le troupeau ? Ça les défrise qu’il y ait un mouton noir au milieu des toisons blanches de l’instinct grégaire ? Qu’ils se rassurent, elle sera toujours là la merde qu’ils veulent acquérir pour satisfaire les desiderata de leur progéniture bouffie à force d’être pourrie gâtée. Mince, voilà qu’une pointe d’aigreur vient me polluer l’esprit.

Dans les rues, les sacs alourdissent les mains. On voit aux logos imprimés dessus les budgets de chacun. Sur celui-ci, le nom d’un grand couturier. Sur celui-là, l’enseigne d’une friperie à la mode. Pour les premiers, la valeur de leurs offrandes se mesure à l’argent dépensée. Pour les seconds, elle se mesure au temps passé à dénicher un brin d’originalité. On comprend bien que si le principal est d’offrir, tout le monde ne se contente pas d’un simple geste. Cette femme par exemple, emmitouflée dans son vison inutile dans la douceur humide de l’air : a-t-elle acheté ce carré Hermès pour faire plaisir ou pour montrer son statut social ? Je l’imagine presque feindre d’avoir oublié le ticket de caisse dans le sac afin de bien montrer au destinataire du cadeau tout le fric qu’elle a claqué pour lui. Dans ce mécanisme de don/contre-don actionné à Noël, elle veut être la créancière des attentions futures.

Bah… si elle préfère au plaisir d’offrir la joie vulgaire de jeter à la gueule des autres l’étendue de sa richesse, c’est son problème. Noël reste une grand-messe sociale, chacun se doit de tenir son rang, de jouer son rôle.

Il me reste deux cadeaux à faire. Pas d’idée. Je croise la devanture clinquante d’un chocolatier. Allez ! Pourquoi pas ? Va pour des friandises.

Le magasin est bondé. On se croirait le jour d’ouverture d’un musée, certainement le seul jour pour ce type d’institution où la capacité d’accueil parait trop juste. Tout le monde se presse devant les présentoirs et lit les étiquettes avec l’excès d’attention du connaisseur. A la queue leu-leu, le petit train des clients tourne lentement autour de la vitrine centrale où s’exposent les chefs d’œuvres, les joyaux chocolatés ciselés par les mains d’un artisan zélé. Les vendeuses (à croire que tous les magasins s’imaginent que les femmes font plus vendre que les hommes) ne savent plus où donner de la tête. La mienne est prise de vertige devant les prix. Quatre euros le marron glacé, plus de cent euros le kilo de ces petites crottes en chocolat. Ce n’est pas une chocolaterie mais une joaillerie ! D’ailleurs, les créations sont exposées comme des parures.

Dans son uniforme jaune et marron, aux couleurs de la maison séculaire, une vendeuse s’approche de moi. Devant mon air déconfit, elle me sert son plus beau sourire et me fait l’article. Elle a bien appris ses fiches. J’ai l’impression d’entendre un automate. La courtoisie commerciale accrochée à chacun de ses gestes, elle réussit à orienter mes choix et je me retrouve à la caisse. Je n’ai pas vraiment compris comment elle s’y était prise seulement, une fois dehors, c’est un sac joliment bombé qui pend à ma main. Sur le bout de la langue, j’ai le goût amer de m’être fait entourlouper.

C’est ça aussi Noël, une grande fête commerciale où le client apparait comme le bienheureux de la crèche. Un peu bêta, pressé par le temps qui vient à manquer et l’impatience de liquider sa liste de nom, il se fait balader par les mots habiles des boutiquiers pressés, eux, d’exploser leur chiffre.

Tout ça, c’est un peu Noël, la naïveté en moins. Enfant, nous sommes éblouis par l’éclat des lumières, charmés par le chatoiement des couleurs. L’impatience de trouver aux pieds du sapin tout les beaux joujoux que nous avons commandés rend cette période plus vive, plus belle. Adulte, tout devient plus terne. On distingue les arrière-pensées, on remarque la fausseté des sourires et pour autant, on se jette tout de même dans ce bal des hypocrisies. Non, décidément cette année, je ne suis pas dedans.

Joyeux Noël !