Rendez-vous professionnel (Calixte 2)

Elle l’avait embauché une semaine auparavant. Un premier contact par mail, écriture compassée de la victime. Des trémolos dans la ponctuation à vous attendrir à coup sûr. L’histoire de la femme bafouée, dans son honneur et son compte en banque, rien de plus commun, un genre de stéréotype lassant à force de le côtoyer. Pourtant, ça n’avait pas manqué. Il avait  lu le courrier et était tombé dans le panneau. Un privé de roman de gare dans toute sa splendeur.

Rendez-vous fut pris le lendemain au Shamheran, un bar tout près de son agence où Calixte a ses habitudes : le café de dix-sept heures pour lire la feuille de chou locale, la bière de vingt et une heure histoire de tâter la ville avant d’y plonger. L’aspect simple et sans chichis, l’esprit anar du lieu le rassure. Il le convainc qu’on peut toujours dire merde aux lignes droites et se complaire dans les obliques. Il y a ça, il y a aussi les fûts toujours pleins et la ribambelle de bouteilles derrière le comptoir pour lui redonner confiance dans le génie humain. Calixte passe son temps à racler le fond de cuve de son espèce, fermentation et distillation le nettoient jusqu’à ne plus savoir qui de l’alcool ou de ses congénères le poussent à câliner la cuvette. Il s’était assis à une table au fond. Un signe de tête et le patron avait compris. « Rendez-vous professionnel, je t’emmerde pas » fut la seule réponse de ses yeux.

Débarque une blonde platine, talon haut, les lèvres et les ongles d’un rouge sanglant, travaillés. Le bar aurait été pourvu d’une platine que le vinyle aurait déraillé. Les quelques clients la zyeutent, entre envie et dégoût. Question de classe dans les deux cas. Elle regarde de haut le taulier, tique. Signe de tête vers Calixte. Rotation du cou. Elle le cueille de son œil bleu, glacial. Le mot juste. Un bloc de glace à vous griffer l’échine, le vilain frisson du coccyx à la nuque. Malaise. Calixte s’attendait à une femme éplorée, négligée d’user son énergie à chercher en vain une solution à son problème, blessée d’avoir été si injustement frappée. Rien de tout ça. Sous la mitraille de ce regard, sa nonchalance ordinaire bat en retraite. Malgré lui, il rentre la tête dans les épaules. Elle s’approche. Il se lève. Il n’est pas petit. Pourtant, dix bons centimètres lui manquent pour la regarder bien en face. Situation cocasse. La hauteur de sa future cliente accentue encore la petitesse précaire de sa situation. Elle vous remarque et vous vous sentez immédiatement une flaque d’un liquide qu’on a depuis longtemps oublié de déterminer.

— Calixte Flocard.

— Félicia Crèveke.

Poignée de main ferme. Chacun s’assoit. Madame commande une coupe de champagne. Le taulier lui signale qu’il n’a pas de ça.

— Un douze ans d’âge alors. Et tourbé.

Cette voix, ce ton, et vous filez droit. Calixte serre des deux mains sa pinte. Il voudrait dire un truc, briser… la glace et lui demander des détails mais elle lui coupe la chique. Avec son œil si haut perché d’où suinte un dédain écrasant posé sur lui, il est soudain bien moins gouailleur. Il ne le reconnaîtra jamais mais il est impressionné. Et ça l’emmerde profondément.

— Je ne suis pas familière de ce genre de … pratique.

Une phrase du bout des lèvres, le visage à moitié tourné vers lui, vers ailleurs, la narine presque retroussée.

— Mais nécessité fait loi.

Bim ! Le couperet. A quoi s’attendait-il d’une duchesse ? Il ne sera jamais pour ceux de sa classe qu’une nécessité, un dernier recours nauséabond qui leur évite de se salir eux-mêmes les mains. Comme pour la majorité de ses clients d’ailleurs. Ainsi, eux continuent de puer le luxe quand lui patauge dans leurs fosses septiques.

— En quoi vous suis-je nécessaire ?

La question de Calixte arrive en même temps que le whisky. Elle porte le verre à son nez, le flaire et, lorsque le doute quitte son regard, elle y trempe les lèvres. Satisfaite, elle le pose. Ses yeux plongent dans les siens.

— Il y a un mois se trouvait parmi le courrier une enveloppe. En l’ouvrant, je découvre six photos et un mot. Sur celui-ci, une menace : « payez dix mille euros si vous souhaitez que ces clichés soient détruits ». Après m’être emportée, avoir agoni cet affreux maître chanteur d’user contre moi d’un si vil stratagème, j’ai fait le tour des options qui s’offraient à moi. La police ? Impossible. Laissez couler, et courir le risque de voir ces photos rendues publiques ? Inimaginable. Dernière alternative, payer. J’ai tranché. Dix-mille euros déposée dans une boite postale.

— Qu’y avait-il sur ces photos ?

— Une réunion du cercle des morts. Calixte soulève un sourcil, interrogateur. Le cercle des morts est une assemblée qui nous offre, à nous autres dont la vie en manque cruellement, un peu de piquant. Ces photos ne devaient absolument pas tomber entre de mauvaises mains sous peine de voir ma réputation brisée. Fatalement, il fallut que de telles mains s’en saisissent. Or donc, j’ai payé et dès lors, plus de nouvelles. Les jours ont passé et j’étais presque rassurée. Le maître chanteur avait tenu parole. Cependant, il y a trois jours, un nouveau courrier est arrivé et la même menace persistait. Néanmoins, un détail de poids : la somme réclamée avait doublé. Vingt mille euros ! Ce n’est plus un maître chanteur mais un vampire assoiffé. Cette fois-ci, je ne paierai pas. Je n’ajouterai pas à l’humiliation la naïveté. Une fois a suffi. Je veux que vous retrouviez le maître chanteur et que vous détruisiez ces clichés.

Calixte se frotte le menton. Boit une gorgée de bière. La regarde. Boit une deuxième gorgée.

— C’est possible. Par contre, cela va entraîner des frais…

Madame Crèveke sort de son sac une enveloppe et la pose sur la table.

— Le double quand vous aurez récupéré les clichés.

Calixte l’ouvre. D’un coup d’œil rapide, il estime trois mille euros. Il boit une gorgée, déglutit difficilement.

— Je suis votre homme. Deux questions pour commencer : Où se trouve la boite postale ? Comment je trouve votre cercle des morts ?

— La boite postale est dans une boutique de reproduction rue Jeanne d’Arc, juste en dessous du croisement avec la rue Jean Lecanuet. Calixte hoche la tête. Il voit parfaitement l’endroit. Le cercle se réunit une fois par mois. Je vous enverrai une invitation pour la prochaine réunion, en fin de semaine.

— Sinon, une idée de qui pourrait en vouloir à votre réputation ?

— Il n’en veut pas à ma réputation, mais à mon compte en banque. La première n’est qu’un moyen d’atteindre le second. Dois-je vous l’apprendre ?

Silence. Regard atterré. Clairement, elle doute de ses compétences.

— Pas d’idées, poursuit-elle. Des soupçons peut-être.

Elle siffle son verre d’un trait.

— Tenez-moi informée de l’avancée de votre enquête.

Sans plus gaspiller sa salive, elle se lève et quitte le bar. Comme ça, sans un avertissement ou un signe. La porte se referme. Seuls des effluves hors de prix attestent de son passage. Calixte reste médusé. Il a le désagréable sentiment qu’elle l’a congédié comme un malpropre. Seulement, c’est elle qui a besoin de lui. Elle ne manque pas d’air celle-là. Quel mépris !  Une vraie garce. Il hésite presque à la poursuivre pour lui signifier d’aller bien se faire foutre. Il tâte l’enveloppe. Trop épaisse. Ces états d’âmes la bouclent. Qu’est-ce que l’amour-propre devant tant de pognon ? Une gêne, un luxe qu’il ne peut se permettre.

Réveil difficile (Calixte 1)

S’échappe du gargouillis dans le fond de la cuvette une odeur chaude. Des bulles crèvent à la surface de l’ignoble magma brunâtre. Elles éclaboussent l’émail déjà souillé de n’avoir pas vu un balai à chiottes depuis mille ans et laissent s’échapper des vapeurs acides. Peu à l’aise sur ses jambes maigres, les hanches hésitantes à trouver leur équilibre, Calixte tente d’une main de viser juste et de l’autre d’extraire de son visage la luxation de sa gueule de bois. Un lendemain de cuite. Non, un lendemain, rien de plus.

A pas lourd, il passe dans la minuscule salle de bain. Un lavabo surmonté d’une glace, une douche et juste assez d’espace pour, en allongeant les bras, ouvrir d’un geste les deux robinets. Le miroir accroche ses traits. Cheveux noirs et gris, sans savoir lequel du poivre ou du sel prend le dessus dans sa tignasse hirsute. Son front, le bord de ses lèvres, de ses yeux, le Chemin des Dames, 1917. Tranchées et crevasses labourent sa peau fatiguée. Ses trois jours de barbe, les troncs calcinés d’une pauvre forêt un jour fleurie, une éternité plus tôt. Ses yeux injectés de sang le fixe. Le vert pulse, l’iris accuse.

— Bordel ! S’exclame-t-il en enlevant son slip.

Il se place sous le pommeau. Pas de round d’observation. Un quart de tour et l’eau gelée file sur la gravité. Coup de fouet. Les gouttes lui mordent la chair. Une horreur. Trois minutes de torture, inhumaine, infaillible. Trois minutes et se consument les ruines de sa volonté. Chaque jour, la glace charriée par les canalisations sales de la ville le ramène d’entre les morts. Ce matin, l’expression est d’une justesse terrifiante.

Une serviette un jour blanche autour de la taille, il s’approche du bureau. Parmi l’amas de dossiers ouverts ou fermés, de feuilles jetées sans plus y penser, à côté d’une souris fatiguée et tout contre le DVD de la Petite Sirène, ses clopes. Il en cale une entre ses lèvres, l’allume, lambine jusque sous la fenêtre où sur un guéridon branlant trône une cafetière étincelante. Habitude de nanti, de l’époque où se payer une bonne était dans ses moyens, il aime le café chaud au réveil. La bonne s’étant fait la malle après des mois d’impayés, il l’a remplacé par un minuteur. Dans sa tasse brune de n’être jamais lavée – à quoi bon ?, il verse un café encore plus noir que le fond de sa conscience. Il fouille la banquette de cuir avachie à force de supporter toutes les nuits sa carcasse. D’entre les coussins, il exhume une flasque métallique, la secoue. Sourire. Il verse une lampée généreuse, goûte, en verse une seconde.

Calixte cale son épaule contre l’encadrement de la fenêtre, l’ouvre à demi. Une longue taffe, une longue gorgée, regard perdu sur les toits gris de la ville.

— Quel con !

Pituite grasse, raclement de gorge, glaire qui dans une gerbe visqueuse s’écrase quatre étages plus bas, sur le trottoir.

— Je savais qu’avec un nom pareil, Madame Crèveke ne m’amènerait que des emmerdes.

las…

A trop rêver le monde s’est tu
Droit devant lui tout est glacé
Il a fini par étouffer
Se lasser des malentendus

A trop chercher le bleu du ciel
Et les sourires d’après minuit
Il s’est noyé dans l’infini
Des paradis artificiels

A trop se taire il s’est fondu
Dans les décombres du passé
Noir flou Plus rien n’a existé
Que ruines et souvenirs perdus