Une rue

« Pourquoi suis-je là au fait ? »

Cette question surgit du néant. En quête d’une réponse, il tourna sur lui-même, porta son regard vers l’horizon bouché d’édifices hétéroclites. Le lieu lui était familier, un il ne savait quoi de connu et dans le même temps, complètement étranger. Jamais il n’était venu ici. Néanmoins s’accrochait à ses perceptions cette impression de déjà-vu aussi coriace qu’impossible dans cette rue sans nom, inconnue.

« Qu’est-ce que je fous là ? »

Il sentait sur le bout de sa langue la réponse à cette question, une réponse toujours à la limite, insaisissable. S’en approchait-il qu’elle s’échappait aussitôt. Une seule chose palpable, quasi physique, la nécessité absolue d’avancer. Cette exigence était le seul fil, ténu et impérieux, qui lui évitait d’être totalement déboussolé. Il porta son regard vers l’avant. Au loin, il le devinait à la masse bétonnée d’un immeuble après-guerre, un croisement marquait la fin de la rue. Docile, il se plia à la logique absconse de l’instant et céda à l’injonction de mouvement. Il n’émanait d’elle aucune urgence, seulement un besoin à satisfaire. Le pas léger de ne pas poursuivre un but, presque flâneur, il se mit en marche.

Une seconde, une minute, une heure plus tard — l’air immobile allongeait le temps et brouillait la notion de son écoulement — il fut contraint de le reconnaître : ses pas s’avéraient impuissants. Là-bas, au croisement, la façade austère et froide marquait toujours la fin de la rue. Il la voyait, l’espérait même. Pourtant, rien à faire. La distance entre elle et lui ne diminuait plus.

Il baissa les yeux. Son pied droit succédait dans une coordination parfaite à son pied gauche. Le bitume noir, sale du trottoir défilait à chacun de ses pas. Les façades contemporaines noircies de pollution des immeubles récents succédaient à celles, plus vieilles, plus décrépites aussi, d’anciens hôtels particuliers transformés en cages à lapins. Les portes vitrées à fermeture magnétique succédaient aux portes cochères peintes de bleu, de rouge, écaillées ou rutilantes. D’arbre en arbre, il persistait à ne pas se croire fou car rien ne permettait de nier l’évidence : il avançait.

Il leva les yeux. Le ciel gris et insipide dispensait une lumière blanche et uniforme. Elle réfutait jusqu’à l’existence des ombres.

«  Quelle heure est-il ? »

Son horloge interne resta muette. Était-ce le matin ? L’après-midi ? Depuis combien de temps marchait-il ? Son esprit se révéla incapable de formuler une hypothèse satisfaisante. Cela lui sembla d’ailleurs saugrenu. Quelle importance de savoir le quand ? Il devait avancer, voilà tout.

Une voiture passa. Le glissement des pneus sur la route produisit un son si mat, si étouffé, que ses oreilles lui semblèrent pleine de coton. Machinalement, comme après avoir plongé au fond de la piscine, il se boucha le nez et souffla fort. Rien. Il n’entendit pas le clac habituel des tympans qui se redressaient. « Bizarre », songea-t-il. Cet anodin incident instilla un léger malaise au creux de son ventre. Un chatouillement désagréable. Il força le pas. Agitation.

Il ne le remarqua que maintenant mais, la rue était déserte. Les poubelles étaient bien à leur place au bas des hautes fenêtres des rez-de-chaussée, tout à côté des portes, bacs bleus et gris accolés les uns aux autres. Les voitures formaient une haie d’honneur à la route, garées au plus près du trottoir pour préserver peinture et rétroviseur, si près d’ailleurs qu’elles empêcheraient le cantonnier d’y passer son balai. Comme à son habitude, le mégot au coin des lèvres, il pesterait. Son œil torve jetterait des éclairs sur ces satanés véhicules entravant la marche normale de ses corvées.

Que venait-il faire ici celui-là ? Il devait aller au bout de la rue et au lieu de cela, il s’appesantissait sur les états d’âme du préposé aux caniveaux ! N’empêche, ce dernier aura beau jurer tous les saints de son panthéon, la propreté de la ville laissait toujours autant à désirer. Entre l’urine séchée maculant l’angle des bâtiments et les promenades canines constellant le trottoir de piégeux sommets merdiques, la rue était franchement dégueulasse. Un vrai dépotoir.

Pourquoi ces pensées anodines ? Instillaient-elles un peu de normalité dans ces circonstances au final assez étranges ? Ou au contraire, cherchaient-elles à le détourner de son objectif ? Qui cherchait à l’écarter de sa mission ? Son malaise se mua en une peur sourde, latente. Il poursuivit sa route. Anxiété.

A la limite de son champ de vision défilaient les fenêtres sombres et floues percées dans les façades flottantes des immeubles. Aveugles, elles paraissaient malgré tout l’épier. Il s’arrêta net et les fixa. Elles reprirent instantanément leur substance, bêtes rectangles de PVC blanc standardisés. Allait-il si vite qu’elles se déformaient à son passage ? Une curiosité l’agaça. Quels yeux se cachaient derrière les reflets du monde plaqués sur leurs vitres ? Il s’approcha,  se pencha contre l’une d’elles et posa sa main en visière. Froncement de sourcils. Rien. A l’infini ce même reflet immobile…

Il se redressa brusquement. Ses tempes battaient violemment. Un regard à droite, un regard à gauche. Aucun mouvement, pas même l’air dans les feuilles. Il était toujours au milieu de la rue, bien au centre, à équidistance de son début et de sa fin. D’ailleurs, où était le début ? La fin ? N’avait-elle pas deux débuts si bien qu’il tournait en rond ? Ou deux fins si bien qu’il n’était plus nulle part ? Il secoua la tête. Absurde ! Il ne cessait de marcher depuis… des heures ? Des minutes ? Un jour entier ? Ses sens se déréglaient. Tout se déglinguait.

Une peur irrationnelle opprima sa poitrine. Sa respiration se fit laborieuse. Dans l’air soudain opaque, il dût forcer pour que se soulèvent ses côtes et que s’emplissent ses poumons. Un écart et assurément il asphyxierait. Rien à faire. Seulement avancer. Il reprit sa marche, le pas vif, le souffle court. Angoisse.

Au loin, d’une porte cochère apparemment identique aux autres, voilà qu’elle surgit. Sans le remarquer, elle s’engagea dans la rue. Son cœur accéléra, sa respiration devint intermittente. L’effort ? Non, la raison de sa présence ici, si évidente à présent : la rattraper. Malgré les obstacles, il se hâta, courant presque. Elle s’en allait toujours plus loin quand lui faisait du sur place. Les façades, les voitures, les poubelles, les merdes de chiens défilaient mais lui n’avançait pas. Inexorablement, elle s’éloignait.

La terreur au ventre – elle ne devait surtout pas disparaître ! — il jeta ses dernières forces dans la bataille et sprinta. Tout devint confus. Il voulut hurler. Ses poumons, deux brasiers avides, émirent un silence de soufflet percé. Son esprit succomba à la confusion. Il ne savait plus, ne comprenait plus.  L’écheveau se défaisait. La poursuivait-il ou le traquait-on ? Tout était sens dessus dessous. Il regarda derrière lui. Rien. Personne. Le vide surnaturel d’une rue du centre-ville un samedi après-midi. Etait-on seulement samedi ? L’après-midi ? N’avait-il pas déjà tranché cette hésitation ? Et ces fenêtres qui le guettaient, le pistaient à chacun de ses pas. L’urgence lui broya la poitrine, lui griffa les tripes, luxa sa raison. Vite ! Il regarda de nouveau en arrière.

« DANGER ! » Hurla sa voix intérieure. 

Il remit la tête dans le bon sens. Comme une serpillière que l’on essore, la rue se tordit. Le trottoir, les façades, les lignes blanches se contorsionnèrent, devinrent hélicoïdales comme s’il s’engageait dans un escalier en colimaçon, mais à l’horizontal !

Son cœur martelait violemment ses côtes, des larmes de feu creusaient des sillons brûlants sur ses joues. Tout à coup se leva un vent brutal. Ses bourrasques balayèrent les immondices maculant la rue tandis qu’un sifflement d’outre-tombe feula à ses oreilles. Il la vit disparaître à l’angle de la rue – était-ce seulement encore un angle ? — là où il devait se rendre, où il devait la rejoindre pour lui dire… quoi ? Le péril à ses trousses devint omniprésent, sa présence, totale. Plus le temps de réfléchir. Il jeta un ultime regard en arrière. Toujours rien. La rue se prolongeait dans une perspective nette, si normale que son corps ne fut plus qu’un immense frisson. Désespéré, il s’engagea dans la vrille et, manquant de souffle, de vitesse, de force, de foi, de tout, tomba sans fin.

Sursaut.

Assis, le dos couvert d’une sueur rance, l’odeur de la peur flottait toujours à ses narines. Il ahanait, luttait pour reprendre sa respiration. Il passa une main dans ses cheveux humides, sur son visage trempé et froid et se situa enfin. Chambre à coucher. Soulagement. Sa raison retrouva peu à peu son empire sur ses perceptions. Dans l’obscurité de la nuit, son corps et son esprit firent le point, s’unirent de nouveau. Il tourna la tête.

Visage aux traits paisibles, à moitié caché d’être profondément enfoncé dans l’oreiller moelleux, ses cheveux une couronne plus sombre encore que la nuit, elle était là, berçant le monde de sa respiration apaisée. Il avala une grande goulée d’air. Tout allait bien. Elle était là. Il frissonna. Elle était là. Et lui, pourquoi était-il là au fait ? Que devait-il lui dire ? Se penchant à son oreille, les mots lui revinrent :

« Je t’aime. »

Le chant du cygne

Le cœur bégaye
Dérisoire, hasardeux.

De tribulations nocturnes
En espoirs fugitifs,
A la lumière blafarde d’une enseigne
Il trébuche et se raccroche.

De conversations frivoles
En connections futiles,
Dans l’ombre de tous ces regards de braise
Il s’éparpille, se liquéfie.

Il a des maux qu’on n’avoue pas,
Orgueilleux, solitaires
Qu’il traîne dans les rues vides d’après-minuit,
Un Sisyphe à son rocher assujetti.

Et s’il y avait une sirène,
Un phénix pour le sauver,
Pauvre fantoche déboussolé !

Le sang hurle dans ses artères
Fatal, infernal, démoniaque
Mais les mots restent là,
Coincés entre deux rires.

Avant le chant du cygne.

La course du temps

Sa mère mourait. Chaque jour, il la voyait dépérir un peu plus. Son corps frêle, allongé sur l’unique lit de leur mansarde, pesait de moins en moins lourd. Quand il la changeait, le matelas usé jusqu’à la corde ne révélait plus aucune empreinte, comme si elle était déjà partie. Son visage, il se le rappelait illuminé de sourires. A présent, il était cadavérique. Matin après matin, il distinguait sous les yeux clos les cernes noires s’élargir et s’assombrir, les joues se creuser, les pommettes affreusement saillir et l’os de la mâchoire se dessiner à travers la peau grise. Ses cheveux, jadis fous, n’étaient plus qu’un tapis d’herbes sèches. Il ne savait pas grand-chose, ne comprenait pas tout. Mais assis sur ce tabouret, face au fantôme qui fut sa mère, il savait et comprenait qu’elle mourait.

Un médecin vint et, pendant de longues minutes, l’ausculta. En retrait, il observa le cœur gonflé d’optimisme chaque geste du praticien. La médecine ne pouvait-elle pas sauver de tout ? Non. Le docteur s’avéra aussi impuissant à la soigner qu’avide de leurs dernières économies, qu’il engloutit sans un remord. Plus compatissant, et sans doute pris de pitié devant sa mine abattue, l’herboriste au bas de leur rue lui offrait tous les jours une poignée de simples pour confectionner une tisane apaisante. Elle n’améliorait pas l’état de sa mère mais cela lui donnait le sentiment de faire quelque chose, à tout le moins de ne pas céder.

Il demandait souvent à qui voulait l’entendre quel mal rongeait sa mère. La plupart du temps, les personnes conservant une part d’humanité tendaient une oreille polie et finissait invariablement par hausser les épaules avec un regard gêné. Certains lui donnaient une pièce, comme si un misérable bout de métal pouvait apaiser sa détresse. D’autres, peut-être moins nantis, assurément moins charitables, se contentaient de lui envoyer une taloche en l’intimant de retourner dans sa Cour des Miracles. Il ne comprenait pas ce qu’ils voulaient dire par là car, malgré toutes ses prières, certes maladroites mais sincères, jamais aucun miracle n’était survenu.

Un jour, alors qu’il trainait les rues en quête de son pain quotidien et de réponses, un homme plus patient que les autres s’arrêta gentiment sur son histoire. Il l’écouta jusqu’au bout, attentif, concerné même, lui posant des questions pour obtenir des précisions. Quand il eût terminé son récit, ce monsieur n’haussa pas les épaules. Au contraire, il prit le temps de réfléchir. Ses yeux fouillèrent l’infini avant de se poser à nouveau sur lui.

— C’est une bien triste histoire que tu viens de me raconter mon petit. Et je crains qu’il n’y ait pas de solution. Tu sais, on ne peut rien faire contre le temps. Pause. Sa course est irrésistible, lâcha-t-il d’un ton docte avant de poursuivre son chemin.

Depuis cette rencontre, il ruminait cette sentence. Le temps, voilà son ennemi, voilà le mal qui, à petit feu, consumait la vie du seul être qui emplissait la sienne, qui lui donnait un début et une fin, un sens, un but. Le temps, voilà celui qui lui dérobait la seule personne qu’il aimait. Et qui l’aimait. Il demanda à l’herboriste s’il existait un remède contre le temps.

— Tu sais gamin, le temps qui passe est le seul mal qui touche tout le monde, puissants et faibles, et contre lequel il n’existe aucune médecine.

Il savait que c’était faux. Il savait qu’on pouvait toujours faire quelque chose. Rien n’était inéluctable. Ne disait-on pas « si on veut, on peut » ? Et lui voulait énormément. Il en était persuadé, sa volonté était telle qu’elle déplacerait des montagnes, qu’elle inverserait le cours des fleuves, qu’elle lui rendrait sa mère. Dans la brume de ce frais matin de printemps, tandis qu’il regardait impuissant sa mère quitter le radeau de la vie, il jura qu’au soir il saurait quoi faire.

Toute la journée, il déambula dans les rues crasses de la ville, demandant conseil à des passants toujours plus indifférents, le méprisant de leurs pas pressés, de leurs regards hautains. Il s’acharna, faisant tourner ses méninges à plein régime, laissant trainer ses yeux partout où l’espoir présageait une réponse, laissant ses oreilles ouïr tout indice pouvant le rapprocher d’une solution.

Le soleil s’habillait de rouge et s’apprêtait à disparaitre derrière les immeubles placides quand il dût se rendre à l’évidence : il n’existait aucun remède à la course du temps. Il leva les yeux au ciel, luttant pour que sa vue ne se troubla pas des larmes brûlant ses paupières. Ce fut ainsi qu’il tomba sur l’horloge du beffroi. Durant des minutes qui parurent des heures, il observa le mouvement des aiguilles. Il pesta contre le monde entier, insulta tous les savants et les passants de ne pas le lui avoir dit. Il existait une solution. Elle était là, au-dessus de ses yeux depuis toujours. Il s’agonit à son tour de ne pas l’avoir trouvée plus tôt.

La nuit était tombée. Crachant dans ses mains pour en améliorer l’adhérence, il entama l’ascension du beffroi. Les pierres étaient lisses et entre elles les interstices étroits, mais sa volonté tendu vers l’horloge lui fit surmonter les écueils. A mesure qu’il s’approchait de son objectif, ses muscles devenaient plus lourds, s’emplissaient des douleurs de l’effort. Il ne renonça pas. Il n’avait pas le droit de renoncer. Les insuffisances de son corps ne pouvaient l’empêcher de sauver sa mère.

Il finit par atteindre l’horloge. La grande aiguille choisit ce moment pour passer par-dessus la petite au sommet du cadran. Un cliquetis se fit entendre, un mécanisme ronronna et un vacarme assourdissant fit trembler la tour. La cloche sonnait minuit.

Ses doigts engourdis par l’acharnement ne lui furent d’aucun secours. Avec une lenteur tragique, il sentit son corps se détacher de la paroi et glisser dans le vide. Il eut à peine le temps de battre des bras que le sol pavé était sous lui.

— Maman !