Silence

Il y a des jours comme ça
Des mois des lunes
Où on ne veut plus rien voir
Plus rien entendre
Plus rien ressentir
Assécher peu à peu le lit de la vie
Éteindre totalement l’envie
Se couler dans l’abîme,

Car
Tout est noir
A attendre la fortune.

Il y a des heures comme ça
Des minutes des instants
Où le vide nous surprend
Nous absorbe
Nous broie
Et parée du voile de l’absence
L’âme flotte sur l’écume rance
Des souvenirs ardents,

Car
Un silence
Vaut mieux que tous les boniments.

Une vieille légende ou de l’art d’annoncer.

Deux principes régissent le monde : Ank’rè, la Terre, et Elil, le Ciel.

La Terre est la forme. Elle est la matière, ce qui est visible et palpable.

Le Ciel est le souffle. Il est l’immatière, ce qui est invisible et impalpable.

Le premier façonne, le second anime.

L’un ne va pas sans l’autre. Ils sont le corps et l’esprit, l’acte et l’intention, l’être et le devenir.

Lorsqu’à l’aurore l’Est brûle des feux du soleil renaissant, ces deux principes s’unissent. Lorsqu’au crépuscule le soleil agonisant s’éteint à l’Ouest, ils se séparent. Ce sont les moments où la vie se fait la plus ardente : soit elle chante sa joie de retrouver l’harmonie du jour, soit elle se lamente de retomber dans la dissonance de la nuit qui annonce le sommeil, la petite mort. A l’aube, la matière rejoint l’immatière. Plénitude. La lumière éclaire alors ce que l’obscurité cache. Elle façonne l’indistinct. Le jour est le royaume de l’intelligible. Au crépuscule, elles se séparent. Vide. La nuit est le royaume de l’impénétrable, du doute. Tout n’est plus qu’ombre et faux semblant. Là où le premier rassure, la seconde effraie. 

Bref…

On considère Ank’rè comme la Mère. Elle est toujours représentée sous la forme d’une femme au ventre ample pour laisser s’épanouir la vie, aux larges hanches pour en favoriser la délivrance et à la poitrine opulente pour la nourrir abondamment. Elle donne corps aux choses qui n’en ont pas, elle donne forme à l’insoupçonné. Les grottes matérialisent les orifices par lesquels la matière jaillit des entrailles de la Terre, tel l’enfant d’entre les cuisses de sa mère.

On considère Elil comme le Père. Il est toujours représenté sous la forme d’un très grand homme, à la poitrine incroyablement large et aux bras et aux jambes anormalement grêles. Sa bouche est un gouffre béant. C’est par elle que s’échappe le souffle, celui qui anime la matière pour qu’elle trouve son sens, sa voie à la surface du monde. Le vent symbolise le souffle qui vient toucher la matière, l’animer. D’ailleurs, les feuilles ne bruissent-elles pas sous sa caresse ?

Là où Ank’rè est robuste et tangible, Elil est frêle et insaisissable.

Donc…

Quand un être meurt, le vent s’empare du dernier soupir. Le souffle retourne alors au Ciel. La décomposition envahit le corps. La matière retourne alors à la Terre. Ainsi, le cercle de la vie est achevé et peut à nouveau être tracé.

Parfois, le cercle de la vie est brisé car il arrive que la matière erre dans le Ciel ou que le souffle soit captif de la Terre. La rupture de l’équilibre déclenche des orages dantesques, des tempêtes terribles. Les bourrasques hurlent la souffrance de la matière, le tonnerre gronde sa colère. La foudre s’abat en mille éclairs avides de l’impie. Des pluies torrentielles inondent le monde. Chaque déluge devient autant de passerelles entre le Ciel et la Terre par lesquelles la matière peut enfin rejoindre le giron de sa mère. Se déclenchent aussi des séismes titanesques, des éruptions effroyables. Le souffle cherche à abattre les murs de sa prison. Le sol se déchire et des failles abyssales zèbrent la Terre. Les montagnes se brisent et vomissent des torrents de lave, la fumée obscurcit le monde et la cendre asphyxie ceux qui le parcourent. Par ces mortels chemins s’échappe enfin le souffle qui retrouve au Ciel sa liberté.

 Pour respecter le cercle de la vie, l’équilibre formé par l’alliance de la matière et l’immatière dans la vie et leur séparation dans la mort, les humains inhument leurs morts. Le rituel est immuable. Toute une nuit, le défunt est exposé au vent afin que son souffle retourne au ciel. Le lendemain, au crépuscule, son corps est enterré afin que sa matière retourne à la Terre. Digérée dans ses entrailles, elle sera remodelée pour revenir à la surface où le Ciel l’animera en un nouvel être.

Enfin …

La femme et l’homme sont deux manifestations de ces principes. Au point du jour, la première femme émergea de la grotte. Elle vagabonda sous la lumière du Ciel, sans but ni raison. A la tombée du jour, le premier homme tomba des nues. Il tournoya au-dessus de la Terre enténébrée, sans rien percevoir ni ressentir. Dans la chaleur du jour, ils se croisèrent. Dans la fraîcheur de la nuit, ils s’unirent. A l’aube naissait l’humanité.

Pendant neuf mois, la mère façonne l’enfant mais, lorsqu’il sort de sa « grotte », il n’est que matière. Le père le prend alors contre lui et le pousse à s’animer. Première inspiration. Pleurs. Cris. Douleur. L’enfant s’éveille à la vie. Il peut dès lors occuper sa place parmi les vivants : l’union de la forme et du souffle est accomplie, le cercle s’amorce et…

— Papa, l’interrompt sa fille, quatorze ans et la patience usée jusqu’à la corde. Je sens bien que tu essaies de m’annoncer un truc important. Laisse-moi deviner : maman a accouché ?

Il hoche vivement la tête, son sourire béat de paternité s’écrasant de plein fouet contre le regard consterné de l’adolescente.

Une rue

« Pourquoi suis-je là au fait ? »

Cette question surgit du néant. En quête d’une réponse, il tourna sur lui-même, porta son regard vers l’horizon bouché d’édifices hétéroclites. Le lieu lui était familier, un il ne savait quoi de connu et dans le même temps, complètement étranger. Jamais il n’était venu ici. Néanmoins s’accrochait à ses perceptions cette impression de déjà-vu aussi coriace qu’impossible dans cette rue sans nom, inconnue.

« Qu’est-ce que je fous là ? »

Il sentait sur le bout de sa langue la réponse à cette question, une réponse toujours à la limite, insaisissable. S’en approchait-il qu’elle s’échappait aussitôt. Une seule chose palpable, quasi physique, la nécessité absolue d’avancer. Cette exigence était le seul fil, ténu et impérieux, qui lui évitait d’être totalement déboussolé. Il porta son regard vers l’avant. Au loin, il le devinait à la masse bétonnée d’un immeuble après-guerre, un croisement marquait la fin de la rue. Docile, il se plia à la logique absconse de l’instant et céda à l’injonction de mouvement. Il n’émanait d’elle aucune urgence, seulement un besoin à satisfaire. Le pas léger de ne pas poursuivre un but, presque flâneur, il se mit en marche.

Une seconde, une minute, une heure plus tard — l’air immobile allongeait le temps et brouillait la notion de son écoulement — il fut contraint de le reconnaître : ses pas s’avéraient impuissants. Là-bas, au croisement, la façade austère et froide marquait toujours la fin de la rue. Il la voyait, l’espérait même. Pourtant, rien à faire. La distance entre elle et lui ne diminuait plus.

Il baissa les yeux. Son pied droit succédait dans une coordination parfaite à son pied gauche. Le bitume noir, sale du trottoir défilait à chacun de ses pas. Les façades contemporaines noircies de pollution des immeubles récents succédaient à celles, plus vieilles, plus décrépites aussi, d’anciens hôtels particuliers transformés en cages à lapins. Les portes vitrées à fermeture magnétique succédaient aux portes cochères peintes de bleu, de rouge, écaillées ou rutilantes. D’arbre en arbre, il persistait à ne pas se croire fou car rien ne permettait de nier l’évidence : il avançait.

Il leva les yeux. Le ciel gris et insipide dispensait une lumière blanche et uniforme. Elle réfutait jusqu’à l’existence des ombres.

«  Quelle heure est-il ? »

Son horloge interne resta muette. Était-ce le matin ? L’après-midi ? Depuis combien de temps marchait-il ? Son esprit se révéla incapable de formuler une hypothèse satisfaisante. Cela lui sembla d’ailleurs saugrenu. Quelle importance de savoir le quand ? Il devait avancer, voilà tout.

Une voiture passa. Le glissement des pneus sur la route produisit un son si mat, si étouffé, que ses oreilles lui semblèrent pleine de coton. Machinalement, comme après avoir plongé au fond de la piscine, il se boucha le nez et souffla fort. Rien. Il n’entendit pas le clac habituel des tympans qui se redressaient. « Bizarre », songea-t-il. Cet anodin incident instilla un léger malaise au creux de son ventre. Un chatouillement désagréable. Il força le pas. Agitation.

Il ne le remarqua que maintenant mais, la rue était déserte. Les poubelles étaient bien à leur place au bas des hautes fenêtres des rez-de-chaussée, tout à côté des portes, bacs bleus et gris accolés les uns aux autres. Les voitures formaient une haie d’honneur à la route, garées au plus près du trottoir pour préserver peinture et rétroviseur, si près d’ailleurs qu’elles empêcheraient le cantonnier d’y passer son balai. Comme à son habitude, le mégot au coin des lèvres, il pesterait. Son œil torve jetterait des éclairs sur ces satanés véhicules entravant la marche normale de ses corvées.

Que venait-il faire ici celui-là ? Il devait aller au bout de la rue et au lieu de cela, il s’appesantissait sur les états d’âme du préposé aux caniveaux ! N’empêche, ce dernier aura beau jurer tous les saints de son panthéon, la propreté de la ville laissait toujours autant à désirer. Entre l’urine séchée maculant l’angle des bâtiments et les promenades canines constellant le trottoir de piégeux sommets merdiques, la rue était franchement dégueulasse. Un vrai dépotoir.

Pourquoi ces pensées anodines ? Instillaient-elles un peu de normalité dans ces circonstances au final assez étranges ? Ou au contraire, cherchaient-elles à le détourner de son objectif ? Qui cherchait à l’écarter de sa mission ? Son malaise se mua en une peur sourde, latente. Il poursuivit sa route. Anxiété.

A la limite de son champ de vision défilaient les fenêtres sombres et floues percées dans les façades flottantes des immeubles. Aveugles, elles paraissaient malgré tout l’épier. Il s’arrêta net et les fixa. Elles reprirent instantanément leur substance, bêtes rectangles de PVC blanc standardisés. Allait-il si vite qu’elles se déformaient à son passage ? Une curiosité l’agaça. Quels yeux se cachaient derrière les reflets du monde plaqués sur leurs vitres ? Il s’approcha,  se pencha contre l’une d’elles et posa sa main en visière. Froncement de sourcils. Rien. A l’infini ce même reflet immobile…

Il se redressa brusquement. Ses tempes battaient violemment. Un regard à droite, un regard à gauche. Aucun mouvement, pas même l’air dans les feuilles. Il était toujours au milieu de la rue, bien au centre, à équidistance de son début et de sa fin. D’ailleurs, où était le début ? La fin ? N’avait-elle pas deux débuts si bien qu’il tournait en rond ? Ou deux fins si bien qu’il n’était plus nulle part ? Il secoua la tête. Absurde ! Il ne cessait de marcher depuis… des heures ? Des minutes ? Un jour entier ? Ses sens se déréglaient. Tout se déglinguait.

Une peur irrationnelle opprima sa poitrine. Sa respiration se fit laborieuse. Dans l’air soudain opaque, il dût forcer pour que se soulèvent ses côtes et que s’emplissent ses poumons. Un écart et assurément il asphyxierait. Rien à faire. Seulement avancer. Il reprit sa marche, le pas vif, le souffle court. Angoisse.

Au loin, d’une porte cochère apparemment identique aux autres, voilà qu’elle surgit. Sans le remarquer, elle s’engagea dans la rue. Son cœur accéléra, sa respiration devint intermittente. L’effort ? Non, la raison de sa présence ici, si évidente à présent : la rattraper. Malgré les obstacles, il se hâta, courant presque. Elle s’en allait toujours plus loin quand lui faisait du sur place. Les façades, les voitures, les poubelles, les merdes de chiens défilaient mais lui n’avançait pas. Inexorablement, elle s’éloignait.

La terreur au ventre – elle ne devait surtout pas disparaître ! — il jeta ses dernières forces dans la bataille et sprinta. Tout devint confus. Il voulut hurler. Ses poumons, deux brasiers avides, émirent un silence de soufflet percé. Son esprit succomba à la confusion. Il ne savait plus, ne comprenait plus.  L’écheveau se défaisait. La poursuivait-il ou le traquait-on ? Tout était sens dessus dessous. Il regarda derrière lui. Rien. Personne. Le vide surnaturel d’une rue du centre-ville un samedi après-midi. Etait-on seulement samedi ? L’après-midi ? N’avait-il pas déjà tranché cette hésitation ? Et ces fenêtres qui le guettaient, le pistaient à chacun de ses pas. L’urgence lui broya la poitrine, lui griffa les tripes, luxa sa raison. Vite ! Il regarda de nouveau en arrière.

« DANGER ! » Hurla sa voix intérieure. 

Il remit la tête dans le bon sens. Comme une serpillière que l’on essore, la rue se tordit. Le trottoir, les façades, les lignes blanches se contorsionnèrent, devinrent hélicoïdales comme s’il s’engageait dans un escalier en colimaçon, mais à l’horizontal !

Son cœur martelait violemment ses côtes, des larmes de feu creusaient des sillons brûlants sur ses joues. Tout à coup se leva un vent brutal. Ses bourrasques balayèrent les immondices maculant la rue tandis qu’un sifflement d’outre-tombe feula à ses oreilles. Il la vit disparaître à l’angle de la rue – était-ce seulement encore un angle ? — là où il devait se rendre, où il devait la rejoindre pour lui dire… quoi ? Le péril à ses trousses devint omniprésent, sa présence, totale. Plus le temps de réfléchir. Il jeta un ultime regard en arrière. Toujours rien. La rue se prolongeait dans une perspective nette, si normale que son corps ne fut plus qu’un immense frisson. Désespéré, il s’engagea dans la vrille et, manquant de souffle, de vitesse, de force, de foi, de tout, tomba sans fin.

Sursaut.

Assis, le dos couvert d’une sueur rance, l’odeur de la peur flottait toujours à ses narines. Il ahanait, luttait pour reprendre sa respiration. Il passa une main dans ses cheveux humides, sur son visage trempé et froid et se situa enfin. Chambre à coucher. Soulagement. Sa raison retrouva peu à peu son empire sur ses perceptions. Dans l’obscurité de la nuit, son corps et son esprit firent le point, s’unirent de nouveau. Il tourna la tête.

Visage aux traits paisibles, à moitié caché d’être profondément enfoncé dans l’oreiller moelleux, ses cheveux une couronne plus sombre encore que la nuit, elle était là, berçant le monde de sa respiration apaisée. Il avala une grande goulée d’air. Tout allait bien. Elle était là. Il frissonna. Elle était là. Et lui, pourquoi était-il là au fait ? Que devait-il lui dire ? Se penchant à son oreille, les mots lui revinrent :

« Je t’aime. »