Les affaires sont les affaires (Les méandres de l’Orb 3)

Merrizan grogna. Qu’arrivait-il soudain au monde pour trembler si fort ? Les géants seraient-ils de retour ? Comment osaient-ils troubler son sommeil ? Les secousses s’amplifièrent. Il ouvrit un œil terreux. La face de Jehan se penchait sur lui.

— Lève-toi, ordonna-t-il de sa voix calme. Le soleil est déjà haut dans le ciel et toutes les maisons de commerces sont ouvertes depuis longtemps.

— Oui.

Que répondre d’autre face à l’impitoyable pragmatisme de son compagnon ? Merrizan s’assit sur le bord du lit. Ses mains malaxèrent son visage éparpillé. Sa langue râpeuse se décolla de son palais, ses lèvres sèches remuèrent. Ses doigts massèrent ses paupières derrière lesquelles se cachaient du soleil ses yeux douloureux. Il se leva, chancela jusqu’à la table de la chambre installée entre les deux lits, juste en dessous de l’unique fenêtre donnant sur la rue. Il plongea ses mains dans la bassine où finissait de tiédir une eau claire et s’aspergea le visage. L’eau sur son front, ses tempes, dans ses cheveux desserra un peu les mâchoires de la gueule de bois. Il passa les mains sur son crâne, repoussa ses mèches humides en arrière. Des gouttelettes perlèrent sur sa nuque. Frisson. Il ouvrit les yeux. La lumière vive de cette belle journée irrita ses yeux poussiéreux de sommeil et injectés de vin. Une gifle bien sentie finit de le réveiller.

Aujourd’hui était un jour important. Non, le plus important de leur vie. Le dernier dans cette vallée. Il se retourna et fixa Jehan, patiemment assis sur son lit à attendre qu’il fut prêt.    

— C’est un grand jour mon ami. Es-tu prêt ?

Une seconde de flottement.

— Je suis prêt.

Les deux compères descendirent dans la salle commune. Après un salut à Cesann, ils déjeunèrent d’une bouillie d’avoine insipide et d’eau. Elle épongea à merveille les excès de Merrizan tout en comblant l’appétit démesuré de Jehan. Un repas efficace à défaut d’autre chose.    

La rue bourdonnait d’activité. Pourtant, ils ne jetèrent pas un regard aux étals. Le pas vif, sans même se concerter, les deux amis se dirigèrent vers la maison du duché de Carali pour y monnayer leur or. Cette nation était réputée pour son artisanat d’art mais surtout, pour son goût immodéré pour le métal jaune. Certains allaient jusqu’à affirmer que les toits des palais en étaient couverts et que, plutôt que le plomb, les maîtres verriers utilisaient l’or pour réaliser leurs vitraux. Ces ragots attisaient les ambitions méridionales de Merrizan et ne manquaient jamais de faire briller ses prunelles d’un éclat avide. « Quel gâchis », voici le seul commentaire valable pour Jehan lorsque ce genre d’histoire lui arrivait aux oreilles. La rumeur sur les préparatifs de guerre dans le Sud, et surtout sur le recrutement de mercenaires par le duché, avait inspiré aux deux amis une intuition vénale : les Caralites leur offriraient le meilleur prix pour leur or.

L’immense portail de la maison de commerce du duché s’ouvrait sur une cour pavée. De chaque côté de celle-ci s’élevaient les façades beiges à deux étages du bâtiment, couvertes des tuiles oranges typiques de Vieussan. Les fenêtres arboraient des vitraux multicolores tandis que chaque ouverture était surmontée d’un lion d’or sur fond de gueule, blason du duché.  Une galerie ouverte de bois sombre, dont les fins piliers torsadés ajoutaient au raffinement du bâtiment, courait le long du premier étage. Un homme de grande taille sortit d’une porte au rez-de-chaussée et vint les accueillir.

— Bonjour messire Lambal, salua Merrizan, presque obséquieux.

— Bonjour maîtres nôtes.

Sa tête trop grosse posée sur son corps trop maigre, drapé dans une longue robe de soie orangée, s’inclina.

— Allons-nous prospérer aujourd’hui ?

Ses yeux fuyants ne se posant sur aucun d’eux, le représentant de la guilde marchande du duché venait de lancer la formule consacrée.

— Vous voir messire est toujours pour nous synonyme de prospérité.

— Ravi, ravi.

Tout en lissant de ses doigts fins sa barbichette coquettement taillée et huilée, l’autre sourit. Merrizan l’imita. Jehan, bras croisés sur la poitrine, resta de marbre. Les politesses achevées, les affaires pouvaient commencées. D’un geste, il les invita à le suivre. Merizzan se méfiait. Certes, les Caralites achetaient l’or sans compter, mais fallait-il encore leur extorquer leurs écus. Et à ce jeu, leurs marchands se révélaient particulièrement retors.

La pièce où ils pénétrèrent était carrée, grande, lumineuse. Au centre, là où il y avait le bureau, un grand tapis couvrait le sol de pierre. Les murs disparaissaient derrière des étagères croulant sous les parchemins, des armoires ventrues tandis que le reste de l’espace disponible était encombré d’un fatras de caisses, de tonneaux, de sacs, d’amphores et autres récipients aux noms inconnus. Le Caralite se posta derrière le bureau.

— Qu’avez-vous pour moi aujourd’hui ?

Merrizan se fendit de son habituel discours liminaire. Il vanta leur courage, à Jehan et à lui, d’avoir parcouru tout l’arrière-pays de la vallée en quête des meilleurs produits. Gel, froid, pluie, crue, tempête, ils ne laissèrent aucun obstacle les dévoyer de leur route. Il y avait à Vieussan d’illustres marchands venus de nobles contrées, il fallait pour eux, pour respecter leur position et leur qualité, les meilleures marchandises de la vallée. Ce fut rude, une route faite de sacrifices, de grosses désillusions et de petites victoires. Néanmoins, leur persévérance avait été récompensée.

— Pour vous, messire Lambal, nous avons une caisse pleine d’or. Pépites grosses comme le poing extraites du cœur des montagnes, paillettes plus fines que le sable du lit de la rivière. Du premier choix, plus pur que tout or venu d’ailleurs. A chaque bivouac sur les rives de l’Orb, je ne cessais de le faire remarquer à Jehan : « Tu vois cet or ? Il ravira à n’en pas douter un homme de goût. Comme messire Lambal tiens. »

Merrizan fit un geste de la main. Jehan hocha la tête quitta la maison. Resté seul avec le marchand, il poursuivit son laïus dans l’espoir de l’amadouer avant que ne commençât réellement la négociation. Tant que Jehan n’était pas revenu de l’entrepôt avec la caisse, impossible de rentrer dans le vif du sujet. Il revint dix minutes plus tard, le front couvert de sueur, des auréoles sous les aisselles. Sans un mot, il défit le cadenas et ouvrit le couvercle. Un éclat précieux embrasa la salle. Merrizan nota, derrière l’œil expert de Lambal, l’étincelle de convoitise qui animait son regard. Il mordait à l’hameçon. Restait à présent à le ferrer. Entre le pouce et l’index, le Caralite prit une pincée de poudre, examina sa texture, vérifia les dires du nôte. Il soupesa une pépite, observa les autres, respira littéralement l’intérieur de la caisse. Au jugé, il supposa la quantité d’or.

— Quelle quantité avez-vous ici ?

D’une voix sans émotion, puisant dans sa mémoire infaillible, Jehan énuméra les chiffres, poids et quantités.

— Hum… c’est un beau… butin. Je vous en propose trois-cents écus.

— Voulez-vous nous assassiner ? Nous ne pouvons décemment laisser cette caisse pour au moins le triple de ce prix.

Voilà, le manège était lancé. Merrizan et Lambal s’affrontèrent à coup de chiffres, d’arguments plus ou moins judicieux pour justifier telle ou telle offre. La mauvaise foi se confrontait à l’innocence bafouée. Tout y passait. Jehan n’écouta pas. C’était le domaine de son ami. Le bavard manipulait les mots quand lui le taiseux maniait le ciseau à bois. Tout le monde le disait : « Jehan, t’as de l’or dans les mains. » C’est bizarre qu’ils n’avaient jamais dit : « Merrizan, t’as de l’or sur la langue. » Savoir se servir des mots a quelque chose d’effrayant, presque maléfique pour ceux dont l’instruction s’était limitée à apprendre un métier. Les mains avant la cervelle, c’était ainsi qu’on éduquait les enfants dans les méandres plus en amont.

La joute verbale s’étira dans le temps. Midi arrivait quand enfin les deux bretteurs se serrèrent la main. Le marchand quitta la pièce. Merrizan se retourna vers Jehan et lui lança un demi-sourire où se mélangeaient la joie et la suffisance. Le Caralite revint. Il déposa sur le bureau trois bourses ventrues d’où il tira des poignées de pièces d’or, d’argent, de cuivre. Elles venaient de tout le monde connu, c’est-à-dire inconnu pour les deux amis. Ça comptait, ça soupesait les pièces pour vérifier qu’il n’y en ait pas une fourrée d’étain, ça croquait dans le métal pour vérifier la réalité de cette petite fortune.

— Voilà des pièces comme autant de lieux que nous visiterons dans notre vie future.

— Que voulez-vous dire ? S’enquit Lambal, plus poli que curieux.

— Demain, nous quittons la vallée.

— C’est un chemin très long et semé d’embûches. Vous devriez suivre un convoi car ce n’est pas dit que deux personnes survivent au deux mois nécessaires pour rejoindre le Sud. SI cela vous intéresse, il y en a un qui part ce soir.

— Merci de l’information mais nous sommes des hommes de la rivière et nous irons dans le Sud par la rivière.

— Vraiment ? J’aurais aimé vous dire au revoir. Hélas, je crains de ne pouvoir dire autre chose qu’adieu.

— Légende de vieux fou, assura-t-il d’un mouvement désabusé de la main. Au revoir messire Lambal.

Les deux compères quittèrent la maison de commerce. Merrizan se vantait, Jehan se rassurait du poids de la bourse accrochée à sa ceinture. La roulotte d’un cuistancier ambulant les accueillit pour déjeuner. Un pain rond, encore chaud, fourré de tomate, d’ail, d’huile d’olive et de thym, de fromage de brebis et de jambon combla le vide de leurs estomacs. Deux timbales de vin rouge, ce vin fruité dont les grappes étaient cueillies sur les terrasses qui s’échelonnaient aux flancs des montagnes, permirent de faire couler ce repas roboratif.

Le heurtoir s’abattit pesamment. Au-dessus de la porte massive en bois sombre, le faucon d’argent sur fond azur d’Ortell leur jetait un regard méfiant. La façade était percée sur ces trois étages de quatre fenêtres, chacune défendus de barreaux d’acier larges comme des avant-bras. A part le blason, aucun ornement ne venait égayer la maison de commerce de la cité libre. Là où les Caralites exhibaient un raffinement ostentatoire, les Ortelliens se muraient dans leur humilité dévote. Ce bâtiment était à leur image : austère.

Pour qui se fiait aux apparences, cette sobriété présageait de maigres bénéfices. Pourquoi dès lors perdre son temps à faire affaire avec eux ? Pour des nôtes roués au commerce vieussannais, c’était tout le contraire. Les Ortelliens menaient bel et bien une vie frugale, faite de privations, de périodes de jeûne, de joies simples et d’intérieurs spartiates. Mais si vous touchiez à la religion, tout changeait. Ils vouaient un culte sans borne à la déesse protectrice de leur cité : Arévë. Plutôt qu’à la vaillance des leurs soldats-citoyens, ils lui attribuaient leurs innombrables victoires sur le champ de bataille ; plutôt qu’à la roublardise de leurs marchands et à l’habileté de leurs artisans, ils lui attribuaient leur prospérité. Cette dévotion était amplifiée par une croyance folle. Ils étaient persuadés qu’après leur mort, Arévë les accueillait dans un monde de plaisirs et de volupté. Seulement, et ce point était certainement le plus farfelu, seuls les élus pouvaient la rejoindre, les autres croupissaient pour l’éternité dans la boue. Étaient élus les fidèles qui avaient scrupuleusement suivis les préceptes de leur culte, à savoir mener une vie simple, dénué de luxe et d’excès, tout en la célébrant de la plus fastueuse des manières. Ils justifiaient cette pratique par la médiocrité de leur condition d’humain face à la grâce lumineuse de leur déesse.

Pour les deux nôtes, les Ortelliens étaient frappés avec leur religion. Mais cela les arrangeait bien. On disait que les piliers des temples de la cité libre étaient couverts de pierres précieuses. On racontait que la plus petite statue d’Arévë, généralement aux formes de la mère nourricière — femme au ventre rebondit et au sein lourd — se parait des plus beaux joyaux : ses yeux étaient d’émeraudes ; ses tétons des rubis ; au bout des doigts de ses mains tendues vers ses ouailles, ses ongles étaient des diamants translucides ; son pubis un saphir ; ses cheveux des fils d’argent. Un pauvre bout de glaise plus ou moins bien façonné par un artisan trop pieux se transformait en trésor. Ça, Merrizan l’avait bien compris et il savait quelle corde sensible faire vibrer pour tirer le meilleur prix de leur caisse pleine de gemmes.     Le judas finit par s’ouvrir. Derrière la grille, deux yeux les transpercèrent.

— Bonjour messire, Merrizan baissa les yeux, sa voix un filet modeste. Nous souhaiterions fournir à votre nation les moyens de vénérer Arévë.

Deux heures plus tôt, l’emphase débridée. Tout de suite, l’humilité la plus complète. Quel acteur ! ne put s’empêcher d’admirer Jehan. Le talent de son ami pour le négoce, et ses atours mystificateurs, ne cessait de l’impressionner. Ils furent introduits auprès de messire Olar, représentant de la Guilde Marchande d’Ortell. A part une table sur laquelle se trouvaient un parchemin et un encrier planté d’une plume, la pièce était vide. Non, pas tout à fait. Dans une alcôve pratiquée dans un mur trônait une statuette. Sa seule présence confirmait les rumeurs les plus extravagantes. Sous la débauche de pierreries, on reconnaissait à peine sa forme initiale. Dans le jeu des rayons qui filtraient de l’unique fenêtre et qui venaient la frapper, les murs se couvraient de points de lumières multicolores.

— Vous souhaiteriez participer à la ferveur de mon peuple ?

Pas de formules alambiquées ou de discours inutiles, le marchand alla droit au but. Tout en usant des artifices habituels, à savoir mauvaise foi, exagérations, atermoiements, vantardises, Merrizan adapta son discours à son interlocuteur. Ses phrases devinrent courtes et simples. Il préféra aux périphrases un vocabulaire précis. Ses sourires étaient contrits. Il avançait dans son discours comme s’il s’excusait à chaque pas. Pris au piège ou jouant le jeu, Olar sembla apprécier cette humilité feinte. Qu’importait la forme que prenaient les négociations, Merizan était dans son élément.  Au village, on le qualifiait depuis tout petit de bavard : « il a le babil comme la rivière est capricieuse ». Toutefois, ces premiers pas dans le commerce de Vieussan ne furent pas si faciles. Face à des marchands rompus aux transactions commerciales, il se fit manger tout cru lors de ses premières descentes. La première année, il perdit même de l’argent. Néanmoins, Merrizan apprenait vite. Dès la troisième année, il jouait d’égal à égal avec les marchands des plus grandes cités méridionales. Depuis lors, ils engrangeaient les bénéfices. Dix ans après, Jehan et lui estimaient avoir amassés suffisamment d’argent pour partir vivre comme des princes, là-bas, dans le Sud.

Avec messire Olar, il fit ce qu’il savait faire de mieux : gagner. Malgré leur simplicité, il aurait été dangereux de prendre les Ortelliens pour des pigeons. Olar en fit la preuve. Son ton mesuré et ses mots mûrement pesés étaient aussi acérés que son esprit était vif. Dans une ambiance si différente de ce matin, arguments et contre-arguments s’entrechoquèrent. Au signe convenu, Jehan alla chercher la caisse. Lorsqu’il revint en nage de l’entrepôt, il repéra le seul point commun entre l’Ortellien et le Caralite : cette pointe avide dans le regard lorsque le couvercle se souleva et laissa voir les gemmes de la Vallée. Sous l’œil impassible et grâce à la mémoire implacable de Jehan, Merrizan obtint un tiers de plus que la valeur réelle des pierres précieuses.

En sortant de la maison de commerce, Merrizan ne put se contenir plus longtemps. Il bondit, tout sourire, heureux comme un gamin pour qui un adulte venait de tenir sa promesse. Dans son esprit, ses rêves prenaient vie. Quand il serait dans le Sud, il savait déjà ce qu’il ferait : marchand. Non pas simple représentant d’une cité, non, ceci était valable pour les gagnes petits. Lui serait prince marchand, s’insérerait au Conseil de Liss, la cité marchande par excellence dont la réputation dépassait toutes les autres. Il s’y voyait déjà. Les plus belles soieries remplaceraient ses habits de laine grossière. Ses bracelets de cuir deviendraient d’or. Son corps se libérerait de l’odeur du labeur pour se couvrir de parfums entêtants. Avant cela, il leur fallait refourguer le cuir et les cornes d’orni. Avaient-ils vraiment besoin de plus d’argent ?  Selon leurs estimations, fallacieuses car fondées sur l’inconnu, leur pécule était amplement suffisant. Seulement Merrizan avait de l’orgueil, et Jehan l’esprit pratique, alors non, ils vendraient toutes leurs marchandises, et au meilleur prix.

Les ventes à l’encan se déroulaient sous la halle, au centre du bas Vieussan. L’endroit n’avait pas de nom, on l’appelait simplement la place. Ici se retrouvaient toutes les marchandises qui n’avaient pas trouvé acquéreurs. Pour peu qu’on eût l’œil avisé, on pouvait faire de bonnes affaires. Les marchands étaient souvent pris par le temps et cédaient leur camelote à vil prix. Beaucoup perdaient de l’argent. Ce n’était pas l’intention des deux amis.

 Sous les arches de bois de l’immense halle ouverte, entre les piliers massifs de pierres sèches soutenant la charpente et les tuiles, toutes les couleurs de l’arc en ciel s’étalaient aux pieds de vendeurs braillards. Résonnaient entre les piliers les discours ampoulés sur la qualité de cette Ourogne, les boniments outrageusement flatteurs à propos de cette pierre qui n’avait de magique que le prix de départ.  Personne ne régentait les enchères. Chaque commerçant était son propre commissaire-priseur. C’était à qui hurlait le plus haut. Des « J’ai ! », « La ! », « plus deux-cents les quatre mille » se télescopaient pour former une bouillie sonore presque douloureuse. La vue, l’ouïe, l’odorat étaient trop stimulés pour qu’un esprit non averti ne se perdît pas. Ceux de Jehan et Merrizan restaient froids.

Contre espèces sonnantes et trébuchantes, un officier seigneurial soupçonneux leur trouva un emplacement vide. Jehan alla chercher leur dernière caisse pendant que Merrizan s’occupait de nettoyer leur carré des scories du précédent locataire. Ils étalèrent au sol leur marchandise, mirent en valeur leurs plus belles pièces. Tout était prêt. Jehan se cala sur ses jambes, ses bras puissants croisés sur son poitrail musculeux. Ses yeux ne cessaient de scruter les badauds, son corps tendu prêt à bondir sur le premier tire-laine venu. Merrizan alla à la fontaine au centre de la halle. Il but à grandes gorgées l’eau ruisselant dans la coupelle de ses mains. En revenant, il s’humecta les lèvres et toussa pour chauffer ses cordes vocales. Fin prêt, un dernier clin d’œil à son compagnon, il s’élança. Avec la marchandise de première qualité qu’ils avaient à leurs pieds, il ne donnait pas plus de trois sabliers pour que tout fût vendu.

— Mesdames et messieurs, approchez ! Venez jeter un œil sur ces produits descendus des hauteurs de la montagne, transportés jusqu’ici du fin fond de la vallée pour vous. Du cuir d’orni, cette bête merveilleuse, tanné par les plus grands mégissiers des méandres. Des cornes, restées intactes grâce à la bravoure du chasseur, vierges de toutes scories et lavées avec le soin donné aux plus belles soieries. Approchez mesdames et messieurs ! Ici, les bonnes affaires, c’est vous qui les ferez.

Et blablabla… plus rien ne pouvait arrêter Merrizan que la vente du dernier article. Des curieux jetèrent un œil, pas plus convaincu que ça par son laïus. Des marchands plus avisés perçurent la qualité du cuir, des cornes, et firent leurs propositions. Il mena les enchères pendant que Jehan constituait des lots. Les prix grimpèrent mais restèrent de l’ordre du raisonnable. Finalement, un sablier suffit pour vendre toute leur marchandise avec, en prime, un léger bénéfice. 

Le soleil se cachait derrière les montagnes lorsque les deux amis retournèrent à l’oustal du Lézard bleu. Ils marchèrent silencieusement. Une sorte de profondeur marquait leurs pas dans les rues à présent calme de Vieussan. Jehan observait par-delà les bâtiments l’horizon. Les crêtes déchiquetaient le ciel enflammé. Leur ombre s’étendait, démesurée, sur la vallée. Bientôt, elle engloutit le bas de la ville tandis que se pavanait encore dans l’or finissant le donjon du Chevalier de la Dorne. Merrizan s’attardait sur les artisans qui relevaient leurs étals. Plus de bruits. Plus d’activité. Une vraie marmite dans la journée, on la retirait du feu comme le soleil s’en allait. Seul subsistait le frottement des balais sur les planchers des boutiques. Le poids qui s’était abattu en catimini sur leurs cœurs disparut lorsque la fraîcheur de la salle commune les avala. Ils saluèrent Cesann et prirent deux timbales de vin. Après quelques mots de pure forme, ils s’assirent à une table.

— Nous y voilà.

Merrizan leva son verre, Jehan hocha la tête. Le premier était guilleret, en joie de la belle perspective du lendemain. Le deuxième était plus circonspect, hésitant sur le sentiment à adopter face à elle.

— Si on ajoute à nos économies les bénéfices du jour, on a de quoi voir venir. Réjouis-toi Jehan, on part à l’aventure.

Son enthousiasme était communicatif. Sans conviction, Jehan sourit.

— Oui, l’aventure.

— Cache ta joie. Merrizan finit son verre cul-sec. Allez, je vais me rechercher un godet. T’es un sacré veinard tu sais ? Ce soir encore, c’est moi qui rince. Alors, profite !

Il alla au comptoir et ne le quitta pas de la soirée. Jehan n’en profita pas et rumina, seul à sa table, formulant mille hypothèses, les rejetant aussitôt. Trop terre à terre, il ne savait pas faire comme son ami. Il ne s’émerveillait pas de rêves fous bâtis sur les fondations volatiles d’un quelconque désir d’ailleurs, il n’arrivait pas à profiter de l’instant, à taquiner la vie en compagnie de ses semblables. Ses espoirs étaient le fruit d’une longue réflexion et non d’élans improbables. Il était marqué par les montagnes, par la rivière et ses méandres. Chez lui, la solitude des hivers ne fondait pas avec les beaux jours.

Pour tout ça, il enviait, il admirait, il aimait son ami. Avec lui, l’impression de vivre devenait palpable. Avec lui, tout arrivait de la plus belle des manières. Avec lui, il irait au bout du monde. Voilà peut-être la seule idée déraisonnable chez lui. Des années qu’il essayait de se l’expliquer. Un seul argument parvenait à le convaincre : il était tout le contraire de son ami. Merrizan ? Un personnage ! Il maîtrisait si bien son rôle, ce rôle qui le faisait briller à Vieussan et inspirait la défiance dans leur méandre, qu’il n’arrivait plus à jouer autre chose : il reproduisit ce soir le même scénario que la veille. Aussi généreux de bons mots qu’il était frileux à dénouer les cordons de sa bourse, il arrosa les clients de l’oustal de plaisanteries aux goûts douteux, rebondit sur les histoires des uns par des piques acerbes, des autres par des éclats de rire outranciers. Les verres s’enchainèrent, les voix prirent de l’ampleur au détriment de l’élocution, plus laborieuse. Il leva plusieurs fois son verre à la santé de Vieussan, au plaisir anticipé de ne plus voir ses habitants hautains et bornés. Fatalement, de se sentir insulter, les susdits habitants s’échauffèrent. Le ton monta et comme hier, Jehan entra en scène. Rideau.  

Ils poèment

Encre noire et nuit blanche
pour ceux qui sèment

sur les pages
l’émotion

les mots damnation
les mots rédemption

les passions
sans ambages

de ceux qui poèment
Encre noire et nuit blanche

Une histoire à dormir debout (Les méandres de l’Orb 2)

Accrochées à flanc de montagne, un bouquet de façades de pierres sèches aux toits de tuiles orangées, leurs fenêtres enorgueillies de vitraux multicolores et de meneaux sculptés d’étranges créatures, les riches demeures formaient le haut Vieussan. Village originel, il était le quartier des plus vieilles familles. Des plus riches aussi. Quiconque possédait sa demeure ici faisait partie de l’aristocratie vieussannaise. Terriennes, négociantes, artisanes ou guerrières, ces familles avaient incrusté dans la pierre leurs blasons compliqués que des hérauts vénaux avaient élaborés pour satisfaire leur désir de grandeur. Chaque maison — pouvait-on encore qualifier de maison ces palais ? — reflétait la suffisance de ces lignées assises, comme les dragons des légendes, sur des amas de richesses inconcevables. Les dominait toutes le château du Chevalier de La Dorne.

L’ombre de son donjon jetait sur elles un avertissement. Sa silhouette promettaient aux aventureux qui traversaient le pont protection ou châtiment selon que leurs intentions étaient bonnes, donc lucratives, ou mauvaises. Le pont était d’ailleurs le seul sur la rivière, le seul lien entre la vallée et le reste du monde. Il marquait également la fin du cours navigable de l’Orb. De lourdes chaînes tendues entre ses piliers interdisaient d’aller plus en aval.

Jamais les deux amis ne mirent un pied dans le haut Vieussan. Des nôtes, circulant parmi les belles gens de la ville, quelle idée saugrenue ! Tant pour les uns que pour les autres d’ailleurs, mais non pour les mêmes raisons. Eux, leur quartier, c’était le bas, là où se nouaient toutes les affaires.

Sur l’espace entre les berges de l’Orb et la montagne, l’urbanisation s’était faite de plus en plus chaotique à mesure que la situation de Vieussan comme carrefour commercial s’était affirmée. Les entrepôts et les ateliers avaient remplacés les cultures maraîchères. Des immeubles de pierres et de tuiles, sur plusieurs niveaux, avaient écrasés les bicoques en bois des paysans. Des maisons de commerce venues du monde hors de la vallée avaient balayé les roulottes des marchands itinérants. Des rues s’étaient substituées aux chemins. Le monde entier se retrouvait à présent à Vieussan pour échanger. Plus pour profiter de cette manne que pour se protéger d’un éventuel ennemi — qui serait assez fou pour mener campagne à travers les montagnes, le Chevalier de la Dorne avait fait ériger une muraille de pierre pour ceindre la ville.

Leurs pieds sans autres obligations que de passer l’un devant l’autre, Jehan et Merrizan errèrent dans le bas Vieussan. Ils appréciaient, le premier jour, prendre le pouls de la ville. D’être brinquebalées dans des cages ? De n’avoir d’autres perspectives que de finir en tourte ? Elles-mêmes ne le savaient pas mais oies et poules piaulaient sans discontinuer. A chaque coin de rue, au pas de portes des échoppes, des commis faisaient l’article. Ici, une femme plus ample encore que Jehan hurlait « Les bonnes miches du père Sinssence ! » en fourrant sous le nez des passants des boules de pain à la croûte blonde. Là, un gamin terreux brandissait des sachets de tissu en braillant « Le thym sauvage de la vallée ! Le meilleur au monde ! » Les bâtiments hauts de trois, voire quatre étages ! Au bas desquels s’ouvraient boutiques et ateliers, jetaient une ombre bienvenue sur les rues bondées, serrées entre leurs façades stoïques.

Midi arriva. Finie la promenade, l’heure du ventre sonnait. Les deux amis se dirigèrent vers l’oustal. Dix ans à descendre la rivière, à venir vendre leurs marchandises à Vieussan alors, forcément, des habitudes s’étaient installées. Première à droite, deuxième à gauche puis encore à droite, tout droit. Au détour d’une rue poussiéreuse apparue l’enseigne, un lézard inerte que la peinture écaillée laissait deviner bleu. Jehan poussa la porte de l’établissement. 

De derrière le comptoir, longue planche de bois chevillée à des tonneaux vide, s’élevèrent des bruits d’agitation.

— Ah ! S’exclama le tenancier en se retournant, un marteau dans une main, un robinet dans l’autre, prêt à percer l’un des nombreux tonneaux, pleins ceux-là, tapissant le mur derrière lui. Les nôtes de Linn ! Allez-vous, comme à votre dernière descente, nous régaler de vos histoires invraisemblables ?

— Salut Cesann ! Répliqua Merrizan sur le même ton, enjoué mais avec dans le timbre le penchant des affaires.

Il fit une pause sur le pas de la porte pour laisser à ses yeux le temps de s’habituer à la pénombre de la salle commune.

— Des histoires, j’en ai plein la tête. Mais tu me blesses à les dire invraisemblables, ajouta-t-il, faussement chagrin. Silence. Tu me connais, je suis bon joueur. Si tu nous régales de deux timbales de ton vin, je te pardonne.

La dizaine de tables de la grande salle étaient vides. Seul un ivrogne ronflait au bout du comptoir. Marteau et robinet disparurent des mains de l’aubergiste et, magie ! se transformèrent en timbales d’étain. D’une barrique coula un filet de vin rubis. Le geste rude, dans une pluie de gouttelettes pourpres, il les déposa sur le comptoir. Le bois, trop sec, but goulûment le vin dont il ne resta bientôt que des auréoles sombres.

— Vous prenez des chambres ?

— Des ? S’étonna Merrizan. Une suffira amplement.

— Je vous offre un verre et voilà comment vous me remerciez. Vous savez, vous ne participez pas à redorer le blason des nôtes. Enfin… je me rattraperai sur le vin. Clin d’œil conspirateur. Changement de sujet. Vous ferez encore une descente après celle-ci ?

— Tu veux parler de notre réputation d’avare. A se vautrer dans le luxe, les Vieussannais peuvent se permettre d’être prodigues. Et non Cesann, cette descente sera l’ultime.

— Déjà ? L’aubergiste parut sincèrement surpris. Si tôt dans la saison, vous pourriez facilement en faire une autre. Quelle raison peut pousser deux nôtes à se priver de tels bénéfices ?

— La meilleure l’ami. Nous ne remontons plus. Nous descendons.

— Comment ? Stupeur sur le visage adipeux du tenancier.

— Tu nous vois pour la dernière fois Cesann. C’était notre dernière saison. Voix triomphale. Dès que nous aurons vendu notre cargaison, nous partirons vers l’aval vivre dans un pays de Cocagne.

Merrizan leva son verre et s’octroya deux longues rasades. Du revers de sa manche, il essuya la moustache rouge au-dessus de sa lèvre. Comme à son habitude, Jehan but du bout des lèvres.

— Tu sais pourtant que la rivière est impraticable après le pont.

— Qui dit ça ? Des vieux à moitié fous, des grands-mères avides d’effrayer les enfants. Jehan et moi descendrons l’Orb jusqu’au bout et alors, à nous les richesses des terres du Sud.

— C’est ce que tu dis. Si personne n’en parle, c’est justement parce que personne n’est jamais revenu.

— Evidemment. Qui voudrait revenir après avoir goûté aux plaisirs du monde hors la vallée ? Personne.

— Attends un peu. Cesann secoua énergiquement le pochtron en train de cuver. Perr ! Perr ! Réveille-toi bougre de picrate ! Ouvre dont les yeux. Rien, l’autre ronfle toujours. Je te remplis ta timbale à l’œil si t’émerges.

Le vieux, l’anarchie grise de sa barbe tâchée de vin, l’œil jaune et le sourire édenté, se redressa instantanément. Il décroisa les bras. Apparut une timbale en étain qu’il se mit à tapoter sur le bois. Comme en était persuadé Merrizan, il fallait savoir parler aux gens pour obtenir d’eux ce que l’on voulait.

— Minute papillon. D’abord je te présente deux nôtes. Ils viennent de Linn, à plus de sept méandres d’ici. Ces insensés veulent partir en aval de la rivière. Raconte donc ton histoire et je remplirais ton godet.

— Qu’est-ce que les racontars d’un vieil ivrogne peuvent bien changer à l’affaire ? Ironisa Merizzan. Notre décision est ferme, mûrement réfléchie.

— L’ivrogne t’emmerde gamin, la voix était rocailleuse mais étonnamment ferme. Tu te crois plus malin que tout le monde, tu te sens fort parce que tu es jeune et que moi je suis un vieux cep de vigne tout rabougri. Vas-y ! Pars ! Va donc en aval toi qui es le plus fort.

L’ivrogne s’anima et manqua choir de son tabouret. Son état physique était en parfait contraste avec sa voix.

— Calme-toi le vieux. Raconte-la nous ton histoire s’il n’y a que ça pour te faire plaisir.

Merrizan but une lampée. Jehan hocha la tête. Le vieux se racla la gorge.

— Ce pays n’a pas toujours été comme ça. Avant, il y a aussi longtemps que la lune a pour la première fois scintillé sur l’Orb, tout était plat. Aujourd’hui, tu vois des méandres encaissées, des montagnes que viennent lécher les eaux capricieuses de cette satanée rivière. Hier, tu l’aurais vu couler droit au cœur d’une plaine, tendue comme une corde d’amarrage les jours où elle rugit. Seules les bêtes et les arbres peuplaient l’endroit. Tout était paisible, aussi beau et lisse que le ventre d’une pucelle.

Vinrent de l’ouest les Géants. Ton ami, le grand costaud, il aurait bien un peu de leur sang mais, à côté d’eux, c’est un avorton. Hauts comme des montagnes, forts comme mille bœufs, ils traînaient derrière eux une sacrée tare : malgré leur grosse tête, leur cervelle n’était pas plus grosse que celle d’un moineau. Enchantés comme seuls savent l’être les nigauds par le parfum de l’air, la douceur du climat, les couleurs des fleurs, ils bivouaquèrent à l’ombre des grands arbres avec, pour seule tente le ciel tout illuminé d’étoiles. L’endroit leur plu tellement qu’ils décidèrent de s’y installer. D’un horizon à l’autre, ils se partagèrent les terres, vivant dans les mêmes beautés, goûtant aux mêmes délices possédant les mêmes richesses.

Pour autant, chacun enviait l’opulence de l’autre. C’est un fait établi : quoi que vous possédiez, il brille toujours d’un plus bel éclat dans la main de votre voisin. Rapidement, le poison de tous les simples d’esprit infecta leur caboche pleine de vide. La jalousie s’empara de leurs cœurs, commanda leurs gestes et, en moins de temps qu’il faut à un pet pour empuantir l’air, la guerre battait son plein. En comparaison, les guerres dont parlent ceux du Sud sont des escarmouches pour béotiens. Les combats furent terribles. Leurs charges titanesques labouraient la terre, leurs assauts déracinaient les arbres, l’herbe fleurie brûlait de leur démence. Dès ses premiers échos, le choc de leurs armes fit fuir perdrix et cerfs, fourmis et abeilles. Quand l’un d’eux s’effondrait, terrassé par plus fort, par plus fou que lui, la terre se déchirait en de violentes secousses. Chaque secousse laissait derrière elle des failles profondes d’où coulait un magma noirâtre, blessures suppurantes de la plaine à l’agonie. 

L’hécatombe dura des lustres puis, un jour ni beau ni moche, s’arrêta. Pourquoi ? Pour la seule raison qui pousse les feux de la guerre à s’éteindre: il n’y avait plus de sang à faire couler. Le dernier géant encore debout, tout ébaubi, se rendit subitement compte qu’il était l’ultime représentant de son espèce. Loin de s’en désoler, il s’en réjouit. Il s’était acharné afin de posséder cet Eden pour lui seul et enfin ses sacrifices payaient : il en était le maître incontesté. Sauf que son nouveau royaume ne ressemblait plus du tout à ce pour quoi il s’était battu. Hélas de plaine, il n’y en avait plus.

Les cadavres des géants se pétrifièrent. Là où ils étaient tombés s’élevèrent des montagnes, déformant le cours de la rivière en un serpent d’émeraude. Les champs de bataille façonnèrent autant de vallées encaissées entre lesquelles sinue toujours l’Orb, méandre après méandre, se frayant difficilement un chemin jusque loin dans le Sud, là où elle se mêle à l’azur des eaux océanes. Leurs dépouilles nourrirent la vallée, lui offrirent ses richesses. Leur peau devint la terre où pousse oliviers et chênes, raisins et figues. Leurs os se muèrent en la pierre beige que nous extrayons pour bâtir nos maisons. Leur sang se déversa dans la rivière en flots de paillettes d’or. Leurs veines devinrent celles d’argent, de cuivre et autres métaux précieux dont foisonnent les montagnes et que nos mines dégorgent. Leurs yeux, par milliers accrochés à leur visage hideux, se transformèrent en ces gemmes et pierres précieuses qui font la richesse de nos joailliers. Toutes ces richesses, la rivière les charriait vers le Sud.

Les hommes du Sud s’émerveillaient de ces trésors descendus des montagnes au nord de leurs terres. Bien vite, ils s’imaginèrent n’en voir que des miettes et que là-haut, le festin serait sans commune mesure. Si la jalousie pollue les esprits simples, la convoitise nourrit les cupides. Leur appétit aiguisé, ils remontèrent le cours de la rivière. Au départ par petit groupe, ils explorèrent les contreforts à la recherche des sources de tant de richesses, amassant au cours de leurs expéditions des fortunes qu’une seule génération, même à vivre dans le luxe le plus débridé, n’aurait pu dépenser. Appâtés par les récits de ces aventuriers, des familles entières s’enfoncèrent plus loin dans les montagnes. Méandre après méandre, elles s’installèrent dans des campements de fortune, orpaillèrent les pieds dans l’eau, creusèrent les flancs de la montagne pour y débusquer les plus belles veines d’or, d’argent, de fer ou de cuivre. Nourris par l’afflux de rapaces de la même espèce, ces campements devinrent rapidement des villages. Il ne s’agissait plus seulement pour eux de s’octroyer une part du gâteau, ils s’installaient carrément !  

Toujours dévoré par cette jalousie qui mena son espèce à sa perte, le maître de ce domaine vit d’un œil noir les incursions humaines. Comment ces êtres si faibles osaient-ils foulés ses terres ? Affront insupportable pour le dernier géant. Après Vieussan, ses vilaines mains saisirent une poignée de montagne. Elles la pétrirent, la malaxèrent jusqu’à obtenir une boue infâme qu’elles modelèrent. Le géant mit dans ses gestes toute la colère, toute la haine qu’il éprouvait envers ces bêtes chétives et débiles venus le piller. Entre ses doigts prit forme l’être le plus horrible de la création et, d’un souffle hanté de périls, il lui donna vie. Pour protéger son royaume, conquis au prix du sang de ses frères et sœurs, il venait de créer le Gardien.  

Ce monstre veillait non pas à ce que personne n’entre dans la vallée, mais à ce que personne n’en sorte. Il voulait protéger son royaume et pourtant, il n’empêchait personne d’y pénétrer ? Le géant était-il idiot ? Oui, complétement. Et cette bêtise congénitale l’inclinait à la perversité. Les aventuriers, après avoir remonté plusieurs méandres, redescendaient la vallée fortune faite. Sur le trajet, leur cœur était léger, leur torse bombé de fierté et leur esprit tout entier tourné vers le luxe de leur nouvelle vie au retour dans le Sud. La joie les faisait oublier les années de dur labeur pour remplir leur cassette. Devoir la porter sur l’épaule rendait les journées de marche par les chemins escarpés harassantes. Peu importait, ils étaient riche. Sifflotant presque, ces aventuriers dépassaient ce méandre. Sans nouvelles des années après leur départ, leur petite amie refaisait leur vie, leur nom tombait dans l’oubli tandis que le Gardien prenait des siècles à les digérer. Le géant, ravi au moment où les mâchoires du gardien se refermaient,  se délectait de voir les yeux écarquillés, d’entendre les cris de pure terreur de ces voleurs.

Les explorateurs, trappeurs, aventuriers et autres vagabonds comprirent vite que ce méandre, celui où se dresse aujourd’hui Vieussan, marquait la frontière. A partir d’ici, on ne pouvait que remonter la rivière, et non plus la descendre. Comment charrier toutes ces richesses arrachées aux montagnes, à la rivière ? Utiliser la route terrestre était encore trop dangereux. Longue et ardue, mortelle lorsque qu’une lubie sanguinaire du géant envoyait ses monstres faire régner sa loi, vivre jusqu’au Sud sur ce chemin à peine tracé dépendait trop du hasard. Les hommes préférèrent dès lors s’installer plutôt que de risquer la mort. Génération après génération, ils se multiplièrent, fondèrent de nouveaux villages toujours plus loin en amont, jusqu’à bientôt atteindre la tanière du géant. L’inéluctable se produisit. Forts de leur nombre, les hommes se convainquirent de leur courage et l’attaquèrent. La lame de sa terrible épée fauchait les vagues successives, ses affreuses chimères s’abattaient sur les rangs compacts des hommes qui, boucliers fermement tenus et lance pointées, résistaient vaillamment. Puis la force changea de camp. Pas après pas, ils avancèrent, tuèrent jusqu’aux derniers les sbires infernaux du géant. Finalement, après un jour et une nuit d’un formidable combat durant lesquels périrent nombre de valeureux jeunes gens et de braves anciens, le géant fut vaincu.  

Des feux de joie illuminèrent pendant des semaines chaque méandre de la vallée. Les temps étaient à la fête. Le géant vaincu, l’Orb n’appartenait plus qu’aux hommes venus braver son règne maintenant achevé. Ils se partagèrent ses terres selon la loi ancestrale : au plus fort la meilleure part, au plus faible de suer sang et eau pour espérer des miettes. Jaloux de leurs biens si âprement acquis, ils devinrent les veilleurs jaloux des trésors de la vallée. Sans s’en rendre compte, siècle après siècle, les habitants de la vallée s’empoisonnèrent à la même source que le géant. La vallée, ses beautés évidemment, ses richesses surtout, les corrompirent pour en faire des êtres suspicieux, plus cupides qu’avant et, à présent assis sur un tas d’or et de gemmes, avares. Le gardien, dernier vestige du tyran gigantesque, devint alors l’allié de tous ces vilains penchants dont se drapèrent les hommes de la vallée.

Prenez garde, jeunes téméraires. Si vous descendez plus en aval, le Gardien vous dévorera.

Silence.

Une minute, Merrizan resta interloqué. Puis éclata de rire. Tandis que des larmes roulaient sur ses joues, Jehan restait stoïque. Le front plissé par la réflexion, ses yeux étroits fixés sur le vin si rouge dans sa timbale encore pleine, il poursuivait le silence. L’aubergiste tint parole et remplit la timbale du vieux. Les yeux brillants, il l’avala d’un trait. Merrizan, des tressautements dans les épaules et l’œil humides, réussit finalement à articuler.

— Elle est bien bonne celle-là ! Le Gardien de la rivière, des géants, de la jalousie et des trésors, Merrizan mimait comiquement chacune de ces évocations. Tu fais un conteur de talent. D’ailleurs, c’est surprenant pour un vieux comme toi, imbibé jusqu’aux os, de dérouler une si belle histoire en utilisant un vocabulaire si distingué. Tes petits-enfants doivent être ravis, si jamais tu en as.

— Jeune écervelé ! Profite de rire et de moquer plus avisé que toi. Prend moi pour un vieux fou si cela te permet de te bercer de tes belles illusions. L’ivrogne cracha au sol. Ce sera mon tour de rire quand j’entendrais tes os craquer entre les mâchoires du Gardien.

Un dernier regard furibond et il enfouit de nouveau son visage dans ses bras croisés sur le comptoir. Merrizan haussa les épaules et se tourna vers Cesann.

— Tu le gardes ici pour divertir la clientèle ?

L’autre allait répondre mais Jehan, enfin sorti de ses réflexions, fut plus rapide.

— Tu sais Merrizan, on n’a jamais vu personne revenir de l’aval.

— Ne me dis pas que cet hurluberlu t’a convaincu avec son histoire à dormir debout ? Il secoua lentement la tête. Si on n’a jamais revu personne, c’est la faute qu’ils ont découvert là-bas, dans le Sud, et pas à cause d’un monstre tout droit sorti de l’imagination aviné de ce type. Tous ces trésors méridionaux leur coupèrent tout simplement l’envie de revenir. Ou alors, c’est qu’ils étaient de bien piètre navigateur comparé à nous. Merrizan cligna d’un œil.

— Mouais, répondit Jehan, absolument pas convaincu par les explications de son ami.

— Superstitieux va ! Merrizan choqua sa timbale contre celle de son ami et acheva le fond de vin qui y trainait. Chef, la p’tite sœur !

A mesure que le soleil descendait vers l’ouest, la salle se remplit. Artisans, manouvriers, garçons de courses ou colporteurs débauchaient et venaient chercher un peu de chaleur humaine, et du vin évidemment, au Lézard Bleu. Les deux amis cassèrent la croûte, une écuelle de bois pleine d’un ragoût peu engageant mais goûteux. Comme à l’habitude, Merrizan se saoula copieusement, parla fort et rit avec l’assemblée. Il balança des anecdotes, chercha à faire rire. Ce n’était qu’ainsi qu’il se sentait vivant, en adéquation avec lui-même. Il avait besoin d’être entouré de ses congénères, et de boire, pour être bien. Jehan, lui, resta assis à la table, en retrait. Il arrivera un moment où les esprits s’échaufferont, s’irriteront des fanfaronnades et des piques de Merrizan. Il se lèvera alors, placera son imposante stature aux côtés de son ami et de ses mains énormes, repoussera les ivrognes pour l’extraire de la presse et l’emmener cuver son vin dans la chambre.

Néanmoins, Jehan était préoccupé et ne surveillait que d’un œil son bavard compagnon. L’histoire du vieux, toujours affalé sur le comptoir, lui trottait dans la tête. Il ne voulait pas finir digéré dans le ventre d’un monstre. En même temps, tous les discours de Merrizan le poussaient à le suivre. Et ne faisait-il pas preuve de bêtise à croire l’histoire d’un vieux poivrot ? N’aurait-il plus confiance en son ami ? Il rêvait comme tout le monde d’une vie faite d’indolence et de tranquillité, loin de cette vie de labeur et de sacrifice que lui offre la vallée. Il imaginait une terre plane, où l’herbe verte se piquetait des joyaux d’un soleil éternel. Un endroit où l’hiver n’était que la longue agonie de l’automne. Ses idées contradictoires s’agitaient fiévreusement sous son crâne. Doutes et hésitations tentaient de remettre en cause ses belles certitudes.

Soudain, Jehan tiqua. Les voix. Elles s’étaient élevées bien hauts. Les mots se faisaient orduriers. Une certaine tension électrisait l’air. C’était à lui d’entrer en scène. Il appuya ses mains sur la table et déploya son immense carcasse. Il s’approcha de la vingtaine de personnes agglutinée contre le comptoir. Merrizan était au centre et commençait de se faire bousculer. Jehan se fraya un chemin jusqu’à lui.

— Messieurs, la partie est finie.

Pas mot plus haut que l’autre. Non, seulement le timbre grave de sa voix énonçant une évidence. Les récriminations tombèrent de leur perchoir. Jehan passa un bras sous les aisselles de Merrizan, soutenant sa carcasse trop mûre et de l’autre, il ouvrit au cœur de la presse une voie de retraite. Les clients, silencieux à présents, ne bronchèrent pas. Personne ne voulait tenter la générosité de ses coups. Il le traina jusqu’à l’escalier puis à leur chambre. Sans ménagements, il le jeta sur l’un des deux lits. A peine s’était-il lui-même allongé que la pièce s’emplit de ronflements tonitruants. Il fixa les yeux sur l’enduit craquelé du plafond. La nuit promettait d’être longue.