Formule de politesse et vivre ensemble (Hypocrisie I)

Vous avez certainement entendu parler du vivre ensemble ? Non ? Et bien c’est chose faite. Je ne vais cependant pas sur cette page tenter de le définir, Internet regorge d’explications très complètes. Néanmoins, vivre ensemble nécessite de mettre en place certaines choses, conscientes ou inconscientes, des stratégies et des attitudes afin de supporter son prochain sans que ne vienne nous titiller l’envie de l’étriper. Intéressons-nous à quelques-uns de ces trucs.

Dans la jungle des manières d’être qui permettent à l’humain de satisfaire son instinct grégaire, la première qui me vient à l’esprit est l’hypocrisie. Quoi ? Comment ? L’hypocrisie ? J’entends déjà vos cris d’orfraie à l’évocation de ce terrible penchant. Toutefois, plaisante ou non (question de point de vue), l’hypocrisie apparaît comme l’un des fondements de nos sociétés. Elle jouit d’une très mauvaise réputation. Et pour cause ! On nous rabâche les oreilles avec la franchise, élevée en point cardinal des bonnes relations humaines, et la confiance, indispensable dans une économie de dupes. Alors parler d’hypocrisie, ça fait tâche. Tant pis.

Écoutons les huiles politiques et économiques se gargariser de « parler vrai » quand leurs langues sont de bois. N’avez-vous jamais entendu un discours franc ne rien dire d’autre que ce que vous vouliez entendre ? Là se cache l’hypocrisie, ne pas dire ce qui doit l’être pour complaire à autrui. Bien sûr, en ces temps troublés, il est facile de s’en prendre aux élites,  mode oratoire économique en réflexion mais ô combien rentable en terme d’image et de pouces levés sur FB. Ne cédons pas à la facilité et débusquons la ailleurs.

Penchons-nous sur un lieu où l’hypocrisie aime à se tapir : la politesse. Comme son nom l’indique, elle a pour rôle de polir les relations entre les humains, de les rendre plus lisses afin que glisse sur elles discorde et animosité. Prenons quelques expressions consacrées et mettons en lumière leur aspect hypocrite.

Commençons par le « bonjour ». En même temps que saluer une personne, nous lui souhaitons aussi de vivre une bonne journée. Imaginez. Vous arrivez à votre entretien-bilan annuel, sachant pertinemment que vous n’obtiendrez rien de votre supérieur que des remontrances et des critiques inconstructives, voulez-vous réellement qu’il passe une bonne journée ?  Ne voudriez-vous pas plutôt lui balancer un « va crever raclure » de bon aloi ou un tout aussi efficace « salut connard » afin de bien lui signaler votre désappointement, non, votre colère de devoir subir une heure en sa compagnie pour zéro augmentation et mille reproches. Ou bien ce bonjour est un constat. Connaissant le penchant de votre chef pour la tyrannie perverse, peut-être que ce simple mot est là pour lui signaler qu’il va passer un bon moment avec vous, que pour l’ensemble de sa journée, il pourra savourer la jouissance d’avoir pu, pendant une heure, jouir de son pouvoir mesquin en vous pourrissant professionnellement.

Passons à l’autre bout de la journée, à l’ « au revoir ». Par cette formule concluant une rencontre cordiale ou non, ne signalons-nous pas la possibilité de se voir à nouveau, voire même le plaisir que nous pourrions en retirer si tel était le cas. Gardons l’exemple de ce despote d’open-space. Certes, comme il travaille dans la même boîte que vous et que vous lui devez cette servilité crasse indispensable pour conserver votre poste et votre salaire (à peine de quoi  vous conformer à ce que le mot vivre signifie dans nos sociétés), vous êtes contraint de le revoir. Mais jamais vous ne le souhaitez. Vous préféreriez lui dire « adieu » ou même, n’ayant aucun désir de le croiser dans l’hypothétique éternité d’une vie après la mort, « A jamais ». Ou encore, pour terminer l’entretien de la manière dont vous auriez aimé le commencer, lui balancer un « va crever » bien senti avec le fol espoir que, demain matin, vous ne croisiez plus sa sale gueule de chefaillon lèche bottes.

Il y a aussi cette locution qu’on balance sans même s’en rendre compte : « Au plaisir ». Que voulons-nous dire par là ? Que nous sommes ravis d’avoir rencontré cette personne à qui nous servons cette banalité ? Ou que nous le serions de la revoir ? Son acception se trouve sûrement à la croisée des deux. Parfois, il faut l’avouer, nous le disons sincèrement. Mais si je partais dans ce sens, cette chronique n’aurait justement plus aucun sens (en a-t-elle seulement un d’ailleurs ?). Généralement, nous disons cela par habitude, un tic de langage acquis par une trop longue pratique de la politesse contrainte. Supposez, vous êtes à un dîner auquel nombre de convives vous sont inconnus. Votre caractère sociable vous pousse à converser avec les uns et les autres. L’apéritif passe, le repas ensuite, le pousse-café enfin. Il y eut de belles rencontres, d’autres totalement insipides, pourtant à tous, vous dites au moment de se quitter « au plaisir ».

 Serait-ce un plaisir de croiser à nouveau ce grand brun n’ayant à la bouche que modèles de voitures et haine des radars fixes ? Serait-ce un plaisir d’engager une nouvelle conversation avec cette mère de famille, trop bien sous tous rapports pour se révéler étonnante, embellie croit-elle par ses multiples maternités, et dont le seul sujet de conversation est le bonheur de voir grandir sa progéniture ? Un plaisir de l’écouter vous détailler une seconde fois chaque geste pour changer une couche, préparer un biberon, la joie extrême de torcher des culs potelés et de gaver des bouches édentées pour à nouveau torcher des culs ? Un plaisir de l’entendre se plaindre de ses problèmes d’organisation pour amener le grand à l’école tout en s’occupant dignement des trois autres ? Non, franchement, je ne crois pas mais poli jusqu’au bout des ongles, vous ne pouvez-vous empêcher d’affirmer dans un sourire « au plaisir ». Au moins aurez-vous fait plaisir à la personne vous ayant introduit à ce dîner. Enfin l’espérez-vous.

Nous pouvons ici parler du mot « cordialement » et de tout l’échelonnement qui le précède lorsque nous concluons nos mails. Par ces quelques lettres, nous souhaitons établir une sorte de proximité avec la personne à qui nous l’envoyons. Cordialement, ça veut dire avec cordialité, on veut se montrer chaleureux comme si avec tous ceux à qui nous écrivons ce mot il existait vraiment une certaine intimité, morale plutôt que physique (dites cordialement à votre partenaire et vous saurez très vite qu’il ne permet  d’établir aucune forme d’intimité physique). C’est une formule de politesse que les gens aiment à décliner : « bien cordialement », « très cordialement »… Non mais d’où t’es très cordial avec moi ? Je t’envoie un mail pour te demander un truc alors qu’on ne se voit qu’une fois tous les trente-six du mois, que je ne me rappelle quasiment pas ta trogne, que je te connais à peine et ne souhaite pas plus te connaître car le seul sentiment que j’éprouve à ton égard est celui de l’indifférence utile. Plutôt que de te renvoyer ton bien cordialement, je vais me permettre de t’écrire le fond de ma pensée : dis-moi ce que je veux savoir et pour le reste, va te faire foutre.

Mais nous sommes policés par des années de pratique et, par mimétisme, pire, par conformisme social, plutôt que de terminer notre mail par un « va te faire enculer » venu du fond du cœur, on conclut par un « bien cordialement » identique au sien, très politiquement correct et tout aussi hypocrite. On ne sait jamais, on pourrait à nouveau avoir besoin de lui. Nous sommes donc prêts à toutes les bassesses par utilitarisme et de la sorte nous sacrifions la franchise sur l’autel des convenances.

Finissons par ces trois mots si usités pour obtenir de quelqu’un ce que nous désirons, les mots magiques : « s’il vous plaît ». Ici, prenons-les lorsqu’ils nous sont adressés. Par ces mots, on nous pose la question suivante : « vous plairait-t-il d’accéder à ma requête ? ». C’est un des premiers trucs qu’on inculque à nos enfants après le merci, bien plus aisé à prononcer. Lorsqu’on vous demande une banalité, du genre « le sel s’il vous plaît ? », ça ne porte pas à conséquence alors vous obtempérez. Mais imaginez. Un soir avec vos amis, vous décidez d’aller au restaurant. En plus, c’est chouette, ça fait longtemps que vous n’y êtes pas allé et ça vous fait rudement plaisir de casser la croûte dans un endroit sympa en bonne compagnie. Sauf que le resto réservé, pourtant pas si mal noté sur Trip Advisor, révèle avoir pour chef un bras cassé et que la tambouille dans votre assiette s’avère franchement dégueulasse. Et je ne parle pas du vin, une piquette hors de prix. Vient fatalement le moment de l’addition. Par honnêteté, car en plus d’être hypocrite malgré vous, vous êtes honnête, vous acceptez de régler la note. Après avoir indiqué un montant indigne du magma alimentaire que vous vous êtes senti obligé d’ingurgiter, le serveur vous avance le terminal carte bancaire avec un « s’il vous plaît » tout commercial.

Si vous étiez honnête avec vous-même plutôt qu’avec le savoir-vivre, vous vous lèveriez, vous lui balanceriez sa machine à la gueule, feriez un esclandre sur la bouffe infâme que ce gourbi ose servir à ses clients et refuseriez catégoriquement de céder le moindre denier à cet établissement de voleurs ! Mais non. La magie de ce simple « s’il vous plaît » agit aussi sûrement qu’un flingue sur la tempe. Machinalement, comme un automate programmé à réagir de telle manière à tel stimulus, vous tapez votre code et même, comble insupportable de la politesse conditionnée, vous souriez au serveur. Après tout, il n’y est pour rien. Peut-être mais cinquante balles l’infâme dîner, c’est loin de vous plaire.

Il y a tant de formules de politesse dans lesquelles traquer l’hypocrisie latente, ce ciment du vivre ensemble. Elles se verront peut-être disséquées dans une autre chronique. J’espère que ce texte vous aura plu. Au plaisir de lire vos réactions.

Bien cordialement,

Monsieur G.

Partie de chasse au supermarché

Samedi midi. J’ai les crocs. En animal du XXIème siècle, je suis mon instinct et ouvre la porte du réfrigérateur. Un yaourt périmé solitaire sur le désert des étagères et un pot de ketchup à moitié plein allongé dans le bac à légumes. Pourquoi pas ? Après tout, ce n’est que de la tomate broyée avec du sucre. Malgré leur présence, je dois me rendre à l’évidence : c’est vide. Loin de m’avouer vaincu, j’ouvre le placard faisant office de garde-manger. Il doit bien rester un paquet de pâtes. Tout le monde a toujours un paquet de pâtes pour le sauver de l’inanition, pour parer l’imprévoyance. Je dois être un original. A part une conserve de maquereaux à la date de péremption depuis longtemps dépassée et de la poussière, rien. La faim glisse insensiblement vers l’irritation. Le creux de mon estomac se communique à mon esprit. Il n’y a plus qu’une seule pensée viable sur l’autoroute de mes neurones : MANGER !

Comme une hyène autour d’une carcasse déjà rongée cent fois, je tourne en rond. Intérieurement, j’invective mon inconséquence. Inspirées par ma faim et attisées par mon agacement, les insultes pleuvent. Puis, lassé de ce cirque improductif — j’ai toujours la dalle, je décide d’agir. Mais pas un truc à court terme. Pas une solution facile qui ne remédierait en rien au néant qui hante mes placards. Oublié le kebab ou le fast-food vite englouti. Non, là c’est le moment des grands travaux. Trop longtemps repoussé, la nécessité m’oblige à me soumettre au cérémonial mercantile par excellence : faire les courses. Le plein ! Placards et réfrigérateur doivent dégueuler du nécessaire et du superflu.

J’échange mon vieux jogging d’intérieur contre un jean au fumet acceptable et un pull à peine froissé. Je passe rapidement dans la salle de bain et à grandes eaux, j’ordonne ma tignasse hirsute. A peu près présentable, j’enfile une veste, prend les clés de la bagnole et d’un pas décidé me dirige vers l’hypermarché le plus proche.

Arrivé aux abords du parking, premier constat : c’est plein. Provocante inexpérience ! Évidemmentu  mon con que c’est plein, on est samedi. C’est le jour des familles. Papa et maman boulonnent toute la semaine, torchent le cul de leurs marmots et s’octroient à peine une heure avant le coucher pour s’abrutir d’un programme télé bien débile. Alors le week-end venu, ils se précipitent au supermarché pour combler les gueules avides de leur progéniture. Tout le monde dans le monospace. Après un trajet qui se finit cul dans cul à l’entrée du centre commercial, chiards et parents se déversent dans les allées de ce temple du consumérisme. Mon irritation grimpe encore d’un cran lorsque, vaincu par la réalité, je dois me garer à l’autre bout du parking.

Le pas rythmé par mes bougonnements, je m’approche de l’abri à chariots le plus proche. Dans la mer de bagnoles, je ne peux pas le rater. Une pointe d’appréhension s’enfonce en moi. Vu le monde, pas sûr de trouver un Caddie©. Banco ! Celui-ci est vide. A présent énervé, j’en fais un autre, puis un autre et finis par dénicher un chariot. Seul dans sa niche, on dirait un clebs abandonné sur le bord de la route. En bon samaritain, j’enfonce une pièce dans le guidon et le libère de son calvaire. Quelqu’un veut bien de toi mon petit. Un mètre suffit pour comprendre la désaffection des autres clients envers lui. La roue avant droite déconne. Avec un grincement désagréable, elle me contraint pour avancer droit de pousser plus fortement sur la gauche. Ça fleure bon l’après-midi pourri.

Noyé dans le courant humain, vague et ressac des clients entrants et sortants, je respire une dernière fois l’air du dehors avant de m’engouffrer par les portes automatiques dans le ventre de la bête. Pinocchio avalé par la baleine. Les allées de la galerie marchande sont noires de monde. Ça grouille. Ça se bouscule. Ça beugle, ça pleure, ça compte. Des vieux, des gamins, des grands, des petits, des ahuris, des concernés, tout l’Occident est concentré dans ce symbole triomphant de la société de consommation, fille d’un capitalisme outrancier, fruit d’une nécessité artificielle de posséder jusqu’à l’écœurement même l’inutile. Mon chariot bancal en guise de barque, pauvre victime collatérale de la fièvre acheteuse, je vogue sur les flots de cette mer bigarrée et gueularde.

Je n’ai pas établi de liste. Je laisse l’abysse de ma faim me servir de boussole. Après avoir dépassé l’esplanade des promotions à l’entrée de la grande surface, je m’engage dans le boulevard central d’où partent les rues. En guise de noms, des panneaux indiquent les produits présents sur les kilomètres d’étagères. Rendez-vous de supermarché : Je suis rue gel douche, on se retrouve rue linge de maison. On croirait cet endroit aménagé par un urbaniste américain. Tout y est angle droit. Pas de sinueuses venelles, pas de rondeurs charmantes, seulement le souci d’une circulation efficace. Large de six Caddies©, l’allée centrale permet de s’orienter vers les marchandises désirées. Les rayons, larges de trois Caddies©, offrent suffisamment d’espace pour que chaque client puisse aisément discriminer les produits, les marques, mais pas trop quand même. Il faut lui offrir le sentiment de l’abondance et quoi de mieux pour ça que de rétrécir le champ de vision par une perspective limitée. Pour ma part, je fais l’économie des rayons vêtements, fournitures scolaires ou produits de beauté. Bien au milieu de l’allée centrale, je file vers l’alimentaire. Seule la nourriture m’intéresse. Me fascine même.

J’aborde le premier rayon. Charcuterie. Pour ne pas gêner le passage, et comme d’autres avant moi, je laisse mon chariot en tête de gondole pour aller piocher au gré de mes envies sur les présentoirs. Croyez-le ou non, je suis pris d’un vertige. Ce doit-être la faim me direz-vous. Pas sûr. C’est surtout la surabondance. Je veux du jambon. Du blanc, de Paris. Du jambon tout bêtement. La logique de l’enseigne gifle ma simplicité. Étales devant mes yeux ébahis, des centaines de paquets plastiques arborant plus ou moins fièrement un énorme jambon bien rose sur lequel un couteau tranche de fines et appétissantes lamelles.

Par deux, quatre ou six, avec ou sans couenne, braisé ou étouffé, aux herbes ou sans sel, il y en a pour tous les goûts, même ceux qui n’existent pas. Qui va acheter du jambon industriel aux morilles ? Ça existe vraiment des types qui se pose la question entre le braisé et le fumé ? Ce n’est pas humain tout ça !

Au final, sans vraiment savoir ce que je fais, je prends un paquet au hasard. Plus loin, c’est le même manège. Des vingtaines de saucissons, des dizaines de boîtes d’œufs. Pourtant, ils viennent tous d’un cochon ? Ils sortent tous du trou du cul d’une poule ? Alors pourquoi forcer à la perplexité l’esprit basique du consommateur lambda ? Il veut manger, un point c’est tout. Alors qu’est-ce que ça peut bien lui foutre Herta© ou Loué© tant qu’il a l’assiette pleine ? Merde ! Je crève juste la dalle !

Justement, celle-ci me fait faire n’importe quoi. Dès que je vois un truc (il n’y a pas d’autres mots.) a priori gouleyant, je le jette dans le chariot. Vais-je vraiment manger ce mitonné de mouton aux herbes ? C’est quoi exactement un sublime de volaille ? A bien y penser, ce doit être exactement le but recherché. Désorienté par le trop plein de trucs, le client n’agit plus rationnellement. Il remplit son Caddie© comme les poches des directeurs. C’est tout bénef de cultiver la déraison. Et comme un clampin, je suis les injonctions tacites de l’industrie agroalimentaire. Heureusement, les gargouillis impatients de mes intestins font taire les velléités bien-pensantes de ma conscience.

J’arrive même à sourire des agissements de mes semblables. Dans le rayon des chips et biscuits apéritifs, ingénieusement intercalé entre celui des spiritueux et des bières et sodas, je vois une femme, la quarantaine peut-être, les traits tendus par la nervosité et le geste sec d’agacement. A première vue, elle n’apprécie pas la foule. Peut-être n’est-ce pas son jour habituel pour faire les courses ? Bref… Comme moi devant les jambons, elle fronce des sourcils perplexes devant le nombre pléthorique de paquets de chips. Cette perplexité s’affiche sur son visage par un tic à la joue. A bout de patience, elle se saisit d’un paquet à hauteur de ses épaules — recette à l’ancienne — et le jette violemment dans son chariot. Je ris sous cape. Ses marmots seront ravis de découvrir en lieu et place de beaux pétales dorées, un magma graisseux de miettes.

Je pose un pack de bières en guise de cerise sur le gâteau de mon Caddie© rempli et me dirige après deux heures d’une conduite éprouvante (allez éviter les gamins qui surgissent en bombe d’un rayon ou esquiver une mamie qui s’arrête subitement, ses yeux myopes collés sur l’étiquette du machin qu’elle vient de prendre) vers les caisses.

Évidemment, pas une sans au minimum cinq personnes agglutinées derrière le tapis roulant. J’avance. Le sot espoir du béotien me persuade que pour moi, la fortune fera un geste et m’ouvrira les bras d’une caissière venant tout juste de prendre son service. Bien entendu, ça ne se passe pas comme ça et je termine à la queue d’une file trop longue. Devant moi, une mère braille sur ses deux garçons. Les monstres s’amusent à mettre sens dessus-dessous le présentoir de chewing-gum et autres bonbons suisses stratégiquement placé pour tenter une dernière fois le chaland. J’évite de rire face à l’inefficacité de l’ire maternelle. Plus elle gueule, plus ils foutent le bordel.

Dans le brouhaha des conversations mêlées aux annonces promotionnelles sur tel ou tel rayon, dans le rythme hypnotique des bips de la caisse au passage des produits, je somnole accoudé sur mon chariot. Combien de temps s’écoule avant que n’arrive mon tour ? Aucune idée.

Dès que suffisamment de place s’est libérée sur le tapis noir, je déverse mes achats. Ce faisant, je m’interroge sur le trajet des boîtes de conserve et autres plats surgelés. C’est quand même con de les sortir pour ensuite les remettre au même endroit non ? Enfin, c’est le rituel. Alors je m’y plie. Le sourire contraint de la caissière accompagne son « Bonjour » d’automate. Je lui réponds tout aussi machinalement. En posant en vrac mes achats sur le grillage en plastique du fond du chariot, je garde un œil sur l’écran noir aux inscriptions vertes. Chaque denrée vient ajouter sa valeur au montant total. Ça devient carrément vulgaire.

— Carte du magasin ? Me demande-t-elle d’une voix atone.

— Non.

Il ne manquerait plus que je sois fidèle à ces vampires. Enfoncer ma carte dans le lecteur est comme sentir leurs crocs dans ma jugulaire. Taper le code, sentir le sang quitter mon corps. D’accord, j’ai acheté n’importe quoi. Mais ce n’est pas une raison pour m’avoiner à coup de centaines d’euros. La bonne femme en uniforme me tend le ticket avec ce même sourire mécanique. J’ai presque envie de la mordre. Je déteste me sentir le dindon d’une farce aussi indécente. Je veux juste manger, seulement satisfaire un besoin primaire et ceux-là en abuse pour me saigner. D’un geste brusque, je jette le bout de papier par terre. Je force pour faire avancer mon éclopé de chariot, pour fuir au plus vite cet endroit de malheur. J’agonis les lèvres serrées tous ces barons de la grande distribution. Je m’en veux de les avoir engraissés un peu plus par mes achats compulsifs.

Subitement, je me redresse. Une inspiration fait retomber la pression. Ces deux heures passées dans le dédale bondé du supermarché m’ont tout de même apportées ce pour quoi j’étais venu : je n’ai plus faim.

 

Le point (philogyne) de Monsieur G.

Je panse mon âme aux lèvres des femmes. Cette phrase m’est venue au feu rouge.

Certains chassent leurs idées noires dans la religion, se couvre la tête de sentences vieilles de milliers d’années jusqu’à s’en abrutir et oublier leurs doutes. Je préfère dissiper les miens dans la volupté féminine, je les brûle dans la flamme de l’exaltation amoureuse.

S’il nous est tout spécialement destiné, le regard d’une femme mettra un terme à notre désarroi bien plus sûrement que les yeux agonisants d’un maigrichon accroché à sa croix au-dessus d’un autel de pierre froide comme la mort. Il a beau être fait d’or et d’argent, il ne fera jamais bondir notre cœur comme sait le faire une œillade fugitive.

La courbure d’une hanche offrira plus de confiance en l’avenir, en notre potentiel à le soumettre à nos desseins que la certitude tronquée d’une vie éternelle après la mort. D’ailleurs, qu’est-ce qu’on pourrait bien en foutre d’une éternité ? Si elle abat la pulsion de mort qui nous anime. Si elle brise la certitude de notre finitude, source de tous les plaisirs, de toutes les passions. Il n’y aurait plus d’intensité, plus aucune puissance dans le vécu si venait à disparaître ce sentiment presque angoissant d’éphémère.

L’éternité promise, c’est le gris assuré à l’infini, l’ennui permanent, la mort dans la mort. Les femmes sont le rouge de la passion, il réchauffe, il brûle même ; le noir du désespoir et de l’oubli entre leurs bras ; le blanc des plus nobles sentiments. Elles sont un monde de couleurs vives, trop vives même, et nos yeux ignorants peinent à les embrasser dans leur ensemble. Leur totalité est pour nous, bêtes mâles, bien trop vertigineuse. Elles flamboient là où les grenouilles de bénitiers se consument en une vaine idolâtrie.

Et que dire de leurs mots ? Quel homme ne s’est jamais surpris à les boire telle la plus claire des sources ? Évidemment, écouter une femme c’est aussi, et il faut en convenir avant tout la dévorer des yeux. Souvent d’ailleurs, nous sommes plus fascinés par le mouvement de leurs lèvres que par leur verbe, par l’apparition furtive de leurs dents plus ou moins blanches, plus ou moins bien alignées. Les rides aux coins de leur bouche, sur le bord de leurs yeux sont un discours à elles seules.

Au-delà des mots, c’est tout le phrasé du visage que nous écoutons, que nous tentons, généralement en vain, de déchiffrer. Et la force des regards lorsque, embrasées, elles parlent enfin de ce qui leur tient à cœur ! Nous avons alors le plus grand mal à soutenir leurs pupilles enflammées. Pourtant, ils nous fascinent. Pire, ces regards là nous hypnotisent autant que la voix, que le ton sur lequel les mots filent. Assurément, ils nous rendent plus docile qu’un déhanché endiablé, tout juste bon à nous faire retourner à l’état animal, nos couilles pour seul encéphale.

En réalité, ce ne sont pas tant les paroles mais les sensations qui comptent véritablement dans une conversation, les messages silencieux transmis sur l’onde des mots. Converser avec une femme dépasse le cadre stricte de la syntaxe pour entrer dans le champ du ressenti, de l’affect, loin de la raison et de son étroitesse cartésienne si française.

Tout ça peut paraître éminemment misogyne. Mais rien ne dit que les femmes ne ressentent pas la même chose. Ça l’intéresse vraiment, le premier soir, et le second si j’ai de la chance, mes histoires de boulot ou les situations cocasses que je m’efforce de lui servir pour la faire rire ? Tout comme moi elle cherche à vivre, à se sentir vivante au contact de l’autre, du pendant masculin de son humanité. Et la vie n’est-elle pas avant tout une question de sensations ?

Oui, il faut l’avouer, nous les hommes favorisons souvent la forme au détriment du fond. Les culs bénis aiment les offices grandioses pour croire vivre quelque chose de prodigieux, bercés d’évidences fallacieuses balancées par un corbeau plus ou moins bien attentionné. Pour les mêmes raisons, j’aime les moments passés avec les femmes. Chez moi, à l’inverse, les doutes sont rarement remplacés par des certitudes.

Amen.