Semonce (Calixte 6)

D’une pichenette, Calixte transforme la fin de sa clope en un voltigeur incandescent. Pas de filet. Gerbe d’étincelles rouges sur le trottoir. Une dernière exhalaison nicotinique puis il referme la fenêtre et pose sa tasse. Dans son armoire Ikéa fatiguée, il tire un futal, une chemise et les enfile. Depuis le mariage raté de sa sœur, il laisse à son corps le soin de défroisser ses vêtements. Ceux de la veille, dont il étale le contenu des poches sur la table basse, il les balance dans la corbeille idoine. Pleine. Il faudra qu’il passe les déposer à madame Ramirez.

Assis à son bureau, il branche son téléphone à son ordinateur portable. Dossier caméra. Les photos de cette nuit. Le cadrage est lamentable, la visibilité quasi nulle. Qu’espérer de mieux d’un vieux smartphone éreinté à force de subir l’inconséquence de son propriétaire ?  Néanmoins, trois clichés sont suffisamment nets pour lui permettre de voir quelque chose. Le corbeau. Enfin, le type avec un masque de corbeau. Une photo avec, deux photos sans. La silhouette d’un homme de haute stature, un mètre quatre-vingt au bas mot, des épaules larges mais le manteau peut tromper l’observateur. En tout cas, il se tient droit. Il a de la prestance, la stature du type sûr de lui et de sa position. Sur l’un des clichés, on le voit de trois quart : mâchoire bien dessinée, carrée, peau tendue sur les os du visage, un sourcil haut et des cheveux sombres impeccablement coiffés. On devine la raie à droite et la mèche à gauche.

Machinalement, Calixte s’allume une clope et la pose sur le tas de mégots approximativement là où se trouve le cendrier. Il continue d’observer les photos, cherche le moindre détail qui pourrait l’orienter. Dans l’obscurité du cimetière, sous la lumière chiche de cette pauvre loupiotte esseulée, il n’arrive pas à distinguer grand-chose. Après dix minutes à se faire saigner les yeux, la conclusion est évidente : peu exploitable.

— Merde !

Il s’enfonce dans son fauteuil, cigarette au bec. Manquer se faire alpaguer par trois golgoths en tenue de carnaval pour au final se retrouver sans rien de probant, quelle chienlit. Il se frotte les yeux du pouce et de l’index, tire une latte, se lève prendre un verre d’eau dans la salle de bain, revient s’asseoir, regarde à nouveau les photos, s’estime finalement vaincu. Ses yeux errent sur le bureau encombré et tombe sur le DVD de la petite sirène. Qu’est-ce que ça fout là ça ? L’avocat, Saint-André, ça lui revient. Sans réfléchir, il l’ouvre. Il sursaute presque. De la boîte tombe une clé USB et des feuilles pliées en quatre. Pas trace d’un disque.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Il avait bien senti que la présence de ces DVD dans la bibliothèque impeccable de la robe noire avait quelque chose d’étrange. Curieux comme tout bon fouille-merde, il insère la clé dans son ordinateur et déplie les feuilles, deux au total. En haut de la première, un nom : Henri Falsti. S’ensuivent griffonnées à la main tout un tas d’informations. Age, adresse, situation familiale, des comptes rendu de conversation, son emploi du temps du lundi et du jeudi, ses habitudes et ses tics, le noms de sociétés et de banques. Un magma sans queue ni tête. Enfin si, mais dont Calixte n’arrive pas à saisir l’intérêt. Sur l’écran de son PC apparait un fichier. Il clique dessus. Des photos. On y voit un homme, fringuant quiqua, sortir sapé comme un prince d’une boutique ou entrer, survêt et doudoune de marque sur le dos, dans une salle de sport. Sans intérêt. Puis le croustillant arrive. Sur l’écran apparait le même homme mais plus du tout fringuant. Au contraire ! A quatre pattes, ficelé comme un rôti par des ceintures de cuir noir et une boule rouge dans la bouche, une nana derrière lui le tient en laisse. Aux hanches de celle-ci, un godemichet impressionnant, du moins l’imagine-t-il car seule la moitié est visible, les reste se perd en monsieur. Calixte siffle. Son esprit encore lent n’arrive pas à faire tous les liens mais il sent que le mauvais payeur n’est pas qu’un simple avocat d’affaire. Il flaire un truc sans encore pouvoir en définir l’odeur. Intéressant.

On sonne. Fissa, il retire la clé et replie les feuilles. Il les fourre dans les poches arrières de son jean et, pieds nus, cheveux ébouriffés de les avoir maltraité en regardant ses photos, va ouvrir. A peine la porte ouverte qu’une terrible déflagration retentit. Calixte se sent repoussé vers l’arrière. Sa tête heurte violemment le sol. Il bégaie un « bonjour ». Flou. Néant.

Soirée monumentale (Calixte 5)

Le bec de son masque vénitien blanc picore sa poitrine à chaque pas. Calixte lève les yeux. Allez, encore cinquante mètres et t’y es, s’encourage-t-il intérieurement, les lèvres interdites par son souffle saccadé de formuler le moindre mot. Aménagé au-dessus de la place du Boulingrin, le cimetière du Monumental se mérite. En effet, le piéton doit gravir une côte raide, de celle à vous cramer les poumons, s’il veut atteindre l’entrée. A minuit largement passé, celle-ci est évidemment fermée, la grille lourdement cadenassée. Avant d’élaborer la moindre stratégie, Calixte pose ses mains sur ses genoux et, la poitrine en feu, laisse le temps à ses bronches et à ses méninges de reprendre haleine. Quelle connerie !

Mercredi soir, il avait trouvé l’invitation parmi les lettres de rappel autoritaires d’entreprises insatiables. Revenu du Filin, l’esprit embrumé par le whisky, bon marché cette fois-ci — on est toujours moins généreux quand on encaisse que lorsqu’on quémande —, et par la lubricité de Delphine, il avait ouvert l’enveloppe. Sur un simulacre de parchemin, quelques mots « Vendredi soir, à l’heure du crime, famille Gravot ». Un rictus avait déformé ses lèvres. La haute se la pète grave, avait-il commenté à l’intention des murs.

Le lendemain matin, les idées claires et son café aux lèvres, il l’avait étudié plus attentivement. Famille Gravot, ce devait être le nom d’une tombe. Derrière, deux mots sèchement écrits à la main : « Cherchez l’animal ». Plutôt qu’un conseil, la Crèveke lui donnait ses ordres. Dans l’après-midi, il était parti en reconnaissance. On surnommait le cimetière du Monumental le Père Lachaise rouennais. D’allée en allée, on longeait les caveaux d’illustres familles, inconnues à présent. Flaubert ou Duchamp-Villon honoraient les lieux de leur auguste cadavre. Finalement, au bord d’un chemin moins grandiloquent, il tomba sur une chapelle funéraire. Style néogothique, les vitraux réduits en chicots tranchants, les pierres vertes de mousses et la grille rouillée, une presque ruine romantique à vous filer des frissons. Gravé sur le fronton triangulaire : Famille Gravot.

Calixte longe le mur du cimetière jusqu’à trouver un angle éloigné des lampadaires. Il jette par-dessus le tricorne noir serré dans sa main et escalade. Au sommet, il bascule de l’autre côté et se ramasse comme une merde sur les graviers. L’épaule et le genou endoloris, il se redresse tant bien que mal, époussète le chapeau avant de se le caler sur le crâne. Il avait déjà galérer pour trouver le caveau en plein jour mais là, de nuit, c’est la croix et la bannière. Finalement, de fausses pistes en points de repères bidons, il l’atteint.

Il pousse la grille. Grincements lugubres dans la nuit argentée de lune. Là, un escalier descend sous une plaque de marbre gravé IN MEMORIAM. Il attache son masque, resserre les pans de son par-dessus et s’engage sur la première marche.

Un couloir de pierre. Dans le mur à gauche sont fichées des torches. Au fond, à peut-être dix mètres, une porte gardée par deux gorilles à la mode Kukuxklan, mais noirs. Glauque à souhait. Calixte s’approche.

— Nous sommes les pénitents, lui précise les deux chiens de garde.

Il ne sait que répondre. Ils ont l’air tellement tartes qu’il leur jetterait bien un bon mot mais vu la largeur de leurs épaules, il se contente de tendre son invitation. Ils hochent la tête. L’un ouvre la porte et l’autre l’invite d’un geste à entrer.

— Reposez en paix.

Quelques pas dans un couloir étroit à peine éclairé et il débouche sur une salle ronde. La lumière est chiche, rougeâtre, ambiance club berlinois des années 80. Du moins, c’est l’impression que ça lui fait même s’il n’a jamais foutu les pieds à Berlin. De cette rotonde partent d’autres couloirs, quatre au total. Ce n’est plus un caveau mais des catacombes. Des êtres déguisés bavardent. Certains remarquent son arrivée, hochent la tête. Calixte leur rend la politesse puis s’engage dans un boyau. Des salles où ça bouffe et ça boit allongés sur des divans, à la romaine, les costumes maculés de reliefs inidentifiables et de tâches dont on ne veut pas savoir la provenance ; des salles où ça baise, à deux ou à dix, les corps nus imbriqués les uns dans les autres en des puzzles improbables, les visages toujours anonymes ; des salles où ça hurle à force de se faire maltraiter par tout un arsenal de cuir, où les vilains garçons de la ville se font corriger par des nanas en combi latex et talons aiguilles. Des effluves de foutre se mélangent au fumet des plats. Une odeur capiteuse qui semble se déposer sur vous comme une poussière dégueulasse. Et partout, des silhouettes sombres qui matent, discutent, se branlent. Comment retrouver parmi cette faune son maître chanteur ?

 « Chercher l’animal » lui avait ordonné la Crèveke. Elle avait vraiment un sens de l’humour particulier. D’ailleurs, comment savait-elle ça ? Pourquoi cette garce ne le lui avait pas dit plus tôt ? Mais comment faire ? Des animaux, il y en a plein ! Des renards, des chats, des serpents, un éléphant, un corbeau. Arrêt. Un corbeau. Non, ce serait trop facile. Trop beau. Et pourquoi pas après tout ? Ils sont suffisamment fondus pour se faire fouetter six pieds sous terre, alors se trahir si bêtement, pourquoi pas ? De toute manière, il n’a pas de piste alors celle-ci en vaut bien une autre. De salle en salle, il suit le charognard. Il l’observe relever son masque pour bâfrer sans pour autant se révéler, boire coupe après coupe, baiser et se faire baiser. Combien de frustrations, combien d’heures passées à se contrôler pour se permettre tant d’excès. Pourtant pas un enfant de chœur, Calixte est impressionné. Le type est une véritable machine.

A suivre sa proie, ses repères s’emmêlent. Ce caveau est un putain de labyrinthe ! Il a remarqué plusieurs portes, en a ouvert certaines. Toutes donnaient sur d’autres salles où l’intimité offerte par un simple panneau de bois permettait des plaisirs plus raffinés, pour ne pas dire tordus. Toutes, sauf une qui ouvrait sur un couloir plongé dans le noir. Il observe le corbeau depuis l’angle d’un couloir quand deux hommes, du moins le croit-il, ce pourrait aussi bien être des femmes, finissent par se rapprocher et l’accoster.

— Vous ne goûtez pas aux délices ?

— Je n’ai pas le palais suffisamment subtil. Alors je regarde. 

— Nous n’aimons pas trop les curieux. Je crois ne jamais vous avoir vu ici ?

Tu m’étonnes ! Tout le monde porte des masques ducon ! Sauf que cette remarque, il l’a garde pour lui. Le ton du type a une odeur : le roussi. Un autre guignol arrive. Calixte recule d’un pas. Ils avancent d’un pas. Clairement, ils ne vont pas le laisser repartir.

— Vous n’étiez pas là à la cérémonie. C’est très impoli.

Dans la voix, des lames. Ce sont peut-être des bourges en quête de sensations fortes, mais leurs masques et leur cérémonial de foire pourraient bien faire tomber leurs manières et les transformer en vaurien. Se faire suriner dans des catacombes par ces clowns, non merci. Encore un pas. Clairement, il va morfler. Urgence.

Son intellect se coupe. L’instinct prend le dessus. Calixte s’élance comme un dératé. De couloir en couloir, il cherche cette satanée porte. Il finit par tomber dessus. Après avoir écarté de son chemin une souris priapique, les trois sur les talons, il s’enfonce dans le couloir obscur. Il manque à plusieurs reprises de se casser la gueule sur le sol inégal. Il trébuche, se rattrape aux murs qu’il touche en tendant les bras. Il entend les autres derrière. Très près. Trop près. Ils ahanent, lui jettent des sentences de mort, le maudissent. Son pied finit par heurter une pierre. Il s’étale de tout son long sur les degrés d’un escalier. A quatre pattes, le souffle court, il le gravit. Sa tête cogne violemment contre du dur. Les voix se rapprochent. Une seconde de vertige. Puis la panique. Palpations précipitées. Du bois, vermoulu, dans lequel s’enfonce ses doigts. A coup d’épaule, il défonce la planche. Un amas qu’il ne veut pas imaginer lui tombe dessus, dévale l’escalier dans un bruit mat. Il grimpe. Une lourde pierre. Avec la force du désespoir, il la déplace. Tel un noyé, il jaillit à l’air libre. Sans prendre le temps de s’excuser d’avoir dérangé le repos éternel du macchabée, il file dans la nuit. Il zigzague entre les tombes, se cache derrière un marbre imposant, ose un œil. Une seconde à peine et les trois gus sortent et se figent. Seuls leurs masques bougent, scrutant la nuit de leurs yeux aveugles. Les secondes sont des heures. Finalement bredouilles, ils retournent dans le ventre de la terre, prenant soin de replacer la pierre tombale.

Calixte n’en revient pas. Comment ai-je pu déplacer ça ? Cette question restera à jamais sans réponse. La stupeur passée, il se tâte. Des égratignures, une vilaine bosse au sommet du crâne, rien que le paracétamol ne pourra vaincre. Seulement, à part qu’il a de singuliers appétits sexuels, il n’en sait pas plus sur son corbeau. Repartir sans rien ? Il imagine déjà la Crèveke l’avoiner. Impensable.

Il fourre masque et chapeau dans un pot de fleur vide et se place à deux rangées de tombes du caveau, accroupi derrière une pierre tombale rendue anonyme par le temps. De là, il a un point de vue idéal sur l’entrée du souterrain. Les minutes, puis les heures passent lentement, froidement, avant que ne sorte le corbeau, accompagné d’un Pierrot tout en hauteur et d’un Arlequin ventru. Il sort son portable, passe son appareil photo en mode nuit et commence à canarder. Les trois avancent. Calixte les suit à bonne distance. Ils s’arrêtent devant une poterne dans le mur est du cimetière. Une lampe automatique détecte leur présence et s’allume. Le corbeau frappe une fois contre la porte et ôte son masque. Ses compagnons l’imitent. Il mitraille. Quand la porte s’ouvre, Calixte prend le large. Dans sa course, il heurte quelque chose. Un coup d’œil en arrière. Rien à faire. Le vase se fracasse sur le sol. Le calme de la nuit explose. Au loin, les trois hommes tournent leurs visages vers lui.  — Merde ! Ne peut-il s’empêcher de jurer, accélérant un peu plus le pas.

Payer ses dettes (Calixte 4)

L’assiette avec son jambon-beurre claque sur la table.

— Merci, bafouille-t-il en écartant son demi des lèvres.

Calixte croque dans le pain frais du jour. La croute craque sous ses dents. Il vient dans cette brasserie pour cette unique raison. Le pain n’y est jamais mou, pas comme ces trucs industriels que certains osent qualifier de baguette. Pour le pain, et le beurre aussi, généreusement tartiné sur la mie. Des miettes s’accrochent à son écharpe. Un geste de la main et elles pleuvent sur le bitume constellé de chewing-gums incrustés, régalade pour les pigeons circulant entre les chaises, prêts à fondre sur la moindre rognure.

Il tire de la poche intérieure de son par-dessus la carte de visite du mauvais payeur. Vient à ses narines le parfum des cheveux de Delphine. Une femme et du bon whisky jusqu’à ce que son esprit perde le fil de la réalité. Indiscutablement, il n’avait pas gaspillé son temps hier soir. Le graphisme est épuré. Sur le fond bleu roi surgissent les caractères blancs d’une police recherchée : « Hervé Inseule, avocat d’affaire ». Le style de ce bête morceau de carton pue l’humilité de ceux qui se plaisent à l’orgueil. Le cabinet est rue Rollon, juste à côté. Il regarde sa montre, treize heures trente. Sa décision est prise. Le temps de se caler la dent creuse et il ira faire un coucou au maître.

Deuxième bouchée. Mastication appliquée. Déglutition suave. Une gorgée de bière. Le magma nutritif descend le long de son œsophage, tombe sur son estomac avide, sans savoir s’il s’alimente ou éponge. Ce doute, voilà une éternité que Calixte ne cherche plus à le dissiper. Il déjeune, tout simplement. Croc après croc, la satiété rayonne, chaleureuse, de son ventre vers le reste du corps. La dernière bouchée le trouve déjà repu. Une clope, deux cafés noirs, il s’enfonce contre le dossier en osier de la chaise. Satisfaction.

Au loin, le beffroi sonne deux coups. Il s’ébroue. La note réglée, il file au 24 rue Rollon. La plaque à droite de la porte ressemble à toutes les autres. Avant de pénétrer dans l’immeuble, il est important de signaler aux passants la qualité des autochtones. On sait à quoi s’attendre, on peut dès lors adopter la bonne attitude en fonction de nos envies, prendre ou recevoir. Calixte appuie sur l’interphone dernière génération, œil vidéo stoïque et lumière bleue sur un cadran chromé. Une voix nasillarde s’élève.

— Cabinet Inseule (prononcé inzeule) et Fanard. Vous aviez rendez-vous ?

— Je souhaite voir maître Inseule ?

— Il n’est pas là le mercredi après-midi. Puis-je prendre un message ?

— Laissez tomber.

Avec ces interphones, la voix robotisée de l’employé vous renvoie sèchement au rang de parasite en s’évitant la gêne d’un regard contrit ou d’une moue désolée. A quoi bon salir les marbres de l’entrée et le bois vernis de l’escalier ? Pourquoi perdre du temps en creuses interactions humaines ? Calixte se perd dans le flot des passants, peste entre ses lèvres pincées. Il n’aime pas se faire rembarrer. Il n’aime pas non plus passer plus de temps que prévu sur une affaire. Il s’imaginait qu’une simple visite de courtoisie suffirait. Que dalle. Il allait devoir fouiller la vie du baveux.

En remontant la rue Beauvoisine, il fait halte au Shamerhan. Leïla est derrière le comptoir à briquer le zinc.

— Salut. Echange de bises. Un demi s’te plait.

— Je t’amène ça.

La température est clémente. Calixte se cale en terrasse. Il sort son paquet de clopes, son smartphone. Il s’allume une tige, conserve cinq seconde la fumée dans ses poumons, la recrache lentement, puis d’un coup de pouce allume Facebook. De la même manière que les DRH lors de leurs recrutements, cette application est devenue la première étape de chacune de ses enquêtes. Il ne s’attend pas à y trouver grand-chose. Le type connait le droit et les robes noires prennent soin de leur image. Effectivement, son compte est verrouillé comme il se doit. Néanmoins, et c’est une information cruciale, au-dessus d’« Hervé Inseule » écrit en Arial noir apparait en médaillon sa trombine. Une mâchoire bien dessinée, des joues rasées de près, un nez droit et le front ni trop haut, ni trop bas, des traits de gravure de mode qu’aucun pli adipeux ni aucune ride ne viennent contrarier. La coiffure est impeccable : raie à droite précise et la mèche vers la gauche bien à plat. Le nœud de cravate est soigné. Le sourire tout en dents blanches est parfaitement étudié, entre l’invitation et la menace. L’image parfaite d’un Jean-Stéphane capitalo-traditionnaliste, rassurante pour le riche client, effrayante pour le crève-la-justice écrasé sous l’épée aveugle de l’institution judiciaire.

— C’est qui ce mec ? Il a une tronche de notaire, ou d’avocat.

Leïla pose le sous verre en carton puis la bière. Calixte manque de l’envoyer bouler. Il n’apprécie guère qu’on regarde par-dessus son épaule. Finalement, il sourit.

— Ce mec a vraiment la gueule de l’emploi. Calixte avale une gorgée. Tu l’as deviné, il est avocat. On croirait presque une caricature faite par un humoriste.

— Te moques pas trop parce que dans le genre caricature, tu te poses là, rétorque-t-elle dans une grimace. Il a fait quoi ton avocat ?

— Secret professionnel madame.

Une moue boudeuse déforme les lèvres de la jeune femme. Voyant qu’il ne pipe mots, elle finit par rentrer dans le rade. Maintenant qu’il sait à quoi il ressemble, il va lui falloir trouver où il crèche. Les avocats aiment dénicher des informations que n’ont pas les magistrats, ou la partie adverse, ce qui offre régulièrement à Calixte l’opportunité de régler ses dettes. Bon, ils paient mal mais ils ont toujours des petits boulots pour combler un après-midi morne ou un tuyau à partager quand ça piétine. Calixte fait le tour de son répertoire et commence sa partie de pêche. Sur les petits carreaux de son carnet, les pattes de mouche s’amoncellent. Hervé Inseule est marié à Estelle, vingt-neuf ans quand lui en a trente-trois. Ils ont deux filles, la première a trois ans, la seconde six mois. Depuis un an, ils habitent au 62 rue Georges Clémenceau, un quartier cossu de Mont-Saint-Aignan, juste à la limite de Rouen, au-dessus de la gare.

Seize heures trente. Calixte est debout devant la maison de maître. Quand les ouvriers crasseux de trimer pour entretenir leur misère s’entassaient dans les immeubles insalubres en ville, les patrons des usines qui se goinfraient sur leur dos se faisaient bâtir de belles demeures loin des miasmes prolétaires. Même s’ils en étaient les principaux responsables, ils préféraient l’air pur des coteaux, les joies de l’entre soi à la vue quotidienne des effets désastreux de leurs décisions industrielles. La richesse, oui, mais sans le malaise moral de devoir en côtoyer les pourvoyeurs. Calixte secoue la tête. Depuis quand a-t-il une morale ? Qu’est-ce qu’il en a à foutre de la misère ouvrière du siècle passé? A ce qu’il sait, ce n’est pas elle qui lui remplit le verre.

La baraque est à l’image de l’ambition d’Inseule : trop grande. Mais là n’est pas le problème. La façade de silex et de briques rouges sert plus à étaler son pognon qu’à se loger. D’ailleurs, la Mini au moteur froid de madame garée devant le garage fermé, avec ses rétros floqués de l’Union Jack sont encore une pièce à l’échafaudage de sa notoriété : l’ostentation à défaut de substance. Il s’avance vers l’entrée. Pas d’interphone compliqué ici, une simple sonnette garde la grille en fer forgé noire. Il appuie dessus, compte jusqu’à deux, relâche. La porte au-dessus des trois marches du seuil finit par s’ouvrir. Une blonde, trop maigre à son goût, le sein en goutte d’eau pointant un téton arrogant à travers le tee-shirt Levis, lui jette un regard suspicieux. Pas un bonjour, rien. Ces bourges, j’te jure, ne peut-il s’empêcher de penser.

— Bonjour madame, monsieur Inseule est-il là ?

— Qui le demande ? Le ton est sec.

— Calixte Flocard. C’est pour affaire.

La porte se referme. Trois minutes plus tard apparait la gravure de mode. Bon, en vrai, il en impose moins que sur sa photo de son profil mais faut le reconnaitre, il a du style. Le pas vif, il descend les quelques marches et se plante de l’autre côté la grille. Tout un symbole !

— Je n’ai pas l’honneur de vous connaître monsieur Foccart.

— Non, lui c’est la Françafrique. Je suis plus modeste. Calixte lui tend une carte. Je viens de la part de PM, du Filin. Ça vous revient ?

La suffisance s’efface de l’homme de loi. Une seconde, la gêne gâte son beau visage. Puis le contrôle social reprend le dessus. Visage fermé, il murmure un « suivez-moi » tout en ouvrant la grille. Calixte obtempère, hoche la tête à l’adresse de sa femme en passant devant elle. Ils montent l’escalier dans le vestibule dont les marches cirées sont couvertes d’un tapis rouge. Palier, porte de gauche, une grande pièce parquetée au milieu de laquelle trône un bureau en bois massif. Une haute fenêtre dispense généreusement les dernières lueurs du jour. Contre le mur du fond, des étagères lourdes de volumes hétéroclites. Il s’en approche quand l’autre passe derrière son bureau et ouvre un tiroir.

— Combien je lui dois ?

— Il m’a dit que vous étiez ivre mais je ne pensais pas que cela allait jusqu’à l’amnésie. Il sourit. Un regard le fusille. Pas d’humour. Quatre cent trente euros.

Calixte se concentre sur les étagères pendant qu’Inseule compte les billets. C’est étrange. Evidemment, les Dalloz rouges trônent en bonne place aux côtés d’ouvrages de philosophie politique — tiens, Machiavel, d’histoire — La France de Vichy de Paxton — et de tout un tas de sujets plus anodins, allant du jardinage à l’estampe japonaise. Des centres d’intérêts éclectiques ne sont-ils pas signe de bon goût ? Inseule se doit d’avoir bon goût. Surprenant dans ce tableau du parfait touche-à-tout,  la collection complète des DVD Walt Disney. Ça jure dans le décor. Il passe le doigt sur chacun d’eux : Cendrillon, Aladin, La petite sirène. Un regard vers le bureau. L’autre recompte sa liasse. D’un tour de main, Calixte cale Ariel sous son aisselle et se rapproche du mauvais payeur. Celui-ci lui tend l’argent.

— Quatre cent cinquante tout rond.

— Il y a vingt de trop.

— Disons que c’est pour le service à domicile. Le sourire que lui lance Inseule ne lui plait pas du tout. Laissez-moi vous raccompagner monsieur… coup d’œil sur la carte, Flocard.

Il n’y aurait pas un bébé dans ses bras, la femme semblerait ne pas avoir bougé du bas de l’escalier. Sur un hochement de tête, il quitte la maison. A peine la porte fermée, il imagine le « qui était-ce ? » de la femme et la réponse évasive du mari. Dehors, l’orange des lampadaires a remplacé le gris du ciel, noir à présent. Le sourire aux lèvres, presque guilleret à la perspective d’avoir pourri la soirée de Maitre Inseule, Calixte retourne en ville. Il aime ce sentiment, celui du travail bien fait.