Une histoire à dormir debout (Les méandres de l’Orb 2)

Accrochées à flanc de montagne, un bouquet de façades de pierres sèches aux toits de tuiles orangées, leurs fenêtres enorgueillies de vitraux multicolores et de meneaux sculptés d’étranges créatures, les riches demeures formaient le haut Vieussan. Village originel, il était le quartier des plus vieilles familles. Des plus riches aussi. Quiconque possédait sa demeure ici faisait partie de l’aristocratie vieussannaise. Terriennes, négociantes, artisanes ou guerrières, ces familles avaient incrusté dans la pierre leurs blasons compliqués que des hérauts vénaux avaient élaborés pour satisfaire leur désir de grandeur. Chaque maison — pouvait-on encore qualifier de maison ces palais ? — reflétait la suffisance de ces lignées assises, comme les dragons des légendes, sur des amas de richesses inconcevables. Les dominait toutes le château du Chevalier de La Dorne.

L’ombre de son donjon jetait sur elles un avertissement. Sa silhouette promettaient aux aventureux qui traversaient le pont protection ou châtiment selon que leurs intentions étaient bonnes, donc lucratives, ou mauvaises. Le pont était d’ailleurs le seul sur la rivière, le seul lien entre la vallée et le reste du monde. Il marquait également la fin du cours navigable de l’Orb. De lourdes chaînes tendues entre ses piliers interdisaient d’aller plus en aval.

Jamais les deux amis ne mirent un pied dans le haut Vieussan. Des nôtes, circulant parmi les belles gens de la ville, quelle idée saugrenue ! Tant pour les uns que pour les autres d’ailleurs, mais non pour les mêmes raisons. Eux, leur quartier, c’était le bas, là où se nouaient toutes les affaires.

Sur l’espace entre les berges de l’Orb et la montagne, l’urbanisation s’était faite de plus en plus chaotique à mesure que la situation de Vieussan comme carrefour commercial s’était affirmée. Les entrepôts et les ateliers avaient remplacés les cultures maraîchères. Des immeubles de pierres et de tuiles, sur plusieurs niveaux, avaient écrasés les bicoques en bois des paysans. Des maisons de commerce venues du monde hors de la vallée avaient balayé les roulottes des marchands itinérants. Des rues s’étaient substituées aux chemins. Le monde entier se retrouvait à présent à Vieussan pour échanger. Plus pour profiter de cette manne que pour se protéger d’un éventuel ennemi — qui serait assez fou pour mener campagne à travers les montagnes, le Chevalier de la Dorne avait fait ériger une muraille de pierre pour ceindre la ville.

Leurs pieds sans autres obligations que de passer l’un devant l’autre, Jehan et Merrizan errèrent dans le bas Vieussan. Ils appréciaient, le premier jour, prendre le pouls de la ville. D’être brinquebalées dans des cages ? De n’avoir d’autres perspectives que de finir en tourte ? Elles-mêmes ne le savaient pas mais oies et poules piaulaient sans discontinuer. A chaque coin de rue, au pas de portes des échoppes, des commis faisaient l’article. Ici, une femme plus ample encore que Jehan hurlait « Les bonnes miches du père Sinssence ! » en fourrant sous le nez des passants des boules de pain à la croûte blonde. Là, un gamin terreux brandissait des sachets de tissu en braillant « Le thym sauvage de la vallée ! Le meilleur au monde ! » Les bâtiments hauts de trois, voire quatre étages ! Au bas desquels s’ouvraient boutiques et ateliers, jetaient une ombre bienvenue sur les rues bondées, serrées entre leurs façades stoïques.

Midi arriva. Finie la promenade, l’heure du ventre sonnait. Les deux amis se dirigèrent vers l’oustal. Dix ans à descendre la rivière, à venir vendre leurs marchandises à Vieussan alors, forcément, des habitudes s’étaient installées. Première à droite, deuxième à gauche puis encore à droite, tout droit. Au détour d’une rue poussiéreuse apparue l’enseigne, un lézard inerte que la peinture écaillée laissait deviner bleu. Jehan poussa la porte de l’établissement. 

De derrière le comptoir, longue planche de bois chevillée à des tonneaux vide, s’élevèrent des bruits d’agitation.

— Ah ! S’exclama le tenancier en se retournant, un marteau dans une main, un robinet dans l’autre, prêt à percer l’un des nombreux tonneaux, pleins ceux-là, tapissant le mur derrière lui. Les nôtes de Linn ! Allez-vous, comme à votre dernière descente, nous régaler de vos histoires invraisemblables ?

— Salut Cesann ! Répliqua Merrizan sur le même ton, enjoué mais avec dans le timbre le penchant des affaires.

Il fit une pause sur le pas de la porte pour laisser à ses yeux le temps de s’habituer à la pénombre de la salle commune.

— Des histoires, j’en ai plein la tête. Mais tu me blesses à les dire invraisemblables, ajouta-t-il, faussement chagrin. Silence. Tu me connais, je suis bon joueur. Si tu nous régales de deux timbales de ton vin, je te pardonne.

La dizaine de tables de la grande salle étaient vides. Seul un ivrogne ronflait au bout du comptoir. Marteau et robinet disparurent des mains de l’aubergiste et, magie ! se transformèrent en timbales d’étain. D’une barrique coula un filet de vin rubis. Le geste rude, dans une pluie de gouttelettes pourpres, il les déposa sur le comptoir. Le bois, trop sec, but goulûment le vin dont il ne resta bientôt que des auréoles sombres.

— Vous prenez des chambres ?

— Des ? S’étonna Merrizan. Une suffira amplement.

— Je vous offre un verre et voilà comment vous me remerciez. Vous savez, vous ne participez pas à redorer le blason des nôtes. Enfin… je me rattraperai sur le vin. Clin d’œil conspirateur. Changement de sujet. Vous ferez encore une descente après celle-ci ?

— Tu veux parler de notre réputation d’avare. A se vautrer dans le luxe, les Vieussannais peuvent se permettre d’être prodigues. Et non Cesann, cette descente sera l’ultime.

— Déjà ? L’aubergiste parut sincèrement surpris. Si tôt dans la saison, vous pourriez facilement en faire une autre. Quelle raison peut pousser deux nôtes à se priver de tels bénéfices ?

— La meilleure l’ami. Nous ne remontons plus. Nous descendons.

— Comment ? Stupeur sur le visage adipeux du tenancier.

— Tu nous vois pour la dernière fois Cesann. C’était notre dernière saison. Voix triomphale. Dès que nous aurons vendu notre cargaison, nous partirons vers l’aval vivre dans un pays de Cocagne.

Merrizan leva son verre et s’octroya deux longues rasades. Du revers de sa manche, il essuya la moustache rouge au-dessus de sa lèvre. Comme à son habitude, Jehan but du bout des lèvres.

— Tu sais pourtant que la rivière est impraticable après le pont.

— Qui dit ça ? Des vieux à moitié fous, des grands-mères avides d’effrayer les enfants. Jehan et moi descendrons l’Orb jusqu’au bout et alors, à nous les richesses des terres du Sud.

— C’est ce que tu dis. Si personne n’en parle, c’est justement parce que personne n’est jamais revenu.

— Evidemment. Qui voudrait revenir après avoir goûté aux plaisirs du monde hors la vallée ? Personne.

— Attends un peu. Cesann secoua énergiquement le pochtron en train de cuver. Perr ! Perr ! Réveille-toi bougre de picrate ! Ouvre dont les yeux. Rien, l’autre ronfle toujours. Je te remplis ta timbale à l’œil si t’émerges.

Le vieux, l’anarchie grise de sa barbe tâchée de vin, l’œil jaune et le sourire édenté, se redressa instantanément. Il décroisa les bras. Apparut une timbale en étain qu’il se mit à tapoter sur le bois. Comme en était persuadé Merrizan, il fallait savoir parler aux gens pour obtenir d’eux ce que l’on voulait.

— Minute papillon. D’abord je te présente deux nôtes. Ils viennent de Linn, à plus de sept méandres d’ici. Ces insensés veulent partir en aval de la rivière. Raconte donc ton histoire et je remplirais ton godet.

— Qu’est-ce que les racontars d’un vieil ivrogne peuvent bien changer à l’affaire ? Ironisa Merizzan. Notre décision est ferme, mûrement réfléchie.

— L’ivrogne t’emmerde gamin, la voix était rocailleuse mais étonnamment ferme. Tu te crois plus malin que tout le monde, tu te sens fort parce que tu es jeune et que moi je suis un vieux cep de vigne tout rabougri. Vas-y ! Pars ! Va donc en aval toi qui es le plus fort.

L’ivrogne s’anima et manqua choir de son tabouret. Son état physique était en parfait contraste avec sa voix.

— Calme-toi le vieux. Raconte-la nous ton histoire s’il n’y a que ça pour te faire plaisir.

Merrizan but une lampée. Jehan hocha la tête. Le vieux se racla la gorge.

— Ce pays n’a pas toujours été comme ça. Avant, il y a aussi longtemps que la lune a pour la première fois scintillé sur l’Orb, tout était plat. Aujourd’hui, tu vois des méandres encaissées, des montagnes que viennent lécher les eaux capricieuses de cette satanée rivière. Hier, tu l’aurais vu couler droit au cœur d’une plaine, tendue comme une corde d’amarrage les jours où elle rugit. Seules les bêtes et les arbres peuplaient l’endroit. Tout était paisible, aussi beau et lisse que le ventre d’une pucelle.

Vinrent de l’ouest les Géants. Ton ami, le grand costaud, il aurait bien un peu de leur sang mais, à côté d’eux, c’est un avorton. Hauts comme des montagnes, forts comme mille bœufs, ils traînaient derrière eux une sacrée tare : malgré leur grosse tête, leur cervelle n’était pas plus grosse que celle d’un moineau. Enchantés comme seuls savent l’être les nigauds par le parfum de l’air, la douceur du climat, les couleurs des fleurs, ils bivouaquèrent à l’ombre des grands arbres avec, pour seule tente le ciel tout illuminé d’étoiles. L’endroit leur plu tellement qu’ils décidèrent de s’y installer. D’un horizon à l’autre, ils se partagèrent les terres, vivant dans les mêmes beautés, goûtant aux mêmes délices possédant les mêmes richesses.

Pour autant, chacun enviait l’opulence de l’autre. C’est un fait établi : quoi que vous possédiez, il brille toujours d’un plus bel éclat dans la main de votre voisin. Rapidement, le poison de tous les simples d’esprit infecta leur caboche pleine de vide. La jalousie s’empara de leurs cœurs, commanda leurs gestes et, en moins de temps qu’il faut à un pet pour empuantir l’air, la guerre battait son plein. En comparaison, les guerres dont parlent ceux du Sud sont des escarmouches pour béotiens. Les combats furent terribles. Leurs charges titanesques labouraient la terre, leurs assauts déracinaient les arbres, l’herbe fleurie brûlait de leur démence. Dès ses premiers échos, le choc de leurs armes fit fuir perdrix et cerfs, fourmis et abeilles. Quand l’un d’eux s’effondrait, terrassé par plus fort, par plus fou que lui, la terre se déchirait en de violentes secousses. Chaque secousse laissait derrière elle des failles profondes d’où coulait un magma noirâtre, blessures suppurantes de la plaine à l’agonie. 

L’hécatombe dura des lustres puis, un jour ni beau ni moche, s’arrêta. Pourquoi ? Pour la seule raison qui pousse les feux de la guerre à s’éteindre: il n’y avait plus de sang à faire couler. Le dernier géant encore debout, tout ébaubi, se rendit subitement compte qu’il était l’ultime représentant de son espèce. Loin de s’en désoler, il s’en réjouit. Il s’était acharné afin de posséder cet Eden pour lui seul et enfin ses sacrifices payaient : il en était le maître incontesté. Sauf que son nouveau royaume ne ressemblait plus du tout à ce pour quoi il s’était battu. Hélas de plaine, il n’y en avait plus.

Les cadavres des géants se pétrifièrent. Là où ils étaient tombés s’élevèrent des montagnes, déformant le cours de la rivière en un serpent d’émeraude. Les champs de bataille façonnèrent autant de vallées encaissées entre lesquelles sinue toujours l’Orb, méandre après méandre, se frayant difficilement un chemin jusque loin dans le Sud, là où elle se mêle à l’azur des eaux océanes. Leurs dépouilles nourrirent la vallée, lui offrirent ses richesses. Leur peau devint la terre où pousse oliviers et chênes, raisins et figues. Leurs os se muèrent en la pierre beige que nous extrayons pour bâtir nos maisons. Leur sang se déversa dans la rivière en flots de paillettes d’or. Leurs veines devinrent celles d’argent, de cuivre et autres métaux précieux dont foisonnent les montagnes et que nos mines dégorgent. Leurs yeux, par milliers accrochés à leur visage hideux, se transformèrent en ces gemmes et pierres précieuses qui font la richesse de nos joailliers. Toutes ces richesses, la rivière les charriait vers le Sud.

Les hommes du Sud s’émerveillaient de ces trésors descendus des montagnes au nord de leurs terres. Bien vite, ils s’imaginèrent n’en voir que des miettes et que là-haut, le festin serait sans commune mesure. Si la jalousie pollue les esprits simples, la convoitise nourrit les cupides. Leur appétit aiguisé, ils remontèrent le cours de la rivière. Au départ par petit groupe, ils explorèrent les contreforts à la recherche des sources de tant de richesses, amassant au cours de leurs expéditions des fortunes qu’une seule génération, même à vivre dans le luxe le plus débridé, n’aurait pu dépenser. Appâtés par les récits de ces aventuriers, des familles entières s’enfoncèrent plus loin dans les montagnes. Méandre après méandre, elles s’installèrent dans des campements de fortune, orpaillèrent les pieds dans l’eau, creusèrent les flancs de la montagne pour y débusquer les plus belles veines d’or, d’argent, de fer ou de cuivre. Nourris par l’afflux de rapaces de la même espèce, ces campements devinrent rapidement des villages. Il ne s’agissait plus seulement pour eux de s’octroyer une part du gâteau, ils s’installaient carrément !  

Toujours dévoré par cette jalousie qui mena son espèce à sa perte, le maître de ce domaine vit d’un œil noir les incursions humaines. Comment ces êtres si faibles osaient-ils foulés ses terres ? Affront insupportable pour le dernier géant. Après Vieussan, ses vilaines mains saisirent une poignée de montagne. Elles la pétrirent, la malaxèrent jusqu’à obtenir une boue infâme qu’elles modelèrent. Le géant mit dans ses gestes toute la colère, toute la haine qu’il éprouvait envers ces bêtes chétives et débiles venus le piller. Entre ses doigts prit forme l’être le plus horrible de la création et, d’un souffle hanté de périls, il lui donna vie. Pour protéger son royaume, conquis au prix du sang de ses frères et sœurs, il venait de créer le Gardien.  

Ce monstre veillait non pas à ce que personne n’entre dans la vallée, mais à ce que personne n’en sorte. Il voulait protéger son royaume et pourtant, il n’empêchait personne d’y pénétrer ? Le géant était-il idiot ? Oui, complétement. Et cette bêtise congénitale l’inclinait à la perversité. Les aventuriers, après avoir remonté plusieurs méandres, redescendaient la vallée fortune faite. Sur le trajet, leur cœur était léger, leur torse bombé de fierté et leur esprit tout entier tourné vers le luxe de leur nouvelle vie au retour dans le Sud. La joie les faisait oublier les années de dur labeur pour remplir leur cassette. Devoir la porter sur l’épaule rendait les journées de marche par les chemins escarpés harassantes. Peu importait, ils étaient riche. Sifflotant presque, ces aventuriers dépassaient ce méandre. Sans nouvelles des années après leur départ, leur petite amie refaisait leur vie, leur nom tombait dans l’oubli tandis que le Gardien prenait des siècles à les digérer. Le géant, ravi au moment où les mâchoires du gardien se refermaient,  se délectait de voir les yeux écarquillés, d’entendre les cris de pure terreur de ces voleurs.

Les explorateurs, trappeurs, aventuriers et autres vagabonds comprirent vite que ce méandre, celui où se dresse aujourd’hui Vieussan, marquait la frontière. A partir d’ici, on ne pouvait que remonter la rivière, et non plus la descendre. Comment charrier toutes ces richesses arrachées aux montagnes, à la rivière ? Utiliser la route terrestre était encore trop dangereux. Longue et ardue, mortelle lorsque qu’une lubie sanguinaire du géant envoyait ses monstres faire régner sa loi, vivre jusqu’au Sud sur ce chemin à peine tracé dépendait trop du hasard. Les hommes préférèrent dès lors s’installer plutôt que de risquer la mort. Génération après génération, ils se multiplièrent, fondèrent de nouveaux villages toujours plus loin en amont, jusqu’à bientôt atteindre la tanière du géant. L’inéluctable se produisit. Forts de leur nombre, les hommes se convainquirent de leur courage et l’attaquèrent. La lame de sa terrible épée fauchait les vagues successives, ses affreuses chimères s’abattaient sur les rangs compacts des hommes qui, boucliers fermement tenus et lance pointées, résistaient vaillamment. Puis la force changea de camp. Pas après pas, ils avancèrent, tuèrent jusqu’aux derniers les sbires infernaux du géant. Finalement, après un jour et une nuit d’un formidable combat durant lesquels périrent nombre de valeureux jeunes gens et de braves anciens, le géant fut vaincu.  

Des feux de joie illuminèrent pendant des semaines chaque méandre de la vallée. Les temps étaient à la fête. Le géant vaincu, l’Orb n’appartenait plus qu’aux hommes venus braver son règne maintenant achevé. Ils se partagèrent ses terres selon la loi ancestrale : au plus fort la meilleure part, au plus faible de suer sang et eau pour espérer des miettes. Jaloux de leurs biens si âprement acquis, ils devinrent les veilleurs jaloux des trésors de la vallée. Sans s’en rendre compte, siècle après siècle, les habitants de la vallée s’empoisonnèrent à la même source que le géant. La vallée, ses beautés évidemment, ses richesses surtout, les corrompirent pour en faire des êtres suspicieux, plus cupides qu’avant et, à présent assis sur un tas d’or et de gemmes, avares. Le gardien, dernier vestige du tyran gigantesque, devint alors l’allié de tous ces vilains penchants dont se drapèrent les hommes de la vallée.

Prenez garde, jeunes téméraires. Si vous descendez plus en aval, le Gardien vous dévorera.

Silence.

Une minute, Merrizan resta interloqué. Puis éclata de rire. Tandis que des larmes roulaient sur ses joues, Jehan restait stoïque. Le front plissé par la réflexion, ses yeux étroits fixés sur le vin si rouge dans sa timbale encore pleine, il poursuivait le silence. L’aubergiste tint parole et remplit la timbale du vieux. Les yeux brillants, il l’avala d’un trait. Merrizan, des tressautements dans les épaules et l’œil humides, réussit finalement à articuler.

— Elle est bien bonne celle-là ! Le Gardien de la rivière, des géants, de la jalousie et des trésors, Merrizan mimait comiquement chacune de ces évocations. Tu fais un conteur de talent. D’ailleurs, c’est surprenant pour un vieux comme toi, imbibé jusqu’aux os, de dérouler une si belle histoire en utilisant un vocabulaire si distingué. Tes petits-enfants doivent être ravis, si jamais tu en as.

— Jeune écervelé ! Profite de rire et de moquer plus avisé que toi. Prend moi pour un vieux fou si cela te permet de te bercer de tes belles illusions. L’ivrogne cracha au sol. Ce sera mon tour de rire quand j’entendrais tes os craquer entre les mâchoires du Gardien.

Un dernier regard furibond et il enfouit de nouveau son visage dans ses bras croisés sur le comptoir. Merrizan haussa les épaules et se tourna vers Cesann.

— Tu le gardes ici pour divertir la clientèle ?

L’autre allait répondre mais Jehan, enfin sorti de ses réflexions, fut plus rapide.

— Tu sais Merrizan, on n’a jamais vu personne revenir de l’aval.

— Ne me dis pas que cet hurluberlu t’a convaincu avec son histoire à dormir debout ? Il secoua lentement la tête. Si on n’a jamais revu personne, c’est la faute qu’ils ont découvert là-bas, dans le Sud, et pas à cause d’un monstre tout droit sorti de l’imagination aviné de ce type. Tous ces trésors méridionaux leur coupèrent tout simplement l’envie de revenir. Ou alors, c’est qu’ils étaient de bien piètre navigateur comparé à nous. Merrizan cligna d’un œil.

— Mouais, répondit Jehan, absolument pas convaincu par les explications de son ami.

— Superstitieux va ! Merrizan choqua sa timbale contre celle de son ami et acheva le fond de vin qui y trainait. Chef, la p’tite sœur !

A mesure que le soleil descendait vers l’ouest, la salle se remplit. Artisans, manouvriers, garçons de courses ou colporteurs débauchaient et venaient chercher un peu de chaleur humaine, et du vin évidemment, au Lézard Bleu. Les deux amis cassèrent la croûte, une écuelle de bois pleine d’un ragoût peu engageant mais goûteux. Comme à l’habitude, Merrizan se saoula copieusement, parla fort et rit avec l’assemblée. Il balança des anecdotes, chercha à faire rire. Ce n’était qu’ainsi qu’il se sentait vivant, en adéquation avec lui-même. Il avait besoin d’être entouré de ses congénères, et de boire, pour être bien. Jehan, lui, resta assis à la table, en retrait. Il arrivera un moment où les esprits s’échaufferont, s’irriteront des fanfaronnades et des piques de Merrizan. Il se lèvera alors, placera son imposante stature aux côtés de son ami et de ses mains énormes, repoussera les ivrognes pour l’extraire de la presse et l’emmener cuver son vin dans la chambre.

Néanmoins, Jehan était préoccupé et ne surveillait que d’un œil son bavard compagnon. L’histoire du vieux, toujours affalé sur le comptoir, lui trottait dans la tête. Il ne voulait pas finir digéré dans le ventre d’un monstre. En même temps, tous les discours de Merrizan le poussaient à le suivre. Et ne faisait-il pas preuve de bêtise à croire l’histoire d’un vieux poivrot ? N’aurait-il plus confiance en son ami ? Il rêvait comme tout le monde d’une vie faite d’indolence et de tranquillité, loin de cette vie de labeur et de sacrifice que lui offre la vallée. Il imaginait une terre plane, où l’herbe verte se piquetait des joyaux d’un soleil éternel. Un endroit où l’hiver n’était que la longue agonie de l’automne. Ses idées contradictoires s’agitaient fiévreusement sous son crâne. Doutes et hésitations tentaient de remettre en cause ses belles certitudes.

Soudain, Jehan tiqua. Les voix. Elles s’étaient élevées bien hauts. Les mots se faisaient orduriers. Une certaine tension électrisait l’air. C’était à lui d’entrer en scène. Il appuya ses mains sur la table et déploya son immense carcasse. Il s’approcha de la vingtaine de personnes agglutinée contre le comptoir. Merrizan était au centre et commençait de se faire bousculer. Jehan se fraya un chemin jusqu’à lui.

— Messieurs, la partie est finie.

Pas mot plus haut que l’autre. Non, seulement le timbre grave de sa voix énonçant une évidence. Les récriminations tombèrent de leur perchoir. Jehan passa un bras sous les aisselles de Merrizan, soutenant sa carcasse trop mûre et de l’autre, il ouvrit au cœur de la presse une voie de retraite. Les clients, silencieux à présents, ne bronchèrent pas. Personne ne voulait tenter la générosité de ses coups. Il le traina jusqu’à l’escalier puis à leur chambre. Sans ménagements, il le jeta sur l’un des deux lits. A peine s’était-il lui-même allongé que la pièce s’emplit de ronflements tonitruants. Il fixa les yeux sur l’enduit craquelé du plafond. La nuit promettait d’être longue.

Vieussan (Les méandres de l’Orb 1)

Deux immenses arbres marquaient l’entrée du domaine de Vieussan. Chacun enraciné sur une des berges, leurs frondaisons se rejoignaient au-dessus des eaux tumultueuses. Une arche végétale sous laquelle vous passiez pour entrer dans la dernière partie navigable de l’Orb. Après, personne ne savait vraiment. Une seule certitude, plus aucun esquif n’osait s’aventurer au-delà du méandre juste après le pont de Vieussan, unique passage sur la rivière à des dizaines de lieues à la ronde. Certains, plus téméraires, plus audacieux, plus fou oui ! avaient laissé derrière eux les hauts piliers de grosse pierre grise. Ils n’étaient plus là.

Jehan et Merrizan passèrent sous l’arche. Les gouttelettes d’eau projetées par le rapide éclataient en perles de lumières. Les deux amis franchirent aisément l’obstacle comme n’importe quel natif des bords de l’Orb. Sur les rives, la végétation gorgée de soleil triomphait. Les ramures des arbres, si vertes, les branches des arbustes, lourdes de fruits multicolores, contrastaient avec le gris humide des rochers. Dentelés par leur affrontement millénaire contre le courant, ils se plantaient dans la rivière, la griffaient, traçaient de profonds sillons dans les eaux écumantes.

A l’avant, les larges épaules de Jehan tressautaient, sa nuque luisait de sueur quand ses coups de rame puissants faisaient bondir la barque. On aurait pu littéralement la croire voler au-dessus de l’eau. Ses iris noirs sous ses cheveux noirs — une cordelette de cuir les maintenait en catogan — ne cessaient de scruter la rivière. A l’arrière Merrizan, moins athlétique que son compagnon mais non moins habile, usait de gestes vifs et précis pour contrôler leur trajectoire. Ses yeux verts couraient de droite et de gauche, sondaient l’agitation aqueuse pour saisir de sa rame le moindre courant et en faire profiter leur course. Ses cheveux châtains, mi longs, libres, voletaient à chaque cahot.

Un dernier rapide, plus court, plus calme aussi que les précédents et apparut enfin d’entre la flore exubérante la grève de Vieussan. Les proues fines et retroussées de plusieurs fanches aux poupes évasées, grandes barques typiques du pays de l’Orb, se reposaient le ventre sur le sable sec. D’un mouvement souple, démenti flagrant à la prétendue raideur d’un corps si massif, Jehan sauta à l’eau et tira leur embarcation sur la plage. Merrizan sauta à son tour en évitant soigneusement de tremper ses bottes. Il lissa ses vêtements d’un geste dérisoire, plaqua ses cheveux en arrière et leva la tête. Pour protéger ses yeux des feux du soleil, il mit sa main gauche en visière.

Les trois piliers du pont se terminaient en berceau sous le haut tablier de pierres. Par-dessus le parapet, deux têtes casquées se penchaient, épiaient les moindres faits et gestes des nouveaux venus. Ils guettaient leurs intentions, une flèche déjà encochées sur leurs arcs longs. Usant du geste consacré, Merrizan leva les deux mains au-dessus de sa tête, paumes vides ouvertes vers le ciel. Les gardes opinèrent du chef mais ne relâchèrent pas leur vigilance. Au moins les deux amis ne risquaient-ils plus de finir transformés en porc-épic. C’était toujours ainsi à Vieussan. La méfiance comme seconde nature, fille d’une jalousie exacerbée par l’accumulation de tant de richesses.

   Seule ville sur le cours navigable de l’Orb, dernière étape des caravanes du Sud, Vieussan était la plaque tournante entre la vallée et le reste du monde. Elle était le débouché de l’or dont regorgeaient les lits des torrents, des métaux et des gemmes extraites du cœur des montagnes. Orpailleurs, mineurs, tisserands, vignerons, bergers et brasseurs, trappeurs et bûcherons de l’Amont chargeaient les nôtes, ceux comme Jehan et Merrizan qui maitrisaient l’art de fabriquer et diriger une fanche, de transporter à Vieussan le fruit de leur labeur. Enfin, ça ne se passait pas exactement ainsi. Ils cédaient à des prix excessifs leurs marchandises aux nôtes qui, pour vivre, n’avaient d’autre choix que d’aller les vendre des sommes folles à Vieussan. En conséquence, l’œil jeté par les Vieussannais sur les nôtes était rarement indulgent.

A mesure que le temps passa, que les caravaniers venus du Sud rapportèrent chez eux les richesses de la Vallée, des guildes marchandes parfois venues de très loin établirent des maisons de commerce. Sous les façades de pierres sèches des demeures des riches familles vieussannaises accrochées à flanc de montagne flottaient à présent les couleurs de Lérine, des Comtés d’Issan et d’Als, des villes libres de Todéla ou Farnan. Tout ce beau monde cohabitait sous l’œil sombre, perché au sommet du piton le plus élevé, du donjon du seigneur de Vieussan, le Chevalier de La Dorne, autoproclamé depuis son trisaïeul protecteur de l’Orb. Malgré le titre ronflant, le Chevalier de La Dorne (d’où lui venait son patronyme ? Mystère perdu dans les brumes de l’histoire) était avant tout celui qui s’engraissait sur le dos de tous les autres sans plus d’effort que d’envoyer ses soudards réclamer « ses droits », avec pour seule légitimité d’être sorti d’entre les bonnes cuisses.

Pour cette descente, la troisième et dernière de la saison, les deux amis avaient chargé une caisse d’or, pleine à craquer de pépites extraites du ventre des montagnes et de paillettes charriées par les eaux de l’Orb ; une autre de gemmes, de jolis cailloux que les doigts habiles d’un joaillier transformeront en de rutilants bijoux ; une dernière emplie de cuir et de cornes d’orni, un caprin vivant dans les cimes bordant la vallée. Après avoir généreusement craché dans ses paumes et s’être frotté les mains, Jehan commença de les décharger. Ils espéraient en tirer un bon profit afin de gonfler un peu plus les bourses déjà pansues pendues à leur ceinture.

De l’escalier accroché au flanc du pont, et débouchant sur la grève, arrivèrent deux gens d’armes, tabards rouge aux armes du chevalier de Dorne – ours de sable sur fond azur, et un officier seigneurial. L’on reconnaissait aisément ce dernier au registre qu’il tenait sous son bras gauche et à l’écritoire calé sous le droit. Les deux premiers avaient le visage fermé, le regard aussi dur que leur main gantée d’acier posée négligemment sur le pommeau de leur épée, la poitrine large sous les mailles de leur cotte. Ils suivaient une marche en retrait le troisième, ridiculement frêle par rapport à eux. Jehan se redressa, carra les épaules pour clairement signifier aux deux chiens de garde qu’ils ne l’impressionnaient pas. Merrizan le fit à sa manière, avec son sourire aux dents anormalement blanches, anormalement alignées derrière le dessin parfait de ses lèvres. Il s’avança au-devant du patibulaire trio.

— Bonjour à vous messires.

Le ton était mielleux. Le visage étroit de l’officier se crispa en un semblant de sourire. Ses yeux trop rapprochés, posés à la va vite de part et d’autre d’un nez éminemment long, se posèrent sur lui, le jaugèrent, l’estimèrent. Méfiance.

— Merrizan de Salfour et son inséparable acolyte. Vous voir ici n’est jamais présage d’un bon jour pour l’honorable peuple de Vieussan.

— L’honnête nôte que je suis, venu dans votre illustre ville faire commerce de menues babioles sans grand intérêt face à la majesté de votre contrée, sent son cœur se gonfler sous votre compliment.

— C’est exactement ce que je disais. Vos pesantes flatteries sont comme des nuages noirs dans le ciel : mauvais signe.

Merrizan ne se départit pas de son sourire. Si ses mots étaient aussi désagréables aux oreilles de l’officier que leurs perspectives de bénéfices étaient grandes, il en était ravi. Aux anges même car s’ils faisaient la richesse de leur village, on n’aimait pas trop les nôtes à Vieussan. Contrarier un représentant de ce vieux rat de chevalier était la moindre des choses pour compenser la vilaine réputation qu’on leur faisait. On les estimait veules, sournois, contrebandiers à leurs heures perdues, indigne de confiance. Qu’ils risquassent leurs vies à la belle saison pour abreuver leur marché des richesses des montagnes importait peu aux Vieussannais, ils ne leur inspiraient que la suspicion, voire le mépris. Certaines histoires contées aux enfants désobéissants agitaient le personnage du nôte comme on utilisait un épouvantail pour effrayer les oiseaux : « si tu n’es pas sage, un nôte va venir t’enlever et t’emporter vers l’aval. »

Merrizan n’en avait cure. Comme Jehan, il voulait devenir riche, faire une dernière descente jusqu’à l’embouchure de l’Orb pour vivre une vie de nabab dans une des villes du Sud. Ce mot, Sud, ne revêtait qu’un sens vague, abstrait, mais de voir année après année marchands et gentilshommes venir à Vieussan depuis ces lointaines contrées, leurs corps couverts de tissus précieux, leurs cous et leurs doigts alourdis de bijoux extravagants, avec dans le geste et le phrasé des manières exotiques, donc exquises, leur conviction ne souffrait plus le doute : la vie était plus belle là-bas. Dès lors, la méfiance des Vieussannais, ils s’en battaient l’œil. Tant qu’ils payaient en espèces sonnantes et trébuchantes, ils pouvaient les croire des monstres, eux s’en iraient loin de la médiocrité locale pour se pavaner dans le luxe méridional. Leur seul rêve était de quitter cette vie qu’ils jugeaient trop rustre, trop ingrate. Que les gens du Sud imaginaient leur vallée comme un pays de cocagne et qu’un seul désir les animait, piller l’or et l’argent que semblait vomir la montagne et couler à flot dans leur rivière, cela, les deux amis ne le concevaient même pas. Chacun dans son coin rêvait le pays de l’autre.

L’officier s’assit sur un rocher, disposa l’écritoire sur ses cuisses et sans ménagement, tira Merrizan de ses rêveries.

— Qu’y a-t-il dans ces malles ?

— Messire, le ton de Merrizan promettait l’emphase habituellement réservée aux marchands du Sud. Sous vos yeux s’étalent les richesses de mon méandre, et même au-delà ! Il ouvre une caisse. Ici, l’or des monts Alodon que les mineurs vont chaque jour extraire du cœur de la Terre pour tempérer la cupidité humaine. Deuxième caisse. Là, les pierreries d’Encoin et de Faïeul. Entre l’index et le pouce, il en leva une au niveau de ses yeux, feignit de l’examiner. Regardez la taille de celle-ci ! Elle fera le bonheur d’une dame de Vieussan une fois taillée et sertie. Troisième caisse. Enfin, sous vos yeux ébahis, voici la perle de nos montagnes. Un cuir de la plus grande qualité. Réputé pour sa robustesse, il séduit aussi par les nuances de gris de sa robe qu’aucun teinturier n’a encore réussi à imiter. Voyez ces cornes ! Dans l’art, elles fascinent les graveurs. En médecine, on vante leurs vertus curatives. Vous l’aurez deviné, devant vous, de l’orni.

— Sachez que j’ai autre chose à faire que d’écouter votre boniment, s’exaspéra l’officier. Gardez-le pour les crédules et tout le monde s’en portera mieux. Il trempa sa plume dans l’encrier. Quelles quantités ?

La voix grave de Jehan roula sous les arches du pont à mesure qu’il énonçait très précisément les mesures contenues dans les caisses. Les dogues du Chevalier soulevèrent les caisses, les soupesèrent, puis vérifièrent d’un œil assuré la véracité des informations. Quand ils hochaient la tête, l’autre complétait le registre.

— Vous pouvez déposer vos marchandises dans la halle est. Le droit d’accostage s’élève à deux écus, celui de marchandage à sept.

— Neuf écus ! Rechigna Merrizan pour la forme. Foi de nôte, jamais il ne laissera ces sangsues s’en tirer sans un baroud d’honneur. Mais ce sont les yeux de la tête ! Comment faire un bénéfice suffisant pour l’hiver si vous nous prenez tant ? D’ailleurs, nos marchandises ne méritent pas un tel traitement. Les Vieussannais rougiront de colère de voir nos prix flamber à cause de vos taxes si élevées. Messire, un geste. Si ce n’est pour nous, pour le commerce, à tout le moins pour le bon peuple de Vieussan et de la vallée toute entière.

Un geste ferme de la main balaya ses objections. La mort dans l’âme car un nôte souffre toujours de mettre la main à la bourse, les deux compagnons s’acquittèrent des droits. Cela se passait toujours ainsi à Vieussan. Tout était sujet à impôt. L’accostage sur l’unique grève où les nôtes pouvaient tirer leurs fanches à sec, le stockage dans l’une des quatre halles du village, les transactions, le fait même d’entrer ou de sortir de l’enceinte était soumis à l’octroi. Sans compter le manger, le boire et le dormir. Vieussan portait bien son nom. Ses habitants, leur seigneur en tête, étaient des vampires.

Pour transporter leurs marchandises jusqu’à la halle est, Jehan et Merrizan pouvait louer les services de porteurs, une puissante corporation à Vieussan. Seulement, trois malles de ce poids nécessiteraient le travail de pas moins de six hommes. Exorbitant ! Rogner leur bénéfice par commodité ne faisait pas partie de leur dessein. Au contraire. Conséquence, les deux avaricieux peinèrent à monter leurs trésors au sommet du pont. Merrizan crut mourir à chaque marche quand Jehan en sortit à peine essoufflé. Là résidait leur complémentarité : le deuxième s’occupait des travaux de force, le premier des palabres et des négociations.

Évidemment, des rabatteurs de la guilde tentèrent de les amadouer. Leurs arguments firent long feu face à la radinerie proverbiale des nôtes. Ils s’octroyèrent malgré tout, en échange de piécettes sans valeur, les services d’un gamin pour surveiller leurs biens le temps de trouver une place dans l’entrepôt.

Dans le dédale des rues en terre battue, Merrizan ouvrait la marche quand Jehan le suivait, une malle entre les mains. Des échoppes abaissaient leur volet et les commerçants disposaient leurs articles sur les étals. Par les portes ouvertes des ateliers s’échappaient les bruits des outils s’abattant sur la matière : le cliquetis retentissants du marteau sur le métal, le frottement régulier du rabot sur le bois. Une odeur de pain fraîchement cuit colorait l’air. Les deux amis durent se faufiler entre les charrettes à bras que des manouvriers déjà fatigués déchargeaient, leurs fronts couverts de sueurs et leurs muscles saillants sous l’effort. Des aubergistes jetaient des seaux d’eau sale par la porte de leur établissement, créant ici où là de vilaines mares fangeuses. Au-dessus des toits de tuiles rouges, au détour de l’angle d’un des immeubles bas, on apercevait les demeures cossues des plus riches familles vieussannaises. Elles s’accrochaient aux flancs de la colline comme leurs propriétaires à leur fortune. Dans la chaleur du matin, la ville respirait.

Dix minutes et Jehan posait enfin son fardeau devant la halle. Merrizan héla le chef des lieux. Cet entrepôt, bâti contre la muraille, tout à côté de la porte est, était surtout occupé par les caravaniers. Ces marchands au long cours dirigeaient des convois de plusieurs dizaines d’ânes. Ils acheminaient de village en village les marchandises venues d’au-delà de la vallée. Les caravaniers étaient le pendant des nôtes. Les uns amenaient le monde dans les méandres, les autres apportaient les méandres au monde. Le patron sortit de l’ombre dans laquelle était plongé l’intérieur du bâtiment, un caravanier sur les talons.

— Merrizan ! S’exclama le bonhomme.

Ventru comme pas permis, les plis innombrables de son double menton étaient autant de rivières transpirantes. Sous ses sourcils broussailleux, ses paupières se plissèrent quand il déboucha en pleine lumière. Il salua le marchand qui alla se fondre parmi les badauds traînants sur la place devant le bâtiment.

— Tu viens encore saigner les marchands du Sud ?

— Voyons Orié ! Tu sais bien que je ne suis qu’un honnête nôte. Mon but est noble car je ne cherche que la prospérité de mon méandre.

— Honnête ? Rire gras. Aurais-tu changé ? A mon avis, seule ta prospérité t’intéresse.

— Certes… Merrizan changea de conversation. L’officier nous a dit de nous installer chez toi.

— Ah oui ? Ils savent pourtant là-haut que je suis plein à craquer. Des pièces changent de main. Mais on trouve toujours de la place pour de vieux amis. Suivez-moi.

Après avoir serpenté entre des amas de caisses, de ballots, de cages, ils s’arrêtèrent devant un carré étroit délimité par une cordelette et quatre piquets. Jehan déposa leur caisse et partit chercher les deux autres. Merrizan en profita pour bavarder avec le patron. Il cherchait des informations, voulait connaître la situation du marché, s’il ne s’était pas tendu depuis sa dernière venu il y avait un mois.

— La saison bat son plein, le rassura Orié. Les marchands du Sud ont leurs coffres et leurs bourses prêts à dégueuler. Leurs réserves se vident à mesure qu’arrivent les caravaniers et ils sont avides de les remplir avec les trésors de la vallée. Tu devrais pouvoir écouler ton stocks rapidement et à bon prix. Vous restez combien de temps ?

— Comme d’habitude, répondit-il mécaniquement, les rouages de son cerveau tiraient déjà des plans sur la comète.

— J’ai entendu dire qu’il y avait des troubles dans le Sud. Non pas la guerre mais les relations sont tendues. Une histoire de traité commercial je crois, quoi qu’un type m’a parlé du fils d’un prince qui se serait tiré avec la femme d’un autre. Enfin bref, il parait que les cités et les principautés sont sur les dents et qu’elles s’arment, au cas où. Vif hochement de tête. D’ici à ce qu’elles se foutent sur la tronche, y’a qu’un pas. Toutes cherchent de l’or. Oh ! Elles te diront que c’est pour leur artisanat ou un truc dans le genre mais en fait, elles recrutent à tour de bras des mercenaires, surtout le Carali. Si tu as de l’or dans tes caisses, je te promets un joli bénéfice. Enfin, Orié haussa les épaules, ce n’est qu’une rumeur.

— Elle vaut ce qu’elle vaut, mais c’est un élément à prendre en compte. Il commençait déjà d’intégrer cette information à ses projections. Je pensais de toute manière aller saluer messire Lambal. La politesse avant tout. Clin d’œil appuyé, sourires complices. Merci Orié.

Jehan déposa la dernière malle sur ces entrefaites. Ils se saluèrent puis les deux amis retournèrent à la rivière. Après leur longue descente, ils n’aspiraient qu’à ôter le mélange de poussière, de sueur et de pollen collé à leur peau. Sur la grève, ils se déshabillèrent et s’avancèrent vers l’eau. Merrizan le volubile lâcha un cri strident lorsque son gros orteil entra en contact avec l’eau froide. Jehan le taciturne ne broncha pas quand il réapparut après avoir plongé tout de go dans l’Orb. Les deux amis se savonnèrent, se frictionnèrent vivement, chassèrent de leurs muscles la tension du voyage.

Jehan ressortit le premier. Jambes écartées, mains sur les hanches et tête renversée, il laissa le soleil à présent implacable sécher son corps ruisselant. Merrizan trempa encore, l’œil vagabond, laissant le courant léger délasser son corps fatigué. Les coteaux et sommets couverts de forêts tranchaient contre l’azur du ciel. Les ors couraient sur les frondaisons, les feuilles se drapaient d’émeraude, la roche, grise à l’ombre, devenait blonde au soleil. Ici ou là, des vignes parfaitement alignées trouaient la parure ensauvagée des flancs. Des terrasses brisaient l’uniformité du paysage. Vieussan était réputé pour ses vins. Merrizan se léchait déjà les babines. Ce soir, à l’oustal, il ferait honneur au sang jailli de la terre en grappes généreuses que l’art des vignerons transformait en élixir. Deux brasses encore et il sortit à son tour.

Il imita son compagnon et laissa le soleil sécher sa peau. Il sentait presque une à une s’évaporer les gouttelettes. Son corps, humide un sablier auparavant, était déjà sec. Il alla à leur fanche et, d’un coffre sous le banc de nage, sortit des vêtements propres, plus élégants que ceux du voyage.

— Tout ça va me manquer.

Cette phrase, émise par Jehan d’un ton trainant, une tempête dans le calme du jour.

— Tout ça quoi ?

— Tout ça, large mouvement de main. Après tout, je n’ai jamais rien connu d’autre. Est-ce que l’aval nous offrira réellement toutes les richesses dont tu parles ?

— Évidemment. Et même bien plus ! Fini les hivers passés à fabriquer nos fanches dans la chaleur étouffante de l’atelier quand dehors règnent le gel, la neige et ce vent glacial descendu du nord. Fini les printemps à faire le tour des villages pour trouver les premiers les meilleurs articles à vendre, perdant santé et talent à convaincre ces péquenots obtus de nous lâcher un peu de leurs trésors. Fini les conseils lénifiants et les admonestations humiliantes de tous ces vieux cons du Cercle des Anciens. Nous allons être libres Jehan. Libres, et riches. Des princes, tu m’entends. Des princes !

— Humpf…

Jehan secoua la tête. Merrizan sentait bien l’inquiétude de son ami, les doutes qui l’assaillaient devant l’ampleur des changements apportés par la perspective de leur vie future. Quand lui rêvait de grands espaces, de plaines et de mers (encore des mots sans réalité, des évocations abstraites pour ces hommes de la vallée), Jehan se satisfaisait des mâchoires de la montagne sur la rivière, de cet horizon bouché. Néanmoins, le défaitisme de son compagnon le rassérénait. Depuis l’enfance, Jehan avait une tendance au pessimisme quand lui se laissait souvent aller à un optimisme dangereux. L’union de leurs deux caractères, aux antipodes l’un de l’autre, créait une sorte d’équilibre, une stabilité qui leur évitait tous les deux de se casser la figure.

— Humpf ? Tu verras ! Quand toutes ces beautés méridionales te tomberont dans les bras, tes atermoiements te paraitront bien ridicules. Allez ! Merrizan prit son ami par l’épaule. Allons à l’oustal. La première tournée est pour moi.

Déambulations… féériques?

Pas de lune ce soir pour faire pâlir les étoiles. Sur la nappe sombre de la nuit s’est brisé un verre et chaque soleil lointain sont autant d’éclats de cristal étincelants. Mes yeux quittent l’univers pour revenir sur Terre. Main Street est noire de monde. Main Street brille des feux féériques nés de l’imagination grandiloquente d’un homme.

Des couples se tiennent la main. Quand certains descendent l’avenue d’un pas flâneur, d’autres restent ébahis devant les vitrines sur éclairées des magasins tirés à quatre épingles. Percées au rez-de-chaussée de façades impeccables, tantôt roses, tantôt bleues, sous le couvert d’une arcade aux fins piliers ou fardées de stores rouges, verts,  elles étalent des figurines à l’effigie des héros de Walt Disney, des vêtements estampillés de grandes oreilles noires ou encore des trésors de verreries représentant le château d’une princesse ou le dragon qui l’y tient recluse.

Des enfants plaquent leurs mains sur le verre. Dans leurs yeux se tissent des constellations avides. Émerveillés, ils marquent les vitres de leurs empreintes avant de courir jusqu’à leurs parents, de s’accrocher à leurs jambes pour réclamer à grands coups d’œillades humides l’une des babioles tant convoitées. Les sacs bombés signalent que, plus d’une fois, leurs géniteurs se sont laissés attendrir. Que valent quelques euros face au bonheur tout mercantile d’un enfant ?

De groupe en groupe déambulent Mickey, Minnie et tous leurs amis. Leur passage sème des sourires qui scintillent sous les lampions des lampadaires. A chaque rencontre, les rires cristallins couvrent la musique triomphale que diffusent des enceintes savamment dissimulées. Tous veulent une photographie avec les héros de leurs dessins animés favoris. Leurs costumes flamboient de bleus, de rouges, de jaunes. Leurs masques souriants et leurs yeux pétillants se penchent au plus près des enfants et se laissent porter par l’enthousiasme enfantin. Les smartphones cyclopéens engloutissent l’instant. D’ailleurs, la joie et l’impatience ne sont pas l’apanage que des bambins. Nombre d’adultes veulent leur souvenir auprès des héros de leur enfance. Ici, sur Main Street, il n’y a plus vraiment de différence entre grands et petits. Est-ce ça, la magie Disney ?

Pour que tout reste parfait, que l’image d’Epinal ne soit pas gâchée par l’inconséquence humaine, les dos courbés d’employés balaient sans cesse les pavés réguliers. Pour un peu, on mangerait par terre.  Les flashs crépitent, les selfies se multiplient sans qu’aucun œil ne tombe sur eux. La machinerie du bonheur doit rester invisible. Et ça fonctionne ! Les visages sont les fusées d’un feu d’artifice réussi. Des garçons se poursuivent, colt en main, chapeau de cow-boy vissé sur la tête, shérifs d’une journée prêts à tout pour faire régner l’ordre dans ce far west de conte de fées. Des filles arborent coquettement des serre-têtes à grandes oreilles noires et à nœud papillon rouge à pois blanc. Les poussettes tirent des ballons où s’affiche tout le bestiaire de Disney. Les parents ont leur poitrine gonflée par la joie de ces instants magiques partagés en famille. Dans la position des corps, dans les fossettes des sourires, dans les yeux incapables de se poser nulle part, avides de tout voir, la joie est partout. Agréable félicité.

Le pas léger, le cœur plein d’allégresse, j’avance vers Central Plaza. Une odeur sucrée flotte dans l’air, savant mélange de pop-corn et de barbe à papa. Mon ventre se met à gargouiller, ma salivation se déchaîne. J’ai faim. Heureusement, j’arrive à la cantine. Comparé à tant de lycéens, j’ai de la chance : elle est super bonne. En entrée, une énorme tomate coupée en lamelles entre lesquelles s’intercalent des tranches de mozzarella, le tout accompagné d’une feuille de basilique délicieusement odorante et d’une généreuse rasade d’huile d’olive ; en plat, une assiette pantagruélique de pâte à la carbonara avec à leur sommet une coquille d’œuf pleine d’un jaune éclatant ; pour le dessert, trois rondelles d’un ananas juteux, promesse d’une régalade exotique.

Mon plateau est agréablement lourd lorsque, debout, je scrute la salle bondée pour m’asseoir. Tiens, là, des gens de ma classe. Je les salue et m’installe à côté d’eux. Une blague fuse. Une seconde de silence puis éclatent les rires. Je n’en peux plus, j’ai trop faim. Sans même laisser à mes yeux le temps de sécher, je plante ma fourchette dans la tomate, l’approche de ma bouche grande ouverte…

Pas de lune ce soir. Pourtant, les étoiles sont pâlichonnes, comme si l’astre absent les couvait malgré tout de son halo blafard. Mes yeux quittent les cieux hésitants pour revenir sur Terre.  Jour d’affluence sur Main Street mais on ne se marche pas dessus. Sur les pavés sales de l’avenue, les chandelles réticentes de l’imagination fatiguée d’un homme jettent des ombres vacillantes.

Des couples filent sur l’avenue. Les mains dans les poches, leur pas est vif, pressé. A leurs visages fermés, on remarque qu’ils ont eu leur comptant d’attraction pour aujourd’hui. Si certains osent un œil sur les vitrines fanées des magasins, ils ne s’arrêtent pas pour autant. Les façades dans lesquelles elles sont percées ne les attirent pas. Les couleurs sont passées, vestiges d’une grandeur oubliée. Les colifichets derrière les vitres n’ont rien d’avenants. Les figurines des héros de Walt Disney tire des mines de dix pas de long quand les vêtements, de guingois sur leur cintre, mériteraient un bon coup de fer à repasser.

Des enfants se tiennent raides devant les magasins. Leurs regards fatigués peinent à se réjouir. Plantés là, ils semblent se plier à une coutume qui les dépasse. Quand l’un d’entre eux se tourne vers ses parents et se permet de réclamer un souvenir, ceux-ci le rabrouent vertement. « On t’a déjà payé Disney, on ne va pas se ruiner pour une babiole sans intérêt ». Alors, les épaules voûtés et le visage bas, l’insolent idéaliste retourne s’accrocher au pantalon de sa mère, ou de son père, et suit le mouvement jusqu’à la sortie. 

Mickey, Minnie, et quelques-uns de leurs amis déambulent. Dès qu’ils s’approchent d’un groupe, des remarques acides les renvoient à leur déambulation infructueuse. Ils tentent, grands benêts muets, de décrocher un sourire chez les enfants, habituellement bon public. Peine perdue. L’un d’eux va même jusqu’à flanquer à Dingo un coup de pied bien senti dans le tibia. Leurs costumes reflètent l’ambiance troublante des lieux. Négligés, comme enfilés à la va-vite, leurs couleurs sont ternes. Rien pour allumer dans l’œil une quelconque émotion. Quant à leur masque, ils affichent une expression contrite. Pas un ne sourit et leurs yeux sont ceux de chiens battus. Plutôt que l’enthousiasme, ils inspirent la pitié. Discrètement, la musique du parc essaie de donner à l’endroit une touche de gaieté. A voir les visages moroses, sans grand succès. Est-ce ça, la magie Disney ?

Je manque glisser sur une plaque brune, visqueuse. Du ketchup. Dans la lumière intermittente, je ne l’ai pas remarqué. En effet, chaque lampadaire compte un, voire deux lampions éteints quand certaines vitrines sont carrément éteintes. Les enseignes clignotent sous les arcades. Des papiers de sandwichs ou des ballons crevés jonchent ici ou là le sol. Il y a bien là-bas, au coin de la rue, un employé muni d’une pince au bout d’un long bras. Mais il est seul face à la cohue et ses gestes montrent qu’il a déjà fait plus que son quota d’heure. David contre Goliath sauf que dans le conte moderne, la fronde ne peut rien contre le géant consumériste.

Le pas lourd, la déception logée dans un coin de mon esprit, j’avance vers Central Plaza. Une odeur boucanée chatouille mes narines. Barbe à papa caramélisée ? Pop-corn oubliés sur le feu ? Je n’arrive pas à la définir, comme je n’arrive pas à choisir si elle me dérange ou non. Cela n’enlève rien à ma faim. Tant mieux, j’arrive à la cantine. Comme tous les lycéens, j’oscille entre chance et malchance. En effet, la qualité des plats servis dépend souvent de l’humeur du cuisinier. L’entrée n’a pas l’air trop mal, tomate mozzarella, simple, sans chichi mais toujours agréable ; le plat de résistance se compose de spaghettis cuite à souhait et d’une part d’omelette hésitant entre le baveux et le sec, agrémenté de bouts verts que j’imagine être de la ciboulette ; des pêches au sirop pour le dessert. Ça va, ç’aurait pu être pire.

Debout sous le ronronnement feutré des conversations, je cherche une place. Tiens, là, je connais l’une des filles assises avec ce groupe. Je les salue, ils me répondent par des banalités jetées sur un ton neutre. C’est de bon augure alors je m’installe à côté d’eux. Pas un mot, ils mangent consciencieusement. Le calme ne me dérange pas. J’ai faim mais pas au point de tailler une bavette. Je pique une rondelle de tomate et un carré de mozza et approche la fourchette de ma bouche ouverte…

Pas de lune ce soir. Pas d’étoile non plus. La nuit est noire, d’un noir plus profond que l’abîme. Mes yeux quittent le monochrome obscur du ciel pour revenir sur Terre. Il n’y a pas grand monde ce soir sur Main Street. Le feu mourant de l’imagination bileuse d’un homme n’arrive pas à illuminer l’avenue. 

Des silhouettes solitaires remontent l’avenue. Elles serrent contre elles les pans de leurs manteaux. Non pour se protéger du froid, il fait doux ce soir, plutôt dans l’espoir de passer inaperçu. Régulièrement, elles relèvent le nez et scrutent les alentours d’un regard tourmenté. Je ne sais pas ce qu’elles voient mais, à chaque fois, ça ne manque pas, elles accélèrent. Chercheraient-elles à fuir quelque chose ? Il est vrai que l’avenue n’est pas très engageante. Les façades des bâtiments témoignent d’un grand relâchement dans leur entretien. La peinture s’écaille en de nombreux endroits, les enseignes sont obstinément éteintes. Quant aux vitrines, la plupart ne sont que des vitres enténébrées, sales de ne pas avoir vu un chiffon depuis des lustres. Les rares magasins encore ouverts ne font pas l’effort de la séduction. A peine éclairés, on ne distingue pas les articles qu’elles se proposent de vendre. Au-dessus d’elles, les stores pendent mollement, leurs bras brisés attendant depuis trop longtemps les outils du réparateur.  

Quelques enfants restent bien sagement près de leurs parents. Leur main crispée dans celle de leur mère ou de leur père, ils cherchent le réconfort de leur présence. La peur suinte des regards qu’ils osent jeter sur les magasins. Pas un seul ne fait de pantomime pour tel ou tel jouet. Bien sage, presque éteint, leurs traits crispés par une angoisse improbable dans un parc d’attraction, ils suivent leurs parents, eux-mêmes clairement nerveux.

Tous ses amis se sont fait la malle on dirait car, entre les âmes esseulées, seul Mickey déambule. Son costume est fatigué. D’ailleurs, je dois m’y reprendre à plusieurs reprises pour me convaincre qu’il s’agit bien de Mickey. Des doigts manquent à l’une de ses mains, son oreille droite tombe mollement sur son œil terne. Un des boutons de sa culotte a disparu et ses chaussures jaunes sont crasseuses. En guise de sourire, une lippe tourmentée. Conséquence : les seuls réactions qu’il obtient sont les cris apeurés des enfants et les jurons et gestes impérieux de parents inquiets. Où est la magie Disney ? 

Je me concentre sur le sol pour ne pas tomber. En plus des pavés disjoints qui s’obstinent à vouloir me faire tomber, des masses non identifiables, plus ou moins grasses, plus ou moins conséquentes, jonchent l’avenue. Un vrai dépotoir. Il n’y a donc personne pour nettoyer le parc ? Je comprends mieux pourquoi il y a si peu de monde. Pourtant, tout le monde aime Disney ? Dans la lumière crépusculaire que dispensent les lampadaires brisés, les lieux sont sinistres. Pas de place au rêve. La saleté des rues, l’alignement des façades aux allures abandonnées, et cette petite musique sortie d’on ne sait où, avec ces accents de violons trop stridents, non, décidément, ce parc d’attraction est un cauchemar. 

Le pas tourmenté, l’estomac noué, j’avance vers Central Plaza. Une odeur de brûlé flotte dans l’air. Une gaufre laissée sous l’appareil depuis des heures ? J’ai les narines retroussées en arrivant à la cantine. Cette odeur m’a coupé l’appétit et cela tombe bien, la nourriture qu’on sert ici n’est pas fameuse. Comme pour tant de lycéens, la cantine ne sert qu’à contenter un besoin physiologique, rien de plus. En entrée, une tomate coupée en rondelle couverte de sel et de poivre ; pour le plat, des coquillettes mille fois trop cuite accompagnées d’une knacki ; et pour le dessert, la touche sucrée, une banane noire. Pas extra, mais comestible.

Plateau en main, j’avance de table en table. Environ deux-cents personnes peuvent s’installer dans le self. Ce soir, à peine dix élèves se partagent l’immense salle, et chacun bien loin des autres. J’hésite. Vais-je m’asseoir à côté de l’un d’eux ou vais-je suivre leur exemple ? Je m’arrête, pose mon plateau sur une table et tire la chaise. De toute façon, à part manger, que puis-je faire de plus ? A la petite cuillère, j’enlève le monticule de sel puis, du bout de la fourchette, je plante une rondelle de tomate. Je l’approche de ma bouche à demi ouverte…

Pas de lune ce soir. Pas d’étoiles non plus. Le ciel n’est qu’un magma de nuages noirs, fuligineux, menaçant à chaque secondes de crever d’une pluie cinglante, d’éclairs furibonds. Mes yeux quittent le grondement céleste pour revenir sur Terre. Main Street est déserte. Main Street est obscurcie par l’imagination malsaine d’un homme.

Sous le regard méprisant des façades délabrées, je descends l’avenue. A chaque pas, mes chaussures butent contre les pavés disjoints. Le visage bas pour éviter la chute, j’observe les bâtiments du coin de l’œil. Les devantures des boutiques sont des gueules béantes plantées des longs crocs acérés de leurs vitrines brisées. Leur intérieur est une tâche de ténèbres avides, un abîme à l’affût de la moindre pitance. Trônent encore sur les étagères disloquées des breloques informes. Dans le vent glacial qui s’insinue partout flottent les lambeaux sales de tee-shirts oubliés, fantômes inquiétants d’une prospérité disparue. Au sol gisent les vestiges moisis de sur-pyjamas que l’on s’arrachait jadis, monstres abandonnés à présent.

D’un toit fendu en deux tombe une tuile. Elle se fracasse sur le sol. Le vacarme est assourdissant. Plus de petite musique pour faire de son séjour un conte de fée. Il ne reste que le vent qui siffle, insidieux, entre les planches disloquées des immeubles affaissés. Les stores déchirés s’agitent comme les oriflammes d’une armée défaite. Les colonnes jonchent le sol et les jolies arcades ne sont plus que des amas de gravats. Les couleurs ont quitté les murs. Seules s’accrochent des coulures verdâtres quand l’enduit n’a pas carrément disparu, laissant apparaître le gris sombre, trempé du béton que masquait un bardage en bois ou en fausses briques. Les fiers lampadaires ne sont plus que des poteaux rouillés, décapités. Les rares encore en place ne jettent plus aucune lumière. Leurs lampions sont des yeux aveugles. Un frisson me remonte des pieds à la tête. Je presse le pas.

Soudain apparait une silhouette. Mon cœur bondit, ma gorge se noue si bien que le cri que je m’apprêtais à lancer y reste coincé. Une sueur froide glisse le long de ma colonne vertébrale. Qui peut bien encore se promener dans cette désolation ? Je relève les yeux et observe les alentours. J’aperçois une deuxième, puis une troisième silhouette. Elles marchent, à petit pas, sans paraitre suivre un quelconque chemin. Je passe plusieurs secondes à les épier. Clairement, elles errent sans rien percevoir de leur environnement. A peine ai-je pensé cela que  l’une d’elle relève la tête, me fixe. Je la reconnais immédiatement : Donald. Enfin, elle lui ressemble mais ne me fait absolument pas le même effet que lorsque je tournais les pages de mon Mickey Parade. Immobile, ses yeux morts ne me lâchent plus. Je la détaille.

Son costume, déchiré par endroit, est maculé de tâches indéfinissables. La patte gauche tombe sur son pied palmé quand le blanc de son plumage a laissé place à un infâme dégradé de gris. Le col de sa veste pendouille et son nœud papillon a disparu. Quant à son visage, son visage ! La colère sur ses traits n’a plus rien de drôle. Son bec jaune, fendu par le milieu, laisse dépasser des crocs effilés, trop nombreux, d’une blancheur anormale dans sa mise répugnante. Un sourire déforme ses traits. Mais il n’a rien d’engageant. Mon estomac se noue quand je vois ses yeux. Un instant plus tôt inerte, ils brillent maintenant d’une lueur malsaine. Sous son béret de marin, ses traits insidieusement cartoonesques sont une sommation. Je ne le comprends que trop tard. Il caquette de sa voix si caractéristique. Des ombres se matérialisent à l’orée de mon champ de vision. La panique afflue dans chacune de mes veines. Un instant paralysé, je vois toutes ces caricatures terrifiantes se rapprocher de moi. Un battement de cil, la peur desserre son étau. Je retrouve subitement le contrôle de mes membres. Sans réfléchir, je prends mes jambes à mon cou.

J’arrive essoufflé à la cantine. Les gestes saccadés par la terreur qui refuse de me quitter, je pose mon plateau sur le passe plat. Mon ventre est crispé. Comme chaque fois, je n’ai pas faim. Comparé à tant de lycéens, je n’ai pas de chance : la cantine est infecte. En guise d’entrée, une espèce de tomate écrasée, sans autre assaisonnement que l’ignoble jus dans lequel elle baigne ; pour le plat, une ridicule assiette de pâtes trop cuites, à peine égouttées, accompagnée d’une microscopique tranche de jambon où le rose a pris la place du blanc ; pour le dessert, une pomme ridée à moitié gâtée. Debout dans la salle à chercher une place, je manque vomir sur mon plateau tant l’odeur des aliments est intenable. Je ne mets pas longtemps à m’installer. Le self est vide. Seul le roulement grinçant du passe plat électrique pour débarrasser les plateaux emplit cette gigantesque pièce froide sous la lumière blanche des néons. Je n’ai pas faim mais je dois manger. Pourquoi ? Je ne sais pas. C’est ainsi. Il le faut. Alors, me pinçant les narines, j’approche un bout de tomate de ma bouche à peine ouverte. La fourchette s’approche, j’ai un haut le cœur, je vais …

Merde, mes draps !