Au Museum

Une gerbe d’étincelles rougeoyantes. Un coup de vent. Il ne reste rien de sa cigarette qu’un filtre orangée ballotté par les courants d’air. Elle exhale lentement la fumée. Quatorze heures. Il est temps de prendre son service. Elle gravit les trois marches au bas de l’entrée du Muséum de Rouen et pousse le lourd battant. Le pas de la porte à peine franchi, la voix stridente de Catherine lui griffe les tympans.

— Bonjour Cristal.

Elle tourne vers sa collègue des yeux plissés, une mâchoire crispée. Assise derrière le comptoir de l’accueil, celle-ci l’oblige à subir la vision de ses lèvres replètes étirées en un sourire qui a tout de la grimace. Effectivement, elle s’appelle Cristal. Ses parents voulurent l’appeler Noémie. Pourtant, après être sortie du ventre de sa mère, ils se désavouèrent. Sa peau, si blanche, presque translucide, les poussèrent à changer d’idée. Ils optèrent pour Cristal. Pour tous, cette histoire était pleine de romantisme. Pour elle, qui porte ce prénom ridicule, c’est le mauvais goût familial qui la poursuit chaque jour. Le ton sarcastique utilisé sciemment par Catherine pour prononcer son prénom atteint son objectif : l’agacer.

Elle hait Catherine et c’est réciproque. Cette grosse dondon, au visage tout droit sorti de l’esprit malade d’un artiste d’une avant-garde ratée, son cul un continent lourdement enfoncé dans la mousse du fauteuil à roulettes, ne peut s’empêcher de lui jeter une pique dès qu’elles se croisent. Un mot, un ton, un signe, sa collègue s’efforce d’exprimer le plus franchement possible son mépris envers elle mais sans un mot plus haut que l’autre. Mépris né d’une jalousie somme toute compréhensible.

Les traits fins, artistiquement dessinés, les formes élancées et harmonieuses, la taille aussi fine qu’elle est grande,  Cristal évoque la légèreté là où Catherine symbolise la pesanteur. De l’avis général, elle était aérienne. Cristal contraint ses lèvres au mouvement. Le sourire éclatant qu’elle lance à sa collègue vaut tous les mots. « Cause toujours décrépite femelle, moi j’ai toujours la beauté de mes vingt ans, que ça te plaise ou non ». D’ailleurs, elle a vingt ans.

Laissant Catherine engluée dans son fiel, elle entame l’ascension de l’escalier. Cette vieille menuiserie grinçante est la colonne vertébrale du musée. On pourrait croire que le bâtiment fut construit autour même s’il n’en est rien. Cristal apprécie entendre craquer sous les talons hauts de ses escarpins le bois vénérable dont cet ample colimaçon est fait. Elle en est persuadée, c’est pour le lieu une manière de lui dire bonjour. Pour lui retourner la politesse, elle laisse sa main glisser sur la rambarde.

Elle aime cette antiquité qui chante dès qu’on l’emprunte. Si les marches ont été recouvertes d’une espèce de moquette rouge pour les protéger, elle imagine le bois sombre en-dessous, patiné d’avoir supporté les pas de tant de visiteurs, du bourgeois en mal d’exotisme du XIXème siècle à l’élève impatient du XXIème siècle. Ses yeux bondissent de cadre en cadre. Ces derniers ornent les murs, juste en dessous d’imposants trophées de buffles ou d’oryx.

Dans celui-ci, des graines de plantes communes. Dans celui-là, les noms latins de pollens aux couleurs affadies d’être enfermées derrière un verre depuis trop longtemps. Les étiquettes jaunies par les ans offrent au regard les déliés et les pleins d’une calligraphie hors d’âge. Elles lui rappellent les travaux d’écriture que sa grand-mère conservait pieusement dans un coffre, au fond de son grenier. Elle aime cette ambiance surannée qui suinte des murs, qui surprend l’attentif à chaque mouvement d’œil. Le musée a cet aspect « vintage » tant couru par la jeunesse cosmopolite des villes modernes pour qui faire du neuf avec du vieux est on ne peut plus in.

Le bâtiment, un ancien couvent du XVIIème siècle, est une pièce de collection. En quelque sorte, le musée est en lui-même un musée. Elle s’est plusieurs fois fait cette réflexion sans jamais la dévoiler à quiconque. Dire qu’un musée est un musée, il n’y a rien de plus con. Et elle déteste par-dessus tout passer pour une conne, ne serait-ce qu’à cause de ses cheveux châtains que certains voient blonds.

Au troisième étage, Cristal s’octroie son petit plaisir : admirer l’étrave de pirogue maorie. Ce trésor ramené par un amiral au long cours ne cesse de la fasciner. Chaque fois qu’elle passe devant, c’est-à-dire pratiquement tous les jours, elle laisse la finesse de la sculpture l’emporter vers les îles lointaines du Pacifique Sud. Dans le bois rouge, d’innombrables arabesques emmènent le curieux en de fantasmagoriques contrées. La langue de la figure de proue semble autant narguer les dieux de la mer dont elle était censée protéger des foudres que moquer le visiteur. Les bras rejetés en arrière, elle cherche la position la plus aérodynamique pour que file l’embarcation vers l’ennemi. Magnifique.

A contrecœur, elle laisse derrière elle ce chef-d’œuvre, traverse la galerie des continents puis, sans leur jeter un regard, passe devant les dioramas ornithologiques censés rappeler les écosystèmes normands jusqu’aux vestiaires du personnel. Dans son casier, elle troque manteau et écharpe contre son livre et un talkie-walkie. Equipée, elle fait le trajet en sens inverse et se rend à la galerie des mammifères, au deuxième étage. Dans l’escalier, elle croise la placide Sylvie. Elles se font la bise, s’échangent des mots aussitôt oubliés et se séparent, l’une montant vers les réserves, l’autre descendant vers son poste.

A l’entrée de la galerie des mammifères, assis sur la chaise pliante et inconfortable en plastique, Rémi contemple le diorama des chimpanzés face à lui. Y’aurait-il quelque chose à en déduire ? Cristal évacue cette question d’un geste de la main. Chemise rose tendue sur des biceps et des pectoraux bien trop développés, sa tête chauve posée, semble-t-il sans tenir compte des règles de la proportion, sur des épaules trop larges, elle distingue sur ses traits de légionnaire à la retraite l’agacement.

Il est une chose à laquelle Rémi tient par-dessus tout : la règle. Pour lui, elle est inflexible et tous doivent s’y plier sans rechigner. Cristal, avec ses dix minutes de retard, sort du cadre étriqué de son esprit formaliste. Elle entend déjà ses remontrances. « Tu imagines si tout le monde faisait comme toi. Alors le monde partirait en vrille. » Ou encore « Si l’on fait des lois, c’est pour que tout le monde puisse vivre ensemble. Tu n’es pas anarchiste tout de même ? ». Qu’est-ce qu’il y connaît à l’anarchie ? Quel plouc !

Pourtant, elle l’aime bien. Rectification. Elle aime le petit pouvoir qu’elle a sur lui. En effet, face à elle, il devient vite penaud, presque maladroit si elle décide de le secouer. Il en pince pour elle et elle prend un malin plaisir à tirer sur cette corde sensible. Elle s’amuse à créer sous son crâne rasé à l’entendement trop étroit des conflits entre l’intransigeance de ses principes et son attirance pour elle. Cristal en a conscience. A se comporter de la sorte, elle agit comme une garce. Mais que peut-elle bien y faire ? Cette situation est si… grisante.

— Salut Rémi. Excuse-moi pour le retard. Sa voix est innocence.

— Ah ! Cristal. J’ai bien cru que tu ne viendrais plus. Il appuie ses bras musculeux sur ses genoux et se lève. Tu imagines, si…

Ça y est, il se lance dans son discours bien-pensant. L’œil perdu, l’oreille distraite, elle le laisse vider son sac. Terminé ? Elle enchaîne.

— Si tu allais me chercher un café, tu me pardonnerais mon retard ?

— T’es gonflée toi !

Ses longs cils, outrageusement fardés, papillonnent sur ses yeux plein de fausse contrition. Il jette les mains en avant et part en bougonnant.

— Merci Rémi, lui lance-t-elle d’une voix de biche.

Elle sourit d’encore une fois l’avoir fait exécuter ses quatre volontés. Il est si simple de le manipuler. Et si amusant de faire tourner en bourrique ce grand gaillard trop sûr de lui. Elle pose son livre sur le guéridon à côté de la chaise et part faire sa première ronde.

La lumière du ciel clair de l’automne coule à flots par les grandes fenêtres percées au-dessus des vitrines et éclaircit le gris-bleu des murs. Devant chaque ouverture, des squelettes jaunis par le temps prennent la poussière et jettent leur ombre sur la pièce. L’ossature fragile d’un lion succède à celle d’un zèbre, puis vient  une massive tête d’éléphant, impressionnante dans sa nudité osseuse. Entre eux, des bibliothèques lourdes d’un bric-à-brac d’objets surprenants. Bien sûr, il y a des livres anciens. Mais pas seulement. Aux bocaux emplis de graines ou de pollens s’ajoutent les viscères d’animaux disséqués voilà plus d’un siècle et conservés dans le formol. L’estomac de buffle est un des spécimens les plus impressionnants.

Trois gros meubles alignés au centre divisent la galerie des mammifères en deux allées Leur partie inférieure, des placards sur lesquels de petites étiquettes indiquent ce qu’ils contiennent, comme « tête de cheval » par exemple, supportent des dioramas éclectiques. Ces derniers vont des fonds marins, où croisent poissons globes et murènes, aux bords d’un ruisseau fangeux, où se prélassent caïmans et lézards géants. C’est au centre également que se trouve une éléphante d’Asie naturalisée, une des mascottes du Muséum, et son pendant squelettique.

De part et d’autre, les murs ne sont qu’une enfilade de vitrines. Celles de droite alternent entre dioramas du début XXème, défraîchis par le temps, et simples étagères où s’expose une foisonnante taxidermie. Celles de gauche ne renferment que des étagères sur lesquelles les animaux les plus divers sont présentés dans des positions plus ou moins dynamiques.

Cristal s’engage dans l’allée de droite. Une odeur de poussière, d’ancien, flotte dans la pièce. Son œil oscille entre l’indifférence de les avoir trop vus et la curiosité de découvrir une nouvelle bête dans la succession des vitrines. Leurs carreaux simples, piquetés d’imperfections, derrière lesquels s’exhibent des animaux empaillés voilà des lustres participent à l’ambiance surannée du lieu. Au-delà d’un voyage parmi les espèces du monde entier, le Muséum offre un voyage en une époque figée. Ici, le temps n’a plus d’emprise. Le mouvement abrutissant de l’extérieur cesse dès qu’on pose un pied sur le parquet du deuxième étage. N’entendrait-elle pas le claquement de ses talons sur les lattes plusieurs fois centenaire du parquet qu’elle se croirait elle-même immobile.

Ses yeux glissent sur l’énorme porc-épic aux aiguilles dressées, menaçantes. Ils s’arrêtent sur l’éléphant d’Asie derrière sa cage de verre. Entre ses énormes pattes, des statuettes en ivoire. Toute l’ironie de la  relation entre cet animal et l’homme est résumée dans cette étrange association. On tue les éléphants pour leur prendre leurs défenses et que fait-on avec ? De minuscules statuettes d’ivoire à l’effigie de la bête assassinée. Crétins de braconniers ! L’homme est-il si bête qu’il préfère mettre un terme à la vie pour en faire de pâles copies ? Des bricoles inertes bonnes à revendre au con de touriste qui s’émerveillera devant la finesse de l’artisanat local ?

C’est aussi pour cela qu’elle aime ce musée. Au-delà de montrer la vision de la nature des hommes du passé, et non sa réalité, il permet à l’homme d’aujourd’hui de s’interroger sur le rapport entre le genre humain et le règne animal. Après, il n’offre pas beaucoup de réponse, chacun doit se la construire. Hélas, Cristal n’en prend jamais le temps. Elle s’indigne, s’émeut, s’étonne, mais ne réfléchit jamais très longtemps.

Soudain, sur sa droite, entre les écureuils volants et Bambi, le tigre sort la tête des hautes herbes desséchées d’une savane fatiguée. Ses yeux jaunes sont fixés sur le mouflon fièrement dressé sur sa montagne de carton dans la vitrine d’en face. Un filet de bave coulant de ses babines retroussées sur des crocs inhospitaliers suffirait pour redonner vie au félin.

Après l’escalier en colimaçon du personnel, tout droit sorti de l’univers vernien, les seigneurs de la nature en leur prison de verre. L’ours polaire rôde sur sa banquise à la recherche d’un hypothétique phoque tout aussi empaillé que lui. En face, clôturant la galerie, fier sur son rocher, le lion. A l’arrêt, ce dernier s’apprête à pousser un rugissement terrifiant. Il est prêt à bondir sur les fous qui s’aventureraient à attaquer le lionceau, à peine quelques jours, blotti entre les pattes antérieures de la lionne étendue au pied du roi de la jungle. Les hommes du XIXème avaient une vision bien romantique du couple royal.

Même si elle ne l’a pas en charge, Cristal fait tout de même un crochet par la galerie suivante. Celle-ci renferme, derrière des vitrines qui vont du sol au plafond, poissons exotiques, comme cet exocet figé dans un de ces bonds au-dessus des eaux, et reptiles repoussants. Ce qu’elle aime par-dessus tout c’est regarder les animaux monstrueux. Se permet-elle par ce rituel de satisfaire le fond de perversité couvant dans l’âme humaine ?

En effet, pas un jour passé au Muséum sans qu’elle s’offre le frisson de dégoût procuré par la vue des bocaux de formol dans lesquels flottent une tête de veau bicéphale, des chats à deux corps, des oiseaux à quatre pattes. Elle est chaque fois surprise par l’imagination de la nature qui pour satisfaire un orgueilleux besoin, crée ces êtres non-viables afin de montrer sa puissance créatrice.

En se retournant, son quota d’écœurement quotidien atteint, elle fait un pas de côté. Face aux monstres, la vitrine regorge de serpents. Si certains ne sont que des squelettes qu’elle imagine aisément cliqueter sur l’étagère à chacune de leur reptation, d’autres sont si bien naturalisés, dressés sur leur long corps, la gueule ouverte sur des crochets effrayants, qu’elle craint un instant d’être attaquée. Elle rit jaune de sa stupide frayeur. Comme beaucoup d’autres, elle a en aversion ces animaux. Pourtant, ils ne sont pas plus dangereux que les autres, ils sont simplement… elle n’a pas de mot pour décrire ce qu’elle ressent à leur propos. Son pas vif lui permet de vite repasser dans la galerie des mammifères.

Elle prend cette fois-ci l’allée de gauche, longue enfilade d’étagères sur lesquelles sont posés des animaux de toutes sortes. Elle s’apitoie sur un écureuil. Debout sur sa branche, il tient entre ses pattes une noisette. A quelques centimètres d’elle, ses petites dents pointues. Il est là, pétrifié dans cette position, sans espoir d’enfoncer un jour ses quenottes dans la coque du fruit. Quelle torture. Il y a aussi cette wallabie statufiée en pleine mise bât. Comment avoir l’idée de figer pour l’éternité une mère dans la douleur de l’enfantement ? Qu’avait en tête le taxidermiste de ces deux animaux ? Certes, les hommes du XIXème brillaient plus par leur misogynie et leur manque de pitié mais là, c’est au nom de la science qu’il a réalisé ces deux œuvres. N’avait-il pas simplement l’esprit tordu ? Décidément, elle se pose beaucoup de questions aujourd’hui. A n’en pas douter, c’est à cause du livre que lui a refourgué le bouquiniste.

Elle aperçoit au loin, sur le guéridon, un petit gobelet de carton d’où s’échappe une fumée tentatrice. Son café est arrivé. Sans plus se soucier des cadavres poussiéreux alignés là, Cristal accélère le pas  jusqu’à l’entrée de la galerie.

Elle sourit en prenant son café. La chaise et le parquet grincent à l’unisson lorsqu’elle s’assoit. Entre ses mains, le gobelet de carton est agréablement chaud. D’un souffle distrait elle dissipe la fumée qui s’échappe du café noir, comme elle l’aime. Elle trempe ses lèvres, apprécie la chaleur qui descend le long de son œsophage, goûte l’amertume du breuvage. Gentil Rémi.

Elle hésite. Les minutes passent. Finalement, elle se décide à prendre son livre et l’ouvre à la page indiquée par la touillette à café dont elle se sert comme marque-page. Elle la cale entre ses dents et la mastique assidument pendant que ses yeux parcourent les petits caractères imprimés en lignes serrées.  Elle n’a jamais été férue de littérature, ni de ce que trop de personnes, le ton condescendant, appellent culture. Mais voilà qu’elle passe dans ce musée des après-midi à s’inquiéter de la lenteur des aiguilles à faire le tour du cadran de l’horloge. Alors, s’était-elle convaincue, quitte à s’emmerder le cul vissé sur une chaise inconfortable, autant le faire intelligemment.

Chaque lundi elle passe chez le bouquiniste un peu plus bas dans la rue Beauvoisine. Dans cet antre étroit encombré d’ouvrages et de babioles, hors d’âge comme le ventripotent propriétaire, elle achète un livre que lui conseille cet ogre de lecture. Son objectif : lire chaque semaine une œuvre majeure, à tout le moins importante, de la littérature française ou internationale.

Cette semaine, il lui a vendu « Le mythe de Sisyphe » d’Albert Camus. En entendant le nom de l’auteur, elle s’était rassurée. Elle avait lu « La Peste » sur les ordres de son professeur de français afin de préparer le bac. Elle s’était surprise à aimer l’histoire et le style de l’auteur. Ce roman avait même commencé à créer en elle une forme de questionnement sur la condition humaine. Un court moment, elle s’était presque sentie interpellée par le sort de ses congénères. Presque.

Son actuelle envie de lire est tout sauf motivée par un quelconque altruisme. Elle espère surtout qu’avaler ces pavés lui permettra d’éviter cette remarque qui l’énerve au plus haut point, surtout qu’on ne se gêne pas de la lui balancer régulièrement : « Comment ? Tu ne connais pas ça ! ». Il n’y a rien de pire pour elle que de se sentir aussi vide, aussi transparente que son nom ne le laisse présager. Elle veut briller, pas passer pour une conne. Et elle avait appris à ses dépens que ça passait par un minimum de culture générale.

Le livre de cette semaine lui donne des sueurs. Presque à chaque page, malgré plusieurs relectures assidues, elle n’entrave rien à ce que Camus essaie d’expliquer. Si son nom sur la couverture l’a rassuré au début, elle déchante à présent. Quel esprit torturé. Son monde n’est pas le même que le sien et elle n’aimerait pas y vivre. Pourtant, c’est celui qu’elle fréquente au quotidien. Son concept, l’absurde, est abscon. Comment accepter que tout soit vain ? Comment vivre dans un monde que l’on sait faux, qui n’est qu’une construction sans que rien ne soit solide, réellement réel ? A-t-elle compris quoi que ce soit à cette masturbation cérébrale ? A n’en pas douter, le bouquiniste l’a surestimée. Elle n’aime pas ce livre. Chaque page qu’elle tourne est une claque à son intellect. Il la rabaisse, il l’oblige à se rendre compte qu’elle n’est pas aussi intelligente qu’elle se plait à le croire.

Régulièrement, Cristal jette le livre à travers la pièce et retient plus de noms d’oiseaux à son propos que d’espèces présentes dans les salles ornithologiques. Elle lui jette un regard mauvais et lui fait des signes à faire rougir un marin. Les secondes passent. La culpabilité gonfle en elle, la petite voix de l’orgueil la titille. Vas-tu te laisser vaincre par un tas de papiers ? Un mort peut-il te faire la leçon ? Son obstination prend le dessus. Elle récupère le bouquin et bataille avec son esprit pour essayer d’en saisir les subtilités. Car si elle n’a pas l’esprit vaste, son opiniâtreté est sans bornes. Ce constat ne montre-t-il pas qu’elle est au moins lucide ? On se rassure comme on peut.

Assise, elle tourne les pages et s’use les yeux autant que les neurones. Une page. Deux pages. Ses paupières se crispent. Trois pages plus loin, elles se font lourdes. Une page encore, elle baille. Un paragraphe, son menton est irrésistiblement attiré par sa poitrine. Non ! Elle se redresse et fusille le livre du regard.

— Tu ne m’auras pas !

CLAC ! Cristal se lève d’un bond. Elle tourne la tête sur la gauche, plisse les yeux dans l’idée qu’elle entendra mieux. D’où vient ce bruit ? Ses sens sont en alerte. Quelqu’un essaierait-il de de voler une bestiole ? Pour le coup, c’est absurde ! A pas de loup, elle s’engage dans la galerie, tendue comme un ressort, prête à sauter sur l’hypothétique voleur. Si la surprise l’a fait s’arrêter, son cœur tonitrue à présent dans sa poitrine. Elle croit entendre l’écho de ses battements déchainés contre les murs du musée. Elle avance, fait le tour de la galerie dont elle a la garde, ouvre les portes de secours, zyeute dans l’escalier du personnel. Personne. Il n’y a pas âmes qui vivent dans les parages.

CLAC ! Le même bruit mais cette fois elle sait d’où il vient. Sans réfléchir plus avant, elle fonce. Elle s’arrête devant une vitrine aussi commune que ses voisines, manque s’étaler de tout son long. Courir en talon est une pratique risquée.  Ses bras lui tombent. Son talkie-walkie chute bruyamment sur le parquet. Sa mâchoire décroche. Ses yeux jaillissent de leurs orbites. Ses cordes vocales restent pétrifiées sur un cri muet.

Là, sur son étagère, la hyène secoue la tête. Cristal ne peut faire autre chose que de regarder l’animal. Celui-ci remue son corps, envoyant dans toute la vitrine la poussière qui lui ternit le pelage. Il semble sonné. Cristal remarque alors que la vitre est fendue. Il a dû se faire mal en essayant de casser le carreau. Elle secoue la tête. Qu’est-ce qu’elle raconte ? Un animal mort depuis des lustres reprend vie et elle s’apitoie parce qu’elle s’est fait bobo. Toute la folie de la situation lui tombe dessus. C’est impossible ! Elle regarde à côté. Rien ne bouge, tous les cadavres sont figés dans des postures grotesques tant la mort rend inaccessible l’imitation de la vie. Ricanements. Cristal revient à la hyène. Celle-ci a repris ses esprits et griffe la vitre. Cristal bégaie, son esprit s’insurge contre ce qu’elle voit. Qu’est-ce qui lui arrive ? Que doit-elle faire ?

CLAC ! Nouveau coup de boutoir. La vitre va céder, c’est sûr. Cristal retient sa respiration de peur d’accélérer l’inéluctable. Elle se baisse et récupère son talkie-walkie tandis que la hyène tourne sur elle-même, nerveuse, la langue pendante. Elle tourne le bouton et hurle dans l’engin :

— A l’aide ! Sa voix dépasse le stade de l’hystérie. Un animal tente de s’échapper !

Alarmé par son ton, surpris par l’incongruité de sa déclaration, on accourt. Sylvie, la chevelure poussiéreuse, dévale l’escalier en colimaçon du personnel qui relie directement les réserves au dernier étage à la galerie des mammifères au second. Rémi débouche par l’entrée de la galerie, l’élan du preux venu sauver une idiote princesse coincée dans une tour sordide inscrit sur l’inclinaison de ses sourcils. Ils rejoignent Cristal et, comme elle, se figent devant la vitrine.

CLAC ! C’est sûr, au prochain coup la vitre part en éclats. Le trio se regarde dans le blanc de l’œil. Que faire. La hyène se dresse sur ses pattes postérieures et s’appuie de ses antérieures sur le carreau. La fêlure s’étend. Après tant d’années figée dans la mort, la hyène doit avoir un appétit féroce. Un grincement sinistre prend de l’ampleur. Ça y est, la bête ressuscitée va les bouffer tout cru.

Cristal sursaute. Avachie sur la chaise pliante, elle se réveille. Elle passe la main dans ses cheveux, apaise sa respiration et tente de calmer son cœur. Elle rit, nerveuse. Tout ça n’était qu’un rêve. La goutte de sueur qu’elle sent couler dans son dos n’est que le fruit de son imagination. Rien de tout ça ne s’est passé. Quel délire ! Elle ne pensait pas avoir autant d’imagination. Ses mains lissent son jean, bouffent son chemisier. Elle se lève, le sourire aux lèvres. Ce n’était qu’un rêve.

Elle souffle, soulagée. Elle ramasse son livre tombé au moment de son assoupissement et part vérifier la vitrine de la hyène . Elle ne peut empêcher son cœur de battre un peu trop vite, réminiscence de l’apparence si réelle de son rêve. En passant devant les collections du musée, elle voit les autres animaux toujours aussi inanimés. La vue de ces cadavres la rassure, son pouls ralentit. Tout est comme à l’accoutumée, mort. Elle s’immobilise.

La hyène a disparu.

L’impatient par Monsieur G

La corde est solide, le tabouret bancale. Face à cette organisation millimétrée, le doute n’est plus permis. Mon tempérament neurasthénique est sur le point de réaliser son vœu le plus cher. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’osciller entre impatience et appréhension. Après tout, c’est humain de tergiverser au dernier moment, d’hésiter alors qu’un geste de notre part suffit à satisfaire notre volonté. Un résidu d’instinct de conservation hérité de nos origines animales ?

Je prends une profonde inspiration pour raffermir ma volonté. Il n’est plus temps de grappiller d’infâmes secondes de cette vie écœurante. Il faut agir. D’un mouvement sec du pied j’envoie le tabouret rouler au loin. Ça y est, la gravité me happe. Les yeux fermés, les lèvres crispées, nerveux, je redoute en même temps que je l’appelle le choc soudain de ma nuque se brisant.

Je ressens un choc sec dans les genoux. Mes pieds seraient-ils en train d’éprouver la résistance du mur invisible entre la vie de la mort ? J’ouvre les yeux en grand. Sous mes chaussons, le carrelage beige de mon salon. J’inspire profondément. J’expire longuement. Crotte ! Je vis encore.

Je lève les yeux vers le gibet de circonstance, cette poutre robuste autour de laquelle j’ai attaché la corde. Elle n’a pas bougé. Par contre, je remarque la mollesse avec laquelle la corde descend jusqu’à mon cou. Quel idiot ! Comment ne l’ai-je pas remarqué plus tôt ? Elle est bien trop longue. Jamais elle n’aurait pu stopper ma chute. Je pousse un feulement d’exaspération en même temps que j’ôte le nœud de mon cou. Le contact du chanvre, si doux quelques secondes auparavant tant il matérialisait ma réussite future, était devenu insupportable, symbole urticant de mon échec présent.

C’est la troisième tentative manquée !

Pour la première, je soumis mon destin au génie mécanique de l’homme. En fait, par manque d’originalité (Internet regorge de solutions faciles), je décidai de me jeter sous un train. J’étudiai pendant plusieurs semaines, avec la minutie du maquettiste, la voie ferrée entre Rouen et Paris afin de trouver l’endroit le plus adéquat pour mon trépas. Je finis par dégoter la perle rare. A la sortie d’un tunnel, juste après Tourville-la-Rivière mais avant Pont-de-L’arche, les rails s’inclinaient en une longue courbe entre d’un côté une colline, de l’autre l’autoroute.

Ici, j’étais certain que le conducteur n’aurait pas le temps de freiner avant que sa machine ne disloque mon corps offert et m’offre ainsi une mort certaine à défaut d’être propre. De plus, importuner une dernière fois mes congénères apportait une certaine plus-value à mon geste. J’avisai les habitations alentours. Pas une maison à moins d’un kilomètre. Personne pour au dernier moment retenir mon geste. L’emplacement idéal !

Un samedi matin, dans la grisaille du temps normand, après avoir vérifié les horaires, je dépliai un petit fauteuil de plage et m’assis. Je guettais le bruit du train lancé à pleine vitesse qui, juste après le virage, devait m’ôter la vie. J’avais pris un peu d’avance, je ne voulais en aucun cas rater le rendez-vous. Je contraignis alors mon esprit à la patience. Celui-ci oscillait entre le calme — ma détermination à en finir avec cette morne existence était ferme, rassurante — et l’agitation. La SNCF serait-elle fidèle à sa réputation, c’est-à-dire en retard ? Et si elle était en avance ? En un mot, j’étais fébrile, impatient de prendre le dernier train.

Soudain, l’acier vibra. Au loin, je distinguai le bruit caractéristique d’une locomotive à plein régime. Je me dressai sur mes jambes, renversant le fauteuil, et me précipitai au bord de la voie. Les yeux fermés, j’attendis de sentir le train arriver à ma hauteur. Lorsque mes oreilles m’indiquèrent l’instant propice, je me jetai sur les rails. En cet ultime moment, je ne pus empêcher mes pensées de voler vers ma famille, bientôt orpheline de m’avoir perdu. Se soucierait-elle seulement de ma disparition ? Trop tard. Il était trop tard pour émettre ce genre de réflexions. La fin était là.

Le corps meurtri par les rails, le bois, les graviers, j’étais allongé sur la voie. J’attendis la mort. Le klaxon de l’engin me transperça les tympans. J’attendis. Le roulement grinçant des voitures qui filaient était insoutenable. J’attendis encore. Emanant de ma cheville, une douleur sourde me força à rouvrir les yeux. Ils contemplèrent les roues du Rouen-Paris.

Le train passa. J’étais toujours étendu sur la voie. Vivant. Je ne voulus pas l’admettre sur l’instant mais depuis je l’ai accepté : je suis vraiment le dernier des idiots. Pressé par mon envie d’en finir au plus vite, je m’étais jeté sur la mauvaise voie. Je me relevai et vidai les lieux. Quelle buse ! Clopin-clopant, l’envie de mourir renvoyée aux calendes grecques, je retournai à ma voiture et rentrai chez moi, humilié, plus misérable encore qu’avant ma tentative ratée.

J’attendis quelques mois d’être saturé de la comédie humaine pour tenter à nouveau ma chance. Cette fois-ci, je me fiai au génie biologique de l’homme pour mettre fin à mes jours. Je pris cette décision après mûre réflexion. La vue du sang me faisait tourner de l’œil. Dès lors, j’écartai l’idée de me tailler les veines. Ma première expérience m’avait échaudé et la peur de perdre connaissance avant le travail accompli me tétanisait. Pas deux fois tout de même ! Me faire seppuku était hors de question. Où trouver un sabre de toute façon ? J’en ris presque. Non, cette fois, mon arme serait médicamenteuse. La science avait depuis longtemps fait ses preuves dès qu’il s’agissait de massacrer des espèces vivantes, plus particulièrement des êtres humains. Elle serait ma plus sûre alliée dans mon projet.

Beaucoup se plaisent à médire des médicaments, à dire que c’est là une technique bien lâche pour se supprimer. En quelque sorte, une solution de facilité. N’ont-ils jamais vécu cette situation où, les pilules dans une main, le verre de vodka (ou tout autre alcool) dans l’autre, il ne reste plus qu’à tout avaler ? Ceux-là peuvent déblatérer tout leur soûl. Moi je vous le dis, il faut du cran pour tout ingurgiter sans dégobiller à chaque gorgée.

J’étais là, dans ma salle de bain, assis sur la lunette des toilettes à examiner un large panel de médicaments. J’avais vidé mon armoire à pharmacie et disposé les plaquettes d’aluminium en rang sur le rebord de ma baignoire. Je cherchai parmi elles la médication la plus efficace pour, sans douleur, quitter ce monde.

A ma décharge, je n’y connais rien en pharmacopée. Pour moi, un tranquillisant ou un antalgique, c’est du pareil au même. Pour ne rien arranger, j’ai la fâcheuse tendance à jeter notices et emballages. Évidemment, à quoi bon conserver ces papiers inutiles lorsque tout est prescrit sur l’ordonnance. Mais à cet instant précis, crucial, je m’en mordais les doigts. Lequel serait létal à coup sûr ? Je finis par laisser le hasard agir. « Pic Nic Douille ». Je me saisis de la plaquette au bout de mon index, ôtai toute les gélules de leur gangue plastique et les avalai (treize tout de même) d’un seul trait.

J’attendis patiemment que le voile de l’inconscience me saisisse. J’observai les lieux comme jamais auparavant. Je remarquai le joint jaune autour de la baignoire. Peut-être faudrait-il que je le change ? M’interrogeai-je avant de m’apercevoir de la futilité de ce constat. Que pouvait m’importer un bout de silicone au moment où je m’apprêtais à faire le grand voyage ? Les carreaux rose-marron dont les murs de la pièce étaient recouverts m’apparurent de mauvais goût. La salle de bain n’avait pas dû recevoir d’embellissement depuis des lustres, pas même quelques touches d’une décoration moderne. Dans un sens, je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. J’habitais là depuis dix ans, sans vraiment y vivre et donc sans réellement chercher à améliorer l’aspect des lieux. Dix minutes passèrent et toujours rien.

La pièce me rappelait chez mes grands-parents. Ou plutôt le supplice du lavage au gant le dimanche matin lorsque j’allais passer le week-end chez eux. Leur salle de bain était entièrement carrelée, de ces mêmes grands carreaux à la surface imparfaite, à la seule différence que chez eux ils étaient gris clair. Je me remémorai mon reflet dans le miroir à l’époque. Soumis au récurage sec de mamie, son gant, du crin, je grimaçais de douleur, surtout lorsqu’elle s’attaquait aux oreilles.

Trente minutes. Toujours rien. Je commençai à m’inquiéter. Dans les films, l’inconscience arrivait assez rapidement. Je sais que le cinéma n’est pas la réalité mais tout de même, une demi-heure, ça fait long. Je commençai à pester. « Pourquoi rien ne se passe ? » Demandai-je à haute voix. Une douleur fulgurante me transperça le ventre. Ça y était, le mécanisme était enclenché. C’était plus douloureux que ce à quoi je m’attendais mais le résultat valait le coup. Qu’est-ce qu’une petite douleur avant une grande délivrance ? Je me pliai en deux. Une nouvelle attaque tordit mes intestins. Adieu monde cruel, me voilà sur le départ. Et tu ne me manqueras pas.

Mes intestins émirent un long et caverneux gargouillis. Je crus, soumis aux hallucinations de l’agonie, dans le délire des derniers instants, voir la peau de mon ventre se soulever. Les médicaments dissolvaient mes entrailles. Enfin, je partais.

Je dus promptement me redresser, soulever le couvercle et m’asseoir sur la lunette. Ce fut le début de mon clavaire. En guise de glas, j’eus une diarrhée de tous les diables. Toute la nuit, je fus contraint de rester le fondement vissé aux toilettes. A peine me levais-je pour boire que l’urgence me ramenait sur le trône. J’eus le temps de détailler la plaquette utilisée pour mon suicide. La marque inscrite en lettres vertes sur l’aluminium me disait quelque chose. J’en avais déjà entendu parler. Entre deux spasmes, je creusai ma mémoire. Vers six heures du matin, le front en sueur, sans forces, je finis par me rappeler la fonction de ce  médicament. J’avais vu une publicité à la télévision. En guise de Barbituriques, je m’étais enfilé une boîte de laxatifs. Faible comme un nourrisson, je parvins enfin à traîner ma carcasse jusqu’à mon lit. Au moment de m’endormir, je bannis définitivement l’usage de médicaments pour ma prochaine tentative.

Cette décision n’avait pas amélioré mon efficacité. J’avais pensé la pendaison imparable. La belle illusion. Je me suis encore raté. Après avoir rangé le tabouret, détaché la corde, je m’affale dans mon fauteuil. Un verre d’alcool brun tiré d’une bouteille sans étiquette en main (décidément, je dois avoir un problème avec ça !), je doute sérieusement de mes aptitudes. Suis-je donc si nul pour ne pas arriver à simplement me supprimer ? Après tout, ne serait-ce pas le reflet de ma vie ?

La seule femme qui soit restée suffisamment longtemps avec moi, la seule dont j’ai connu autre chose que son parfum m’a lâché il y a des années. Il faut dire, la nature ne m’aide pas dans mes relations amoureuses: j’ai un problème érectile. On peut tout me faire, ça ne monte pas, ou si peu. Sa tendresse, et sa patience surtout, nous ont permis de tout essayer. Mais mon corps réagit très mal lorsqu’on lui fait ingérer des substances chimiques rarement utilisées. Les spasmes provoqués par la petite pilule bleue ont été la goutte de trop. Son vase a débordé et elle est partie sans plus donner de nouvelles.

Mon travail ? à quoi bon y penser ? Pour le coup, l’étymologie de ce mot lui va comme un gant : une torture. Chaque matin, il m’oblige à me lever tôt et chaque soir, à rentrer tard. Que fais-je entre ces deux moments à part perdre mon temps à remplir les poches d’autres que moi ? Le service conditionnement d’une usine de plats préparés c’est l’antichambre de l’enfer pour des clopinettes.

Mes passions ? Que signifie ce mot ? Pour certains ce sont les timbres, pour d’autres le sport. J’ai le second en horreur. Une retransmission télévisée suffit à me donner la nausée. Tant d’énergie dépensée pour courir après une balle ou pour aller plus vite que les autres, tout ça encadré par des règles si strictes que tous le monde les bafouent, à quoi bon ? L’inutilité, je sais ce que c’est, pas la peine de s’extasier devant des types qui courent après. Pire, de s’agiter comme eux pour atteindre le même résultat que moi. Quant aux premiers, qu’est-ce que je ferais de livres entiers à la gloire de l’affranchissement ?

Ma famille ? Un coup de fil de ma mère à mon anniversaire, un diner avec mon père le soir de noël, c’est déjà presque trop. Je sens bien qu’ils m’évitent. D’ailleurs, je ne fais rien pour les en empêcher. Ils ont peur d’être contaminé par ma médiocrité et je les laisse se complaire dans cette billevesée. Au moins, cela m’exempte de feindre le plaisir d’être ensemble quand seule l’envie d’être loin m’habite.

Mon existence est un ratage complet, une erreur généalogique. Le seul enthousiasme que j’ai trouvé à la vivre ces six derniers mois est de chercher, et de trouver, le meilleur moyen d’y mettre un terme. Jusqu’à présent, ça n’a pas été une réussite. Pourtant, je ne peux me permettre de rater ma mort comme ma vie. Je dois réussir et déjà, j’ai ma petite idée pour y parvenir. Le nez dans mon verre, je souris.

La nuit passe, la journée fait de même. Pas un sursaut dans ce quotidien si bien huilé, redondant, pathétique. Peut-être un bonjour à un collègue, un « oui monsieur » à mon chef de ligne. Le train-train laborieux d’un ouvrier sans relief. Enfin, le soir est là et je pars m’offrir un dernier plaisir : me soûler copieusement.

Ma voiture garée au parking souterrain, je déambule dans les rues de Rouen. Sans but précis, je passe la rue Saint-Lô, comprimée entre les masses écrasantes du Palais de Justice et de l’Espace du Palais, traverse la rue des Carmes et m’engage dans la rue Saint-Nicolas. Sous la lumière orange des réverbères, inséparable des nuits citadines, j’admire les façades hors d’âge tout en m’évertuant à ne pas trébucher sur les pavés inégaux.

Mes yeux frôlent les vitrines des magasins fermés sans s’y arrêter. Qu’elles soient protégées par de lourds rideaux de fer ou non, les babioles exposées ne m’intéressent pas. Pour la plupart, je n’ai ni les moyens de me les payer, ni le besoin de les posséder. A quoi bon encombrer mon cercueil de joujoux consuméristes ? Mon cadavre suffira amplement.

Par la rue des Chanoines, venelle étroite et sombre, j’arrive rue Saint-Romain. Je la remonte jusqu’à la place de la cathédrale. Si le bâtiment est magnifique, ce soir, il ne m’évoque rien qu’un tas de pierre. J’avance et pénètre dans le premier bar. Il y règne une ambiance clame, presque feutrée, qui me convainc de m’accouder au zinc et de commander une pression. A peine trois gorgées et le serveur pose un nouveau verre devant moi. Il a compris à ma mine pourquoi je suis là et semble ne rien avoir à y redire. Après tout, le client est roi.

Pour réaliser mon plan, deux préalables sont nécessaires : l’ivresse pour contrer ma guigne et une heure suffisamment avancée pour éviter qu’un passant ne se sente soudain l’âme d’un bon samaritain et ne vienne me secourir à l’instant capital. Les verres s’enchaînent, leur teneur en alcool va crescendo. Le troquet finit par fermer. Je titube quand le serveur me décroche du bar. Je l’informe : « Je suis bourré ». Il me traine dehors puis claque la porte. Comme le formol pour les organes, l’alcool a conservé intacte ma détermination. Le pas chaloupé, je me dirige vers la Seine.

La rue Grand Pont derrière moi, je m’engage sur le pont Boieldieu. Mes doigts glissent amoureusement sur le parapet métallique, mes yeux brillent une dernière fois aux lumières de la tour des archives. Malgré leurs tentatives pour se faire trébucher l’une et l’autre, mes jambes finissent par m’amener au milieu de l’ouvrage, à l’endroit où la distance entre l’eau glaciale du fleuve et moi est la plus grande. Les mains bien à plat, le corps pris de roulis éthyliques, je contemple les reflets de la ville sur la noirceur de la Seine. J’inspire à fond.

Avec une efficacité surprenante et un style des plus déconcertants, je m’assieds sur le garde-corps, dos à mon destin. Je vérifie que personne ne traine dans les parages. Rassuré, je ferme les yeux. La sensation, fantasmée, des eaux se refermant sur moi, avides d’aspirer ma chaleur, chasse toute autre pensée. D’une poussée, je bascule dans le vide.

Comme dans un mauvais film américain, la chute dure une éternité, un ralenti interminable pour souligner le tragique de la situation avant l’issue fatale : l’atterrissage. Je sens enfin mon dos heurter le mur d’eau froide qu’est la surface du fleuve après une chute de plusieurs mètres. Je m’enfonce. Adieu !

J’ouvre les paupières. Du sable me brûle les yeux. Je veux crier. Il remplit ma bouche. Je me redresse, crache à en vomir — d’ailleurs je vomis — me frotte les yeux, ne réussissant par ce geste instinctif qu’à les irriter un peu plus. Je tente de me relever et grimace. Mon dos n’est que douleurs et j’ai la désagréable et cuisante impression d’être dissymétrique. Ma nuque me lance, ma tête bat à l’unisson du rythme effréné de mon cœur. Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? J’ai l’impression qu’un piano m’est tombé dessus et pourtant, c’est moi qui suis tombé. D’ailleurs, je ne devrais même pas pouvoir me poser cette question, ni ressentir quoi que ce soit. Je devrais être mort à présent.

Déboussolé, je tourne la tête de droite et de gauche. Je remarque les quais bas défiler. J’avance. Je ne bouge pas et pourtant j’avance. Je baisse les yeux. Mes pieds sont enfoncés dans des tonnes de sable. Le temps de comprendre, j’entends la voix d’un homme qui me hèle du bout de la péniche, ses bras gesticulant à côté du poste de pilotage. Je le regarde sans saisir ses mots. Je crois bien qu’à ce moment ma santé mentale en a pris un coup. Je me mets à rire jusqu’à pleurer. Même les ponts me contrarient ! Le bateau ralentit et se rapproche de la berge. Un homme se matérialise à mes côtés, me pose des tas de questions auxquelles je réponds soit d’un geste flou, soit d’un rire dément. « Vous allez bien ? » ose-t-il me demander ! Mon corps ne serait pas si endolori, j’aurais un minimum de talent au combat à mains nues, je lui casserais la figure. Mais je n’ai rien de tout ça alors je me contente de rire à m’en écorcher la gorge.

Le batelier me dépose sur les quais bas rive gauche, heureux de voir ce visiteur à moitié dingue s’éloigner de son embarcation. Il aura une sacrée anecdote à raconter à ses copains. Moi je n’ai plus rien. Les vêtements à moitié déchirés et couverts de poussière, le corps une toile cubiste, la mine dévastée, je rentre à la maison. Il y a un grand vide en moi. La seule chose qui me fait tenir depuis plus de six mois est restée sur la péniche. Je ne ressens plus cette urgence, ce désir impérieux de quitter ce monde. Je n’ai plus aucune raison de vivre et de le constater n’arrange pas la gueule de bois qui m’accompagne. Que vais-je devenir ?

 

Trois mois passent…

 

Je trépigne d’impatience. Un vrai gosse. Je suis là, mes billets bien en main, à faire la queue pour embarquer sur le vol XJ 2532. Destination : la Thaïlande ! Je n’en reviens pas d’être à Charles de Gaulle. C’est gigantesque ! Je me sens tout petit et en même temps immense comme le monde qui s’ouvre devant moi. On m’a dit le plus grand bien de ce pays, enfin les commentaires sur les forums étaient très positifs. En plus, il est dit partout que la vie n’est pas chère là-bas. Parfait. Je n’ai pas beaucoup d’argent mais mon envie, toute neuve, de profiter au maximum des années à venir me prédit que la Thaïlande est le premier voyage d’une longue série.

Le lendemain de ma dernière tentative de suicide, ratée comme les autres, j’ai décidé de tout changer. La mort ne me voulait pas, la vie devra me supporter. J’ai démissionné sans remords, envoyé le préavis pour quitter cet appartement, ce taudis devrais-je dire, dans lequel j’ai végété trop longtemps. J’ai quarante ans, il est temps pour moi de voir le verre à moitié plein et de le remplir jusqu’à ras bord.

La file avance vite. L’hôtesse au sourire commerciale, impeccable à l’entrée de l’avion, m’indique ma place. Docile, je suis ses instructions et m’assois sur le siège somme toute confortable de cette compagnie à bas coût. Quelle opportunité ! J’ai payé mon billet deux fois moins cher que partout ailleurs.

Je ne sais si c’est à cause de mon départ ou de cette ristourne mais mes joues commencent à me faire mal. En effet, ça fait deux jours qu’un sourire niais s’accroche à mon visage sans rien pouvoir y faire. Apparemment, c’est la seule façon pour mon cerveau d’exprimer la joie enfantine que je ressens, un vrai gamin qui découvre le jouet tant attendu au pied du sapin. Pourtant, je ne me souviens pas avoir connu ça à un noël. Qu’importe ! Pour la première fois de ma vie, je prends l’avion. Pour la première fois de ma vie, je quitte la France. Pour la première fois de ma vie, je suis heureux.

 

Dépêche AFP

Dans la nuit de vendredi à samedi, 22 heures heure locale, au-dessus de l’Océan Indien, le vol XJ 2532 reliant Paris à Bangkok s’est abîmé en mer. Sur les 144 passagers et 8 membres d’équipage, il n’y a aucun survivant. Repêcher les boîtes noires, localisées en grande profondeur, va s’avérer très difficile.