Vieussan (Les méandres de l’Orb 1)

Deux immenses arbres marquaient l’entrée du domaine de Vieussan. Chacun enraciné sur une des berges, leurs frondaisons se rejoignaient au-dessus des eaux tumultueuses. Une arche végétale sous laquelle vous passiez pour entrer dans la dernière partie navigable de l’Orb. Après, personne ne savait vraiment. Une seule certitude, plus aucun esquif n’osait s’aventurer au-delà du méandre juste après le pont de Vieussan, unique passage sur la rivière à des dizaines de lieues à la ronde. Certains, plus téméraires, plus audacieux, plus fou oui ! avaient laissé derrière eux les hauts piliers de grosse pierre grise. Ils n’étaient plus là.

Jehan et Merrizan passèrent sous l’arche. Les gouttelettes d’eau projetées par le rapide éclataient en perles de lumières. Les deux amis franchirent aisément l’obstacle comme n’importe quel natif des bords de l’Orb. Sur les rives, la végétation gorgée de soleil triomphait. Les ramures des arbres, si vertes, les branches des arbustes, lourdes de fruits multicolores, contrastaient avec le gris humide des rochers. Dentelés par leur affrontement millénaire contre le courant, ils se plantaient dans la rivière, la griffaient, traçaient de profonds sillons dans les eaux écumantes.

A l’avant, les larges épaules de Jehan tressautaient, sa nuque luisait de sueur quand ses coups de rame puissants faisaient bondir la barque. On aurait pu littéralement la croire voler au-dessus de l’eau. Ses iris noirs sous ses cheveux noirs — une cordelette de cuir les maintenait en catogan — ne cessaient de scruter la rivière. A l’arrière Merrizan, moins athlétique que son compagnon mais non moins habile, usait de gestes vifs et précis pour contrôler leur trajectoire. Ses yeux verts couraient de droite et de gauche, sondaient l’agitation aqueuse pour saisir de sa rame le moindre courant et en faire profiter leur course. Ses cheveux châtains, mi longs, libres, voletaient à chaque cahot.

Un dernier rapide, plus court, plus calme aussi que les précédents et apparut enfin d’entre la flore exubérante la grève de Vieussan. Les proues fines et retroussées de plusieurs fanches aux poupes évasées, grandes barques typiques du pays de l’Orb, se reposaient le ventre sur le sable sec. D’un mouvement souple, démenti flagrant à la prétendue raideur d’un corps si massif, Jehan sauta à l’eau et tira leur embarcation sur la plage. Merrizan sauta à son tour en évitant soigneusement de tremper ses bottes. Il lissa ses vêtements d’un geste dérisoire, plaqua ses cheveux en arrière et leva la tête. Pour protéger ses yeux des feux du soleil, il mit sa main gauche en visière.

Les trois piliers du pont se terminaient en berceau sous le haut tablier de pierres. Par-dessus le parapet, deux têtes casquées se penchaient, épiaient les moindres faits et gestes des nouveaux venus. Ils guettaient leurs intentions, une flèche déjà encochées sur leurs arcs longs. Usant du geste consacré, Merrizan leva les deux mains au-dessus de sa tête, paumes vides ouvertes vers le ciel. Les gardes opinèrent du chef mais ne relâchèrent pas leur vigilance. Au moins les deux amis ne risquaient-ils plus de finir transformés en porc-épic. C’était toujours ainsi à Vieussan. La méfiance comme seconde nature, fille d’une jalousie exacerbée par l’accumulation de tant de richesses.

   Seule ville sur le cours navigable de l’Orb, dernière étape des caravanes du Sud, Vieussan était la plaque tournante entre la vallée et le reste du monde. Elle était le débouché de l’or dont regorgeaient les lits des torrents, des métaux et des gemmes extraites du cœur des montagnes. Orpailleurs, mineurs, tisserands, vignerons, bergers et brasseurs, trappeurs et bûcherons de l’Amont chargeaient les nôtes, ceux comme Jehan et Merrizan qui maitrisaient l’art de fabriquer et diriger une fanche, de transporter à Vieussan le fruit de leur labeur. Enfin, ça ne se passait pas exactement ainsi. Ils cédaient à des prix excessifs leurs marchandises aux nôtes qui, pour vivre, n’avaient d’autre choix que d’aller les vendre des sommes folles à Vieussan. En conséquence, l’œil jeté par les Vieussannais sur les nôtes était rarement indulgent.

A mesure que le temps passa, que les caravaniers venus du Sud rapportèrent chez eux les richesses de la Vallée, des guildes marchandes parfois venues de très loin établirent des maisons de commerce. Sous les façades de pierres sèches des demeures des riches familles vieussannaises accrochées à flanc de montagne flottaient à présent les couleurs de Lérine, des Comtés d’Issan et d’Als, des villes libres de Todéla ou Farnan. Tout ce beau monde cohabitait sous l’œil sombre, perché au sommet du piton le plus élevé, du donjon du seigneur de Vieussan, le Chevalier de La Dorne, autoproclamé depuis son trisaïeul protecteur de l’Orb. Malgré le titre ronflant, le Chevalier de La Dorne (d’où lui venait son patronyme ? Mystère perdu dans les brumes de l’histoire) était avant tout celui qui s’engraissait sur le dos de tous les autres sans plus d’effort que d’envoyer ses soudards réclamer « ses droits », avec pour seule légitimité d’être sorti d’entre les bonnes cuisses.

Pour cette descente, la troisième et dernière de la saison, les deux amis avaient chargé une caisse d’or, pleine à craquer de pépites extraites du ventre des montagnes et de paillettes charriées par les eaux de l’Orb ; une autre de gemmes, de jolis cailloux que les doigts habiles d’un joaillier transformeront en de rutilants bijoux ; une dernière emplie de cuir et de cornes d’orni, un caprin vivant dans les cimes bordant la vallée. Après avoir généreusement craché dans ses paumes et s’être frotté les mains, Jehan commença de les décharger. Ils espéraient en tirer un bon profit afin de gonfler un peu plus les bourses déjà pansues pendues à leur ceinture.

De l’escalier accroché au flanc du pont, et débouchant sur la grève, arrivèrent deux gens d’armes, tabards rouge aux armes du chevalier de Dorne – ours de sable sur fond azur, et un officier seigneurial. L’on reconnaissait aisément ce dernier au registre qu’il tenait sous son bras gauche et à l’écritoire calé sous le droit. Les deux premiers avaient le visage fermé, le regard aussi dur que leur main gantée d’acier posée négligemment sur le pommeau de leur épée, la poitrine large sous les mailles de leur cotte. Ils suivaient une marche en retrait le troisième, ridiculement frêle par rapport à eux. Jehan se redressa, carra les épaules pour clairement signifier aux deux chiens de garde qu’ils ne l’impressionnaient pas. Merrizan le fit à sa manière, avec son sourire aux dents anormalement blanches, anormalement alignées derrière le dessin parfait de ses lèvres. Il s’avança au-devant du patibulaire trio.

— Bonjour à vous messires.

Le ton était mielleux. Le visage étroit de l’officier se crispa en un semblant de sourire. Ses yeux trop rapprochés, posés à la va vite de part et d’autre d’un nez éminemment long, se posèrent sur lui, le jaugèrent, l’estimèrent. Méfiance.

— Merrizan de Salfour et son inséparable acolyte. Vous voir ici n’est jamais présage d’un bon jour pour l’honorable peuple de Vieussan.

— L’honnête nôte que je suis, venu dans votre illustre ville faire commerce de menues babioles sans grand intérêt face à la majesté de votre contrée, sent son cœur se gonfler sous votre compliment.

— C’est exactement ce que je disais. Vos pesantes flatteries sont comme des nuages noirs dans le ciel : mauvais signe.

Merrizan ne se départit pas de son sourire. Si ses mots étaient aussi désagréables aux oreilles de l’officier que leurs perspectives de bénéfices étaient grandes, il en était ravi. Aux anges même car s’ils faisaient la richesse de leur village, on n’aimait pas trop les nôtes à Vieussan. Contrarier un représentant de ce vieux rat de chevalier était la moindre des choses pour compenser la vilaine réputation qu’on leur faisait. On les estimait veules, sournois, contrebandiers à leurs heures perdues, indigne de confiance. Qu’ils risquassent leurs vies à la belle saison pour abreuver leur marché des richesses des montagnes importait peu aux Vieussannais, ils ne leur inspiraient que la suspicion, voire le mépris. Certaines histoires contées aux enfants désobéissants agitaient le personnage du nôte comme on utilisait un épouvantail pour effrayer les oiseaux : « si tu n’es pas sage, un nôte va venir t’enlever et t’emporter vers l’aval. »

Merrizan n’en avait cure. Comme Jehan, il voulait devenir riche, faire une dernière descente jusqu’à l’embouchure de l’Orb pour vivre une vie de nabab dans une des villes du Sud. Ce mot, Sud, ne revêtait qu’un sens vague, abstrait, mais de voir année après année marchands et gentilshommes venir à Vieussan depuis ces lointaines contrées, leurs corps couverts de tissus précieux, leurs cous et leurs doigts alourdis de bijoux extravagants, avec dans le geste et le phrasé des manières exotiques, donc exquises, leur conviction ne souffrait plus le doute : la vie était plus belle là-bas. Dès lors, la méfiance des Vieussannais, ils s’en battaient l’œil. Tant qu’ils payaient en espèces sonnantes et trébuchantes, ils pouvaient les croire des monstres, eux s’en iraient loin de la médiocrité locale pour se pavaner dans le luxe méridional. Leur seul rêve était de quitter cette vie qu’ils jugeaient trop rustre, trop ingrate. Que les gens du Sud imaginaient leur vallée comme un pays de cocagne et qu’un seul désir les animait, piller l’or et l’argent que semblait vomir la montagne et couler à flot dans leur rivière, cela, les deux amis ne le concevaient même pas. Chacun dans son coin rêvait le pays de l’autre.

L’officier s’assit sur un rocher, disposa l’écritoire sur ses cuisses et sans ménagement, tira Merrizan de ses rêveries.

— Qu’y a-t-il dans ces malles ?

— Messire, le ton de Merrizan promettait l’emphase habituellement réservée aux marchands du Sud. Sous vos yeux s’étalent les richesses de mon méandre, et même au-delà ! Il ouvre une caisse. Ici, l’or des monts Alodon que les mineurs vont chaque jour extraire du cœur de la Terre pour tempérer la cupidité humaine. Deuxième caisse. Là, les pierreries d’Encoin et de Faïeul. Entre l’index et le pouce, il en leva une au niveau de ses yeux, feignit de l’examiner. Regardez la taille de celle-ci ! Elle fera le bonheur d’une dame de Vieussan une fois taillée et sertie. Troisième caisse. Enfin, sous vos yeux ébahis, voici la perle de nos montagnes. Un cuir de la plus grande qualité. Réputé pour sa robustesse, il séduit aussi par les nuances de gris de sa robe qu’aucun teinturier n’a encore réussi à imiter. Voyez ces cornes ! Dans l’art, elles fascinent les graveurs. En médecine, on vante leurs vertus curatives. Vous l’aurez deviné, devant vous, de l’orni.

— Sachez que j’ai autre chose à faire que d’écouter votre boniment, s’exaspéra l’officier. Gardez-le pour les crédules et tout le monde s’en portera mieux. Il trempa sa plume dans l’encrier. Quelles quantités ?

La voix grave de Jehan roula sous les arches du pont à mesure qu’il énonçait très précisément les mesures contenues dans les caisses. Les dogues du Chevalier soulevèrent les caisses, les soupesèrent, puis vérifièrent d’un œil assuré la véracité des informations. Quand ils hochaient la tête, l’autre complétait le registre.

— Vous pouvez déposer vos marchandises dans la halle est. Le droit d’accostage s’élève à deux écus, celui de marchandage à sept.

— Neuf écus ! Rechigna Merrizan pour la forme. Foi de nôte, jamais il ne laissera ces sangsues s’en tirer sans un baroud d’honneur. Mais ce sont les yeux de la tête ! Comment faire un bénéfice suffisant pour l’hiver si vous nous prenez tant ? D’ailleurs, nos marchandises ne méritent pas un tel traitement. Les Vieussannais rougiront de colère de voir nos prix flamber à cause de vos taxes si élevées. Messire, un geste. Si ce n’est pour nous, pour le commerce, à tout le moins pour le bon peuple de Vieussan et de la vallée toute entière.

Un geste ferme de la main balaya ses objections. La mort dans l’âme car un nôte souffre toujours de mettre la main à la bourse, les deux compagnons s’acquittèrent des droits. Cela se passait toujours ainsi à Vieussan. Tout était sujet à impôt. L’accostage sur l’unique grève où les nôtes pouvaient tirer leurs fanches à sec, le stockage dans l’une des quatre halles du village, les transactions, le fait même d’entrer ou de sortir de l’enceinte était soumis à l’octroi. Sans compter le manger, le boire et le dormir. Vieussan portait bien son nom. Ses habitants, leur seigneur en tête, étaient des vampires.

Pour transporter leurs marchandises jusqu’à la halle est, Jehan et Merrizan pouvait louer les services de porteurs, une puissante corporation à Vieussan. Seulement, trois malles de ce poids nécessiteraient le travail de pas moins de six hommes. Exorbitant ! Rogner leur bénéfice par commodité ne faisait pas partie de leur dessein. Au contraire. Conséquence, les deux avaricieux peinèrent à monter leurs trésors au sommet du pont. Merrizan crut mourir à chaque marche quand Jehan en sortit à peine essoufflé. Là résidait leur complémentarité : le deuxième s’occupait des travaux de force, le premier des palabres et des négociations.

Évidemment, des rabatteurs de la guilde tentèrent de les amadouer. Leurs arguments firent long feu face à la radinerie proverbiale des nôtes. Ils s’octroyèrent malgré tout, en échange de piécettes sans valeur, les services d’un gamin pour surveiller leurs biens le temps de trouver une place dans l’entrepôt.

Dans le dédale des rues en terre battue, Merrizan ouvrait la marche quand Jehan le suivait, une malle entre les mains. Des échoppes abaissaient leur volet et les commerçants disposaient leurs articles sur les étals. Par les portes ouvertes des ateliers s’échappaient les bruits des outils s’abattant sur la matière : le cliquetis retentissants du marteau sur le métal, le frottement régulier du rabot sur le bois. Une odeur de pain fraîchement cuit colorait l’air. Les deux amis durent se faufiler entre les charrettes à bras que des manouvriers déjà fatigués déchargeaient, leurs fronts couverts de sueurs et leurs muscles saillants sous l’effort. Des aubergistes jetaient des seaux d’eau sale par la porte de leur établissement, créant ici où là de vilaines mares fangeuses. Au-dessus des toits de tuiles rouges, au détour de l’angle d’un des immeubles bas, on apercevait les demeures cossues des plus riches familles vieussannaises. Elles s’accrochaient aux flancs de la colline comme leurs propriétaires à leur fortune. Dans la chaleur du matin, la ville respirait.

Dix minutes et Jehan posait enfin son fardeau devant la halle. Merrizan héla le chef des lieux. Cet entrepôt, bâti contre la muraille, tout à côté de la porte est, était surtout occupé par les caravaniers. Ces marchands au long cours dirigeaient des convois de plusieurs dizaines d’ânes. Ils acheminaient de village en village les marchandises venues d’au-delà de la vallée. Les caravaniers étaient le pendant des nôtes. Les uns amenaient le monde dans les méandres, les autres apportaient les méandres au monde. Le patron sortit de l’ombre dans laquelle était plongé l’intérieur du bâtiment, un caravanier sur les talons.

— Merrizan ! S’exclama le bonhomme.

Ventru comme pas permis, les plis innombrables de son double menton étaient autant de rivières transpirantes. Sous ses sourcils broussailleux, ses paupières se plissèrent quand il déboucha en pleine lumière. Il salua le marchand qui alla se fondre parmi les badauds traînants sur la place devant le bâtiment.

— Tu viens encore saigner les marchands du Sud ?

— Voyons Orié ! Tu sais bien que je ne suis qu’un honnête nôte. Mon but est noble car je ne cherche que la prospérité de mon méandre.

— Honnête ? Rire gras. Aurais-tu changé ? A mon avis, seule ta prospérité t’intéresse.

— Certes… Merrizan changea de conversation. L’officier nous a dit de nous installer chez toi.

— Ah oui ? Ils savent pourtant là-haut que je suis plein à craquer. Des pièces changent de main. Mais on trouve toujours de la place pour de vieux amis. Suivez-moi.

Après avoir serpenté entre des amas de caisses, de ballots, de cages, ils s’arrêtèrent devant un carré étroit délimité par une cordelette et quatre piquets. Jehan déposa leur caisse et partit chercher les deux autres. Merrizan en profita pour bavarder avec le patron. Il cherchait des informations, voulait connaître la situation du marché, s’il ne s’était pas tendu depuis sa dernière venu il y avait un mois.

— La saison bat son plein, le rassura Orié. Les marchands du Sud ont leurs coffres et leurs bourses prêts à dégueuler. Leurs réserves se vident à mesure qu’arrivent les caravaniers et ils sont avides de les remplir avec les trésors de la vallée. Tu devrais pouvoir écouler ton stocks rapidement et à bon prix. Vous restez combien de temps ?

— Comme d’habitude, répondit-il mécaniquement, les rouages de son cerveau tiraient déjà des plans sur la comète.

— J’ai entendu dire qu’il y avait des troubles dans le Sud. Non pas la guerre mais les relations sont tendues. Une histoire de traité commercial je crois, quoi qu’un type m’a parlé du fils d’un prince qui se serait tiré avec la femme d’un autre. Enfin bref, il parait que les cités et les principautés sont sur les dents et qu’elles s’arment, au cas où. Vif hochement de tête. D’ici à ce qu’elles se foutent sur la tronche, y’a qu’un pas. Toutes cherchent de l’or. Oh ! Elles te diront que c’est pour leur artisanat ou un truc dans le genre mais en fait, elles recrutent à tour de bras des mercenaires, surtout le Carali. Si tu as de l’or dans tes caisses, je te promets un joli bénéfice. Enfin, Orié haussa les épaules, ce n’est qu’une rumeur.

— Elle vaut ce qu’elle vaut, mais c’est un élément à prendre en compte. Il commençait déjà d’intégrer cette information à ses projections. Je pensais de toute manière aller saluer messire Lambal. La politesse avant tout. Clin d’œil appuyé, sourires complices. Merci Orié.

Jehan déposa la dernière malle sur ces entrefaites. Ils se saluèrent puis les deux amis retournèrent à la rivière. Après leur longue descente, ils n’aspiraient qu’à ôter le mélange de poussière, de sueur et de pollen collé à leur peau. Sur la grève, ils se déshabillèrent et s’avancèrent vers l’eau. Merrizan le volubile lâcha un cri strident lorsque son gros orteil entra en contact avec l’eau froide. Jehan le taciturne ne broncha pas quand il réapparut après avoir plongé tout de go dans l’Orb. Les deux amis se savonnèrent, se frictionnèrent vivement, chassèrent de leurs muscles la tension du voyage.

Jehan ressortit le premier. Jambes écartées, mains sur les hanches et tête renversée, il laissa le soleil à présent implacable sécher son corps ruisselant. Merrizan trempa encore, l’œil vagabond, laissant le courant léger délasser son corps fatigué. Les coteaux et sommets couverts de forêts tranchaient contre l’azur du ciel. Les ors couraient sur les frondaisons, les feuilles se drapaient d’émeraude, la roche, grise à l’ombre, devenait blonde au soleil. Ici ou là, des vignes parfaitement alignées trouaient la parure ensauvagée des flancs. Des terrasses brisaient l’uniformité du paysage. Vieussan était réputé pour ses vins. Merrizan se léchait déjà les babines. Ce soir, à l’oustal, il ferait honneur au sang jailli de la terre en grappes généreuses que l’art des vignerons transformait en élixir. Deux brasses encore et il sortit à son tour.

Il imita son compagnon et laissa le soleil sécher sa peau. Il sentait presque une à une s’évaporer les gouttelettes. Son corps, humide un sablier auparavant, était déjà sec. Il alla à leur fanche et, d’un coffre sous le banc de nage, sortit des vêtements propres, plus élégants que ceux du voyage.

— Tout ça va me manquer.

Cette phrase, émise par Jehan d’un ton trainant, une tempête dans le calme du jour.

— Tout ça quoi ?

— Tout ça, large mouvement de main. Après tout, je n’ai jamais rien connu d’autre. Est-ce que l’aval nous offrira réellement toutes les richesses dont tu parles ?

— Évidemment. Et même bien plus ! Fini les hivers passés à fabriquer nos fanches dans la chaleur étouffante de l’atelier quand dehors règnent le gel, la neige et ce vent glacial descendu du nord. Fini les printemps à faire le tour des villages pour trouver les premiers les meilleurs articles à vendre, perdant santé et talent à convaincre ces péquenots obtus de nous lâcher un peu de leurs trésors. Fini les conseils lénifiants et les admonestations humiliantes de tous ces vieux cons du Cercle des Anciens. Nous allons être libres Jehan. Libres, et riches. Des princes, tu m’entends. Des princes !

— Humpf…

Jehan secoua la tête. Merrizan sentait bien l’inquiétude de son ami, les doutes qui l’assaillaient devant l’ampleur des changements apportés par la perspective de leur vie future. Quand lui rêvait de grands espaces, de plaines et de mers (encore des mots sans réalité, des évocations abstraites pour ces hommes de la vallée), Jehan se satisfaisait des mâchoires de la montagne sur la rivière, de cet horizon bouché. Néanmoins, le défaitisme de son compagnon le rassérénait. Depuis l’enfance, Jehan avait une tendance au pessimisme quand lui se laissait souvent aller à un optimisme dangereux. L’union de leurs deux caractères, aux antipodes l’un de l’autre, créait une sorte d’équilibre, une stabilité qui leur évitait tous les deux de se casser la figure.

— Humpf ? Tu verras ! Quand toutes ces beautés méridionales te tomberont dans les bras, tes atermoiements te paraitront bien ridicules. Allez ! Merrizan prit son ami par l’épaule. Allons à l’oustal. La première tournée est pour moi.

Semonce (Calixte 6)

D’une pichenette, Calixte transforme la fin de sa clope en un voltigeur incandescent. Pas de filet. Gerbe d’étincelles rouges sur le trottoir. Une dernière exhalaison nicotinique puis il referme la fenêtre et pose sa tasse. Dans son armoire Ikéa fatiguée, il tire un futal, une chemise et les enfile. Depuis le mariage raté de sa sœur, il laisse à son corps le soin de défroisser ses vêtements. Ceux de la veille, dont il étale le contenu des poches sur la table basse, il les balance dans la corbeille idoine. Pleine. Il faudra qu’il passe les déposer à madame Ramirez.

Assis à son bureau, il branche son téléphone à son ordinateur portable. Dossier caméra. Les photos de cette nuit. Le cadrage est lamentable, la visibilité quasi nulle. Qu’espérer de mieux d’un vieux smartphone éreinté à force de subir l’inconséquence de son propriétaire ?  Néanmoins, trois clichés sont suffisamment nets pour lui permettre de voir quelque chose. Le corbeau. Enfin, le type avec un masque de corbeau. Une photo avec, deux photos sans. La silhouette d’un homme de haute stature, un mètre quatre-vingt au bas mot, des épaules larges mais le manteau peut tromper l’observateur. En tout cas, il se tient droit. Il a de la prestance, la stature du type sûr de lui et de sa position. Sur l’un des clichés, on le voit de trois quart : mâchoire bien dessinée, carrée, peau tendue sur les os du visage, un sourcil haut et des cheveux sombres impeccablement coiffés. On devine la raie à droite et la mèche à gauche.

Machinalement, Calixte s’allume une clope et la pose sur le tas de mégots approximativement là où se trouve le cendrier. Il continue d’observer les photos, cherche le moindre détail qui pourrait l’orienter. Dans l’obscurité du cimetière, sous la lumière chiche de cette pauvre loupiotte esseulée, il n’arrive pas à distinguer grand-chose. Après dix minutes à se faire saigner les yeux, la conclusion est évidente : peu exploitable.

— Merde !

Il s’enfonce dans son fauteuil, cigarette au bec. Manquer se faire alpaguer par trois golgoths en tenue de carnaval pour au final se retrouver sans rien de probant, quelle chienlit. Il se frotte les yeux du pouce et de l’index, tire une latte, se lève prendre un verre d’eau dans la salle de bain, revient s’asseoir, regarde à nouveau les photos, s’estime finalement vaincu. Ses yeux errent sur le bureau encombré et tombe sur le DVD de la petite sirène. Qu’est-ce que ça fout là ça ? L’avocat, Saint-André, ça lui revient. Sans réfléchir, il l’ouvre. Il sursaute presque. De la boîte tombe une clé USB et des feuilles pliées en quatre. Pas trace d’un disque.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Il avait bien senti que la présence de ces DVD dans la bibliothèque impeccable de la robe noire avait quelque chose d’étrange. Curieux comme tout bon fouille-merde, il insère la clé dans son ordinateur et déplie les feuilles, deux au total. En haut de la première, un nom : Henri Falsti. S’ensuivent griffonnées à la main tout un tas d’informations. Age, adresse, situation familiale, des comptes rendu de conversation, son emploi du temps du lundi et du jeudi, ses habitudes et ses tics, le noms de sociétés et de banques. Un magma sans queue ni tête. Enfin si, mais dont Calixte n’arrive pas à saisir l’intérêt. Sur l’écran de son PC apparait un fichier. Il clique dessus. Des photos. On y voit un homme, fringuant quiqua, sortir sapé comme un prince d’une boutique ou entrer, survêt et doudoune de marque sur le dos, dans une salle de sport. Sans intérêt. Puis le croustillant arrive. Sur l’écran apparait le même homme mais plus du tout fringuant. Au contraire ! A quatre pattes, ficelé comme un rôti par des ceintures de cuir noir et une boule rouge dans la bouche, une nana derrière lui le tient en laisse. Aux hanches de celle-ci, un godemichet impressionnant, du moins l’imagine-t-il car seule la moitié est visible, les reste se perd en monsieur. Calixte siffle. Son esprit encore lent n’arrive pas à faire tous les liens mais il sent que le mauvais payeur n’est pas qu’un simple avocat d’affaire. Il flaire un truc sans encore pouvoir en définir l’odeur. Intéressant.

On sonne. Fissa, il retire la clé et replie les feuilles. Il les fourre dans les poches arrières de son jean et, pieds nus, cheveux ébouriffés de les avoir maltraité en regardant ses photos, va ouvrir. A peine la porte ouverte qu’une terrible déflagration retentit. Calixte se sent repoussé vers l’arrière. Sa tête heurte violemment le sol. Il bégaie un « bonjour ». Flou. Néant.

Soirée monumentale (Calixte 5)

Le bec de son masque vénitien blanc picore sa poitrine à chaque pas. Calixte lève les yeux. Allez, encore cinquante mètres et t’y es, s’encourage-t-il intérieurement, les lèvres interdites par son souffle saccadé de formuler le moindre mot. Aménagé au-dessus de la place du Boulingrin, le cimetière du Monumental se mérite. En effet, le piéton doit gravir une côte raide, de celle à vous cramer les poumons, s’il veut atteindre l’entrée. A minuit largement passé, celle-ci est évidemment fermée, la grille lourdement cadenassée. Avant d’élaborer la moindre stratégie, Calixte pose ses mains sur ses genoux et, la poitrine en feu, laisse le temps à ses bronches et à ses méninges de reprendre haleine. Quelle connerie !

Mercredi soir, il avait trouvé l’invitation parmi les lettres de rappel autoritaires d’entreprises insatiables. Revenu du Filin, l’esprit embrumé par le whisky, bon marché cette fois-ci — on est toujours moins généreux quand on encaisse que lorsqu’on quémande —, et par la lubricité de Delphine, il avait ouvert l’enveloppe. Sur un simulacre de parchemin, quelques mots « Vendredi soir, à l’heure du crime, famille Gravot ». Un rictus avait déformé ses lèvres. La haute se la pète grave, avait-il commenté à l’intention des murs.

Le lendemain matin, les idées claires et son café aux lèvres, il l’avait étudié plus attentivement. Famille Gravot, ce devait être le nom d’une tombe. Derrière, deux mots sèchement écrits à la main : « Cherchez l’animal ». Plutôt qu’un conseil, la Crèveke lui donnait ses ordres. Dans l’après-midi, il était parti en reconnaissance. On surnommait le cimetière du Monumental le Père Lachaise rouennais. D’allée en allée, on longeait les caveaux d’illustres familles, inconnues à présent. Flaubert ou Duchamp-Villon honoraient les lieux de leur auguste cadavre. Finalement, au bord d’un chemin moins grandiloquent, il tomba sur une chapelle funéraire. Style néogothique, les vitraux réduits en chicots tranchants, les pierres vertes de mousses et la grille rouillée, une presque ruine romantique à vous filer des frissons. Gravé sur le fronton triangulaire : Famille Gravot.

Calixte longe le mur du cimetière jusqu’à trouver un angle éloigné des lampadaires. Il jette par-dessus le tricorne noir serré dans sa main et escalade. Au sommet, il bascule de l’autre côté et se ramasse comme une merde sur les graviers. L’épaule et le genou endoloris, il se redresse tant bien que mal, époussète le chapeau avant de se le caler sur le crâne. Il avait déjà galérer pour trouver le caveau en plein jour mais là, de nuit, c’est la croix et la bannière. Finalement, de fausses pistes en points de repères bidons, il l’atteint.

Il pousse la grille. Grincements lugubres dans la nuit argentée de lune. Là, un escalier descend sous une plaque de marbre gravé IN MEMORIAM. Il attache son masque, resserre les pans de son par-dessus et s’engage sur la première marche.

Un couloir de pierre. Dans le mur à gauche sont fichées des torches. Au fond, à peut-être dix mètres, une porte gardée par deux gorilles à la mode Kukuxklan, mais noirs. Glauque à souhait. Calixte s’approche.

— Nous sommes les pénitents, lui précise les deux chiens de garde.

Il ne sait que répondre. Ils ont l’air tellement tartes qu’il leur jetterait bien un bon mot mais vu la largeur de leurs épaules, il se contente de tendre son invitation. Ils hochent la tête. L’un ouvre la porte et l’autre l’invite d’un geste à entrer.

— Reposez en paix.

Quelques pas dans un couloir étroit à peine éclairé et il débouche sur une salle ronde. La lumière est chiche, rougeâtre, ambiance club berlinois des années 80. Du moins, c’est l’impression que ça lui fait même s’il n’a jamais foutu les pieds à Berlin. De cette rotonde partent d’autres couloirs, quatre au total. Ce n’est plus un caveau mais des catacombes. Des êtres déguisés bavardent. Certains remarquent son arrivée, hochent la tête. Calixte leur rend la politesse puis s’engage dans un boyau. Des salles où ça bouffe et ça boit allongés sur des divans, à la romaine, les costumes maculés de reliefs inidentifiables et de tâches dont on ne veut pas savoir la provenance ; des salles où ça baise, à deux ou à dix, les corps nus imbriqués les uns dans les autres en des puzzles improbables, les visages toujours anonymes ; des salles où ça hurle à force de se faire maltraiter par tout un arsenal de cuir, où les vilains garçons de la ville se font corriger par des nanas en combi latex et talons aiguilles. Des effluves de foutre se mélangent au fumet des plats. Une odeur capiteuse qui semble se déposer sur vous comme une poussière dégueulasse. Et partout, des silhouettes sombres qui matent, discutent, se branlent. Comment retrouver parmi cette faune son maître chanteur ?

 « Chercher l’animal » lui avait ordonné la Crèveke. Elle avait vraiment un sens de l’humour particulier. D’ailleurs, comment savait-elle ça ? Pourquoi cette garce ne le lui avait pas dit plus tôt ? Mais comment faire ? Des animaux, il y en a plein ! Des renards, des chats, des serpents, un éléphant, un corbeau. Arrêt. Un corbeau. Non, ce serait trop facile. Trop beau. Et pourquoi pas après tout ? Ils sont suffisamment fondus pour se faire fouetter six pieds sous terre, alors se trahir si bêtement, pourquoi pas ? De toute manière, il n’a pas de piste alors celle-ci en vaut bien une autre. De salle en salle, il suit le charognard. Il l’observe relever son masque pour bâfrer sans pour autant se révéler, boire coupe après coupe, baiser et se faire baiser. Combien de frustrations, combien d’heures passées à se contrôler pour se permettre tant d’excès. Pourtant pas un enfant de chœur, Calixte est impressionné. Le type est une véritable machine.

A suivre sa proie, ses repères s’emmêlent. Ce caveau est un putain de labyrinthe ! Il a remarqué plusieurs portes, en a ouvert certaines. Toutes donnaient sur d’autres salles où l’intimité offerte par un simple panneau de bois permettait des plaisirs plus raffinés, pour ne pas dire tordus. Toutes, sauf une qui ouvrait sur un couloir plongé dans le noir. Il observe le corbeau depuis l’angle d’un couloir quand deux hommes, du moins le croit-il, ce pourrait aussi bien être des femmes, finissent par se rapprocher et l’accoster.

— Vous ne goûtez pas aux délices ?

— Je n’ai pas le palais suffisamment subtil. Alors je regarde. 

— Nous n’aimons pas trop les curieux. Je crois ne jamais vous avoir vu ici ?

Tu m’étonnes ! Tout le monde porte des masques ducon ! Sauf que cette remarque, il l’a garde pour lui. Le ton du type a une odeur : le roussi. Un autre guignol arrive. Calixte recule d’un pas. Ils avancent d’un pas. Clairement, ils ne vont pas le laisser repartir.

— Vous n’étiez pas là à la cérémonie. C’est très impoli.

Dans la voix, des lames. Ce sont peut-être des bourges en quête de sensations fortes, mais leurs masques et leur cérémonial de foire pourraient bien faire tomber leurs manières et les transformer en vaurien. Se faire suriner dans des catacombes par ces clowns, non merci. Encore un pas. Clairement, il va morfler. Urgence.

Son intellect se coupe. L’instinct prend le dessus. Calixte s’élance comme un dératé. De couloir en couloir, il cherche cette satanée porte. Il finit par tomber dessus. Après avoir écarté de son chemin une souris priapique, les trois sur les talons, il s’enfonce dans le couloir obscur. Il manque à plusieurs reprises de se casser la gueule sur le sol inégal. Il trébuche, se rattrape aux murs qu’il touche en tendant les bras. Il entend les autres derrière. Très près. Trop près. Ils ahanent, lui jettent des sentences de mort, le maudissent. Son pied finit par heurter une pierre. Il s’étale de tout son long sur les degrés d’un escalier. A quatre pattes, le souffle court, il le gravit. Sa tête cogne violemment contre du dur. Les voix se rapprochent. Une seconde de vertige. Puis la panique. Palpations précipitées. Du bois, vermoulu, dans lequel s’enfonce ses doigts. A coup d’épaule, il défonce la planche. Un amas qu’il ne veut pas imaginer lui tombe dessus, dévale l’escalier dans un bruit mat. Il grimpe. Une lourde pierre. Avec la force du désespoir, il la déplace. Tel un noyé, il jaillit à l’air libre. Sans prendre le temps de s’excuser d’avoir dérangé le repos éternel du macchabée, il file dans la nuit. Il zigzague entre les tombes, se cache derrière un marbre imposant, ose un œil. Une seconde à peine et les trois gus sortent et se figent. Seuls leurs masques bougent, scrutant la nuit de leurs yeux aveugles. Les secondes sont des heures. Finalement bredouilles, ils retournent dans le ventre de la terre, prenant soin de replacer la pierre tombale.

Calixte n’en revient pas. Comment ai-je pu déplacer ça ? Cette question restera à jamais sans réponse. La stupeur passée, il se tâte. Des égratignures, une vilaine bosse au sommet du crâne, rien que le paracétamol ne pourra vaincre. Seulement, à part qu’il a de singuliers appétits sexuels, il n’en sait pas plus sur son corbeau. Repartir sans rien ? Il imagine déjà la Crèveke l’avoiner. Impensable.

Il fourre masque et chapeau dans un pot de fleur vide et se place à deux rangées de tombes du caveau, accroupi derrière une pierre tombale rendue anonyme par le temps. De là, il a un point de vue idéal sur l’entrée du souterrain. Les minutes, puis les heures passent lentement, froidement, avant que ne sorte le corbeau, accompagné d’un Pierrot tout en hauteur et d’un Arlequin ventru. Il sort son portable, passe son appareil photo en mode nuit et commence à canarder. Les trois avancent. Calixte les suit à bonne distance. Ils s’arrêtent devant une poterne dans le mur est du cimetière. Une lampe automatique détecte leur présence et s’allume. Le corbeau frappe une fois contre la porte et ôte son masque. Ses compagnons l’imitent. Il mitraille. Quand la porte s’ouvre, Calixte prend le large. Dans sa course, il heurte quelque chose. Un coup d’œil en arrière. Rien à faire. Le vase se fracasse sur le sol. Le calme de la nuit explose. Au loin, les trois hommes tournent leurs visages vers lui.  — Merde ! Ne peut-il s’empêcher de jurer, accélérant un peu plus le pas.