L’étreinte (inspirée de l’œuvre de P. Picasso)

Elle attendait. A travers la petite fenêtre de la modeste chambre, elle regardait le gris du ciel se faire sombre, puis clair, selon la course des nuages. Les toits d’ardoises, humides de l’averse passée, luisaient faiblement sous la lumière diffuse. C’était comme si le soleil était à la fois partout et nulle part. Il jetait ses rayons sur les nuages qui les filtraient pour n’offrir aux hommes que cette grisaille désincarnée. Les façades pleuraient les larmes tombées du ciel. Le rouge de leurs briques se fanait dans l’ombre du soir qui envahissait déjà la rue, pressé de tout recouvrir.

Elle l’attendait. De rares voitures filaient entre les trottoirs bondés. Pas un juron lorsqu’un bolide roulait dans une flaque et qu’une gerbe d’eau sale éclaboussait un quidam. La lassitude voûtait les épaules. Les esprits harassés n’avaient plus de vigueur pour la querelle.  L’engin passait, voilà tout. Elle scrutait les passants, elle le cherchait dans la masse anonyme. La majorité traçait sa route. Pas un regard à la vitrine prometteuse du boucher. Pas une œillade pour les précieuses breloques du joaillier. A peine une narine retroussée devant l’étal du poissonnier. De toute manière, pour les travailleurs qui croisaient ici-bas, la marchandise exhibée était inabordable. A quoi bon se faire du mal ? Seul l’estaminet du coin de la rue, le Chant du Coq, faisait le plein. Les raisonnables venaient s’y désaltérer. Les hardis, ou les désespérés, s’y saoulaient jusqu’à oublier le bourdonnement des machines qui trainait sur le tympan et remplacer le geste mille fois répété dans la journée par un lever de coude.

Elle l’attendait ce soir avec une impatience inhabituelle. Elle était d’un caractère doux, posée dans ses gestes et ses paroles. Elle ne cédait jamais à l’empressement. Inexplicablement ce soir, un sentiment d’urgence lui comprimait la poitrine. Ils s’étaient quittés comme tous les matins à l’aube, après un baiser rapidement échangé et un « bonne journée » plus poli qu’affectueux. La journée s’était passée comme elle se passait depuis dix ans. Lui était parti chez son patron, un charpentier à trois rues d’ici. Elle était restée dans leur chambre sous les combles du cinquième étage de cet immeuble sans âge, commun à tous les autres, à réaliser les travaux de couture commandés par les riches voisines des étages inférieurs. Rien n’avait été différent. Pourtant, ce soir, son cœur battait la chamade.

Le front appuyé contre le carreau frais, elle attendait. Soudain, dans la foule ordinaire, elle le reconnut. Sa chemise bleue froissée sur ses larges épaules, sa tignasse sombre luisante de pluie, ses mains enfoncées dans les poches d’un pantalon sombre plus large que long, son homme avalait les mètres de sa démarche nerveuse. Son cœur fit un bond lorsqu’il disparut sous le porche de leur immeuble. Elle s’installa au centre de la pièce, devant le haut lit étroit qu’ils partageaient depuis dix ans. Elle tira ses mèches cuivrées derrière ses oreilles, rehaussa son chignon, lissa sa jupe de grosse laine rouge et rajusta son chemisier blanc en le soulevant de ses épaules. La hâte lui fit se tordre les mains.

Elle perçut ses pas sur le plancher grinçant du couloir. Elle observa l’ombre qui se forma sous la porte.  Le bruit de la clé dans la serrure. L’inclinaison de la clenche. Le battant s’ouvrit en grand. Sa silhouette massive apparut d’un bloc. Il fit un pas. Perdant toute mesure, elle se jeta dans ses bras qui se refermèrent sur ses reins.

Leurs yeux, noirs pour lui, verts pour elle, incandescents tous les deux, plongèrent les uns en les autres. Ils tournoyèrent. La fraction de seconde que dura ce regard, ils parcoururent le monde. Enfin réunis, ils étaient tout quand le reste n’était plus rien. Embrasés par la présence de l’autre, ils s’étreignirent farouchement. Enfiévrés par le feu qui les consumait lorsqu’ils retrouvaient leur unité, ils s’embrassèrent.

 

 

[Interdit aux -18] Le couple idéal (comédie maritale) par Monsieur G

Après un dernier coup de volant et une marche arrière bien droite, Denis gare enfin sa voiture. Il coupe le contact. Ses yeux vagues ne distinguent rien derrière le pare-brise. Il pose ses mains sur le volant, à dix heures dix, les fait tourner sur le cuir. Il incline la tête entre ses bras tendus, souffle un grand coup puis inspire lentement. Par deux fois, il réitère ce manège avant de redresser le cou.

— Allez ! S’encourage-t-il avec une tape sur le volant.

En ouvrant la portière, il prend soin de ne pas heurter le véhicule voisin puis se faufile jusqu’au coffre. Il en sort sa valise, grise et rigide, d’un modèle qu’on peut conserver dans les cabines d’avion. Il est rassuré par l’affolement des clignotants et le rabattage automatique des rétroviseurs. La voiture est verrouillée.

Accompagné par le bruit des roulettes sur le bitume, il se rend à la porte de son immeuble. Sa clé magnétique contre l’interphone débloque le panneau d’acier et de verre. Sans un regard aux boîtes aux lettres, ni aux plantes en plastique censées égayer le hall, il entame l’ascension de l’escalier.

Il pourrait très bien, en homme pressé et moderne, céder à la facilité et prendre l’ascenseur. Mais il n’a que deux étages à monter et il se plaît à croire que deux volées de vingt-une marches lui permettent de garder la forme. Peut-être est-ce grâce à elles qu’il n’est pas encore (trop) ventripotent ?

Comme à chaque fois, il appréhende un peu. Pourtant, il ne devrait plus ressentir aucune gêne, aucun tracas tant cela est devenu habituel. La comédie de l’homme qui rentre du travail, il la joue quotidiennement. Sur le palier du premier, il s’en convainc : il est comme les artistes. Il a le trac avant d’entrer en scène.

Bien droit devant la porte de son appartement, il carre les épaules. Il émet plusieurs souffles courts, remue la tête pour étirer sa nuque. Après une profonde inspiration, il enfonce la clé dans la serrure.

Denis passe l’entrée en coup de vent, à peine un geste pour déposer ses clés sur la console. Dans le salon, sa femme l’a entendu. Elle se lève et s’approche de lui.

— Bonjour chéri. Ton séminaire s’est bien passé ?

En un clignement de cil, il se refait le film des trois derniers jours.

La cambrure de Sandrine, si prononcée lorsqu’il était derrière elle, dans la salle de bains. Lui les mains sur ses hanches, elle les siennes sur le rebord du lavabo, leurs yeux rivés les uns aux autres par le truchement du miroir. Les orteils de Cindy qu’il se plaisait à mordiller tandis que ses talons d’Achille s’appuyaient contre ses épaules. Il a encore à l’oreille le couinement étrange qu’elle émettait chaque fois que son sexe quittait le fourreau humide de son vagin avant d’y pénétrer à nouveau d’un coup de rein sec. La bouche d’Elise, douce et humide. Sa langue sauvage sur son gland et ses lèvres goulues de plus en plus proches de son pubis à chaque aspiration. La volupté de la voir déglutir après l’éjaculation.

Ses agréables souvenirs ne le laissent pas indifférent. Son sang afflux dans le corps caverneux et son boxer se tend. Il apprécie cette semi-molle inopinée.

— Tout s’est très bien passé. Tu sais, c’est toujours un peu ennuyeux ces séminaires mais que veux-tu, c’est le boulot. Et toi ?

*****

Claire finit d’étirer ses cils avec le pinceau de son mascara. Elle reconnaît le moteur qui vient de s’arrêter en bas, sur le parking de l’immeuble. Un coup d’œil par la lucarne confirme son intuition. C’est bien son mari.

Elle vérifie dans le miroir de la salle de bains la bonne tenue de son maquillage. Ses cheveux sont bien en place. Elle soulève les épaules de son vaporeux chemisier pour qu’il s’ajuste parfaitement à son buste. Elle ferme un bouton supplémentaire et cache par ce geste sa gorge plantureuse. Nerveuse, elle lisse sa jupe, de la taille aux genoux.

Que lui arrive-t-il ? Ce n’est pas dans son caractère d’appréhender. Les événements arrivent, quoi qu’on fasse, alors à quoi bon s’en inquiéter ? Surtout que ce n’est pas la première fois que Denis rentre de séminaire. C’est même devenu une habitude.

Alors pourquoi ressent-elle ces papillons dans le ventre ? Le trac. Serait-elle une artiste qui, malgré avoir jouée mille fois la même pièce, continue d’avoir la trouille avant de monter sur les planches ? L’idée lui plaît.

Elle éteint la lumière de la salle de bain, allume celle du salon et va s’asseoir dans un des deux larges fauteuils tout en courbes, accueillant. Le cuir craque lorsqu’elle croise les jambes. La clé tourne dans la serrure. Elle se redresse. Son mari débouche de l’entrée. De le voir, elle ne peut s’empêcher de repartir en arrière, de se refaire le fil des trois derniers jours.

La main calleuse du jeune plombier qui lui soutenait la cuisse alors qu’il la prenait contre le mur de l’entrée, ses coups de reins plein d’impatience. La langue experte de Roger qui, délicatement, remontaient ses lèvres trop sensibles jusqu’à venir exciter son clitoris, et les frissons qui galopaient le long de sa colonne vertébrale, du coccyx à la nuque, à chaque frôlement. Le sexe impressionnant d’Armand, la crainte excitante de l’étroitesse quand elle le guidait jusqu’à son vagin, la plénitude de le sentir au plus profond d’elle lorsqu’elle le chevauchait sur le canapé. Le goût si particulier du sperme d’Edouard, qui toujours partait en trois jets puissants au fond de sa bouche. Et les soubresauts énergiques, presque amusants, de ses bourses à chaque décharge.

Ses agréables souvenirs déclenchent une onde délicieuse le long de son échine. Des picotements s’épanouissent derrière son pubis. Pour masquer son trouble, elle se lève.

— Bonjour chéri. Ton séminaire s’est bien passé ? S’enquiert-elle poliment.
Il met une seconde à répondre. A le voir perdu dans ses pensées, elle le trouve bien moins séduisant que le jour où elle a décidé de répondre « oui » à sa demande en mariage. Le temps n’a pas été si dur avec lui, il reste un assez bel homme, mais il n’a pas été tendre non plus.

— Tout s’est très bien passé. Tu sais, c’est toujours un peu ennuyeux ces séminaires mais que veux-tu, c’est le boulot. Et toi ?

— Rien d’extraordinaire. Le train-train habituel.

Ils s’embrassent. Par ce geste, dénué de passion mais non de tendresse, chacun rentre dans son rôle. La parenthèse de ces trois jours se clôt, l’hypocrisie amoureuse reprend ses droits. Personne ne connaît le texte de l’autre et pourtant, chacun des acteurs jouent la pièce de théâtre, leur vie en fait, à la perfection.