On mange ou on se venge ?

Robin était fier de son déguisement. Mercredi dernier, avec sa mère, il mit un temps fou à se décider. Dans le magasin de farces et attrapes de la grande zone commerciale à la sortie de la ville, il erra de rayon en rayon, essayant les masques, observant minutieusement les photographies des costumes, s’imaginant leur effet sur lui. Il devait à tout prix être le mieux déguisé de la rue pour la déambulation du trente et un. Il était en CE1 à présent. C’était un grand et il devait tenir son rang. Après trois quart d’heures d’hésitations, son choix se resserra sur deux accoutrements : ou ce masque horrible d’un monstre verdâtre avec un écrou enfoncé dans le crâne, une atroce et purulente cicatrice en travers de la gorge et des crocs en guise de dents ; ou ce masque extrêmement réaliste de squelette, intelligemment articulé pour que s’ouvre la mâchoire quand s’ouvre la bouche, mais avec un film de tissu noir pour éviter que l’on ne voit la glotte. Il finit par trancher. Non pas grâce à l’esthétisme des masques, l’un délicieusement dégoutant et l’autre divinement macabre, mais au costume. Quels vêtements porter avec le premier ? Il n’en avait pas la moindre idée. Sa mère non plus d’ailleurs. Tandis qu’avec le second, une panoplie était disponible et le transformerait en un squelette plus vrai que nature. Après une heure dans cette boutique hors-norme, ils atteignirent enfin la caisse. Robin tiqua lorsqu’il vit le montant s’afficher. Pour encourager sa mère à sortir son portefeuille, il la regarda avec dans les yeux un feu d’artifice. L’embrassant, il lui susurra un merci si véhément que la carte bancaire s’inséra dans la machine sans un grincement.

— Théophraste ! Que faites-vous donc ?

— J’observe Joséphine. J’observe.

Effectivement, il observait. Par-delà les petits carreaux de la haute fenêtre du salon, le visage à moitié dissimulé par le rideau de velours vert, il observait la rue et le cortège impie qui s’y baladait. Par groupes de trois ou quatre, des démons, des monstres, des sorcières, des morts revenus d’entre les morts circulaient librement sur la chaussée sous le regard complice de mères entièrement dévouées à leur marmaille ridicule. Lui fut élevé dans les évangiles. Il apprit à aimer Dieu et à le craindre comme le devait tous les enfants de ce père omniscient. Là, sous ses yeux, l’hérésie prenait vie. Plutôt que d’inculquer le message du Christ, de donner en exemple à toutes ces brebis égarées les vies illustres des saints, on les encourageait à revêtir les oripeaux d’apostats. Il voyait cette engeance criarde et inconséquente sautiller gaiement de porte en porte, quémandant des confiseries pour leurs corps déjà trop adipeux. Ils essayaient d’être le plus effrayant possible. Ils étaient grotesques. Alors que leurs culottes courtes auraient dû user les bancs de l’église pour effacer le pêché de leur naissance hors mariage, voilà que sous le regard bienveillant de leurs parents ils se vautraient dans le blasphème. Si sa femme n’était pas déjà là pour s’en charger, ces gamins lui donneraient de l’urticaire. Il baissa les yeux. Dans sa main, le billet du comité de quartier.

Sa hâte d’être déjà le lendemain soir fit passer à Robin une nuit agitée. Son impatience le réveilla aux aurores. C’étaient les vacances de la Toussaint et pourtant, alors que la nuit trainait encore derrière les rideaux, il se leva. Un bol de céréales en main, il s’installa dans le canapé pour regarder les dessins-animés. En haut à droite de l’écran, une citrouille au sourire sinistre lui rappelait qu’aujourd’hui, c’était Halloween. Tous les épisodes qu’il vit, peuplés de vampires rigolos ou de sorcières inoffensives, ne firent que nourrirent sa fièvre. Dix-sept heures. Il regarda la box. Huit heures treize. Cette journée allait être longue. Son père, en sortant de la salle de bain, fut surpris de le trouver déjà débout.

— Il n’y a pas de repos pour les morts.

Son père sourit en le voyant grimacer cette réponse. Il lui ébouriffa les cheveux et partit au travail. A neuf heures, il était déjà prêt. Son costume, une sorte de grenouillère noire sur laquelle étaient dessinées en recto-verso tibias et péronés, radius et cubitus, côtes et vertèbres, se fermait par l’arrière. Il éprouva les pires difficultés à en tirer la fermeture éclair. Il enfila son masque en caoutchouc, testa la souplesse de la mâchoire. Tout était fin prêt pour le grand soir. A midi, sa mère lui demanda de retirer son costume pour manger. Il fallait à tout prix éviter de le tâcher. Il hésita. Son visage en sueur et ses cheveux trempés décidèrent pour lui. Ok pour le masque mais il gardait le reste. Sa mère lui prépara son plat préféré. Avec mille précautions, il avala ses pates au ketchup et au gruyère râpé, alternant les bouchées avec son jambon sans couenne et sans morceau blanc à l’intérieur. L’après-midi passa lentement. A deux reprises, il sursauta avec un cri d’horreur lorsqu’il s’aperçut qu’un mort rôdait chez eux. Sa terreur se dissipait sitôt qu’il reconnaissait l’un des miroirs de la maison. Son orgueil prenait alors le pas. S’il arrivait à se faire peur tout seul, il jubilait par avance de l’effet de son déguisement sur les autres. En attendant dix-sept heures, il se frottait les mains. Enfin, les gants sur lesquels étaient représentés les os de sa main.

« Pour que vive notre beau quartier, le comité organise une déambulation pour Halloween. Afin de respecter cette tradition, nous invitons les habitants à se munir de confiseries à offrir aux enfants venant sonner chez eux. Si vous voulez participez, placez une citrouille à votre porte. Merci de votre engagement dans la vie du quartier. »

Tradition ! Ce mot restait en travers de sa gorge. Cette fête idiote pour effrayer les crédules venue tout droit des Etats-Unis n’était pas, ne sera jamais une tradition. La fête de tous les saints, le premier novembre, oui. La fête des morts, le deux, oui. Halloween, jamais ! Célébrer les grands personnages de la chrétienté qui ont œuvré pour la gloire de Dieu et le salut des âmes pècheresses, évidemment ! Traverser les cimetières pour fleurir les tombes des êtres chers, mais hélas tous disparu, pour rendre hommage à leur mémoire, évidemment ! Faire grimacer des citrouilles, se grimer pour faire rire à défaut de faire peur, se couvrir des oripeaux de sorcières ou de monstres, certainement pas. Halloween ? Un sacrilège ! De voir les enfants du quartier joyeusement gambader de maison en maison, à s’imaginer leurs rires gais et leurs grimaces pour obtenir de ces confiseries si mauvaises pour leurs dents, Théophraste ne le supportait plus. Depuis cinq ans qu’elle durait, il en avait soupé de cette mascarade. Lui qui longtemps hésita entre l’aube et la robe et qui, par fidélité paternelle, pour inscrire une génération supplémentaire dans le cursus honorum familial, oublia le séminaire et entra en faculté de droit. Lui qui préféra sa vie entière le devoir plutôt que le plaisir, de voir toutes ces brebis égarées par la négligence de leur parents et l’abrutissement des écrans, ç’en était trop.   

Les chiffres sur la box bougèrent. Dix-sept heures arriva. Robin bondit du canapé. Sa mère était déjà dans le vestibule, un sac plastique à la main.

— Tu peux y aller mon terrifiant petit démon.

— J’suis pas un démon, j’suis un squelette.

Elle lui sourit. Il lui prit le sac et fila dehors. A deux maisons de là, il repéra ses copains et courut les rejoindre. Déguisée en sorcière, chapeau noir pointu et tordu, un affreux poireau accroché à son nez crochu et balai entre les jambes, Suzie était hideuse. A ses côtés, complétement à côté de la plaque, Georges portait heaume et armure en carton.

— Enfin Georges, tu étais censé faire peur !

— M’en fiche ! Je suis un chevalier.

Les petits n’y connaissent rien, s’atterra intérieurement Robin. Pourtant il était sûr que lui, à 5 ans, il n’était pas aussi bête que Georges. Décidément, il ne comprenait vraiment rien ce gamin. Il tourna la tête. Là-bas au coin de la rue, sa mère discutait avec d’autres. Il voulut lui faire signe mais elle ne le remarqua pas, plongée dans une grande conversation avec, justement, la mère de Georges.

— Bon, on y va les gars ? les pressa Suzie.

— T’as raison. Allons-y !

Au milieu de la rue se dressait une grande maison de briques rouges. Ses toits, car oui, elle avait plusieurs toits, étaient tout en pentes raides, noires d’ardoises. Ses fenêtres étaient hautes et étroites, sombres en cette fin d’après-midi, quand la nuit se disputait avec le jour. Robin frissonna. Elle était carrément sinistre. Sur le pas de la porte, une grimace terrible donnait une vilaine allure à la citrouille. La bâtisse était digne d’une maison hantée. Parfait pour Halloween ! Robin prit les devants et mena sa troupe jusque devant la porte noire, brillante. Il sonna. Le sifflement bref et impérieux de la sonnette se répercuta longtemps à l’intérieur, comme s’il rebondissait contre les murs innombrables d’un labyrinthe. Une minute passa. Enfin, la porte s’ouvrit. Robin s’apprêtait à lancer la phrase rituelle mais elle resta coincée dans sa gorge.

Devant lui, un vieil homme tout en hauteur, sa tête si loin vers le plafond que tout son corps en était étiré. Sous ses vêtements trop amples, coupés à la mode d’une époque révolue et aux couleurs passées, on devinait la forme émacié de ses membres. La peau de ses mains était couverte de tâches de vieillesse et collait affreusement à ses phalanges. Son visage n’était que creux, ourlé de milliers de rides plus profondes que les douves d’un château fort. Derrière les verres épais de ses lunettes, deux yeux comme des fentes d’où s’échappait un regard bleu, glacial.

— On mange ou on se venge ? lança Suzie d’une voix de grumeleuse.

— Mangez mes agneaux, répondit le vieillard d’une voix étonnamment limpide en tendant un saladier débordant de bonbons multicolores.

Robin, les yeux écarquillés, oublia sa frayeur et plongea sa main dans le trésor. Il s’octroya une poignée généreuse qu’il fourra dans son sac, sans oublier de se jeter deux bonbecs dans le gosier au passage.

— Merci monsieur, psalmodièrent en un chœur extatique les trois copains.

—Joyeux Halloween les enfants.

Robin ne vit pas le sourire énigmatique du vieux monsieur. Déjà filait-il vers la porte d’à côté.

— Que faites-vous Théophraste ?

— Je catéchise Joséphine. Je catéchise.

Dès neuf heures du matin, il se mit au travail. Sur la table de la cuisine, une citrouille bien orange et tout un tas d’outils. Il lui fallut toute la matinée pour ôter à cette courge son air débonnaire et lui donner un aspect redoutable. Il éprouva les pires difficultés pour retirer la pulpe sans percer la chair, pour dessiner cette bouche affreuse et ces yeux accusateurs. « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Ce bête légume serait la bonne conscience posée sur ces enfants tombés dans le péché, une véritable gargouille édifiant leurs cœurs pour leur faire retrouver le droit chemin.  Il plaça en son centre une bougie qu’il allumerait le soir.  Après le déjeuner, que lui et sa femme prirent en regardant les informations, il déposa la citrouille sur le pas de sa porte. Il remarqua à ce moment qu’une vingtaine d’entre elles peuplaient déjà la rue. 

Après sa sieste, il passa à l’épicerie tout à côté. Il dévalisa littéralement la boutique de tout ce qui pouvait ressembler de près ou de loin à une confiserie.

— Vous préparez Halloween ? s’étonna Martin, le gérant.

— Tout à fait. Après tout, ce ne sont que des enfants.

Car Théophraste avait chevillée au cœur la charité. Il n’oubliait pas l’importance du pardon, de l’indulgence, afin de répandre la sainte parole. Lorsqu’un de ses semblables tombaient dans le péché, il savait qu’il devait être patient pour lui faire retrouver raison. Seulement, à 86 ans, il ne pouvait plus se permettre la patience. Aujourd’hui, il agirait de manière plus… expéditive. La bienveillance toujours à l’esprit, le désir  toujours aussi intense de partager la grâce avec autrui, mais vite !

De retour chez lui, il alla dans la cuisine. Il sortit d’un placard un saladier, un mortier et un pilon. Les uns après les autres, il vida les sachets de crocodiles, de langues piquantes, de lassos et autres schtroumpfs dans l’immense réceptacle. Il passa ensuite à la salle de bain et remercia Dieu de faire de la vieillesse la mère de tous les maux. Du grand placard à droite du lavabo, il sortit une boîte puis retourna dans la cuisine. Il en tira une plaquette de pilules blanches et fit tomber les douze qu’elle contenait dans le mortier. Consciencieusement, il les broya avec le pilon jusqu’à obtenir une poudre fine et blanche. De loin, on aurait pu croire à de la farine, ou du sucre glace. Il vida le tout dans le saladier et des deux mains mélangea énergiquement. Rapidement, la poudre fut absorbée par les sucreries. Sa mixture fin prête, Théophraste se lava minutieusement les mains. Il les essuyait quand résonna la sonnette. Aussi vite que lui permettaient ses vieilles jambes, il prit le saladier et s’en alla vers la porte. Sur la table de la cuisine ne restait plus qu’une boite vide. En lettres noires sur le carton blanc : bisacodyl, 10 mg.

Passion

Son amour naquit telles les trompettes de la guerre, claires et fortes au-dessus du champ de bataille, et il crût comme leur absurdité meurtrière faisait tombée par bataillons entiers les hommes venus les entendre. D’ailleurs, son amour avait les mêmes qualités que le combat : violent et dévastateur.

Il s’était entiché d’une succube, la plus perfide maîtresse des plaisirs humains. Il se délectait chaque soir de tomber dans ses bras séducteurs tandis que ses baisers et caresses le laissaient abruti, l’âme vidée et le corps éreinté. Il aimait tous ses aspects : ses parfums envoûtant ; l’éclat de ses regards ; le feu de leurs étreintes et leur souvenir, toujours nimbés de l’incertitude des passions vécues avec trop de force ; la brûlure au creux de son estomac chaque fois qu’une obligation l’éloignait d’elle. Il acceptait tout. D’ailleurs, pour ne jamais l’oublier, il la portait contre son cœur, cajolée par la chaleur du désir qu’il ne cessait de lui vouer. Parfois, ne pouvant plus y tenir, il se plaisait à l’embrasser, même en public. Qu’il passe pour un fou ! Les hommes sont jaloux.

Cet amour lui dévorait l’âme et le corps, le consumait des lèvres aux talons. Tout en lui était tourné vers elle, vers son plaisir destructeur. Il lui promettait sans cesse : jamais il ne la quitterait et elle, compagne possessive, savait y faire pour qu’il ne tienne sa promesse. Ç’en était presque devenu un jeu. Dès qu’il esquissait la moindre rupture, elle s’empressait de se faire enjôleuse et surtout, de lui promettre mille plaisirs plus enivrants les uns que les autres. Il se rebiffait. L’honneur, l’orgueil, la fierté, tout était balayé lorsque leurs lèvres s’unissaient à nouveau. Un baiser d’elle sonnait le glas de ses pathétiques velléités de célibat. Comme après chacun de ces moments, quand la tension devenait extrême,  la passion n’en était que plus violente, plus vive, plus forte.

Il aimait par-dessus tout l’abandon qu’elle lui offrait. Lorsqu’il était avec elle, lové dans ses vapeurs doucereuses, plus rien n’avait d’importance que d’être ensemble. Elle l’emplissait de la satisfaction du béat, couchait sur son âme l’innocence du rêveur. Pour lui, il y avait presque de la religiosité dans leur relation. Une fusion quasi sacrée. Si fusionnel d’ailleurs qu’elle fut la seule à ne pas le quitter quand tout devint compliqué dans sa vie.

Ses amis, jaloux, ne cessaient de l’implorer :

— Quitte-là ! le suppliaient-ils. Elle ne t’apportera que des malheurs comme à tous ceux qui sont déjà tombés sous sa coupe.

— Fadaises ! leur rétorquait-il. Vous ne pouvez pas comprendre. Ignorants ! Mesquins !

Il s’enfuyait alors sous leurs yeux tantôt accusateurs, tantôt apitoyés. Leurs regards lui vrillaient l’âme jusqu’à ce qu’elle le réconforte par le pouvoir de sa seule nature, de la douceur qu’elle propageait en lui. Terriblement las d’entendre tous ces saints d’opérettes le sermonner, ses amis se disaient-il pourtant ! il finit par ne plus les voir.

Au travail, ils estimèrent qu’ils ne pouvaient plus tenir son poste.

— Tu comprends Pascal, avait commencé son chef d’équipe, on ne peut plus te garder. Tu n’es plus à ce que tu fais, tu sembles… ailleurs. Te faire travailler sur les chantiers devient dangereux pour toi et le reste de l’équipe. Je suis contraint de me séparer de toi.

Il agonit son chef, créa mille mots blessants pour lui signifier sa haine, sa hargne. Il le méprisa pour son incompréhension, son manque d’humanité. Ne comprenait-il pas qu’on ne pouvait se partager ? Lorsque la passion s’emparait d’un homme, il ne pouvait qu’y plonger corps et âme, quitte à se consumer ? L’autre n’avait su que croiser les bras et secouer la tête. Il insista.

— Arrête là, lui intima son chef d’équipe en lui tendant son chèque et sa lettre de licenciement.

— Allez tous au diable ! s’emporta-t-il en quittant l’atelier.

Il l’avait elle et pour lui seul. Rien d’autre ne comptait plus. Jamais elle ne le jugeait, ne lui demandait des comptes. Elle l’acceptait tout entier. Et c‘est tout entier qu’il se jeta dans ses bras ce soir-là, le soir d’après, puis les jours qui suivirent.

Plus personne n’entendit parler de Pascal. Lorsque l’huissier vint pour saisir les meubles suite aux nombreux loyers impayés, il était déjà loin. Il avait fui avec elle ce monde qui ne le comprenait pas, et que lui-même avait fini par ne plus comprendre. Il s’était simplement mis hors-circuit. Il était sorti de cette société qu’il haïssait car, selon lui, elle-même le haïssait. Il abhorrait cette humanité où les amours hors normes n’avaient pas leur place sauf sur le bûcher des regards bien-pensants. Il était allé poursuivre son idylle dévorante ailleurs, à un endroit où elle n’intéressait plus personne.

A la sortie du supermarché, la bonté de quelques âmes charitables lui permettait d’encore vivre sa passion. Et lorsque retentissait à ses pieds le cliquetis magique d’une pièce de monnaie jetée à la volée, il ne disait autre chose que :

— A votre santé !

(Dé) Compte de fée

La coccinelle terminait de cliqueter son message. Tide se concentrait pour comprendre ce que l’insecte rouge, âgé de sept ans, essayait de lui dire. Les coccinelles étaient utilisées par les fées afin de transmettre les messages, de maintenir un lien entre elles toutes, éparpillées aux quatre coins de la ville. Hélas, leur mode de communication restait assez rudimentaire, fait de cliquetis secs et de lapements suintants. Elle le fit répéter plusieurs fois. Quand la certitude d’avoir pleinement saisi le message que Line, la reine des fées, voulait lui transmettre fut acquise, elle renvoya la bestiole.

Cette nuit, un conclave se tiendrait rue Armand Carrel, sur le trottoir de la supérette. Un lieu idéal car toujours couvert d’immenses cartons capables de toutes les accueillir. Il était rare que la reine convoque un conclave, une réunion de toutes les fées de la ville. Depuis sa naissance, il y a de cela un peu plus de soixante-dix, Tide n’avait pris part qu’une seule fois à un conclave et sa mère, paix à ses ailes, n’en avait jamais connue auparavant. Excitée par cette nouvelle extraordinaire, Tide rejoignit ses amis, Cale et Lure, pour jaser sur l’événement.

Elles aussi avaient reçu la visite d’une coccinelle et comme Tide, leurs ailes frémissaient d’excitation. Tant de questions traversaient leurs petits cerveaux : Quel serait le sujet du conclave ? Quelles fées seraient absentes ? Y avait-il un problème, si grave qu’il nécessitait la tenue d’un conclave ? Elles passèrent l’après-midi et le début de soirée chez Cale, un nid douillet dans les combles d’un immeuble de l’avenue Alsace Lorraine qu’elle avait conquis aux pigeons. Peut-être était-ce le thème du conclave, les pigeons ?

Ces idiots d’oiseaux ne cessaient d’essayer de faire des fées leur repas. Pas plus grandes que des figurines Légo©, elles étaient aux yeux de ces idiots volatiles un met de choix. Heureusement pour elles, malheureusement pour eux, la nature les avait dotées d’un moyen de défense mortellement efficace : l’électricité. En effet, elles avaient la capacité de concentrer l’influx électrique de leur corps entre leurs mains et ainsi envoyer une décharge à qui leur cherchaient des noises. Plus d’un pigeon finit rôti pour leur audace et les humains se demandaient toujours pourquoi des oiseaux cuits à cœur tombaient des toits. Sûrement un nouveau piège de la mairie, concluaient-ils en tâtant du bout de leur chaussure le cadavre encore fumant.

Les humains étaient considérés par les fées à peu près comme les pigeons. Elles passaient leur temps à se moquer de ces industrieux animaux qui cherchaient par tous les moyens à occuper le peu de temps qu’ils passaient sur Terre et surtout, à laisser une trace de ce bref passage. Pour une fée, qui pouvait vivre largement plus de deux-cents ans, un humain n’était qu’une étincelle qui éclairait furtivement la nuit dont elles étaient les reines.

Car elles ne vivaient au grand jour que la nuit. Elles avaient appris à se méfier des humains. Si actifs le jour, ils les prenaient pour de vils insectes, au même titre que les mouches ou les cloportes, et ils s’acharnaient à les écraser avec leurs gros doigts tandis que leur progéniture s’amusait à leur arracher les ailes. Contre eux, pas de défense possible. En effet, leur électricité n’était pour les humains qu’une châtaigne désagréable, une piqûre de guêpe, rien de  létal.

Mais si elles se moquaient des humains en général, sur des sujets divers et variés, il y en avait un avec lequel elles ne plaisantaient pas : les humains mâles. En effet, les fées n’étaient que des femmes. Il n’existait pas de fée mâle. Et c’était bien le plus douloureux car, pour se reproduire, mais aussi et surtout pour passer du bon temps, les fées devaient s’accoupler. Durant leur ovulation, une semaine tous les trois mois à partir de leurs vingt ans, elles développaient l’étrange pouvoir de se métamorphoser. Leurs ailes fusionnaient alors avec la peau de leur dos et elles grandissaient jusqu’à acquérir la silhouette d’une petite femelle humaine. Elles devenaient de sublimes créatures, aux charmes envoûtants, libidineuses à souhait.

Lorsque ce moment venait, elles éprouvaient une excitation incoercible et se mettaient en quête du plus beau spécimen. Elles devenaient des chasseresses impitoyables. Les hommes, leurs proies. Elles chassaient en meute ou en solitaire, se lançaient des défis, cancanaient sur les conquêtes de celle-ci ou de celle-là, vantaient leurs prouesses sexuelles et dénigraient celles des autres. Elles aimaient jouir et rire. Le sexe était d’ailleurs le sujet de conversation préféré de ces petites bêtes lubriques. En attendant le début du conclave, les trois copines ne cessèrent de se rengorger de leurs aventures respectives.

Pour satisfaire leurs besoins, dictés par l’instinct de perpétuation de l’espèce, et leurs envies, dictées par leur imagination, les fées passaient de longues heures à survoler les rues, les yeux aux aguets, à la recherche du mâle qui leur plairait le plus. Quand elle le trouvait, alors seulement elles se transformaient et jetaient le grappin sur leur victime. Pris dans les rets de leur beauté fascinante, ces pauvres hommes n’avaient plus la possibilité de s’échapper. Néanmoins, l’assouvissement de leur libido était facilitée par les nombreux vices dont étaient pétris  les humains: alcool, drogue, rêves, espoir, solitude, déprime, etc.  

Ainsi, il n’était pas rare qu’un humain particulièrement aviné le soir ne se réveille au matin avec la sensation d’avoir passé la nuit avec un ange. La dernière prise de Tide, il y a de cela un mois, faisait partie de cette catégorie. Elle l’avait repéré peu avant l’aube alors qu’il sortait d’un de ces établissements où les humains buvaient et dansaient. Il était beau malgré ses traits tirés d’alcool et de fatigue. Alors qu’il titubait pour rentrer chez lui, elle se métamorphosa et lui prêta une épaule secourable. Malgré sa vue basse, l’homme reconnut chez elle une rare beauté. Le désir que cela engendra chez lui permit à Tide de satisfaire ses pulsions cyclopéennes.

Les multiples orgasmes que lui procura cette nuit de débauche échevelée l’avait rassasié et lui permettaient de tenir jusqu’à la prochaine ovulation. Elle avait eu l’espoir de tomber enceinte mais comme depuis cinquante ans, depuis ses premiers émois, son ventre était resté désespérément plat et vide.  « Tant pis, s’était-elle consolée, ce sera pour la prochaine fois. »

A caqueter à bâtons rompus, le temps fila et l’heure vint pour les trois copines de se rendre au conclave. Les ailes frémissantes et leurs joues rosies par l’exaltation, elles arrivèrent devant la supérette. Un gigantesque carton servait d’amphithéâtre pour l’assemblée des fées. On y entrait par le côté et plusieurs bougies offraient une lumière abondante. Des morceaux de polystyrènes, des pots à yaourt, des boites de conserve faisaient office de bancs. Au centre, sur l’estrade d’une boîte de rillettes, leur reine à toutes, Line, se tenait debout au milieu de ses sujettes bourdonnantes. En tant que reine, elle était la maîtresse de cérémonie. Elle tentait de sa voix fluette de couvrir le brouhaha des commérages. Tide et ses amis s’installèrent sur une boite d’allumettes vide. En attendant que le calme s’impose, elles zyeutèrent leurs congénères, commentèrent la couleur de leurs tuniques, la longueur de leurs cheveux, moquant les vieilles fées persuadées d’être encore attirantes et invectivant les plus jeunes aux appâts plus fermes. Sans s’en rendre compte, elles participaient activement au joyeux capharnaüm qui régnait dans le cartons et que tentait en vain d’endiguer leur reine.
Les minutes s’écoulèrent. Les retardataires finirent par arriver. Dès lors, de groupes de fées en groupes de fées, le silence se généralisa tandis que s’éteignaient les ultimes conversations. Line toussota.

— Mes chères compagnes, merci d’avoir répondu à mon appel. Sa voix s’affermit à chaque mot. Je déclare le conclave féérique ouvert ! 

Un tonnerre d’applaudissements noya la reine. Elle rougit. Après une minute d’ovation, elle leva les mains au ciel pour réclamer silence et attention.

— Si j’ai réuni un conclave, fait exceptionnel, rare, c’est qu’il y a urgence. Un problème touche lourdement notre espèce. Le ton de Line devint grave. Qu’importe les sacrifices et les difficultés que cela demandera, il faut le résoudre. Il y a trente ans, ce carton n’aurait pas suffi à accueillir l’ensemble du peuple des fées. Aujourd’hui, nos rangs sont clairsemés. Beaucoup d’entre nous nous ont quittées sans qu’une, ou plusieurs héritières ne prennent leur place. Nous vivons des heures graves. Une crise. Sa raison d’être : la chute de la natalité féérique !

Un silence lourd suivit cette déclaration. Aucune fée, ou presque, n’avait imaginé un tel sujet pour un conclave. Aucune d’elles d’ailleurs n’avaient remarqué cette chute démographique et, pour tout dire, aucune d’entre elles ne s’en préoccupaient. Les fées étaient des créatures individualistes, narcissiques. Elles ne pensaient qu’à leurs besoins, leurs désirs et leurs plaisirs, sans se soucier du reste. Elles vivaient leur vie et s’imaginaient que toutes les fées en faisaient autant. Mais Line était leur reine et qu’elle s’aperçoive de ce phénomène justifiait pleinement son rang. Tide leva la main.

— Oui fée Tide, qu’avez-vous à dire ? La monarque l’invita d’un geste aimable à se lever et à s’exprimer.

— Merci reine-fée Line. Ce dont tu parles semble grave et pourtant aucune d’entre nous ne s’en est rendu compte. Notre vie n’a pas changé, nos habitudes sont les mêmes et les hommes ne manquent pas. Pourquoi t’alarmes-tu ? Ce n’est qu’une mauvaise passe, un mauvais moment à passer.

— C’est ce que je croyais au début et c’est pour ça que je ne vous réunis que maintenant. A discuter avec vous toutes, à voir de moins en moins de ventres arrondis et de plus en plus de maisons vides, je me suis rendu compte que si nous ne faisions rien, nous finirions par disparaitre.

Ce dernier mot résonna contre les parois de carton. Une rumeur indignée traversa l’assemblée. Quelques cris outrés s’envolèrent jusqu’au plafond.

— Que faire notre reine ?

Cette question trahissait l’angoisse de tout un peuple et fusa à plusieurs reprises au-dessus de l’aréopage choqué. La reine mit plusieurs minutes à ramener le calme. Lorsque celui-ci fut à peu près rétabli, elle prit à nouveau la parole.

— Ce que je viens d’annoncer ne doit pas être un noir constat mais le départ d’une nouvelle apogée du peuple féérique. Il existe de nombreuses solutions, et nous les trouverons ensemble. Mais avant de les chercher, penchons-nous sur un point essentiel : quelles sont les entraves à notre natalité ?

Une fée loin dans le fond leva une main timide.

— Oui fée Raille, le conclave t’écoute.

— J’ai remarqué que les humains mâles utilisent un morceau de plastique lorsqu’ils couchent avec nous. Des dizaines de petites têtes hochèrent vigoureusement.  Même ivre, ils se l’installent sur le sexe, du gland aux testicules, avant de nous pénétrer. Ils me disent toujours qu’ils ne me connaissent pas suffisamment pour le faire sans et que ça les protège des maladies, comme le…

— SIDA ! S’exclama Brile.

— Oui, c’est ça, le SIDA, poursuivit Raille. Par peur de cette maladie, leur semence se retrouve prisonnière du plastique et finit à la poubelle plutôt que dans nos ventres. Ça ne doit pas aider à faire des enfants, conclut-elle en se rasseyant sous les applaudissements de ses semblables.

— Mes chères fées, intervint la reine. Il faut donc, pour enfanter, que vous réussissiez à ôter ce morceau de plastique pour recevoir la semence. C’est déjà une première piste. D’autres interventions ?

Le brouhaha reprit. Fait de questions et de commentaires. Une autre fée leva la main.

— Oui fée Stain, nous t’écoutons.

— Eh bien voilà ma reine, je trouve qu’il y a de plus en plus de mâles humains qui ne veulent pas coucher avec nous le premier soir. Cela m’est déjà arrivé plusieurs fois. Ils disent ne pas pouvoir coucher avec une fille s’ils n’ont pas fait sa connaissance avant. Ils disent vouloir des sentiments. Il n’y a pas si longtemps, n’importe quel mâle humain profitait sans broncher du bon temps qu’on daignait lui offrir. Maintenant, ils veulent des relations sérieuses. Ils sont de plus en plus coincés, pas vrai les filles ?

Des « oui » et des « c’est bien vrai ça » fusèrent par dizaines. Le conclave se poursuivit ainsi jusqu’à ce que le ciel nocturne s’éclaircisse en aube. Chaque fée mit sa pierre à l’édifice, se moquant de ces humains pudibonds ou hypocondriaques, du puritanisme qui petit à petit recouvrait l’ardeur de leurs élans, de la timidité inappropriée dont il faisait preuve lorsqu’une jolie fée forçait le passage vers leur lit. Echauffée par le thème du conclave, surexcitée par les interventions des unes et des autres, l’assemblée eut du mal à entendre la synthèse de leur reine.

A peine conclut-elle son laïus par un énergique « Allez les filles, faut se mettre au boulot. Pondez ! Pondez ! Pondez », repris en chœur par toutes les fées, que le ciel leur tomba dessus.

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Comme chaque matin, Georges Hersatz suivait l’avancée du camion-balai en aspergeant d’un jet d’eau à haute pression les trottoirs sales de la ville. Il prenait soin de décoller chewing-gums et mégots afin de rendre un peu de lustre aux rues encore endormies. Dans ce fastidieux labeur, Georges se trouvait toujours quelques raisons de fantaisie. Une cause à son zèle éphémère. Il aimait par exemple viser les chats ou détruire les lits de cartons laissés là par quelques clochards partis uriner. Arrivé à proximité de la supérette, rue Armand Carrel, Georges avisa un carton de belle taille. Une cible parfaite. Comme on tient un fusil mitrailleur, il dirigea sur lui son jet puissant. Il remarqua, dégoûté, qu’une horde de nuisible avait élu domicile à l’intérieur. Il noya méticuleusement toute cette vermine avant de les expédier vers le caniveau, puis l’égout. Fier de son œuvre, il bomba le torse.

— Un bon coup de Karcher© et le monde devient plus féérique.