Déconfinement

Voyage aux confins d’un vol d’oiseau, là où nichent les rêves de libertés retrouvées.

Deux mois, les murs de l’appartement. De temps en temps, au moment où la mécanique physiologique réclamait son dû, une sortie jusqu’à l’épicier, le boucher, le primeur. Le plaisir des papilles à chaque repas, l’évasion poétique de la bonne chère midi et soir comme l’ordonnance d’un confinement réussi. La tranquillité morale nécessitait un détour chez le caviste et ses bouteilles tantôt sveltes, tantôt girondes, où languissent encore vins blancs et rouges, bières blondes et brunes. Puis le retour aux quatre murs dans l’attente du prochain ravitaillement. A peine un kilomètre pour délasser ses jambes et sentir quelques minutes le mouvement de son corps repousser la contrainte de l’immobilisme. Malgré les jeux de l’esprit, et les plateformes de streaming, c’est long deux mois. Les dizaines de mètres carrés de cet appartement finissaient par nous oppresser, d’autant plus qu’ils s’arpentaient trop vite dans la lenteur du temps.

Enfin ! Le déconfinement. Nous pouvons prendre notre envol, quitter le nid douillet de ces deux mois inertes. Quand tu habites Rouen, tes ailes se brisent au nord du cercle rouge sur la baie de Somme.

Sur les plages, de part et d’autre de la Bresle fuyant le carcan étroit de son cours pour les largesses océanes, les démarches sont toujours les mêmes. Les corps humides recrachés par l’écume se désarticulent étrangement à chaque pas. Tantôt des paumes ouvertes, tantôt des poings serrés, toujours ronds des caresses de la mer, les galets meurtrissent les pieds nus, hardis, qui se posent sur eux. Comme des pantins improbables, marionnettes qui auraient perdues leurs fils, les baigneurs avancent difficilement jusqu’au rectangle bleu, ou rouge, de leur serviette, maigre tendresse sur la rudesse des galets. Le vent vif, brise fraîche venue du large, fait voleter l’écume sur la crête des vagues et couvre les corps mouillés de chair de poule. L’aisance du père de famille à chaque brasse perd toute sa superbe en dix pas.

Dix pas et le courage de ces premiers baigneurs à braver les eaux froides de la Manche en ce mois de mai s’efface derrière les sourires moqueurs des alanguis. On ne célèbre plus leur témérité, on se gausse des pieds fragiles de ces colosses aux pieds d’argile. Ne reste plus que le regard énamouré de leur progéniture, insensible aux girouettes mentales des adultes, pour que le monde se confonde dans les étoiles de leurs pupilles braquées sur eux. A leurs yeux, le guignol paternel de Mers-les-Bains reste l’homme le plus fort du monde. Les autres n’existent pas.

Depuis plus d’une heure, nous marchons. Sur notre gauche des dunes blondes. Les toupets d’herbes pâles à leur sommet s’agitent dans le vent venu du nord. Sur notre droite, loin, si loin qu’elle en devient une ondulation argentine, un mirage en nappe iridescente avant l’horizon, la mer, certainement bleue. Sous nos pas où s’impose l’empreinte de nos pieds, des kilomètres devant, derrière, sur les côtés, du sable, à perte de vue. Immensité plane ici-bas en écho à l’azur immense au-dessus de nos têtes. Une plage comme un désert sans fins. Émerveillés, nous marchons.

Des nuages paressent dans le ciel. Quand l’un d’eux passe devant l’implacable soleil, la plage se couvre d’ombre. Le sable, or léger s’égrenant en tornades fragiles dans le vent quelques secondes auparavant, perd alors tout éclat, devient gris. L’atmosphère pure n’offre aucune protection contre la morsure solaire. La migration flâneuse d’un cumulus et nos peaux harcelées respirent. La brise apporte un peu de fraîcheur, lèche délicieusement nos corps perlés de sueur, nous octroie de menus frissons, exquises décharges le long de nos échines. Dès que le nuage s’enfuit, les poings de l’astre frappent à nouveau nos nuques. D’un bloc il nous tombe sur les épaules. Brûlants, nous marchons.

Nous passons le cap et entrons enfin dans la baie. Là-bas, si loin et inexplicablement si proche dans notre œil égaré, ondoyant à travers l’air chauffé à blanc telle une oasis hallucinée, Saint-Valéry sur Somme. Il n’y aurait pas le fleuve agonisant dans l’immensité sableuse, nous rejoindrions d’un trait le village. En face, Le Crotoy, longue plage sans mer. Nous nous dirigeons vers elle. Le sable est dans la baie plus sombre. Des arabesques d’iode blanches dentellent sa robe alezane. Il est si sec, si aggloméré, que nos pas sont sur lui comme sur une route. Lorsque nous regardons l’horizon, l’air ondule au-dessus du sable incandescent. Ces silhouettes, là, humains ou structures ? Bornes ou personnes ? On se croirait dans un film où le héros, abattu par la chaleur, ne voit plus au loin que ses propres fantasmes. Transportés, nous marchons.

Sur la route défoncée, où les nids de poule ont été comblés de galets, la chaleur se réverbère en vagues opiniâtres, se brisant contre nos haleines accablées. La lumière blanche du soleil percute impitoyablement le sable déposé sur le bitume inégal par les roues des camions, nous contraignant de plisser douloureusement les yeux. Nous avançons, le chemin encadré de massifs de ronces enlacés aux barbelés. Deux jours qu’il n’y a que la nature, que la présence humaine se limite aux vieilles maisons de pêcheurs réhabilitées en chambres d’hôtes lucratives, que la mer au loin nous offre l’horizon du ciel sur la terre. Seulement des étendues de sable, sans autres limites que les dunes, et le vol des oiseaux flirtant avec les nuages quand leurs cris s’évadent en hymnes à la vie.

Retour choquant à la logique industrieuse de l’humanité. Derrière la haute muraille dunaire qui cache à la vue la plage et la mer, l’Homme a installé une carrière de sable et de gravelle. Les membres métalliques, démesurés, de l’immense créature mécanique se reposent en ce jour de Pentecôte. Dès le lendemain, ils déverseront à nouveau des tonnes de sables, érigeront toujours plus hautes ces pyramides polychromes, nécropoles à la gloire du gigantisme laborieux de notre espèce.

Ces tas aux hauteurs ahurissantes exposent à l’air libre ce que le monde a dans le ventre. Sous le coup du vent du nord tourbillonnent de fins nuages de matières en suspension, altérant les cieux infinis de leur ballet incertain. Au centre d’un immense étang, une impressionnante machine flotte sur une barge. Ses bras d’aciers, gros comme un homme, disparaissent sous l’eau placide, turquoise. Ses mains enfoncées dans le fond vaseux s’impatientent de rejaillir gorgées de sable, de s’ouvrir afin de le verser sur l’extatique tapis roulant, long de plusieurs kilomètres, fébrile de recevoir sa dose comme l’opiomane en manque, pressé que la matière roule sur lui et qu’il remplisse son rôle, artère entre l’extraction et le stockage, chemin entre le cœur et le corps.

Des panneaux peuvent fanfaronner : « Ce site est géré écologiquement », on ne peut s’empêcher de frissonner à la vue des immenses tubes d’échappements et de la complexité machinique. Lorsque ce monstre de métal s’ébroue, on imagine la fumée âcre, noir, venir assombrir le ciel quand le boucan de ses articulations grippées de sel chasse toute vie à des kilomètres à la ronde. Le sol tremble de ses appétits. Dans le calme de ce lundi férié, l’être mécanique au repos ressemble au monstre des contes, immense bête arachnéenne reprenant son souffle avant de dévorer à nouveau. Un répit dans l’ordre anthropique des choses. Le génie humain est à ce prix. Dans la quiétude de l’air bleu, dans le vrombissement des insectes pollinisateurs, sous les piaillements des oiseaux de passage, il paraît exorbitant. Le pire : il émane de toute cette laideur une beauté fascinante.

Et il acheta un trampoline…

Fladégon Sébignolle est un homme débonnaire. Comme son caractère, il n’est ni grand ni petit, ni gros ni maigre. Une sorte de juste milieu qui va à tout le monde. Soit il rassure les anxieux par ses pensées simples, soit il étonne par cette même simplicité les plus sophistiqués En effet dans la vie, il ne se pose pas de questions au-delà de son ventre, de son porte-monnaie et de la croissance de son enfant. D’ailleurs, depuis qu’il en a un, il ne se pose même plus la question de sa femme. La maternité l’a rangée avec sa mère et ses neveux dans la catégorie famille, un excellent fourre-tout pour sa bonne conscience. Tout semble fluide à ses méninges. Il a essayé parfois de se poser des questions existentielles, sur le sens de la vie ou sur les agissements de la société dans laquelle il évolue. A chaque fois, migraine. Prosaïque, il a arrêté.

Il se contente de vivre dans le triptyque ordinaire : maison à lui, famille à lui, travail à lui. Le « à lui » est très important. Une nécessité de possession qui lui permet de croire que ces choses sont réellement siennes et le rassure quant à leur disponibilité. Pourtant, il profite de l’école, où il dépose chaque matin son enfant, emprunte les routes pour se rendre au travail et se rend à l’hôpital lorsqu’une maladie ou une blessure nécessite plus qu’un simple rendez-vous chez le médecin. Sa fiche d’impôt devrait lui rappeler que ces biens collectifs sont autant aux autres qu’à lui. Mais non. Il n’a ni ticket de caisse, ni acte de vente alors même s’il en dispose librement, ce n’est pas à lui. Ni aux autres d’ailleurs. A ce qu’on appelle vaguement la collectivité ? Peut-être. Il applique inconsciemment un schéma simple : à lui ou pas à lui. Un manichéisme matériel pour  le repos de l’esprit, un raccourci intellectuel essentiel à sa bonhommie. Il n’a du reste toujours pas déterminé de hiérarchie à ces trois domaines. Lequel est le plus important de la famille, du travail, de la maison ? Il ne se pose pas de questions.

Sa maison ? Un pavillon avec garage dans une rue de banlieue, tracée à l’équerre par un promoteur avisé dans une bourgade collée à la ville. Les lignes de bus avec arrêts numérotés plantés sur les trottoirs rappellent ce lien. Elles sont les axones reliant chaque neurone de la large périphérie à l’hypothalamus urbain. Leur présence rassure les habitants, Fladégon le premier, même s’ils préfèrent arpenter l’enrobée avec leur voiture bien à eux. A quoi bon partager le paradoxe des mobilités modernes quand on peut en jouir seul : se déplacer sans bouger, avec sa musique, à son rythme.

Il y a l’école maternelle et primaire, où les parents se retrouvent ronchons le matin et fatigués le soir ; le supermarché où ces mêmes parents se croisent à nouveau, déduisant des produits amoncelés dans le Caddie© la vie des uns et des autres ;  le clocher d’une église du XIXème en briques rouges et ardoises noires pour donner un aspect de village à cet étalement de béton et de bitume ; une boulangerie où Fladégon n’a jamais fait l’effort de goûter le pain dont la réputation frôle l’infamie, lui préférant les pelletées de cinq baguettes plus une offerte du supermarché qu’il congèle dans son immense congélateur ; un bar-tabac pour offrir un semblant d’animation dans la monotonie de cette ville dortoir, même si lui-même n’y a jamais mis les pieds. L’important n’est pas de pratiquer, mais de savoir que tout est là, à portée de main au cas où si un jour peut-être… Une carte postale typique d’une bourgade il y a un demi-siècle encore agricole, et mangée depuis les années soixante-dix par l’appétit croissant d’une population en manque de carrés d’herbes et de cubes de béton bien à eux.

Une maison semblable aux neuf autres de la rue. Il y a une vingtaine d’années, sa parcelle voyait l’or des blés onduler sous la brise. Mourut le paysan. L’espoir d’un beau profit fit se rencontrer le désir du fils de faire un autre métier que son père et l’appétit d’un promoteur pour la spéculation immobilière. Bien vite, routes et pavillons remplacèrent les sillons. Un rêve de petit propriétaire devenu réalité. Un étage, trois chambres, salle-salon au rez-de-chaussée à côté de la cuisine, qu’il a fait ouvrir sans autre raison que d’être dans l’air du temps, un toilette à chaque niveau, la salle de bains avec baignoire au premier. Une vision du bonheur sur vingt ans et deux-cent quarante traites.

Sa famille ? Une femme, Salégondrie, et un enfant de quatre ans, Arodène, en petite section à l’école maternelle à deux pas de la maison. Il a trente-cinq ans, elle trente-deux, et depuis quelques mois ils ont tourné leur sexualité vers la production d’un deuxième. Deux parents, deux enfants, le carré parfait, un équilibre mathématique rassurant. Ils se sont épousés l’un l’autre il y a cinq ans. Une fête intemporelle sur DVD qu’ils n’ont regardé qu’une fois et dont l’émotion des souvenirs s’est déjà estompée, ne laissant plus que les images froides de photographies posées sur le buffet. Mairie, vin d’honneur, salle des fêtes, lendemain difficile, une étape pour célébrer les cinq ans de leur rencontre et pour donner de l’allant à leur vie future. Sous la pluie de riz, leurs sourires immortalisés sur papier glacé n’enrichissent plus que les pages de l’album du mariage, dont les pages closes et la tranche poussiéreuse sont à l’image des promesses non tenues et des espoirs amputés.

Salégondrie a une tendance à se poser bien plus de questions que son cher et tendre. La maternité, suppose Fladégon, bien que ce penchant existait avant qu’elle ne devienne mère. Heureusement, ses interrogations dépassent rarement le cadre matériel. Comme lui. C’était d’ailleurs cette qualité, plus que son physique à l’image du sien, banal, qui l’avait fait s’éprendre d’elle. Le pragmatisme inconséquent avant tout. Les idées, les grandes phrases, ils les laissent aux experts des débats télévisés dont ils sont friands. Ça les repose de constater que d’autres réfléchissent pour eux et que le seul effort cérébral qu’on leur demande, c’est de déposer un bulletin dans une urne ou de compléter une feuille d’impôts. Cette phrase galvaudée les attendait : ils étaient faits l’un pour l’autre.

Leur parcours est un sans-faute : rencontre, apprivoisement, mariage, maison, premier enfant, deuxième en perspective, que demander de plus à la vie ? Arodène a aussi ses  idées bien à lui : des Frosties© au petit déjeuner, du Kiri© pour conclure le déjeuner, Nutella©-brioche Pasquier© au goûter et Knacki© au dîner. Enfin, un jour. Le lendemain, la télé lui aura donné d’autres appétits. Eux, enfants bercés par la même nounou cathodique et parents attentionnés, font plaisir à l’enfant encore roi avant que l’arrivée du deuxième ne le rétrograde au rang de prince. Sa dernière envie à ce bout de chou si trognon : un trampoline. Est-ce vraiment la sienne ? Fladégon ne s’est-il pas senti mal à l’aise de le voir rire aux éclats à sauter sur celui d’un autre ? N’a-t-il pas ressenti une pointe de jalousie en regardant ce père qui avait su anticiper le désir de son enfant ? Cet autre serait-il un meilleur parent que lui-même ? La migraine faillit le saisir. Heureusement, son code de carte bleu agit plus sûrement que le paracétamol.

Son travail ? Après le collège où il oublia de briller comme de sombrer, il n’enflamma pas non plus les bas de bulletins au lycée professionnel. Egal à lui-même, évitant les excès, il décrocha son bac pro commerce sans autre mention que de l’avoir et put se lancer sur le marché du travail. Il était si impatient d’avoir un salaire à lui. L’argent de poche commençait de lui peser comme l’aumône sur la dignité de l’indigent.  Comme il le disait toujours à ses parents et à ses amis, il voulait « gagner ses sous ». Il les gagna d’abord au supermarché de la grande zone commerciale à vingt kilomètres de la ville. Il commençait à six heures du matin. Il s’était imaginé chef de rayon, gestionnaire de commande. Il devait se contenter de décharger les camions, remplir les rayons et prendre soin du facing, réapprovisionner les gondoles lorsque son chef lui signalait un manque. Il finissait à treize heures. Bien vite, il n’arriva plus à se lever. Il n’avait pas obtenu le bac pour finir manutentionnaire. Et se lever tous les jours à cinq heures du mat’ pour pousser sept heures durant des chariots élévateurs, aplanir chaque rayon pour que les clients, ces ingrats, détruisent son facing à vouloir forcément la boîte de riz juste derrière, à subir leurs demandes impérieuses comme s’il était à leurs ordres, non merci. Il était simple à vivre mais il ne fallait pas pousser. Mollement fougueux — « Folie de jeunesse » était le commentaire tout prêt si un jour quelqu’un s’intéressait  à son passé, il démissionna.

N’ayant plus aucune ressource, il prit le premier job qui lui tomba sous la main. Ce fut pire que le précédent. Dans un entrepôt de matin (cinq heures-treize heures) ou d’après-midi (treize heures – vingt et une heures), il devait un jour accueillir, scanner, valider sur la base de données les arrivages, puis les ranger au bon endroit dans les dizaines de kilomètres de rayonnages du magasin. Le lendemain, il devait préparer les commandes et tout faire dans le sens inverse : chercher les marchandises dans le magasin, les scanner, valider sur la base de données, empaqueter puis donner au service expédition. De manutentionnaire à magasinier, la frontière est mince. Il tint six mois. Six long mois. Chaque jour, il se rendait un peu plus compte de sa servitude au grand serveur régissant tous les écrans de la boîte. Ce sentiment d’être un larbin qui ne mérite pas le respect de sa dignité humaine était exacerbé par le management de son chef, basé sur l’humiliation, la concurrence entre opérateurs, les engueulades à chaque erreur. Le dernier mois, il fit trois fautes, c’est-à-dire qu’il se trompa dans la préparation de trois commandes. Il fut éjecté aussi sec, sans un merci, croisant son remplaçant lorsqu’en début d’après-midi il alla vider son casier.

Après les trois mois de chômage qu’il s’octroya pour trouver un travail un peu plus valorisant — il ne se posait pas de questions mais il avait quand même un minimum d’estime de lui — il décrocha un entretien dans une boîte de meubles à monter internationalement connue. Peut-être fut-ce sa bonhommie, son manque d’éclat sans pour autant être trop terne qui conquirent la DRH ? Il n’y réfléchit pas. Il avait le job. Les mois passèrent. Facile à vivre, sans grande ambition mais faisant correctement son travail, obéissant à toutes les directives tant qu’elles venaient d’un supérieur, il gravit les échelons. Aujourd’hui, il est chef de tout le rayon salon, l’un des plus importants du magasin. Quelle fierté ! Enfin, il était reconnu à sa juste valeur. Enfin, il pouvait pressurer ses collaborateurs pour en obtenir toujours plus. Chacun à sa place joue son rôle, c’est ainsi que marche le monde. Le sien est d’obtenir plus que le meilleur de ses subordonnés, par tous les moyens possibles et notamment grâce à ceux inculqués par l’entreprise lors des formations internes, les mêmes dispensées à toutes les entreprises du secteur.

Fladégon ne pense pas à mal lorsqu’il dit ça. Le monde est ainsi fait, voilà tout. Ceux d’en haut oppriment ceux d’en bas, à tous les échelons. Chacun n’a que ce qu’il mérite car, qui ne peut agir pour améliorer sa condition ? Personne. Regardez-le. De simple manutentionnaire, armé de son seul bac pro, il est devenu chef de rayon. Qu’est-ce qui lui a permis d’ainsi gravir les échelons ? Sa volonté. Un peu de volonté, et les choses s’améliorent. De cela, il en est convaincu. Une conviction sans méchanceté. Plutôt que de chercher à changer la société, à lutter contre l’injustice sociale et économique, il préfère se fondre dedans, devenir un maillon à qui on ne demande pas de réfléchir, mais d’appliquer afin d’en tirer le meilleur bénéfice pour soi et les siens. A quoi bon aiguiser sa conscience si ce n’est pour souffrir ? Fladégon s’en tient rigoureusement éloigné. Il est un rouage et il s’en contente, s’en satisfait même, et le sourire aux lèvres en plus. S’il y en a qui veulent être malheureux, c’est leur problème. Lui le sien, c’est sa maison, sa famille, son travail.

En cette fin de matinée, Fladégon Sébignolle est fier. Trois heures, il lui aura fallu trois heures pour transformer cet imbroglio de fils, de barres métalliques, d’écrous et de vis, de toiles et de filets en un magnifique trampoline. Les poings sur les hanches, au maximum de recul que lui permet son jardin, c’est-à-dire à peine un mètre, il contemple les joues rosies d’orgueil son œuvre.

— Papa ! S’exclame son fils, quatre ans, en s’agrippant à sa jambe.

D’un geste machinal de la main, il ébouriffe sa tignasse brune. A la satisfaction du travail accompli s’ajoute la joie de faire plaisir et une pointe de suffisance. Il a rempli son devoir de père. Près de deux mois que le petit Arodène réclamait un trampoline. Depuis la fête d’anniversaire d’un de ses camarades de petite section, Jean-Euristé, tête blonde aux joues perpétuellement roses. Entre deux Princes©, deux poignées de Smarties© et deux gorgées d’Oasis©, les enfants ce jour-là s’époumonaient à rire en sautant dans la cage rebondissante sous le regard attendri de leurs géniteurs et génitrices. En rentrant de la fête, le regard quémandeur de son fils dans le rétroviseur valait tous les discours. A partir d’aujourd’hui et grâce à lui, son fils pourrait sautiller quand bon lui semblerait. L’injustice prenait fin : il avait un trampoline à lui. 

— Vas-y mon chou. Va t’amuser.

La démarche hésitante, oscillant entre joie extrême et appréhension, Arodène s’avance timidement. Il touche les barres de l’échelle menant à la plate-forme de plastique sans sembler y croire. Fladégon sourit et s’approche. Il l’aide à grimper puis referme derrière lui la fermeture éclair du filet devant prévenir les chutes. Son fils fait quelques pas maladroits, tangue à chaque fois que ses pieds s’enfoncent dans la souplesse caoutchouteuse. Il paraît tester le matériel, vérifier la solidité des ressorts en métal qui donnèrent tant de fil à retordre à Fladégon pour les installer correctement. Un autre ressenti perle des lumières dans ses yeux : est-ce vrai ? Ce trampoline dans le jardin ne serait-il pas un mirage ? Assurer de sa réalité, Arodène se met à sautiller gaiement. Son sourire s’élargit à mesure que ses bonds prennent de l’ampleur. Fladégon sourit à pleine dents de le voir rouler, se relever pour sauter puis choir à nouveau. Le cristal du rire enfantin s’élève, rebondit contre la baie vitrée du salon et sonne agréablement à l’oreille paternelle. Il goûte au plaisir provoqué par cette bête structure métallique, pas peu fier d’en être le bâtisseur.

— Il va se blesser, protesta Salégondrie.

— C’est sécure, répliqua-t-il, plein de confiance dans l’ingénierie humaine.

— Notre jardin est trop petit, s’entêta-t-elle.

— Tant qu’il y a de la place pour le barbecue et le salon de jardin, tout va bien, la rassura-t-il.

A chacune de ses interrogations, il avait un argument massue à lui rétorquer. Il y a une semaine, à court d’arguments, elle avait cédé. Dans la minute qui suivit sa capitulation, il s’était installé devant son ordinateur, la souris sous la main droite, la carte bleue dans la main gauche. Il voulait éviter la cohue des centres commerciaux le week-end, les embouteillages sur le parking, la lutte idiote, mais à laquelle il participait avec vigueur, pour emporter la place la plus proche de l’entrée. Dans les rayons, s’épargner l’embarras de ne pas trouver le bon produit, la corvée de demander à un employé intérimaire à peine au courant de la gamme qu’il vendait s’il l’avait en stock. Faire la queue à la caisse puis galérer à faire entrer les cartons dans la voiture. Non, tout ça l’embêtait par avance. Ses tracas de consommateurs, il fit le choix de les sous-traiter.

Au magasinier d’abord, traité pire qu’une machine quand la commande affichée sur l’écran de sa tablette lui ordonnait de retirer ce produit de l’espace E12. Portion d’étagères identiques parmi les centaines que comptent les vingt kilomètres de rayonnages du hangar géant,  il devait enlever la bonne référence le plus rapidement possible sous peine de ne pas toucher sa prime à la fin du mois, prime ô combien importante car elle lui permettait de gagner dix pour cent de plus que le SMIC. Au livreur ensuite, soumis à la dictature du délai et à la surveillance de son patron grâce au smartphone que lui avait confié sa boîte. Celui-ci sonnait dès qu’une commande n’était pas délivrée en temps et en heure, affichant un message en rouge sur l’écran, tandis que son patron l’appelait à 12h45 après avoir fait trainer sa pause déjeuner cinq minutes de plus qu’indiqué sur son contrat. La tranquillité d’esprit était à ce prix et Fladégon n’hésita pas un instant à le payer.

Debout dans son jardin, un étroit échantillon d’herbe rase délimité au cordeau par un grillage vert, dos à la baie vitrée plein sud qui dispensait une belle lumière dans son salon-salle à manger, il profite. Un œil à gauche, quatre jardins comme le sien. Un œil à droite, même constat. Il était au centre et cela ne lui déplaisait pas. Dans chacun des carrés de pelouse, la même cathédrale d’acier et de caoutchouc qu’il venait d’ériger dans le sien. Derrière leurs filets, les mêmes sautillements joyeux sous les regards mi vigilants, mi blasés de parents ayant acquis de longue date le précieux trampoline. Aucun des voisins n’avaient eu l’idée de partager son bien. Chacun le sien plus que le leur à tous. L’important était de posséder plutôt que de partager, une sorte d’évaluation sociale dont la note fluctuait en fonction des acquisitions. Maintenant que Fladégon a son trampoline à lui, il rentre dans le rang en espérant avoir dépassé la moyenne.

Il salue chacun de ses voisins par leur prénom. Dans la rue, tout le monde se connaît. On se prête de la farine ou des œufs, on donne un coup de main pour tapisser la chambre du dernier ou réparer la courroie d’une tondeuse, on joue la solidarité sans oublier de zyeuter les vies de chacun. Il ne faudrait pas manquer de conversation lors des « p’tits cafés » de fin de matinée le dimanche ou lors des apéros en petit comité le samedi soir. Alimenter les discussions sur le dos des voisins permet de se rassurer, de se croire meilleur à défaut d’être bon, d’offrir un exutoire aux frustrations qu’on se crée nous-mêmes à comparer, mégoter, dédaigner, sans plus vraiment savoir ce qui est bien ou mal. Avec son trampoline, Fladégon fait plus que d’offrir à son fils de bons moments, il se conforme à l’image du bonheur partagée par la petite communauté de la rue. Son sourire s’élargit. Le voilà rassuré, il est maintenant comme les autres. En applaudissant son fils qui venait de réaliser une pirouette particulièrement périlleuse pour un bambin de cet âge, il ne sait pas qui il félicite réellement ?  Arodène ou lui-même. Peu importe, la question ne lui effleura même pas l’esprit. A quoi bon les questions ? Il était heureux.    

Déroute

Le pas vif, Germain dévale l’escalier. Machinalement, il dégrafe le premier bouton de son manteau, plonge la main dans la poche intérieure et sort son pass Navigo. Glissade sur la borne. Bip ! Les battants s’ouvrent. A gauche, cent pas, à droite, le quai. Ligne 7, direction Villejuif. Pas un instant, le contraste brutal entre le blanc des murs et les affiches bigarrées n’attire son attention. Pas un instant, ses écarts pour dépasser les voyageurs trop lents et esquiver les mains tendues ne pèsent sur sa progression. Seulement avancer. La routine.

Grondement sourd. A gauche, deux yeux blafards crèvent les ténèbres. Grincement de freins, claquement de portes, Germain s’engouffre dans la rame. Tocsin.  Accélération. Décélération. Arrêt. Onze fois ce manège et il descendra Place d’Italie. Pas un regard sur le plan. Des années qu’il prend cette ligne alors se déplacer en métro est devenu un réflexe, une gymnastique qu’il réalise inconsciemment, comme inspirer avant d’expirer. La routine.

Ce soir plus que d’habitude, son environnement ne le concerne pas. La journée a été rude. Non pas le travail en lui-même, il maîtrise son poste à présent, mais ce qu’il a appris le laisse perplexe. Non, désabusé. « La boîte s’apprête à réduire la voilure ». En d’autres termes, licenciements. Et pourquoi ? Les bénéfices, évidemment ! Les CDD seront les premiers à trinquer. « Malgré une collaboration fructueuse, la société ne peut hélas se permettre de vous garder », ou une phrase du même acabit pour masquer l’appât du gain. Germain entend déjà la voix fluette de la DRH lui servir cette ritournelle cynique.

Adossé aux portes, il peste intérieurement. Deux semaines, dix petits jours avant la fin de sa période d’essai et tombe cette nouvelle. Un coup de poignard. Alice a bien essayé de le rassurer : « Ce n’est pour l’instant qu’un projet ». Peut-être. Il n’empêche que, lorsque commence à circuler ce genre de rumeur, c’est que le plan est déjà ficelé et que là-haut, on habitue patiemment ceux d’en bas au sort qu’on leur réserve. Ecœurement. Trois ans qu’on le promène de stages en CDD, qu’on lui promet monts et merveilles pour finalement l’utiliser comme un salarié au rabais.

Là, enfin, il avait une réelle perspective de CDI dans une boîte intéressante. Espoir, immense espoir et vlan ! La douche froide. Son bel optimisme s’effondre comme un vulgaire château de cartes balayé par les vents financiers. Tous les sandwichs engloutis devant son écran pour prouver sa motivation ont soudain un goût amer… Les portes s’ouvrent. Place d’Italie. Germain fend la foule. A droite, à gauche, tout droit, un quai.

Ses réflexions butent contre son instinct révolté. Les secondes nécessaires à son esprit pour faire le point  passent, incrédules. Que fait-il sur ce quai ? Il regarde le panneau lumineux. Ligne 6, 3 minutes. Tracassé par cette histoire de licenciement, il a dû se tromper, rater un virage. Jamais cela ne lui est arrivé. Etrange… Il se sent un brin idiot. Mais se tromper, ça arrive, se rassure-t-il bien vite. Et puis cette bévue offre une distraction bienvenue à ses ruminations alors, un demi-sourire aux lèvres, il fait le chemin en sens inverse.  

A nouveau le quai de la ligne 7. Rien n’a changé. Toujours autant de monde. Il lève les yeux sur le panneau. 19 :01. Le prochain métro est dans deux minutes. Il ne va tout de même pas faire un arrêt de plus. Il vérifie le nom de la station. Les lettres blanches se détachent nettement sur le fond bleu : Place d’Italie. Où s’est-il planté ? Une, deux, trois fois, il refait le trajet. Rien, pas de sortie. C’est dingue ! Des années qu’il suit cet itinéraire ! Il se résout néanmoins à emprunter un autre chemin. Il suit le panneau sortie du bout du quai. La main droite posée contre le carrelage, il longe le mur, assuré de tomber sur un escalier et de sentir à nouveau l’air frais de la surface. Rien de tout ça. Seulement un autre quai. Ligne 5.

Il n’a pas le temps de se questionner plus avant qu’arrive un métro. Les portes s’ouvrent. Sans réfléchir, il pénètre dans la rame à moitié vide et descend à la station suivante. L’esprit fébrile, il passe de l’autre côté des voies et la prend en sens inverse. Retour à la case départ. A nouveau, la sortie se dérobe.

Pas de panique, s’admoneste-t-il alors que naissent au creux de son estomac les picotements annonciateurs. Perdrait-il la raison ? Non. Absorbé par ses pensées, il a tout simplement raté un truc, manqué une étape. Lui, se perdre dans le métro, une gabegie ! Le surmenage, la fatigue, cette énergie qu’il dépense pour avoir ce CDI, l’annonce qu’il ne l’aura finalement pas, toute cette tension nerveuse en vain, comment ne pourrait-il pas faire d’erreurs ? Alors qu’il prend une grande inspiration, ses yeux tombent sur un plan du métro. Non. Combien de fois s’est-il moqué des provinciaux venus se frotter à la ville, la vraie, la seule, Paris ? Combien de fois a-t-il ricané en les voyant loucher sur ce plan, dans l’espoir de ne pas passer à côté d’un quelconque monument ? Impossible. Il ne peut tomber si bas. Pas lui. Et pourtant… Honteux, presqu’à reculons, il s’en approche. 

Les lignes multicolores toilent la ville, le nom des stations sont autant de nœuds tissés par l’arachnéenne RATP, les correspondances s’illuminent. S’il s’arrêtait à une station sans correspondance, peut-être trouverait-il une  sortie ? Logique, non ? Il reprend la 5 et s’arrête Campo Formio. Il déambule dans la station. Pas la moindre échappatoire. Les panneaux sont bien là mais invariablement, ils l’entraînent dans un ping-pong absurde entre un quai et l’autre. Sa situation le dépasse. L’admettre le vexe mais il doit se rendre à l’évidence : il est perdu.  Des années à utiliser les transports en commun pour en arriver à quémander de l’aide, quelle tristesse. Dans un suprême effort, il met son orgueil de côté, part à la recherche d’un agent et, au détour d’un couloir, tombe sur une veste verte.

— Excusez-moi madame, l’aborde-t-il d’une voix contrite, pourriez-vous m’indiquer la sortie s’il vous plaît ?

— Il n’y a qu’à suivre les panneaux monsieur, répond-elle d’un ton à l’amabilité usée.

— Justement madame, je les suis depuis tout à l’heure et ils ne mènent nulle part.

Son regard posé sur lui vaut tous les discours. Le prend-elle pour un demeuré, ou un fou ?

— Et bien monsieur… finit-elle par bafouiller. Si vous ne trouvez pas la sortie, cherchez l’entrée.

Pourquoi n’y a-t-il pas pensé plus tôt ? Décidément, il est vraiment à côté de la plaque ce soir. Pour un peu, il l’embrasserait. Pour si peu, il se contente de poliment la remercier.

Une fois de plus, Place d’Italie. De là, la 7 jusqu’à Chaussée d’Antin. A rebours de l’aller, il prend le chemin du retour. Le quai, à droite, cent pas, à gauche. Mur. Impossible ! Il déraille complétement. Il regarde sa montre. Dix-neuf heures trente et des poussières. Son horloge interne s’insurge. Cela fait des heures qu’il erre de lignes en lignes, de quais en couloirs, il ne peut être si tôt. Il plaque le cadran contre son oreille. La trotteuse s’est arrêtée. Il fait quelques pas en arrière, tombe sur une rotonde aux murs couverts d’écran. L’un affiche 20 : 13. L’autre 21 : 27. Un troisième 22 : 52. Il sort son portable. Aucun service. Il attend. Les minutes passent, désespérément longues mais l’écran s’obstine à afficher 20 : 30. Fou. Il devient fou ! A sa tempe perle une goutte de sueur, froide. Il baisse les yeux. Le sol s’éloigne. Sa main se plaque contre le mur. Autour de lui vont et viennent des ombres au visage bas. Aucune ne remarque son malaise. Il aspire à grandes goulées. Vertige.

Appuyé contre le carrelage moite, il tente de recouvrer ses esprits. Seule une injonction perce : s’asseoir. S’asseoir ou tomber sans fin. Vacillant, il s’engage dans le premier couloir venu. Ses jambes manquent se dérober à chaque pas. Ses inspirations sont laborieuses, ses expirations, des sifflements de mauvais augure. Son champ de vision oscille. Seule le porte encore une obstination insoupçonnée. Enfin un quai et, miracle ! les portes grandes ouvertes d’un wagon lui font face. Chahuté d’épaule en épaule, il se hâte pesamment jusqu’à la rame, s’accroche à la barre centrale puis se jette sur un strapontin, le déplie et s’y affale. La machine s’élance. Germain perd le fil.

Ses yeux s’ouvrent subitement. Germain inspire comme s’il remontait d’une longue apnée. Tourbillon d’images, d’odeurs, de sons. Une seconde. La panique reflue et oublie dans son sillage un engourdissement hagard. Autour de lui, l’habituelle forêt de jambes et de manteaux, d’êtres plus ou moins tangibles. Il les observe à la dérobée. Pour la première fois, les autres usagers cessent d’être ces fantômes qu’il esquive constamment pour devenir des êtres humains. Debout face à lui, les fesses calées contre le strapontin relevé, il y a cet homme, la quarantaine grisonnante dont la tête courbée semble sortir directement de ses épaules, basses. Plus de lien entre le corps et l’esprit, seulement un être perdu dans le néant… un pantin les yeux fichés au sol, scrutant un point bien au-delà du plancher, des rails, inatteignable. Ses lèvres tombent en une moue fataliste. Ses traits sont tirés, des cernes noirs obscurcissent son regard. S’il est physiquement dans le métro, son esprit n’y est plus.

Cet impossible paradoxe le glace. Germain jette un regard circulaire. Les passagers dégagent tous la même impression : ils semblent usés. Par quoi ? Leur travail ? Leur vie ? Leurs vêtements sont froissés, leurs chevelures négligées. Au-dessus de leur nœud de cravate décadent, des poils de barbe hirsutes piquettent les joues habituellement glabres des cols blancs. Là-bas, un hipster dépenaillé. Ici, un lascar au jogging maculé. Et tous, ce même regard fixe, perdu vers un infini indécelable. Tout dans leur attitude pue la défaite. Mais quelle bataille ont-ils perdue ?

Germain tique. Où est-il ? Dans ce wagon, cerné par cette cohorte en déroute, le puissant désir de se situer l’étreint, impératif. Il se lève, sort son téléphone. Toujours cet invraisemblable 20 : 30 en plein milieu de l’écran. Le métro s’immobilise, les portes s’ouvrent. Germain suit le mouvement. Sur le quai, il note le nom de la station : Trocadéro. Sur le panneau qui n’a d’indicateur que le nom, ligne 6. Au milieu du quai, correspondance vers la 9. Sans même se demander dans quel but, il la suit.

Dans les couloirs, l’atmosphère a quelque chose d’inhabituel. A l’accoutumée, les vêtements hétéroclites chamarrent la foule. Ce soir, les gens ne forment plus qu’une masse grise aux épaules voûtées. Toute aspérité individuelle a disparu. Et aux effluves familiers du métro, mélange de confinement humide et d’air vicié trop longtemps ressassé, s’ajoute un soupçon plus acide : la négligence humaine. L’odeur des peaux sans savon remplace celle, écœurantes, des déodorants bon marché lassé d’édulcorer les sueurs rances. Les haleines, exhalaisons d’estomacs vides, relèguent au rang de souvenir la menthe synthétique des dentifrices industriels.

L’alarme annonçant la fermeture des portes de la 9 cueille un Germain effaré. La rame s’ébranle. Généralement, si chacun est reclus dans son monde, un regard ou un geste montre qu’il garde conscience de son voisin. Là, plus personne ne perçoit l’autre, ne se perçoit lui-même. Les regards sont vides, les traits résignés. Des zombis ? Cette idée le frappe, accentue son marasme. Un œil sur le plan de la ligne. Six stations et il descendra à Saint Augustin, dans l’espoir de rejoindre la Gare Saint-Lazare.

Les portes s’ouvrent. Il suit les autres. Sa démarche est moins pressée. Combien de temps passé dans le métro ? Haussement d’épaule. Il avance. Dans le long couloir qui relie les deux stations, il remarque un phénomène étrange. Le silence. A part le grincement plus ou moins lointain des roues sur les rails, ou le frottement étouffé des semelles sur le sol, les gens sont silencieux. Pas un ne s’exclame, ne parle à son oreillette, ne rit d’une blague.

Ils suivent le courant, bien à droite, formant sous la lumière blafarde des néons deux colonnes moroses, incroyablement nettes. Situation irréelle où les deux files se croisent, sans frictions et avec une uniformité indéfinissable, chacun se noyant dans la masse. Parfois, ce flot continu se courbe comme la rivière évite un obstacle. En guise de rocher, un corps affaissé contre le mur. Pas un de ces fréquents sans-abris mais des êtres semblables à tous les autres qui, pour une raison connue d’eux seuls, se sont assis pour reprendre leur souffle et ne se sont jamais relevés. Germain ne les a pas remarqués jusque-là et pourtant, ils sont nombreux. On pourrait croire qu’ils dorment. Germain n’est pas dupe.

Ils ne marcheront plus jamais, constate-t-il. Battement de cœur. Cette pensée, il l’a eue comme on parlerait d’une breloque vue dans une vitrine. La panique resurgit. Vite ! Une sortie ! Il accélère, dépasse tout le monde, heurte des corps sans toutefois recevoir les jurons consacrés. A grandes enjambées, il arrive à Saint-Lazare. Ce n’est plus une question de santé mentale mais de vie ou de mort. Une sortie, il doit à tout prix trouver une sortie. Fiévreux, la gorge sèche et les yeux exorbités, il sillonne les couloirs de la station, gravit et dévale les escaliers. La même scène en boucle. Les panneaux sortie le renvoient chaque fois vers de nouveaux quais tantôt surpeuplés, tantôt déserts. Ses idées volent en éclat alors que, fébrile, il arpente les kilomètres de tunnels carrelés, percute les gens sans plus faire attention à ces misérables fantoches. Un seul fil, mince, maintient le frêle édifice de sa psyché : sortir. 

Soudain, une mélodie, les notes synthétiques d’un piano. Délirant presque, il court, traverse boyaux sales et rotondes bondées jusqu’à tomber sur un pianiste fatigué. Germain n’a plus le temps de la politesse.

– Comment êtes-vous entré ?

Le musicien, sans cesser de faire traîner ses doigts sur le clavier, lève sur lui ses yeux délavés.

– Enfin monsieur, je ne suis jamais sorti.

Le ton laconique, plus que les mots, est un coup de tonnerre. Un éclair, et sa raison brûle tout entière. Le fil se rompt. Germain reste hébété, mâchoire pendante. Ses épaules s’avachissent. Sa tête tombe. Brouillard. Sans même en avoir conscience, il cale son pas sur la procession grise et se dissout dans le flot humain. Bientôt, il n’est plus qu’une âme vide parmi les autres. Avancer ? Vers où ? Qu’importe, seulement avancer, bien à droite, suivre sa file sans plus se poser de questions. Ses yeux ne distinguent même plus les corps allongés, épuisés de ne plus pouvoir avancer. Leurs poitrines ont cessé de se soulever. Ils ont trouvé la sortie.