Semonce (Calixte 6)

D’une pichenette, Calixte transforme la fin de sa clope en un voltigeur incandescent. Pas de filet. Gerbe d’étincelles rouges sur le trottoir. Une dernière exhalaison nicotinique puis il referme la fenêtre et pose sa tasse. Dans son armoire Ikéa fatiguée, il tire un futal, une chemise et les enfile. Depuis le mariage raté de sa sœur, il laisse à son corps le soin de défroisser ses vêtements. Ceux de la veille, dont il étale le contenu des poches sur la table basse, il les balance dans la corbeille idoine. Pleine. Il faudra qu’il passe les déposer à madame Ramirez.

Assis à son bureau, il branche son téléphone à son ordinateur portable. Dossier caméra. Les photos de cette nuit. Le cadrage est lamentable, la visibilité quasi nulle. Qu’espérer de mieux d’un vieux smartphone éreinté à force de subir l’inconséquence de son propriétaire ?  Néanmoins, trois clichés sont suffisamment nets pour lui permettre de voir quelque chose. Le corbeau. Enfin, le type avec un masque de corbeau. Une photo avec, deux photos sans. La silhouette d’un homme de haute stature, un mètre quatre-vingt au bas mot, des épaules larges mais le manteau peut tromper l’observateur. En tout cas, il se tient droit. Il a de la prestance, la stature du type sûr de lui et de sa position. Sur l’un des clichés, on le voit de trois quart : mâchoire bien dessinée, carrée, peau tendue sur les os du visage, un sourcil haut et des cheveux sombres impeccablement coiffés. On devine la raie à droite et la mèche à gauche.

Machinalement, Calixte s’allume une clope et la pose sur le tas de mégots approximativement là où se trouve le cendrier. Il continue d’observer les photos, cherche le moindre détail qui pourrait l’orienter. Dans l’obscurité du cimetière, sous la lumière chiche de cette pauvre loupiotte esseulée, il n’arrive pas à distinguer grand-chose. Après dix minutes à se faire saigner les yeux, la conclusion est évidente : peu exploitable.

— Merde !

Il s’enfonce dans son fauteuil, cigarette au bec. Manquer se faire alpaguer par trois golgoths en tenue de carnaval pour au final se retrouver sans rien de probant, quelle chienlit. Il se frotte les yeux du pouce et de l’index, tire une latte, se lève prendre un verre d’eau dans la salle de bain, revient s’asseoir, regarde à nouveau les photos, s’estime finalement vaincu. Ses yeux errent sur le bureau encombré et tombe sur le DVD de la petite sirène. Qu’est-ce que ça fout là ça ? L’avocat, Saint-André, ça lui revient. Sans réfléchir, il l’ouvre. Il sursaute presque. De la boîte tombe une clé USB et des feuilles pliées en quatre. Pas trace d’un disque.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Il avait bien senti que la présence de ces DVD dans la bibliothèque impeccable de la robe noire avait quelque chose d’étrange. Curieux comme tout bon fouille-merde, il insère la clé dans son ordinateur et déplie les feuilles, deux au total. En haut de la première, un nom : Henri Falsti. S’ensuivent griffonnées à la main tout un tas d’informations. Age, adresse, situation familiale, des comptes rendu de conversation, son emploi du temps du lundi et du jeudi, ses habitudes et ses tics, le noms de sociétés et de banques. Un magma sans queue ni tête. Enfin si, mais dont Calixte n’arrive pas à saisir l’intérêt. Sur l’écran de son PC apparait un fichier. Il clique dessus. Des photos. On y voit un homme, fringuant quiqua, sortir sapé comme un prince d’une boutique ou entrer, survêt et doudoune de marque sur le dos, dans une salle de sport. Sans intérêt. Puis le croustillant arrive. Sur l’écran apparait le même homme mais plus du tout fringuant. Au contraire ! A quatre pattes, ficelé comme un rôti par des ceintures de cuir noir et une boule rouge dans la bouche, une nana derrière lui le tient en laisse. Aux hanches de celle-ci, un godemichet impressionnant, du moins l’imagine-t-il car seule la moitié est visible, les reste se perd en monsieur. Calixte siffle. Son esprit encore lent n’arrive pas à faire tous les liens mais il sent que le mauvais payeur n’est pas qu’un simple avocat d’affaire. Il flaire un truc sans encore pouvoir en définir l’odeur. Intéressant.

On sonne. Fissa, il retire la clé et replie les feuilles. Il les fourre dans les poches arrières de son jean et, pieds nus, cheveux ébouriffés de les avoir maltraité en regardant ses photos, va ouvrir. A peine la porte ouverte qu’une terrible déflagration retentit. Calixte se sent repoussé vers l’arrière. Sa tête heurte violemment le sol. Il bégaie un « bonjour ». Flou. Néant.

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