Soirée monumentale (Calixte 5)

Le bec de son masque vénitien blanc picore sa poitrine à chaque pas. Calixte lève les yeux. Allez, encore cinquante mètres et t’y es, s’encourage-t-il intérieurement, les lèvres interdites par son souffle saccadé de formuler le moindre mot. Aménagé au-dessus de la place du Boulingrin, le cimetière du Monumental se mérite. En effet, le piéton doit gravir une côte raide, de celle à vous cramer les poumons, s’il veut atteindre l’entrée. A minuit largement passé, celle-ci est évidemment fermée, la grille lourdement cadenassée. Avant d’élaborer la moindre stratégie, Calixte pose ses mains sur ses genoux et, la poitrine en feu, laisse le temps à ses bronches et à ses méninges de reprendre haleine. Quelle connerie !

Mercredi soir, il avait trouvé l’invitation parmi les lettres de rappel autoritaires d’entreprises insatiables. Revenu du Filin, l’esprit embrumé par le whisky, bon marché cette fois-ci — on est toujours moins généreux quand on encaisse que lorsqu’on quémande —, et par la lubricité de Delphine, il avait ouvert l’enveloppe. Sur un simulacre de parchemin, quelques mots « Vendredi soir, à l’heure du crime, famille Gravot ». Un rictus avait déformé ses lèvres. La haute se la pète grave, avait-il commenté à l’intention des murs.

Le lendemain matin, les idées claires et son café aux lèvres, il l’avait étudié plus attentivement. Famille Gravot, ce devait être le nom d’une tombe. Derrière, deux mots sèchement écrits à la main : « Cherchez l’animal ». Plutôt qu’un conseil, la Crèveke lui donnait ses ordres. Dans l’après-midi, il était parti en reconnaissance. On surnommait le cimetière du Monumental le Père Lachaise rouennais. D’allée en allée, on longeait les caveaux d’illustres familles, inconnues à présent. Flaubert ou Duchamp-Villon honoraient les lieux de leur auguste cadavre. Finalement, au bord d’un chemin moins grandiloquent, il tomba sur une chapelle funéraire. Style néogothique, les vitraux réduits en chicots tranchants, les pierres vertes de mousses et la grille rouillée, une presque ruine romantique à vous filer des frissons. Gravé sur le fronton triangulaire : Famille Gravot.

Calixte longe le mur du cimetière jusqu’à trouver un angle éloigné des lampadaires. Il jette par-dessus le tricorne noir serré dans sa main et escalade. Au sommet, il bascule de l’autre côté et se ramasse comme une merde sur les graviers. L’épaule et le genou endoloris, il se redresse tant bien que mal, époussète le chapeau avant de se le caler sur le crâne. Il avait déjà galérer pour trouver le caveau en plein jour mais là, de nuit, c’est la croix et la bannière. Finalement, de fausses pistes en points de repères bidons, il l’atteint.

Il pousse la grille. Grincements lugubres dans la nuit argentée de lune. Là, un escalier descend sous une plaque de marbre gravé IN MEMORIAM. Il attache son masque, resserre les pans de son par-dessus et s’engage sur la première marche.

Un couloir de pierre. Dans le mur à gauche sont fichées des torches. Au fond, à peut-être dix mètres, une porte gardée par deux gorilles à la mode Kukuxklan, mais noirs. Glauque à souhait. Calixte s’approche.

— Nous sommes les pénitents, lui précise les deux chiens de garde.

Il ne sait que répondre. Ils ont l’air tellement tartes qu’il leur jetterait bien un bon mot mais vu la largeur de leurs épaules, il se contente de tendre son invitation. Ils hochent la tête. L’un ouvre la porte et l’autre l’invite d’un geste à entrer.

— Reposez en paix.

Quelques pas dans un couloir étroit à peine éclairé et il débouche sur une salle ronde. La lumière est chiche, rougeâtre, ambiance club berlinois des années 80. Du moins, c’est l’impression que ça lui fait même s’il n’a jamais foutu les pieds à Berlin. De cette rotonde partent d’autres couloirs, quatre au total. Ce n’est plus un caveau mais des catacombes. Des êtres déguisés bavardent. Certains remarquent son arrivée, hochent la tête. Calixte leur rend la politesse puis s’engage dans un boyau. Des salles où ça bouffe et ça boit allongés sur des divans, à la romaine, les costumes maculés de reliefs inidentifiables et de tâches dont on ne veut pas savoir la provenance ; des salles où ça baise, à deux ou à dix, les corps nus imbriqués les uns dans les autres en des puzzles improbables, les visages toujours anonymes ; des salles où ça hurle à force de se faire maltraiter par tout un arsenal de cuir, où les vilains garçons de la ville se font corriger par des nanas en combi latex et talons aiguilles. Des effluves de foutre se mélangent au fumet des plats. Une odeur capiteuse qui semble se déposer sur vous comme une poussière dégueulasse. Et partout, des silhouettes sombres qui matent, discutent, se branlent. Comment retrouver parmi cette faune son maître chanteur ?

 « Chercher l’animal » lui avait ordonné la Crèveke. Elle avait vraiment un sens de l’humour particulier. D’ailleurs, comment savait-elle ça ? Pourquoi cette garce ne le lui avait pas dit plus tôt ? Mais comment faire ? Des animaux, il y en a plein ! Des renards, des chats, des serpents, un éléphant, un corbeau. Arrêt. Un corbeau. Non, ce serait trop facile. Trop beau. Et pourquoi pas après tout ? Ils sont suffisamment fondus pour se faire fouetter six pieds sous terre, alors se trahir si bêtement, pourquoi pas ? De toute manière, il n’a pas de piste alors celle-ci en vaut bien une autre. De salle en salle, il suit le charognard. Il l’observe relever son masque pour bâfrer sans pour autant se révéler, boire coupe après coupe, baiser et se faire baiser. Combien de frustrations, combien d’heures passées à se contrôler pour se permettre tant d’excès. Pourtant pas un enfant de chœur, Calixte est impressionné. Le type est une véritable machine.

A suivre sa proie, ses repères s’emmêlent. Ce caveau est un putain de labyrinthe ! Il a remarqué plusieurs portes, en a ouvert certaines. Toutes donnaient sur d’autres salles où l’intimité offerte par un simple panneau de bois permettait des plaisirs plus raffinés, pour ne pas dire tordus. Toutes, sauf une qui ouvrait sur un couloir plongé dans le noir. Il observe le corbeau depuis l’angle d’un couloir quand deux hommes, du moins le croit-il, ce pourrait aussi bien être des femmes, finissent par se rapprocher et l’accoster.

— Vous ne goûtez pas aux délices ?

— Je n’ai pas le palais suffisamment subtil. Alors je regarde. 

— Nous n’aimons pas trop les curieux. Je crois ne jamais vous avoir vu ici ?

Tu m’étonnes ! Tout le monde porte des masques ducon ! Sauf que cette remarque, il l’a garde pour lui. Le ton du type a une odeur : le roussi. Un autre guignol arrive. Calixte recule d’un pas. Ils avancent d’un pas. Clairement, ils ne vont pas le laisser repartir.

— Vous n’étiez pas là à la cérémonie. C’est très impoli.

Dans la voix, des lames. Ce sont peut-être des bourges en quête de sensations fortes, mais leurs masques et leur cérémonial de foire pourraient bien faire tomber leurs manières et les transformer en vaurien. Se faire suriner dans des catacombes par ces clowns, non merci. Encore un pas. Clairement, il va morfler. Urgence.

Son intellect se coupe. L’instinct prend le dessus. Calixte s’élance comme un dératé. De couloir en couloir, il cherche cette satanée porte. Il finit par tomber dessus. Après avoir écarté de son chemin une souris priapique, les trois sur les talons, il s’enfonce dans le couloir obscur. Il manque à plusieurs reprises de se casser la gueule sur le sol inégal. Il trébuche, se rattrape aux murs qu’il touche en tendant les bras. Il entend les autres derrière. Très près. Trop près. Ils ahanent, lui jettent des sentences de mort, le maudissent. Son pied finit par heurter une pierre. Il s’étale de tout son long sur les degrés d’un escalier. A quatre pattes, le souffle court, il le gravit. Sa tête cogne violemment contre du dur. Les voix se rapprochent. Une seconde de vertige. Puis la panique. Palpations précipitées. Du bois, vermoulu, dans lequel s’enfonce ses doigts. A coup d’épaule, il défonce la planche. Un amas qu’il ne veut pas imaginer lui tombe dessus, dévale l’escalier dans un bruit mat. Il grimpe. Une lourde pierre. Avec la force du désespoir, il la déplace. Tel un noyé, il jaillit à l’air libre. Sans prendre le temps de s’excuser d’avoir dérangé le repos éternel du macchabée, il file dans la nuit. Il zigzague entre les tombes, se cache derrière un marbre imposant, ose un œil. Une seconde à peine et les trois gus sortent et se figent. Seuls leurs masques bougent, scrutant la nuit de leurs yeux aveugles. Les secondes sont des heures. Finalement bredouilles, ils retournent dans le ventre de la terre, prenant soin de replacer la pierre tombale.

Calixte n’en revient pas. Comment ai-je pu déplacer ça ? Cette question restera à jamais sans réponse. La stupeur passée, il se tâte. Des égratignures, une vilaine bosse au sommet du crâne, rien que le paracétamol ne pourra vaincre. Seulement, à part qu’il a de singuliers appétits sexuels, il n’en sait pas plus sur son corbeau. Repartir sans rien ? Il imagine déjà la Crèveke l’avoiner. Impensable.

Il fourre masque et chapeau dans un pot de fleur vide et se place à deux rangées de tombes du caveau, accroupi derrière une pierre tombale rendue anonyme par le temps. De là, il a un point de vue idéal sur l’entrée du souterrain. Les minutes, puis les heures passent lentement, froidement, avant que ne sorte le corbeau, accompagné d’un Pierrot tout en hauteur et d’un Arlequin ventru. Il sort son portable, passe son appareil photo en mode nuit et commence à canarder. Les trois avancent. Calixte les suit à bonne distance. Ils s’arrêtent devant une poterne dans le mur est du cimetière. Une lampe automatique détecte leur présence et s’allume. Le corbeau frappe une fois contre la porte et ôte son masque. Ses compagnons l’imitent. Il mitraille. Quand la porte s’ouvre, Calixte prend le large. Dans sa course, il heurte quelque chose. Un coup d’œil en arrière. Rien à faire. Le vase se fracasse sur le sol. Le calme de la nuit explose. Au loin, les trois hommes tournent leurs visages vers lui.  — Merde ! Ne peut-il s’empêcher de jurer, accélérant un peu plus le pas.

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