Passion

Son amour naquit telles les trompettes de la guerre, claires et fortes au-dessus du champ de bataille, et il crût comme leur absurdité meurtrière faisait tombée par bataillons entiers les hommes venus les entendre. D’ailleurs, son amour avait les mêmes qualités que le combat : violent et dévastateur.

Il s’était entiché d’une succube, la plus perfide maîtresse des plaisirs humains. Il se délectait chaque soir de tomber dans ses bras séducteurs tandis que ses baisers et caresses le laissaient abruti, l’âme vidée et le corps éreinté. Il aimait tous ses aspects : ses parfums envoûtant ; l’éclat de ses regards ; le feu de leurs étreintes et leur souvenir, toujours nimbés de l’incertitude des passions vécues avec trop de force ; la brûlure au creux de son estomac chaque fois qu’une obligation l’éloignait d’elle. Il acceptait tout. D’ailleurs, pour ne jamais l’oublier, il la portait contre son cœur, cajolée par la chaleur du désir qu’il ne cessait de lui vouer. Parfois, ne pouvant plus y tenir, il se plaisait à l’embrasser, même en public. Qu’il passe pour un fou ! Les hommes sont jaloux.

Cet amour lui dévorait l’âme et le corps, le consumait des lèvres aux talons. Tout en lui était tourné vers elle, vers son plaisir destructeur. Il lui promettait sans cesse : jamais il ne la quitterait et elle, compagne possessive, savait y faire pour qu’il ne tienne sa promesse. Ç’en était presque devenu un jeu. Dès qu’il esquissait la moindre rupture, elle s’empressait de se faire enjôleuse et surtout, de lui promettre mille plaisirs plus enivrants les uns que les autres. Il se rebiffait. L’honneur, l’orgueil, la fierté, tout était balayé lorsque leurs lèvres s’unissaient à nouveau. Un baiser d’elle sonnait le glas de ses pathétiques velléités de célibat. Comme après chacun de ces moments, quand la tension devenait extrême,  la passion n’en était que plus violente, plus vive, plus forte.

Il aimait par-dessus tout l’abandon qu’elle lui offrait. Lorsqu’il était avec elle, lové dans ses vapeurs doucereuses, plus rien n’avait d’importance que d’être ensemble. Elle l’emplissait de la satisfaction du béat, couchait sur son âme l’innocence du rêveur. Pour lui, il y avait presque de la religiosité dans leur relation. Une fusion quasi sacrée. Si fusionnel d’ailleurs qu’elle fut la seule à ne pas le quitter quand tout devint compliqué dans sa vie.

Ses amis, jaloux, ne cessaient de l’implorer :

— Quitte-là ! le suppliaient-ils. Elle ne t’apportera que des malheurs comme à tous ceux qui sont déjà tombés sous sa coupe.

— Fadaises ! leur rétorquait-il. Vous ne pouvez pas comprendre. Ignorants ! Mesquins !

Il s’enfuyait alors sous leurs yeux tantôt accusateurs, tantôt apitoyés. Leurs regards lui vrillaient l’âme jusqu’à ce qu’elle le réconforte par le pouvoir de sa seule nature, de la douceur qu’elle propageait en lui. Terriblement las d’entendre tous ces saints d’opérettes le sermonner, ses amis se disaient-il pourtant ! il finit par ne plus les voir.

Au travail, ils estimèrent qu’ils ne pouvaient plus tenir son poste.

— Tu comprends Pascal, avait commencé son chef d’équipe, on ne peut plus te garder. Tu n’es plus à ce que tu fais, tu sembles… ailleurs. Te faire travailler sur les chantiers devient dangereux pour toi et le reste de l’équipe. Je suis contraint de me séparer de toi.

Il agonit son chef, créa mille mots blessants pour lui signifier sa haine, sa hargne. Il le méprisa pour son incompréhension, son manque d’humanité. Ne comprenait-il pas qu’on ne pouvait se partager ? Lorsque la passion s’emparait d’un homme, il ne pouvait qu’y plonger corps et âme, quitte à se consumer ? L’autre n’avait su que croiser les bras et secouer la tête. Il insista.

— Arrête là, lui intima son chef d’équipe en lui tendant son chèque et sa lettre de licenciement.

— Allez tous au diable ! s’emporta-t-il en quittant l’atelier.

Il l’avait elle et pour lui seul. Rien d’autre ne comptait plus. Jamais elle ne le jugeait, ne lui demandait des comptes. Elle l’acceptait tout entier. Et c‘est tout entier qu’il se jeta dans ses bras ce soir-là, le soir d’après, puis les jours qui suivirent.

Plus personne n’entendit parler de Pascal. Lorsque l’huissier vint pour saisir les meubles suite aux nombreux loyers impayés, il était déjà loin. Il avait fui avec elle ce monde qui ne le comprenait pas, et que lui-même avait fini par ne plus comprendre. Il s’était simplement mis hors-circuit. Il était sorti de cette société qu’il haïssait car, selon lui, elle-même le haïssait. Il abhorrait cette humanité où les amours hors normes n’avaient pas leur place sauf sur le bûcher des regards bien-pensants. Il était allé poursuivre son idylle dévorante ailleurs, à un endroit où elle n’intéressait plus personne.

A la sortie du supermarché, la bonté de quelques âmes charitables lui permettait d’encore vivre sa passion. Et lorsque retentissait à ses pieds le cliquetis magique d’une pièce de monnaie jetée à la volée, il ne disait autre chose que :

— A votre santé !

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