Rive droite, rive gauche

En même temps que cette matinée pourrie, la porte de l’hôtel se referme derrière-elle. Ses baskets foulent le pavé. Ses mains cherchent dans sa veste, en sortent un imbroglio de fil blanc que ses doigts démêlent avec l’aisance de l’habitude. Elle branche le micro-jack à son téléphone et s’enfonce les écouteurs dans les oreilles. Elle déverrouille l’écran. Message. Cindy : « Elle devrait te plaire ». Laura connaît sa pote. Elle n’a pas le brevet mais de la suite dans les idées. A coup sûr, encore un de ses trucs pour l’empêcher de tourner en rond. Tu parles cinq minutes avec elle et se débloquent les nœuds que t’as dans la tête. Laura en a trop en ce moment : questions à la con aux réponses impossibles, ses espoirs en berne et des doutes comme autant d’oursins à te faire saigner la confiance. Qu’a-t-elle encore trouvé pour la faire cogiter droit ? Laura hésite, touche le lien. La musique se lance. La bulle se crée.

Dans les rues, sur les places, des façades à colombages proprettes, entretenue avec le soin d’une ville qui plaît à se montrer. Ses habitants sont à son image. Les piétons, badaud flâneur ou travailleur pressé, sortent des pages de catalogues. Guindés chics ou faussement décontractés, il n’y a pas de fautes de goût, seulement l’éventail des styles des classes supérieures et des envieux qui cherchent à leur ressembler. Les premiers se sapent aux Galeries Lafayette, les seconds à H et M, mais tous convergent vers la même chose, le fric, avec une plus ou moins forte dose d’éthique selon s’ils assument, ou non, leur capital.

« Disposé à être tutoyé par toute institution ; institution méprise et déplore ton élocution ».

Un écho. La rime fait mouche. Qu’est-ce qui la distingue de ces gens? Ce matin, face aux deux vieux sirotant leur thé l’auriculaire dressé, le verbe. Tout de suite, très clairement, les fringues. Laura cherche le confortable, le pratique quand tous ces pèlerins font de leur apparence l’expression de leurs idées, de leur manière d’appréhender le monde. Rue du Gros, son style l’éloigne de tous les autres, un îlet au milieu d’une mer placide et grise. Ne sont-ce pas des regards condescendants qu’ils jettent sur elle ? Ne sourient-ils pas en coin ? Pouah ! Qu’est-ce qu’elle en a à foutre ? Ça la met en rogne de leur prêter attention, d’un instant vouloir se fondre dans leurs normes. Elle lève les yeux. Les toits semblent se rejoindre là-haut, entre le ciel et les pavés. La rue soudain parait plus étroite. Leurs fenêtres posées sur elle comme autant de regards moqueurs, les façades la rapetissent, l’écrasent.

Laura accélère le pas, tourne à gauche rue Jeanne d’Arc. Pierres de taille sévères, hautes fenêtres sur cinq étages, balcons à fer forgés, les façades conçues par un Haussmann de province insistent. Le paysage lui colle aux yeux, à la peau. Tout est décalé. Ses vêtements, ses mots, ses repères. Ici, rien n’est pareil à là-bas, de son côté de la Seine. Deux mois qu’elle bosse sur cette rive, la droite. Deux mois que ça fermente. Aujourd’hui, ça bout.  Faut que ça change, conclut-elle en posant le pied sur la première marche de l’escalator. Au rythme de la mécanique, la bouche de métro avale inexorablement son paraitre singulier. Au-dessus, les dentelles austères du palais de justice posent sur elle le regard des lois, de leurs lois, comme pour rappeler aux voyageurs qui tient les rênes.

Sous terre, tout change. Les murs pavés, gris uniforme, le courant d’air, nauséabond, tout est lisse. Sur le quai, l’attente et rien d’autre. Tout le monde tend à aller où il désire, chez lui, chez un autre, au travail ou nulle part. Un seul dessein : arriver. Sapé ou non, châtié ou argotique, tu montes dans la rame et elle te brinquebale jusque ailleurs.

« On a les même os, le même langage, le même sang mais t’oublies un détail ; l’genre d’accent avec lequel tu finis tes phrases ».

Le tunnel siffle. Le métro arrive. Les portes s’ouvrent. Elle s’engouffre dans le tube comme on plonge dans une rivière familière. La machine s’élance. Une station. Puis l’air libre, le pont. En dessous, la Seine marron-verte, frontière aqueuse entre deux rives, entre deux mondes. Passé cette faille, cette blessure au cœur de la ville, le béton remplace la pierre, la brique rouge, les colombages. Rive gauche tout est neuf. Enfin, du neuf précipité de la Reconstruction.

Station Saint-Sever, la population change. Sur les peaux, sur les vêtements, des cheveux aux ongles, la couleur embarque. Ici, c’est bigarré, c’est vivant. Les blancs-becs de rive-droite ne se hasardent pas au-delà. Les bourges ça n’aime pas ne pas maîtriser les codes. Ici, ils disent un mot, ils sont grillés. Ici, ils ne tiennent plus le haut du pavé, ils ne sont plus qu’une molécule dans un corps plus grand, sans prise sur rien. Ici, on se mélange, on voit de tout sans se regarder.

«  Tes parents se sont dits, l’école change les nantis ; Mais leur enfant grandit, veut parler comme un bandit ; C’est une règle sociale, on s’adapte à notre monde ».

Les gosses de riches qui osent aller plus loin se donnent mauvais genre. Elle les grille direct dans la rame bondée. Ils viennent chercher là le frisson de l’inconnu, se tailler une réputation de durs auprès de leurs semblables. Du shit aussi. Sur leurs lèvres, elle lit leurs phrases, leur verbe. Ok ya de l’argot, des mots sortis de cités, mais la diction est trop propre. Ils articulent les mots quand faut les bouffer. A l’oreille, ça sonne creux. Des acteurs. Des morveux venus s’encanailler jusqu’à ce que leur raison social les rattrape. Alors, eux deviendront avocats ou ingénieurs quand leurs potes du quartier galéreront à faire accepter leur CV. Un nom pas d’ici, un prénom de série américaine et ta candidature passe à la trappe. Trop connoté se disent les boîtes bien françaises.

Sans crier gare surgit alors cette remarque : comme elle. Dans son taf, auprès de son directeur, de ses collègues, des clients, ne cherche-t-elle pas à s’adapter à « l’autre monde » ? A correspondre aux codes de ces types dont elle se moque ?  Sa manière de parler aux clients, ses efforts pour masquer son accent banlieusard, garder le dos droit et se contraindre à porter ces ballerines inconfortables et puantes. Elle aussi joue un rôle taillé pour quelqu’un d’autre. Vaut-elle mieux que tous ces blancs-becs ? Le couperet tombe. Non.

« Si tu es de ceux qui ont grandi dans le gris des tours ; L’oreille bien trop remplie de l’argot qui s’écoule ; Tu auras tendance à être moins à l’aise en centre-ville ; Que dans le quartier sensible où ta jeunesse a grandi tranquille ».

Saint-Etienne du Rouvray. Parc Gracchus Babeuf. Terminus pour elle. Elle marche quoi, dix minutes ? et arrive chez elle. Laura lève les yeux.

Sur quinze étages, l’immeuble part à l’assaut du bleu du ciel. De l’autre côté du pont, les cages à lapins sont d’anciens hôtels particuliers. De ce côté-ci, des tas de bétons coulés à la va-vite.

«  En vrai, ils n’ont pas de mérite d’être né là où ils sont nés ; Mais ils ont le passeport dans la guerre du langage français ».

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