Les Géants

Assis sur un rocher au bord d’une rivière, un grand-père fume sa cigarette. Une Gitane. Brune. L’enfant à ses côtés lance des cailloux dans l’eau. Plouf,  et les cercles concentriques se déforment dans le courant. L’air est tiède, l’atmosphère claire. Fin d’après-midi sur les bords de l’Orb.

De la berge, on doit lever les yeux pour les apercevoir. Au détour d’un énorme rocher, sur la cime des collines, hautes au-dessus du cours d’eau et se détachant contre le ciel uniformément bleu, pastel, ils jaillissent. Leurs squelettes métalliques jettent des ombres géométriques sur les frondaisons vertes d’arbres aux essences inconnues. Les rayons déclinants du soleil jouent dans les pleins et les vides de leurs carcasses. Enfermées dans leurs mains énormes, deux épaisses cordes, interminables, relient l’est à l’ouest.

Ils sont quatre à se dresser au sommet de la montagne, indifférents aux derniers canoës qui descendent la rivière, aux voitures qui serpentent sur la route sinueuse de la vallée. Impassibles sous la canicule ou l’intempérie, ils se tiennent droit comme des « i ». Ils sont fiers que leurs têtes caressent le ciel et serein de former une cordée inébranlable. Par leur vigie infinie, le jour vient après la nuit.

Quand arrivent les derniers éclats de la nuit, les géants sont à leur poste. Ils assurent leur prise sur les cordes et les tendent. Éveillé par la traction, le soleil ouvre un œil. Aube. L’Orient s’enflamme. Pourtant, sur le bord du monde, il semble hésiter, ne rien vouloir faire d’autre que d’observer la nature encore engourdie. Son regard tombe alors sur les cordes des géants. Elles tracent un chemin. Il a oublié la veille et, sa curiosité piquée au vif,  décide de les suivre. Il caracole dans le firmament à présent incandescent, si loin au-dessus de nos têtes. Ses yeux se posent sur les humains agités par leurs affaires, ses rayons abreuvent les plantes avides de ses caresses, miroitent sur les eaux vagabondes de la rivière. A son zénith, il dévore le ciel, écrase la vie de sa chaleur triomphante. Puis, fatigué par l’ascension, il s’étiole lentement. Lorsqu’il effleure l’occident, en une ultime espièglerie chromatique, il décline ses rouges et ses ors pour finalement disparaître derrière l’horizon. Crépuscule.

La nuit, tout change. La Terre réclame du repos.  Les pieds des géants se détachent de la roche. Leur procession nocturne commence. A pas immenses, ils tirent leurs cordes vers l’ouest et halent dans leur sillage le voile de la nuit. Sur les champs desséchés, sur les chemins brûlants et les maisons calfeutrées, ils déploient un ciel noir constellé d’étoiles dans lequel luit l’œil unique de la lune. Ils apportent la fraîcheur de la nuit sur le monde brûlé. La Terre s’apaise et prend enfin une grande inspiration.

Si l’on écarte le murmure de la rivière, on peut discerner l’écho métallique des pas de ces infatigables marcheurs. Leur souffle puissant apporte une brise légère dans les feuilles des arbres assoupis. Dans les instants qui précèdent l’aurore, quand ce sont tus les grives et que les coqs s’apprêtent à déchirer l’air de leur chant, les géants reprennent leur place, immobile dans l’air frais, et tendent à nouveau leurs cordes. La puissance de leur geste les fait vibrer. S’échappent d’elles en gouttelettes innombrables toute l’humidité accumulée pendant la nuit, couvrant la Terre de rosée, lui offrant de boire une dernière fois la fraîcheur de la nuit avant que ne revienne l’ardeur du soleil.

— Sans les géants perchés au sommet de la montagne, affirme le grand-père, le monde ne tournerait pas aussi rond.

Elle est jolie papy ton histoire. Mais ce ne sont pas des géants, seulement de bêtes pylônes électriques.

— Peut-être… Pourtant, le jour succède toujours à la nuit.

3 réponses sur “Les Géants”

  1. Le fameux thème universel des illusoires apparences de la réalité à l’origine des mythes de l’humanité : l’existence de Dieu. Une belle métaphore cependant dans une sorte de vision mécaniste du monde. Mon goût personnel, si l’on me permet : ne pas écrire « Le papy raconte. » Cela aurait ajouté un effet de surprise intéressant à la fin. Ceci dit, une seule question me taraude : quel est le lien avec la Gitane. Brune.
    ?

  2. Merci pour ce commentaire.
    A la relecture, il est vrai qu’ôter « le papy raconte » est d’un meilleur effet. Je me permets donc de suivre votre conseil.

    Le papy fume des Gitanes brunes, tout simplement. Elle donne à ses mots le goût acre et profond du tabac brun, loin de la frivolité d’une blonde consumée à l’emporte pièce.

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