Une réponse bancale à une question qui l’est tout autant.

Question : Une série américaine peut-elle être un lieu de mémoire français ?

A lire cette question, nous sautes aux yeux la contradiction entre ces deux expressions : série américaine et lieu de mémoire. Commençons par la seconde.

Lieu de mémoire est un terme popularisé par l’historien Pierre Nora. Il le définit comme « un objet [qui] va de l’objet le plus matériel et concret,éventuellement géographiquement situé, à l’objet le plus abstrait et intellectuellement construit. Cet objet devient lieu de mémoire quand il échappe à l’oubli […] et quand une collectivité le réinvestit de son affect et de ses émotions. » Avec une telle définition, on peut caser pas mal de choses là-dedans.

 Mais faut-il encore trouver une série américaine qui ait marqué les mémoires, de ces séries pour laquelle chacun à son souvenir, une anecdote liée à elle. Un lieu de mémoire doit évoquer des images, des émotions, des sensations qui transcendent sa simple nature d’objet. Dans l’avalanche de séries dont nous abreuvent les chaînes gratuites ou non, à la demande ou non, le tri s’avère difficile.Oublions les séries les plus récentes, elles n’ont pas encore eu le temps de s’imprimer dans les mémoires d’autant plus qu’on les consomme avec une gloutonnerie ôtant toute persistance à leur saveur. Il faut une série ancienne,et qui dure depuis des années afin d’avoir eu le temps nécessaire pour se ficher dans nos esprits, dans nos habitudes mêmes. Plusieurs jours sont passés avant de réussir à mettre le doigt dessus. Finalement, un soir, dans l’éclair de lucidité précédant le sommeil, la révélation : les Feux de l’Amour.

Et là, banco ! Elle remplit (presque) tous les critères.

La durée tout d’abord. Depuis 1989, une heure par jour cinq fois par semaine, les relations compliquées, adultérines, conjugales, transgénérationnelles, vénales(liste non exhaustive) des familles Chancelor, Habott et Newman s’emparent de nos écrans. A la louche, 37 000 heures ! Avec cette masse, impossible que pas un français de plus de dix ans ne soit une fois au moins tombé sur cette série.

L’horaire ensuite, du moins l’ancien. Vers 14 heures, juste après ce programme aux prédictions hasardeuses dont la mission est de distiller l’espoir lointain du beau temps retrouvé, à savoir la météo. Moment idéal pour toucher la ménagère. Après une matinée passée à laver les sols, à repasser les chemises de monsieur, à ranger les chambres ingrates de marmots bordéliques (à moins que ce ne soit le contraire) et une fois la table déjeuner desservie, elle peut enfin souffler.Affalée dans le canapé, et même si elle n’a pas eu le loisir de beaucoup s’en servir, elle se plaît à débrancher son cerveau par le visionnage des turpitudes sans-cesse renouvelées, et pourtant comparables, des personnages. Quel enfant n’a pas subi l’ire maternelle, un mercredi après-midi, alors qu’innocemment il dérangeait par ses questions le repos de la guerrière ?

La recette après. Les Feux de l’Amour sont un modèle de série interminable. Si le scénario tire toujours les mêmes ficelles, il prend soin de chaque fois les renouveler en changeant les personnages pris dans une énième tromperie. Les ingrédients non plus ne changent jamais : amour, argent, ambition. Les trois A de la longévité. Cette dernière n’est possible uniquement grâce à la lenteur de l’histoire (d’ailleurs, y’en a-t-il vraiment une ?). Vous regardez un épisode ou, question de point de vue, le subissez. Occupé ensuite par votre propre vie (je l’espère pour vous plus passionnante), vous laissez une semaine orphelin Nicky, Jack, Victor et tous les autres automates de studio.Absolument pas tourmenté par le fait qu’ils ne vous aient pas manqué, vous regardez un nouvel épisode. Magie des Feux de l’Amour, au bout de cinq minutes,vous devinez tout ce que vous avez manqué. Vous n’avez rien raté. Comme si vous l’aviez vu la veille mais sans avoir perdu des heures à suivre les acteurs.

D’ailleurs,ceux-ci sont uniques. L’actor studio dans toute sa splendeur. Les expressions sont tellement exagérées que ça en devient comique. Exemple. Nicky apprend qu’elle est pour la centième fois cocue. Ce n’est pas des pleurs qui jaillissent de ses yeux mais un torrent de larmes creusant la couche épaisse de son fond de teint. Un « Oh Jack ! (Ou Victor, ou truc bidule, c’est au choix) Pourquoi m’as-tu fait ça ? » jaillit de ses lèvres trop rouges avec des trémolos dans la voix, des gros sanglots mal simulés et un ton humide plus dû à son dernier blanchiment de dents qu’à une quelconque détresse.Elle voudrait bien creuser ses rides pour accentuer l’expression de sa douleur mais avec tout le botox qu’elle s’est faite injecter dans le visage, rien ne bouge. Comme l’intrigue, les visages liftés des acteurs ne remue pas.

 Enfin,le dernier clou à enfoncer pour faire des Feux de l’Amour un lieu de mémoire : le générique. Qui ne le connaît pas ? Moi-même je le sifflote en écrivant ces lignes. On entend les trois premières notes au piano et nous voilà transportés à Genoa City. Comme un parasite accroché à nos souvenirs,il nous revient tout de suite en tête dès que quelqu’un, oublieux de sa désagréable persistance, se met à le fredonner. Si vous croisez quelqu’un qui fait ça, vous pouvez légitimement mettre en doute ses goûts. Et les vôtres parla même occasion.

N’ayant pas peur des (gros) mots et des associations bizarres, j’ose l’écrire haut et fort : les Feux de l’Amour sont un lieu de mémoire français.

(Je vous avais prévenu : la réponse est aussi bancale que la question)

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