Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (5/5)

La Luna

Dans le regard déterminé de Sébastien, il n’y a plus de rues ou de façades, seulement une carte mentale de la ville balafrée d’un trait jaune courant du Petit Bar à la Luna. Les odeurs écœurantes de friture s’échappant par les portes ouvertes des kébabs de la rue de la République ne lui font même pas frémir la narine. Les enseignes éteintes des magasins, des jalons sombres sur son itinéraire. Il enquille par la place de la Haute Vieille Tour, serpente entre les voitures du parking, enchaîne par la rue de la Savonnerie jusqu’à glisser, après avoir traversé la rue Grand Pont, rue Saint-Etienne des Tonneliers. Son GPS interne est ravi. Pas une fois, il n’a dévié de son objectif. Cerise sur le gâteau, il a même gagné deux minutes sur le temps de parcours estimé. Le souffle court mais un petit sourire au coin des lèvres, il savoure cette petite victoire quand apparait la devanture de la Luna.

La Luna. Malgré ses changements de noms, elle est une boîte ancienne dans le paysage nocturne rouennais. Longtemps considérée comme le repère de blacks amateurs de musique latine et de blondes pulpeuses, cette réputation a fait long feu devant la réalité. C’est avant tout une entreprise et, en conséquence, si t’as quelques billets à sortir de ta poche, t’es le bienvenu. Installée derrière le Palais des Consuls, juste à côté de l’entrée du parking de la Bourse, la petite place sur laquelle donne l’entrée est pleine d’une belle population de noctambules.

 

Belle dans le sens nombreuse car, à y regarder de plus près, elle est assez bigarrée. Les bars ont fermé alors la foule des fêtards se déverse dans les lieux encore ouverts après deux heures du mat’. A Rouen, à part les boîtes, il n’y a pas grand choix. Évidemment, il y a là les soiffards déjà trop imbibés. Plein de bières et de confiance éthylique, ils sont persuadés que leurs yeux chassieux et leur phrasé pâteux ne les empêcheront pas de rentrer. Il y a aussi de jolies filles, toutes apprêtées, autant pour le plaisir d’être belles que pour, on ne sait jamais, attirer un prince charmant. Ou, à défaut d’être charmant, peut-être se révélera-t-il un coup valable pour la nuit. Reste l’entre-deux, un caléidoscope de personnes cherchant seulement à poursuivre la soirée, pourquoi pas en osant un pas de danse, assurément autour d’un verre.

Sébastien s’arme de patience. La file est longue et l’urgence plante à nouveau ses griffes en lui. A quelque mettre, le dernier tour de Rubik’s cube pour recomposer les faces de sa soirée de samedi dernier. Un ultime jeu de doigts pour en reconstituer le fil. Et la retrouver. Agathe… Ou non ? Il évacue cette perspective. Son ventre est déjà suffisamment noué pour y ajouter une dose de pessimisme. Ce soir, c’est sûr, il repartira à son bras. Houlà ! Ne pas tomber dans l’angélisme non plus. « Wait and see ! » s’ordonne-t-il.

Avant d’atteindre le gorille encadré devant la porte close, un crâne rasé posé sur un bombers noirs et des jambes solides, il compte. Dix-huit personnes. Juste devant lui, un groupe de quatre : deux filles, deux gars. Les premières ont enfilé l’indémodable petite robe noire, élégante, sous leur visage un tantinet trop maquillé. Les seconds ont passé des chemises trop ajustées sur leurs corps de salle de sport. Leur coupe de cheveux très joueur de foot certifie l’excès d’attention qu’ils portent à leur allure. Ils se sont faits beaux pour aller guincher mais à voir leurs bras serrés contre leur poitrine et leur parler hésitant, Sébastien comprend vite qu’ils gèlent.

— Pourquoi ne pas vous être couverts ? S’enquiert Sébastien, plus pour tuer le temps que par un quelconque intérêt pour la réponse.

— Pour économiser le vestiaire, chevrote l’une des deux filles.

— Mais ce doit être deux euros. Comment ferez-vous pour danser gracieusement avec le nez qui coule ?

A-t-il voulu faire de l’humour ? Répondre à cette question le déprimerait tant le niveau de sa conversation l’atterre. Pourtant, par politesse ou indulgence, les quatre rient. Il sourit à son tour, n’ayant d’autre choix qu’assumer malgré tout la médiocrité dans laquelle le fait tomber son obsession. Il n’arrive même plus à formuler une phrase correcte. Elle lui ôte les moyens de faire de l’esprit. Alors plutôt que de dire de la merde, il choisit de la boucler. Il souhaite une bonne soirée aux économes et replonge en lui-même.

Les mots de Quentin le rendent perplexe. La manière dont lui a agi ne le surprend pas. Avec un coup dans le nez, il se laisse facilement aller à la grandiloquence. Quant à la parabole sur la pêche, il ne sait qu’en penser. Lui, harponné par une meuf, la blague ! Néanmoins, ses réactions face aux réponses du serveur sont sans équivoque. Il est tombé tout entier dans les filets d’Agathe. Lui aurait-elle jeté un sort ? Non mais il déconne là ! Est-il devenu si aveugle qu’il cherche dans le surnaturel au lieu d’accepter les symptômes d’une réelle attirance ? Enfin là, c’est bien plus que ça. Ça dépasse le cadre de la normalité. Pour se torturer toute une semaine, Agathe doit être réellement extraordinaire. Persuadé qu’il est que les femmes ne sont que des conquêtes, de simples objets de plaisir interchangeables et non des êtres de chair doués de sensibilité, voilà que l’une d’entre elle lui retourne le cerveau. Des mois, des années sans ressentir une telle attraction. Ce doit être ça. C’est un astre ! Une étoile filante dans la nuit de son amnésie. Qu’est-ce qui a bien pu le marquer à ce point ? Qu’est-ce qui a pu le chambouler chez cette nana que toutes les autres n’ont pas ? Qu’a-t-elle dit ou fait pour le faire partir autant en vrille ? Emporté par le torrent des questions, il sursaute de se retrouver devant le videur.

Ce dernier le toise de pied en cape.

— Bonsoir.

— Bonsoir. La voix du gorille est sèche.

Sébastien se reluque à son tour. Ses fringues ne sont pas de prime fraîcheur. Sa chemise et son jean ont depuis longtemps oublié la sensation du fer sur leurs fibres. Et ses baskets sont vraiment défoncées. Échange de regards. Au grognement sourd du videur, il comprend instantanément qu’il va se faire recaler. Vite, une idée.

— Je viens rejoindre des amis.

— Qui ça ?

Allez, le tout pour le tout.

— Agathe.

Le géant de chair, une tête de plus en hauteur, quatre épaules en largeur, hoche la tête.

— Tu peux entrer.

Qui est cette nana pour être connue ici ? Une habituée des nuits rouennaises ? Sébastien ne tergiverse pas plus longtemps et s’engouffre dans la boîte. Place à l’action.

Dans le hall d’entrée tout de rouge et de noir, son ardeur toute neuve est vite douchée par la queue devant le vestiaire. Les tenanciers ont arrangé un court serpentin pour rendre la file d’attente plus ludique. N’empêche qu’au bout, ce n’est pas Space Mountain et même à faire un petit tour avant d’arriver au comptoir, il n’en reste pas moins qu’on s’emmerde à attendre seul son tour. D’en bas — la piste de danse et le bar sont au sous-sol, on y accède par un large escalier en demi-cercle — on entend monter en sourdine la musique. Des éclats de rire de nanas à moitié beurrées et des gros lourds qui tentent l’humour pour les séduire s’élèvent entre les murs, sans même tirer un sourire aux armoires à glace chargés de faire régner l’ordre dans les lieux. Quand on remarque la taille de leurs battoirs, on n’a absolument pas envie de les voir s’abattre sur notre tronche.

Son tour arrive. Au vestiaire, l’accent du lointain mangeant un mot sur deux d’un black pas très grands mais aux traits marquants l’accueille.

— Salut. Une entrée ? Un vestiaire ?

Sébastien hoche la tête au deux. Comprendre ce type revient à faire du Google trad en direct. Néanmoins son sourire, nom d’un chien ce sourire ! Il lui mange tout le bas du visage, accompagné d’un rire unique qui vous oblige à rire même si vous n’avez rien compris à sa blague. C’est si efficace que Sébastien oublie ses réflexions et, pour la première fois de la soirée, rit de bon cœur. Les dix euros qu’il claque ne l’écorchent même pas. Au contraire, il remercie chaudement le gars de l’avoir déridé. D’un coup, il se sent mieux.

Le pas léger, presque enjoué, il descend les marches dont l’angle est marqué par des tubes lumineux rouges. Il ressent maintenant plus d’envie que de crainte. Oublier le cas de conscience de tout à l’heure, les tergiversations stériles, il a hâte d’arriver dans le grand bain. Et si le videur a réagi au nom d’Agathe, c’est qu’elle est forcément là.

Première sensation, l’agression. Sébastien est littéralement agressé par la musique. Non pas le niveau sonore, si tu vas en boîte tu sais très bien à quoi t’attendre en terme de décibels, mais par la soupe ultra-commerciale et standardisée sur laquelle il aperçoit hommes et femmes danser. Enfin danser, se trémousser avec plus ou moins de cohérence et aussi gracieusement que le permet le choc entre la perception de ses mouvements et la réalité de ceux-ci lorsqu’on a déjà un verre de trop dans le cornet.

Les rares fois où il va en boîte, il est déjà tellement éméché qu’il ne fait plus attention à rien. Seul compte le besoin de vider le surplus d’énergie concomitant à l’absorption déraisonnable d’alcool. D’ailleurs, à bien y penser, ce doit être la première fois qu’il se retrouve dans ce genre de lieu avec un taux d’alcoolémie si bas. Il se ressaisit. L’esprit critique mis de côté du mieux qu’il peut, il se concentre sur son objectif : retrouver Agathe. Son cœur bat plus fort. Il rejette la faute sur le rythme de la musique artificiellement accéléré.

Sébastien se dirige vers le bar, au centre de l’immense pièce au plafond bas, pour prendre la conso comprise dans le prix de l’entrée. Une vodka Redbull. Dans un verre fin en plastique estampillé d’une marque de vodka au loup, le serveur lui sert son mélange. Il le sirote, le coude sur le comptoir, et laisse ses yeux courir sur la foule. La lumière est basse, zébrée de spots verts, jaunes, rouges, mauves. Par intermittence, une brume artificielle envahit tout avant de se dissiper sous l’effet de l’air conditionnée. Lorsque s’anime le stroboscope, toute recherche devient caduque. De son mirador, il n’arrivera à rien. Carrant les épaules, il décide de descendre dans la fosse et de déambuler parmi les danseurs.

Il part vers la gauche, longe des tables autour desquelles se serrent des fêtards ayant cotisé pour s’acheter une bouteille, trésor trônant au milieu de la table ronde entouré de verres. Vient le carré VIP. Les feux de Bengale sont froids depuis longtemps sur les bouteilles de champagne à moitié vide. Contre le dossier rouge d’un fauteuil, une jeune femme certainement jolie en début de soirée roupille d’avoir trop bu, bave sur son haut à dentelle noir. Trois mecs présumant de leurs capacités se mettent au défi de vider le mètre de shooters devant eux. A la gueule de l’un, ça sent le vomi assuré. Une galette dans les chiottes d’une boîte, quel programme réjouissant pour terminer en beauté la nuit. Toutefois, pas traces d’Agathe.

Sur la piste, Sébastien ne danse pas, il move. Mouvement d’épaule, le mia au bout des pieds, il se plie au jeu de la fièvre du samedi soir de mauvaise grâce. Dans la forêt de têtes qui se balancent, il cible les femmes brunes. Il s’en approche en poussant les corps couverts de sueur, prend garde à ne pas renverser son verre. Sous les voix trafiquées des chansons que le DJ enchaîne, elles se ressemblent un peu toutes. L’une attire son regard. Il s’en approche, « danse » autour d’elle pour saisir son visage.

Peut-être était-il trop proche ? Un golgoth, tee-shirt trop petit pour mettre en valeur la masse impressionnante de ses muscles, tête également trop petite comiquement posée sur cet immense tas de viande, le pousse vigoureusement d’un geste ferme de la main. L’inclinaison de sa mâchoire et son regard de dogue signalent clairement qu’il se sent le propriétaire de la demoiselle. Loin d’être téméraire, il n’a pas envie de se faire plier en deux, Sébastien lève les mains au niveau de son torse, paumes vers l’avant pour signaler son pacifisme. Sur la piste, à part se faire écraser les pieds et s’écœurer du mélange de sueurs rances, de fumée goût fraise et d’aisselles mal lavées, rien, pas d’Agathe dans le coin.

Il quitte la piste et se dirige vers le fumoir, une grande pièce vitrée qui donne un bon point de vue sur la boîte. A peine entré, il a déjà fumé un paquet. Qu’importe ! Lui aussi veut son shoot nicotinique. Il se roule une tige et l’allume. La première bouffée calme légèrement son stress. Il n’a vu nulle part Agathe. Il boit une gorgée. Le videur aurait-il confondu avec une autre ? Nouvelle taffe. Ce serait bien sa veine de ne pas la retrouver après tous les efforts consentis. Gorgée. Seul dans son coin, son regard vague se pose à l’intérieur de lui tandis qu’autour de son corps absent, les tables hautes et métalliques accueillent une faune diverse. Des mecs plus ou moins bourrés discutent. Certains, enhardis par le trop plein d’alcool, essaient avec leur tronche de biais et leur bouillie verbale de séduire les femmes présentes, pas forcément en meilleur état, avec dans la mire le succès relatif d’une partie de jambes en l’air confuse. Pour la forme, Sébastien fait le tour des fumeurs. Évidemment, pas d’Agathe.

La déception, une déception lourde et profonde, un truc franchement désagréable lui tombe sur les épaules et le purge de son impatience, brise la joie fébrile portée par l’espoir de la retrouver enfin. Les films qu’il avait réalisé tout seul dans sa tête tombent à l’eau. Le château de cartes de ses sentiments contradictoires s’effondre. Le fatalisme s’insinue en lui. Il l’a amer. Il pensait enfin pouvoir vivre une histoire. Il avait mis beaucoup d’espoir dans ce souvenir, dans l’idée de le retrouver, de confronter la réalité aux vestiges de sa mémoire. Il ressentait à nouveau son cœur battre. Il s’était mis de nouveau à croire. En quoi ? Il ne le sait pas vraiment. Seulement quelque chose de différent.

Le seul compagnon qui lui reste, c’est l’odeur de tabac froid imprégnant ses vêtements. Dégoûté, il éteint sa clope et finit son verre. Il sort du fumoir écœuré, tant par la fumée que par la désillusion, sillon profond dans la fragilité de ses espérances. Pourtant, pourtant… ça ne peut pas se terminer comme ça, c’est trop con ! Il ne la connait même pas, ne sait rien d’elle. Il lui faut au moins la rencontrer.

Avant d’aller commander un nouveau verre, que lui reste-t-il sinon noyer sa déception dans l’alcool, il écoute sa vessie et se dirige vers les toilettes pour soulager la douloureuse pression qu’elle exerce sur son bas ventre. Les pissotières sont toutes occupées. Il tire la porte réservée aux grosses commissions, et aux dégueulis.

Debout, les jambes écartées autant que lui permet son pantalon baissé sur ses chevilles, un type se fait sucer avec application. Sébastien a une seconde d’absence. Le choc de la situation. Il baisse les yeux sur la nana qui cesse un instant sa besogne. Sébastien perd pied. A genou, le membre dur dans sa main droite, il la reconnait. Le sol s’ouvre sous ses pieds. Agathe !

— Salut, lui lance-t-elle le sourire aux lèvres, ton anodin.

Vertige. Nausée. Fuite.

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