11 novembre

 

Nous étions réunis pour réfléchir sur le devoir de mémoire. En cette quatrième année du centenaire de la Première Guerre mondiale, brûlons une dernière fois de nos meilleurs feux pour donner un ultime éclat à l’illustre souvenir de cette terrible boucherie. Les idées fusent, bonnes et moins bonnes, voire carrément mauvaises, sur la meilleure façon de commémorer la fin du conflit. Ça y est, le mot est lâché : commémoration. Souvenons-nous ensemble, célébrons à l’unisson ce grandiose événement qui durant quatre ans a nourri du sang bouillonnant de nos infortunés aïeux le sol glorieux de la patrie. Ce mot flotte dans l’air.

Sur la Place de la Libération, le bloc de granit noir du monument aux morts étend son ombre sinistre. Les noms en lettres capitales des hommes tombés au champ d’honneur couvrent chacun de ses flancs. Il y en a tant. Il y en a trop. A son sommet, le coq de bronze gueule au soleil froid le chant muet des victoires conquises sur l’amoncellement des morts inutiles, chairs flasques, corps brisés faisant la fierté des marchands de canons. Sûr, les obus ont libéré tous ces poilus de l’enfer des tranchées, de la brutalité des combats, de l’inhumanité de la guerre industrielle en les pulvérisant. Et cet arrogant volatile de métal froid, les ergots plantés sur le monticule de cadavres, symbolise parfaitement l’orgueil d’une nation sortie, pour cette fois, du bon côté de l’histoire. La victoire vaut-elle ces millions de morts ? Il faut croire que oui.
Autour du cénotaphe, tout le monde est là.

Il y a le maire et son écharpe tricolore à glands dorés, bien droit derrière son pupitre de bois branlant qu’il trimbale à chaque occasion. Il donne à ses interventions un air solennel très seyant et, aujourd’hui, il se doit de l’être. Il a le ton grave des grands jours. La légèreté des feuilles posées devant lui, qu’il s’obstine à maintenir en place sous la bise de novembre, contraste avec la lourdeur du discours. Tous les superlatifs pompeux sont convoqués pour célébrer le courageux sacrifice de nos arrière-grand-pères, vaillants poilus, inébranlables soldats dressés dans la boue des tranchées pour répondre à l’appel du devoir et défendre l’honneur de la France. La gloire de leur trépas est élevée en vertu cardinale contre la barbarie teutonne. Les mots de l’édile laissent pantois. Sommes-nous au XXIème siècle ? Que lui prend-il au bonhomme, pourtant considéré comme progressiste, de balancer des sentences digne d’un nationalisme revanchard périmé ? Malgré la gêne palpable — la délégation de la ville allemande au nom imprononçable, jumelée avec la commune, tire des gueules de dix mètres de long — l’assemblée conserve une oreille polie face au lénifiant laïus.

Évidemment, les anciens combattants sont là. Portes drapeaux de circonstances perclus d’arthrite et couverts de médailles, leurs crânes bouffis de stéréotypes sous leurs bérets ou calots. Les étendards régimentaires bleu-blanc-rouge balafrés par les lettres dorées de devises grandiloquentes — « Plutôt mourir », vœu exaucé ; « Souples et tenaces », pour sûr, ils ont tenu quatre ans ! «  Noblesse oblige », Il y a de la noblesse à crever la gueule dans la boue ou à gicler aux quatre vents sous l’artillerie ? —  se dressent comme autant de phallus belliqueux. J’imagine que ces maximes guerrières ont, à l’égal du peloton d’exécution, su donner l’ardeur suffisante à la chair à canon pour finir en masse sanguinolente sur un champ de bataille anonyme. Tous ces papis, vétérans de l’Algérie car ceux d’avant ont passé l’arme à gauche, célèbrent certes la mémoire de leurs frères d’armes tombés, mais ne célèbrent-ils pas aussi la fortune en ce 11 novembre glacial ? Les téméraires sont morts au combat en braillant des conneries pour se donner du cœur. Mais eux, les chanceux, reconnaissant au destin de pouvoir toucher leur pension, honorent les premiers une à deux fois par an. Ça les rassure. Ils paient leur dette.

Tiens, le curé est là aussi. Ne sait-il pas que la guerre se fout bien des religions tant qu’elle a des os à broyer ? Le maire cède enfin sa place. Le corbeau monte à la tribune. Mots funestes et ton compassé, il nous balance son sermon. Que les soldats montant à l’assaut de la ligne ennemie aient gueulés « Dieu est mon roi » ou « ni dieu, ni maître », ça ne lui fait ni chaud ni froid, il les met tous dans le même panier, pauvres brebis trépassées à présent à la droite de son dieu. Il est à deux doigts de remercier les guerres de jeter dans les églises veuves et orphelins. Il parle de ses Écritures comme d’un baume sur le cœur des vivants. Il ratisse pour sa paroisse, essaie de faire croire que l’Église a toujours sa place dans les sociabilités villageoises malgré le scepticisme de l’époque. C’est… déroutant, presque écœurant. A ce qu’on sache, son livre millénaire et sa morale étriquée n’ont jamais empêché les guerres. On pourrait même les accuser du contraire.

Les discours terminés, le maire, un représentant de la commune jumelle et un ancien combattant s’avancent, le pas lent. Au pied du monument, chacun dépose sa gerbe. Ils se redressent. Sifflement du vent, envol de feuilles mortes, minute de silence.

Maintenant, il faut clore la cérémonie. C’est l’instant de gloire de la chorale formée pour l’occasion. Tous les CM2 de l’école communale ont été convoqués. Sous la houlette de leur maître, en rang d’oignons comme on en ferait d’une compagnie, ils sont prêts à ouvrir le bec. Un signe du maire, un battement de main de l’instit’ et voilà les gosiers juvéniles qui balancent l’antienne guerrière. Avec quelques fausses notes, la Marseillaise fait se redresser les bustes, se carrer les épaules. Tous les habitants réunis sentent l’émotion monter en eux comme un soir de finale.

La dernière note s’éteint dans l’air figée. On reste un peu, on se remet de ses émotions, on serre des paluches et balançons des politesses à peine sincères. On veut juste un peu de chaleur humaine. Puis le froid de novembre nous convainc de rentrer chez nous.

En ce jour de commémoration, célébrons le sacrifice de ces hommes, morts pour des intérêts qui les dépassaient et qui pour beaucoup ne signifiaient rien, ne les concernaient pas. Ils avaient l’espoir de tuer la guerre. « Plus jamais ça ». Croyez-vous qu’ils aient été entendus ? Ces ouvriers, paysans, manœuvres, agents de commerce, professeurs ou artisans sont morts parce que les grands gonflaient leurs pectoraux et que les petits se devaient de finir écrasés sous la botte d’un orgueil national exacerbé, nauséabond. Pour masquer la mesquinerie qui les poussa au tombeau, pour ne pas admettre avoir trahi leurs espérances, on habille leur trépas d’expressions pompeuses, on justifie de les avoir utilisés comme des pions par de grands mots : mort au champ d’honneur, tombé pour la France, et j’en passe. On va même jusqu’à épingler sur leur suaire de jolies médailles.

Ça leur fait une belle jambe, non ?

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