Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (1/5)

A l’Ariel

Un samedi de janvier. Déjà la nuit grignote le ciel pesant de cette journée grise. Sébastien, avachi sur le haut tabouret derrière le comptoir lutte pour ne pas s’endormir. Doit-il sa somnolence aux vestiges de la nuit dernière, invariable accumulation de verres de trop, ou à l’ennui ? Sans aucun doute, un subtil mélange des deux dans le flacon d’un temps morne. Pour arrondir ses fins de mois, il est caissier le week-end à l’Ariel. Ce petit cinéma d’art et d’essai à Mont-Saint-Aignan, ville perchée sur une des collines de la banlieue rouennaise, est à deux pas de la fac, place Colbert.

Comme d’habitude, de petites grappes de spectateurs — deux, trois tout au plus — s’égrènent dans la demi-heure précédant la séance, bien maigre affluence pour remplir l’unique salle. La programmation ambitieuse touche le cœur les cinéphiles, des amateurs de belles réalisations et de sujets originaux, hélas sans parvenir à attirer un large public. Trop abreuvée de séries américaines aux ficelles grossières ou de télé-réalités débiles, la masse préfère les blockbusters en Imax 3D aux films d’auteurs. Comment un réalisateur coréen plus que confidentiel peut-il envisager de rivaliser face aux superproductions hollywoodiennes ? Comment un scénario magistral peut-il espérer être apprécié par tous ces cerveaux nécrosés qui préfèrent la soupe insipide aux images criardes sauce yankee ? Sébastien n’a pas de réponse et n’en cherche pas. La lutte entre art et essai et multiplexe ne le concerne pas. Le chiffre deux-cents cinquante inscrit sur son chèque à la fin du mois, oui.

Ses yeux larmoient après un bâillement plus profond que les autres. La vue brouillée, il distingue à peine l’heure sur l’écran trop lumineux de la caisse. Cinq heures et quart. La séance commence dans quinze minutes. Son regard se pose sur la vitre qui le sépare de l’entrée. Pièce parquetée, ouverte sur l’extérieur par un pan de mur vitrée, son éclairage tamisé donne au lieu un esprit culture cosie, en parfaite adéquation avec la programmation pointue du lieu et la volonté affichée de l’ouvrir au plus grand nombre. En quelque sorte, cette simple paroi de verre le coupe du monde réel. Là, derrière son comptoir, à sa caisse, il est le spectateur de la vie comme les clients le sont des films projetés sur la toile.

Leur lumière biaisée par les imperfections du verre, les plafonniers jettent sur la vitre des reflets incohérents. A la frontière de l’hébétude, Sébastien se perd dans leur contemplation. Il distingue dans cette confusion de tâches lumineuses des souvenirs patinés par le temps pour les plus anciens, par l’alcool pour les plus récents.

Cet éclat, ne serait-ce pas le regard courroucé de sa grand-mère quand, petit et penaud, il revenait vers elle après une bêtise ? Ou est-ce la couleur de sa bière d’hier soir ? Les deux sont uniformément marron pour lui. Il en prend subitement conscience, ce miroitement informe s’anime par la seule force de sa volonté. Sans elle, il n’y a rien. Grâce à elle, il peut tout imaginer.

Il se revoit enfant, un slip de bain rouge agrémenté d’un cordon humide pendouillant bêtement entre ses cuisses, sa peau blanche de la crème grasse étalée amoureusement par sa mère, en train de bâtir une forteresse censée résister à l’avancée inéluctable de la marée. Il pellette comme un âne pour ériger les murs de sable mouillé, les épaissir et les élever toujours plus haut. Il le sait d’expérience, la mer est une ennemie coriace. Cinq jours qu’il édifie des châteaux de plus en plus invulnérables, cinq jours qu’elle les dévore. Pire ! Elle ne prend même pas le soin de dresser un siège, de montrer une quelconque maîtrise dans l’art compliqué de la poliorcétique, non, elle se contente d’un assaut frontal pour mettre à bas toute cette maçonnerie.

Alors il potasse ses techniques, apprend de ses amers échecs pour les perfectionner. Aujourd’hui, il creuse un réseau de douves imaginées pour dériver l’eau salée et ainsi empêcher les vagues de s’écraser de toute leur force sur les murs de son krak qu’il jure par tous les super-Saïans de la Terre imprenable. Sous son bob à la marque apéritive décolorée par le soleil, les poings sur les hanches et les pieds fermement ancrés dans le sable, il regarde fièrement ses fortifications au moment où viennent les lécher les premières vaguelettes.

« — Indestructible ! hurle-t-il à l’écume qui se retire. »

La pugnacité des flots douche rapidement son orgueil. En deux assauts, ses tranchées si savamment percées sont comblées par le sable. Ses murs, pourtant si épais, pourtant si haut, s’effondrent en un magma vaseux après que le perfide océan en ait sapé les fondements. En quelques minutes, les flots salés balaient toute l’ingéniosité humaine, noient le jeune Archimède dans les eaux de la perplexité et de la colère. Dégoûté, il crache dans la mer et lève haut le poing avec à la bouche mille noms d’oiseaux qu’il préfère grommeler pour ne pas subir le maternel courroux.

L’enthousiasme de la marée basse envolé, les yeux rivés à ses orteils, il retourne à sa serviette, juste à côté de sa mère dont le regard tendre lui donne presque envie de pleurer. Est-ce réellement sa mère ? Les traits sont bien les siens mais ses yeux, si blancs, si verts, ne lui appartiennent pas. Qui est-elle réellement ? Et pourquoi s’immisce-t-elle dans ce souvenir ? D’ailleurs, pourquoi ce dernier fait-il à nouveau surface ? Serait-ce une allégorie de sa vie actuelle ? Un message de son inconscient pour lui signaler quelque chose ? Sébastien n’a pas le temps de pousser plus avant ses réflexions. Sa mémoire déferle, les années passent comme un film en accéléré, mélange insensé de visages, de lieux, d’odeurs qui s’agglomèrent sur la vitre en une soupe imbuvable.

Apparaissent ses amis sous les suspensions faussement industrielles d’un bar à la mode à Rouen, les mêmes que partout où cette chaîne est implantée. Etait-ce hier ? Il n’arrive pas à dater cet événement — a-t-il seulement eu lieu ou rêve-t-il tout debout ? — mais sourit de voir leur bouille à tous ces cons. Assis autour d’une table carrée de bois clair au pied d’acier, mélange caractéristique de l’aménagement intérieur en vogue en ce moment et révélateur des lieux branchés dans lesquels les prix des consommations prennent un peu trop en compte le goût immodéré  pour les pages déco des magazines, il y a Eric, Romu, Poupoune et Francis et… qui est cette brune ? Son sourire ne vient pas de ce souvenir, les lèvres sont trop parfaites, leurs propositions trop longues pour correspondre à une bière entre amis. D’ailleurs, tous lèvent leurs verres, ils…

— Deux places, s’il vous plait.

Sébastien cligne des yeux. Le visage parcheminé d’un vieux, si rabougri que seule dépasse du comptoir sa tête, dans lequel brillent deux yeux d’un bleu pur comme seuls les vieux peuvent en avoir, dissipe les reflets. Retour à la réalité. Il s’ébroue.

— Comment monsieur ?

— Deux places, s’il-vous-plait.

Le papi détache soigneusement chacune des syllabes pour bien signaler son irritation. La séance n’a pas commencé alors pourquoi s’agace-t-il ? Il n’y a pas foule, il est assuré d’avoir son siège pour lui et sa rombière juste derrière. Serait-ce l’approche du dernier souffle qui le rend si impatient, comme tous ceux qui s’en rapprochent ?

— Bien monsieur.

Tout en pianotant sur l’écran, Sébastien sourit à l’ancien, de ce sourire propre à tous les caissiers pour masquer l’envie qui les chatouille d’envoyer chier le client. Il imprime deux tickets et les tend à l’empressé.

— Voilà monsieur. Ça vous fera treize euros. Lui aussi détache les syllabes et parle un peu fort, comme on le ferait pour s’adresser à un grabataire.

Sébastien saisit les deux billets de dix euros tendus sèchement par le plus que septuagénaire et lui rend sa monnaie par le rectangle découpé à la base de la vitre.

— Bonne séance monsieur. Le ton est acide.

Alors que le couple d’anciens est avalé par la porte battante de la salle, il s’en veut de ne pas avoir été plus venimeux. Cinq années auparavant, il se serait offusqué de son manque de respect pour le troisième âge. Aujourd’hui, ces considérations morales sont loin. C’est vrai ça ! L’âge ne donne pas licence pour être discourtois, pour agir avec dédain face à la jeunesse qui vous rappelle votre finitude. Il fulmine intérieurement quelques secondes. Puis ça passe. Il hausse les épaules. Finalement, à tout bien considérer, il en a tellement rien à foutre des croulants acariâtres. S’ils veulent user leurs derniers feux à se montrer désagréables, c’est leur problème. Lui a les siens. De nouveau désœuvré, il reprend sa veille inattentive.

Les formes colorées sur l’écran de la caisse, carré rose bonbon ou rectangle vert anis selon les tarifs, se brouillent sur ses rétines torpides jusqu’à former un magma dégueulasse. Elles tournoient comme après avoir tiré la chasse d’eau sur une vomissure souillant le fond de la cuvette, mélange de guacamole industriel et de vin rouge bon marché. Il se revoit la larme à l’œil et l’estime dans les chaussettes à hoqueter douloureusement entre deux dégueulis, véritables lames de rasoir lui griffant l’œsophage avant d’être cautérisé par l’acide biliaire. Ses bras enserrent désespérément la cuvette pour éviter que le monde autour de lui devenu maelstrom ne l’entraine dans sa chute. La joue appuyée contre la seule présence amicale de la pièce exigüe, à savoir la lunette de plastique froid, il agonise de ses excès.

Sébastien sursaute, descend précipitamment un pied au sol pour éviter de bêtement se casser la gueule. Pourquoi pense-t-il à ça ? A quoi bon se rappeler un de ces moments où le trop plein d’alcool enfin régurgité n’autorise plus la bienveillance de l’oubli ? Un de ces moments où vous sentir si bas, si merdeux vous pousse à faire des promesses ineptes du style « plus jamais je ne boirai une goutte d’alcool ! » ou « Je deviendrai un mec bien. » Quel message peut bien essayer de lui transmettre son inconscient ?

Au fond de lui, il a toutes les réponses. La résurgence de ces défaites n’est là que pour lui signaler son incapacité à se souvenir de ce qui l’obsède, non, lui tient à cœur depuis plusieurs jours. D’ailleurs, son désarroi témoigne de tout l’à-propos de cette expression. Dans le hall d’entrée, une grande affiche couvre tout le mur face à la caisse. Une femme brune, ténébreuse, peut-être une Espagnole, se tient fièrement avec dans le regard une pointe de défi. Elle le nargue elle aussi. D’ailleurs, ce n’est pas l’actrice qu’il contemple sur cet immense bout de papier. Il la voit, elle et aucune autre.

Elle s’immisce dans ses pensées. Les nuances brumeuses de ses expressions teintent ses rêveries. Ses yeux si grands se fichent en traits émeraude dans les siens, lui perforent la raison. Ses lèvres parfaitement dessinées dans ce sourire si plein de promesses le perdent sur des sentiers depuis longtemps désertés. Ses cheveux, cette cascade noire au parfum enivrant, sont une jungle dans laquelle seul compte de s’y perdre. Ses vieux souvenirs ont beau ressurgir des tréfonds de sa mémoire, ils n’arrivent pas à détourner ses pensées d’elle. Au contraire, elle s’insinue en eux, se grime des traits des personnes de son passé, de son présent, ou s’invite carrément comme une inconnue pour retisser le fil de son passé.

Il a maintenant la bouche sèche de mille questions. Qui est-elle ? Quel idiot à part lui ne se rappellerait pas du prénom d’une telle créature ?  Où l’a-t-il rencontrée ? Quand ? Pourquoi son portrait incomplet se permet-il d’envahir ainsi son imagination comme son vécu ? A cette dernière question, il ne veut pas répondre. Il ne veut pas déterrer ce qu’il a mis tant d’années à enfouir au plus profond de lui. Il ne veut pas accepter qu’une femme puisse à nouveau polluer son esprit. Il entrevoit déjà les douleurs avant les plaisirs, la félonie avant la confiance et pourtant, toutes ses réflexions finissent par dériver vers elle. Qu’il se détourne un instant de sa tâche et voilà que cette vision fugace à la féminité impérieuse lui bloque l’intelligence. Des jours qu’il cherche des diversions mais il est trop tard. Toutes les autres pensées sont terrassées par cette seule question : qui est-elle ?

Le gérant du cinéma passe derrière le comptoir.

— Alors ?

Cette question formulée sur un ton avide, la même au début de toutes les séances, lui fait reprendre le contrôle de lui-même.

— Vingt-deux.

— C’est pas mal.

Vingt-deux péquins dans une salle de deux cent quarante-trois sièges et José, le gérant, est satisfait. Il faut louer la clairvoyance de la municipalité d’avoir mis à la tête de l’Ariel un homme dont l’ambition ne se place pas dans le nombre de places vendues. Tout autre serait depuis longtemps tombé en dépression.

— Tu peux y aller, je m’occuperai de la caisse ce soir.

— T’es sûr ? Léger tremblement dans la voix de Sébastien.

— T’inquiète pas, ça ne changera rien à tes émoluments. Clin d’œil.

— Si tu le dis. Bonne soirée.

Rassuré, Sébastien rassemble ses affaires, ses esprits et quitte le cinéma. En poussant la porte, une certitude toute neuve s’ancre en lui : il doit la retrouver.

 

 

 

 

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