Tourisme et touriste : Le Hollandais

Les Hollandais, qu’un amis se plait à nommer les Ostrogoths, envahissent par régiment de canoés le cours de la rivière. Ils partent d’un peu plus haut, de Tarassac. Le loueur de canoé est juste en dessous du viaduc. Mais qu’est-ce que c’est qu’un Hollandais ? Petit tour d’horizon non exhaustif de ce touriste à nul autre pareil.

En touriste consciencieux, le Hollandais se lève tôt. Il veut profiter au maximum des trésors de la vallée de l’Orb tant que le soleil court dans le ciel. Tant pis si sa peau brûle et se teinte du rouge écrevisse des peaux blanches exposées sans précautions aux ardeurs de l’astre. Dès que le soleil illumine l’azur du ciel, il sort de sa tanière. Au contraire, une fois les derniers rayons cachés derrière les montagnes, le Hollandais s’enferme dans sa caravane remplie de produits néerlandais. En effet, ce n’est pas dans ses habitudes de manger local, d’essayer les curiosités culinaires dont regorge le pays. Les restaurateurs du coin en  sont fort marri de ne pas toucher à cette manne financière, les producteurs sont offusqués : « croyez qu’leurs Edam ou Cheddar valent plus que ma tomme de brebis ? T’en foutrais moi du pays du fromage ! ». Enfin, je suis peut-être un tantinet excessif. Il y a le vin. Ça, il en boit un peu, pas autant que sa pisse houblonnée estampillée Amsterdam mais tout de même, il ose y tremper les lèvres de temps à autres.

Une famille frisonne descend la rivière. Trois canoés comme autant de générations, des grands-parents aux petits enfants. Ils sont six en tout. Ils passent cahin-caha les rapides, une barcasse se retourne dans les cris aigus de la marmaille étouffés par les borborygmes des rapides (le plus gros rocher affleurant à peine de l’eau, celui sur lequel tous les pagayeurs du dimanche se ramassent, s’appelle la Tortue. C’est le lieu choisi par une employée pour prendre en photo les clients. La tronche sur les clichés ! Une fois sur deux, ils hurlent avant de dessaler).

La famille finit par s’échouer un peu plus bas sur la plage, un large « plateau » rocheux s’avançant dans l’Orb. Premier constat : ils sont tous blonds, d’un blond presque blanc. Avec leurs gilets de sauvetage mauves, leurs maillots multicolores et leurs peaux cramoisies, ils ont la touche. A grand peine, entre les gamins pleurnichant d’avoir bu la tasse et le père usant ses dernières forces en brasses inutiles contre le fort courant de la rivière, ils tirent les canoés sur la berge et en sortent de gros bidons blancs à couvercle rouge, étanches (aparté : n’y a-t-il qu’un seul fabricant de ces bidons ? Qu’importe la rivière, j’ai l’impression que ce sont toujours les mêmes.) La famille s’apprête à pique-niquer. Évidemment, pas de cochonnailles du coin, de pains français ou de fromages un peu forts arrosés de rouge (on est tout de même au  pays du Saint-Chinian !). Non, de bons sandwiches de là-haut : une tranche d’un jambon bien rose, bien industriel, coincé entre deux tranches de cheddar et de pain de mie.

A travers le fils, le père et le grand-père, on voit clairement l’évolution de l’homme batave. Sec, voire fluet à ses douze ans, il devient plus massif à quarante, plus gras aussi. Au-dessus de ses jambes maigrelettes poussent ventre flasque et poignets d’amours généreuses. A soixante, le bide se déploie largement, étire les flancs vers l’avant et pousse la cambrure à s’exagérer. Le bide du grand-père est tendu au-dessus d’un slip de bain vert fluo du meilleur goût. Une main sur la hanche, il tient dans l’autre une cannette à étoile rouge qu’il lippe goulument. La voilà l’explication !

Le Hollandais est un animal que l’on peut suivre à la trace. Sur les sentiers reculés, le long des chemins de randonnée, au pied d’un arbre ou juste derrière un buisson, il n’est pas rare de découvrir l’empreinte de son passage. Cette dernière est caractéristique : papier hygiénique blanc, ou rose (que voulez-vous ? Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas !) souillé d’une trace à la couleur changeante selon ce qu’il recouvre. Le Hollandais aime chier dans la nature et laisser une marque de son passage, tel un Neil Armstrong moderne. A la différence que la bannière étoilée a nettement moins de classe et la Lune, et bien je ne préfère pas imaginer ce qu’il en fait. Par cocasserie, lorsqu’à nous même notre vessie nous commande d’être vidée, nous le signalons de la sorte : « Je vais faire mon Hollandais » ou « Holland Time ».

Bref, de ce rapide aperçu, on se rend compte que le Hollandais n’est pas si différent de nous. Il dénigre la gastronomie locale comme tout bon Français clamant haut et fort que la seule cuisine qui vaille le coup, c’est la sienne. Il passe des années à consciencieusement se remplir la panse de bières jusqu’à prendre des allures de montgolfières. Il fait ses besoins là où ça lui chante, et il emmerde ceux qui viendront après lui. Il n’y aurait le gouffre linguistique, je suis sûr que nous nous entendrions à merveille avec le Hollandais.

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