Conte d’après midi – Promenade digestive ou la geste des plantes, au Jardin.

Le déjeuner fut plus que roboratif. Se croisèrent sur la table du salon autour de laquelle nous étions attablés mes cinq amis et moi des ribs mexicains, des crudités, une purée de patates douces, deux baguettes. Une farandole de fromages normands vint appuyer un peu plus sur nos estomacs déjà repus. Évidemment, vins rouges et rosés cascadèrent pour nous aider à faire couler tout ça. En somme, un festin ! Une fois le petit noir avalé, nous décidâmes de faire quelques pas au Jardin des plantes. Ce grand parc, sis au milieu de la rive gauche rouennaise, était le lieu idéal pour favoriser la digestion et divertir nos yeux d’essences rares, de fleurs colorées, d’autant que le soleil brillait haut dans le bleu limpide du ciel.

Nous quittâmes l’immeuble très années trente de mon ami et marchâmes à l’ombre des maisons mitoyennes. Nous débouchâmes rue d’Elbeuf, le long de laquelle se dressaient les grilles noires d’acier forgé de cet îlot de verdure au milieu des briques rouges ouvrières, vestiges du passé industriel des lieux, aujourd’hui façades gentrifiées d’un quartier en plein essor.

Nous étions six et nos pas foulèrent à l’unisson les graviers. Le vert des arbres répondait aux verts ternis de jaune des pelouses brûlées par le soleil intraitable de ce mois de juillet. Malgré tout, les parterres abondamment arrosés de fleurs roses, bleues, rouges, jaunes continuaient de défier la sécheresse, pied de nez floral au climat inhabituel. La chaleur, réverbérée par les allées blanches, était presque insoutenable et tirait de tous nos pores chaque goutte de sueurs qu’il pouvait contenir. Celle-ci avait l’odeur du vin bu en quantité déraisonnable le midi tant et si bien que Dionysos nous monta rapidement à la tête. Soudain, ce n’était plus le poumon de verdure d’une grande ville que nous avions sous nos yeux mais quelques contrées féeriques sorties tout droit de l’esprit d’un Tolkien, ou d’un Eddings, ou d’une Hobb en pleine création.

Les longs bassins sur le chemin de l’orangerie, bâtiment tout en carreaux là-bas au fond, prirent des aspects lacustres. Rien d’anormal d’en voir jaillir une dame, une épée serrée dans ses mains tendues vers le ciel, nous jurer tous les anges du Paradis et les démons de l’Enfer qu’elle tenait là Excalibur. Derrière les haies taillées au cordeau, nous crûmes apercevoir les yeux malicieux de farfadets rieurs, prêts à nous jouer de vilains tours pour le seul plaisir de railler nos airs ahuris. Et là, ce grand escogriffe en paille, ne serait-ce pas l’Épouvantail du conte tout droit sorti du pays d’Oz, baladant sa stupidité dans les allées rectilignes de l’immense jardin à la recherche d’une pincée de jugeote ?

Surgi de nulle part, voici qu’un dragon nous fit face. Mes vaillants compagnons et moi-même fîmes rempart de nos corps armurés pour protéger les dames. Devant ses griffes de clous rouillés, nous levâmes haut nos boucliers blasonnés aux armes de nos illustres familles. L’héroïsme chevillé au corps, nous abaissâmes nos ventaux et, lame haute, courûmes sus à l’hideux reptile. Nos épées firent jaillirent des esquilles de son corps en bois de palettes, sans apparemment le blesser le moins du monde. Son haleine fétide retourna l’estomac d’un de mes frères d’armes tandis que le dard de sa queue en balaya un autre. Peut-être seulement deux à présent mais certainement pas démontés par ces sournoises attaques, nous repartîmes de plus belle à l’attaque. Nous frappâmes d’estoc et de taille, évitâmes les griffes assassines autant que nos lourdes armures de plates nous le permettaient. Ces dernières s’estafilèrent  sous la hargne vivace de la bête, aiguisée par notre détermination sans faille. Cabossés, nous poursuivîmes sans relâche nos assauts.

Alors que le combat semblait ne jamais devoir se finir, nos bras faiblissant de cuire sous l’acier, une ouverture apparut. Sire de Lèvre-Haute, seul face à la gueule du dragon, protégé derrière son écu bosselé, résista  à sa mortelle exhalaison. Sans laisser le temps à la bête de reprendre son souffle, il courut l’épée droit devant et la ficha en plein cœur du gouffre béant. Le monstre de bois et de rouille hurla un crissement métallique, se dressa sur ses postérieurs avant de se tortiller au sol. Nous profitâmes de le voir désorienté pour deviner les interstices entre ses écailles et y enfoncer profondément nos épées. Ballottés par les spasmes du dragon agonisant, nous ne lâchâmes pas les poignets de nos armes et, après une danse funèbre de plusieurs minutes, l’immense ver tomba inerte et s’avoua, dans une ultime expiration, vaincu.

Couverts du sang poussiéreux du monstre, nous rejoignîmes les deux belles. Encore choquées par la violence de l’engagement, nous fûmes rassurés de les découvrir indemnes. Nous relevâmes nos compagnons tombés, légèrement sonnés mais non point amoindris. Nous pouvions reprendre notre promenade. Néanmoins, la méfiance nous dicta de garder nos paumes sur le pommeau de nos épées remises au fourreau et le bouclier à l’avant-bras.

Il nous fallut plusieurs pas pour reprendre haleine. Nous avions laissé des forces dans cet affrontement de la noblesse contre la vilénie. Finalement vainqueurs — le bien ne triomphe-t-il pas toujours du mal ? — sous les louanges de ces dames, nos cœurs se gonflèrent de l’orgueil du devoir accompli.

Nous baguenaudâmes dans les allées de ce jardin décidément très français, très droit. Nous fîmes halte devant des cages où voletaient d’exotiques oiseaux, phénix de contrées lointaines venus ici renaître de leurs cendres en des plumages multicolores. Incongruité, une poule des plus communes picorait sous les perchoirs des fantasques volatiles. Peut-être un moyen de renforcer la majesté des oiseaux haut-perchés ? Plaisanterie d’un ornithologue facétieux ? Qu’importait ! Ces dames apprécièrent alors nous autres chevaliers appréciâmes, sourire aux lèvres, de voir le plaisir éclairer les visages si beaux de nos compagnes.

Nous gravîmes un escalier à l’ombre géante de papillons qui l’étaient tout autant. Leur vol nous offrit une seconde la douceur d’une brise née de leurs amples mouvements d’ailes. Nous passâmes à côté d’un pressoir à l’architecture si typique de cette région. Derrière les colombages ouverts, nous découvrîmes l’immense roue servant à transformer en jus, puis en cidre, les pommes des vergers innombrables de ce pays. Rien d’étonnant. N’étions-nous pas en Normandie après tout ?

Trois immenses séquoias nous poussèrent à lever les yeux vers leurs frondaisons lointaines. Mal nous en prit car entre leurs fûts imposants, une immense araignée avait tissé sa toile. Les dames et un de mes compagnons d’armes s’y emmêlèrent. Leurs mouvements saccadés, réaction bien naturelle dans la panique, ne réussirent pas seulement à les emprisonner un peu plus, ils attirèrent également l’attention de l’immonde tisseuse.

Grosse comme cinq destriers, ses huit pattes aussi larges que les troncs des séquoias tenant sa toile s’agitèrent de la manière si particulière qu’ont tous les arachnides. Sa multitude d’yeux se fixa sur ses trois proies. On voyait sur chacun d’eux les visages déformés par leur rotondité des victimes en devenir. Derrière ses deux pattes avant se frottant d’impatience, nous distinguions ses mandibules claquantes sur une bouche suintante d’une bave nauséabonde, signe que son esprit se délectait déjà du festin à venir. Par la bonne fortune encore libres, mes deux compagnons et moi-même dégainâmes précipitamment et tentâmes du tranchant de nos lames de rompre les liens. Peine perdue ! Ils étaient bien trop solides. Il ne nous restait plus qu’une seule alternative, vaincre l’hideuse bestiole avant qu’elle ne dégustât ses proies. Baissant les ventaux de nos heaumes, les cris de guerre ancestraux de nos familles jaillirent de nos gorges déployées — « Tartagueul ! »,  « Mauroquon ! » « Vaque Reuvé ! » — et nous courûmes pourfendre le monstre.

Nos épées rebondirent sur la chitine de bois épaisse de la bête lorsque nous la frappâmes de taille. Nous choisîmes dès lors l’estoc dans l’espoir de percer sa carapace plutôt que de la fendre. La tâche était ardue. Avec ses deux pattes antérieures, elle ne cessa de parer nos coups, de nous repousser loin pendant que ses deux postérieures tissaient l’horrible fil sortant de son abdomen autour de nos infortunés compagnons de promenade. L’un des nôtres fut sonné par une griffe aussi rouillée que perfide qui le cueillit sur le flanc de son heaume. Notre ardeur en fut décuplée, notre jugeote aussi.

Plutôt que de nous attaquer vainement à son corps, nous nous concentrâmes sur ses pattes et visâmes les articulations. Cette tactique fut la bonne. Une, puis deux de ces horribles appendices aux multiples articulations furent brisées et pendirent, inutiles. Nous surprenant, l’araignée géante se retourna et nous présenta… son cul. Décontenancés, nous restâmes un instant pétrifiés. Ce court laps de temps, à peine un battement de paupière, lui suffit pour… littéralement chier sur mon dernier compagnon d’arme encore debout. Non pas un étron mais une boule de toile collante jaillit de son arrière train, se déploya en l’air avant d’emprisonner ce noble sire de Renard qui, par ses gestes fébriles pour se libérer, finit lui aussi captif des rets de l’abjecte créature.

La colère balaya tout sur son passage, raison comme art martial. Le sommet de mon écu au niveau des fentes oculaires de mon heaume, l’épée levée haute, je chargeai. Trop facilement elle me désarma et m’agrippa de ses griffes vénéneuses par les épaules. Comme un pantin, pour amollir la chair avant de la digérer, elle me secoua, me secoua, me sec…

— Quoi !? M’exclamai-je. Ma bouche était aussi pâteuse que mes paupières. Au-dessus de moi, le visage de mon ami en train de me secouer les épaules.

— Excuse-moi de te réveiller toi qui dormais du sommeil du juste mais ça ferme. Il faut y aller. »

Je fus surpris de me découvrir allongé sur l’herbe au pied d’un arbre inconnu, lové dans la fraîcheur de son ombre. Je ne sus que penser. Quel rêve ! Encore groggy par l’épopée que je venais de vivre, je me levai et suivis mes compagnons vers les grilles du Jardin des plantes.

Quel trip !

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