Le point de monsieur G ou comment appréhendons-nous l’approche des vacances?

Nous nous levons un matin. Il pourrait ressembler à tous les autres. Pourtant, il n’en est rien. Le chant des oiseaux paraît plus clair. Le ciel, plus bleu. La nature plus verte, ses arômes plus capiteux. La chair de poule ne couvre plus nos bras tendus pour ouvrir les volets. Magie des saisons, l’aurore s’est dévêtue des frimas de l’hiver pour se parer d’une douce fraîcheur. Elle annonce, tout comme la clarté du jour malgré l’heure matutinale, une belle journée d’été. Nos lèvres s’étirent, nos pupilles s’emplissent de lumière, se dilatent de plaisirs anticipés, nos narines se goinfrent de cette odeur unique des petits matins perlés de rosée tiède, nos oreilles savourent tout ces petits bruits que ne vient pas encore couvrir le tintamarre mécanique de la circulation. Nous le savons, nous en sommes persuadés à présent, la grisaille et les rigueurs de l’hiver sont définitivement derrière nous.

Dès lors s’insinue en nous une idée impérieuse. Il va falloir vider les lieux, quitter ce quotidien si bien huilé pour la folie plus lointaine des vacances. Entendre ce mot, savourer sa musicalité, c’est voir une longue bande de sable fin, presque blanc sous la morsure du soleil équatorial, déposée entre une mer d’un bleu turquoise – n’est-ce pas au loin une barrière de corail qui clôt ce lagon ? – et des cocotiers à l’ombre desquels nous sirotons un cocktail. L’odeur du rhum et des fruits nous chatouille presque le nez.

Le rêve s’arrête là. Pour la majorité d’entre nous, aucun océan ne nous verra le survoler à bord d’un de ces paquebots volants griffant le ciel des trainées de leurs réacteurs. Beaucoup se satisferont, et ils ont raison, des côtes sinueuses de notre bel hexagone ou des méandres de ses rivières pour barboter, ou de ses sommets pour y crapahuter. Le choix de la destination est une soigneuse addition de délicats facteurs : si l’on est seul ou en couple, avec ou sans enfants, avec ou sans emploi (auquel cas, le choix est souvent vite fait), et si oui, quel budget ? Plutôt mer ou montagne ? Visite ou plage ? Farniente ou activités ? Beaucoup de décisions à prendre dans l’espoir de passer de beaux jours à oublier le train-train aliénant de nos vies trop calibrées.

Mais si tout le monde aime les vacances, tout le monde ne réagit pas de la même manière à l’annonce de ses deux à trois semaines de congés payés.

Il y a l’angoissé. Tout est pour lui sujet à stress. La peur d’avoir mal saisi sa réservation ? A-t-il bien pris des billets pour Bari et non pour Paris ? D’ailleurs, Bari, en plein été, est-ce un bon choix ? Il fait très chaud dans les Pouilles les mois d’été, peut-être ne supportera-t-il pas la chaleur et passera-t-il ses vacances dans la chambre climatisée ? Super, mille euros pour vivre sept jours enfermé dans la chambre impersonnelle d’un hôtel. D’ailleurs, peut-être devrait-il se remuer pour trouver un refuge pour Bobby, son teckel à poil ras de treize ans à la santé fragile. Les vacances ne sont que dans trois mois et ce sont des choses à prévoir longtemps à l’avance. Ce genre d’individu ne peut s’empêcher de vous communiquer ses peurs, de vous faire appréhender vos propres vacances alors que pour vous, tout roule. Enfin, en êtes-vous si sûr ?

Il y a le pédant. Lui ne part pas en vacances pour oublier le quotidien, pour briser la routine (de toute façon, à l’entendre, sa vie n’en contient pas tant elle est extraordinaire!) mais pour malmener proches et moins proches. Il trouve toujours une destination de dingue : « Cet été, je pars deux semaines à Madagascar (accent parisien hautain exacerbé, avec voyelle traînante). Ouais, ouais. Ça va être de la pure bombe ! »et il se lance dans la description d’une nature exubérante, sans même encore y avoir posé une seule fois le pied, seulement pour vous rappeler que Quiberon (oui, vous aimez bien la Bretagne sud, non, ce n’est pas parce que vous vous appelez Loïc. Vous n’y pouvez rien, c’est comme ça) c’est juste… moisi quoi.

Ou alors il s’organise un voyage ahurissant uniquement pour vous rappeler la petitesse de votre sédentarité : « Alors là avec Caro (accent blasé du baroudeur ayant tout chié, tout pissé) on se fait les steppes. On prend le Transsibérien à Moscou jusqu’au lac Baïkal. Après, on redescend jusqu’à Oulan-Bator en moto avant de se perdre dans l’immensité sauvage, dure du pays. On finit par une semaine à Pékin avant de rentrer. Un petit voyage simple tu vois. Ce qu’on aime surtout avec Caro, c’est connaître les gens du coin tu vois, dormir en yourte par exemple, c’est essentiel pour comprendre la conception mongole du monde tu vois ? » La seule chose que vous voyez dans tout ça, c’est sa capacité à déballer toutes ces conneries digne d’une brochure publicitaire ayant pour cible les bobos européens à fort pouvoir d’achat et potentiel éthique.

Il y a le désespéré. Pour lui, l’idée de vacances, ce serait casser tout, ne rien retrouver de la vie quotidienne. Hélas, il doit partir avec bobonne et se coltiner les trois chiards, tous plus bêtes les uns que les autres depuis leur entrée dans l’adolescence. On parle d’âge bête, eux en sont la quintessence. Ceci est tout aussi valable pour « bobonne ». Elle va devoir supporter la bedaine flasque de pépère boudinée dans un marcel gris auréolé aux aisselles, débordant légèrement au-dessus d’un moule-bite trop petit. Pire, il lui laisse sur les bras les trois chiards (au moins là-dessus sont-ils d’accords) pendant qu’il part jouer aux boules avec ses copains de camping pour finir par rentrer beurré et fleurant mauvais l’anis de hard discount. Le plus horrible dans tout ça est qu’ils devront coucher ensemble, avec pour seule motivation la fausse bonne idée de faire plaisir à l’autre. Bref, ces deux-là se plient au rituel des vacances de mauvais gré. S’ils se soumettent à cette torture estivale, c’est peut-être un peu, voire surtout pour faire chier l’autre.

Il y a l’enthousiaste. Depuis qu’il sait qu’il part sur la côte (laquelle on s’en fout), il est tout sourire. Partout où il passe, il se sent obligé d’éclabousser les ceux qu’il croise de sa béatitude d’aoûtien en puissance. Tout est super. Son emplacement au camping ? Au top, juste sous les pins parasols. Ne risque-t-il pas d’être piqué par les aiguilles chaque matin ? Et alors ! C’est tellement rien face au plaisir de voir le soleil haut dans le ciel. Et puis il pourra s’en servir pour donner à ses grillades une saveur particulière. Pourquoi ne pas les utiliser en préparant des mouclades pour tous les campeurs ? Quant à la route ? Géniale. Les embouteillages sur l’autoroute du soleil ? Un moment parfait pour faire des rencontres. Chez lui, rien ne peut ternir son séjour. Même les pires catastrophes se transforment sur sa langue en de chouettes opportunités. D’ailleurs, avec lui tout est chouette. Très agaçant. On a envie de les lui faire avaler ces « chouettes » lancés à tout bout de champ sur un ton trop gai. On aimerait tellement briser son enthousiasme avec une remarque bien cinglante, histoire de voir son sourire tout en dent se transformer en grimace. Pourquoi ? Certainement parce qu’il y a un fond de jalousie dans le regard que nous posons sur lui. N’aimerions-nous pas comme lui, juste un instant, voir seulement le bon côté des choses ?

Cette liste pourrait encore et encore s’allonger tant chacun réagit différemment. Peut-être vous êtes-vous reconnus ? Si non, n’hésitez pas à vous dresser le portrait. Qui sait ? Ce pourrait-être… croustillant.

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