Le point de monsieur G. ou comment faire des phrases pour meubler le vide.

Je viens de me réveiller. La tête encore emmitouflée de sommeil, les gestes gourds de fatigue, je m’avance péniblement vers la cuisine. Le pote avec qui je vis est là, l’œil alerte au-dessus de sa tasse de café, la voix déjà rauque de tabac.

— Salut mec ! S’exclame-t-il en me voyant, le dynamisme de son ton contrastant sévèrement avec l’apathie de ma conformation.

Interloqué par son éclat, je ne peux que hocher la tête et bredouiller un son informe en guise de réponse.

Sans lui offrir le moindre signe d’ouverture, mon visage est encore fermé comme chaque matin tant me réveiller est une épreuve, il s’élance dans un monologue passionné. C’est mon ami, le meilleur d’entre tous, et cette amitié me permet de trouver la patience de le supporter. Son discours, je le connais par cœur depuis les mois qu’il me le sert tous les jours. Il se désole autant qu’il se réjouit de sa situation amoureuse. Il me sort les mêmes arguments qu’hier, qu’avant-hier, que la semaine dernière, me balance les mêmes lapalissades surannées sur les difficultés relationnelles entre les hommes et les femmes. Le nez dans mon bol de thé fumant, je ne l’écoute qu’à moitié.

C’est un homme volubile. Mettre des mots sur sa situation, sur ses sentiments et ses émotions est pour lui une nécessité. Il est contraint par son caractère à journellement vider son sac. Le problème est que je retrouve toujours les mêmes billes à l’intérieur. Du coup, une phrase me vient à l’esprit : « ceux qui parlent trop n’ont souvent rien à dire. » Cette maxime sortie tout droit du néant ensommeillé de mon esprit me pousse à cogiter en même temps qu’il déverse son malaise, diversion bienvenue à ses phrases cent fois rabâchées.

Dans tout discours, il y a deux éléments consubstantiels : la forme et le fond. Depuis des siècles l’art de la rhétorique s’est plu à user du premier pour faire passer le second. Discours fleuve devant un parterre de militants conquis ou phrases chocs en réponse à une question prétendument impertinente, la forme doit permettre de marquer les esprits et d’y imprimer le fond. Alors que mon pote continue son soliloque, une foule de situations défile dans mon esprit.

Vous visitez un appartement. L’agent immobilier, inspiré par l’éventualité que vous l’achetiez, fait avec emphase l’article de ce trois pièces en centre-ville : « Parquet neuf (il tâte une lame pour le prouver), exposition plein sud (il désigne d’un geste ample la baie vitrée), charges de copropriété faible (il amenuise l’espace entre son pouce et son index), ravalement réalisé l’année dernière (large sourire satisfait), blablabla… » Il vous abreuve de son plus beau laïus sur les qualités, nombreuses et insoupçonnées de ce bien, vante les avantages de devenir propriétaires « les personnes passent, la pierre reste », fait l’éloge de la toute nouvelle isolation extérieure grâce à laquelle vous ferez de substantielles économies de chauffage, blablabla… Peu attentif, vous préférez vous balader dans l’appartement, zyeuter la peinture légèrement défraîchie, vérifier les prises d’un autre âge, sans vraiment écouter le boniment de l’agent même si vous n’êtes pas complétement sourd à ses arguments.

Alors que vous vérifiez le tableau électrique pour faire l’important, le mec qui sait, vous l’entendez à nouveau parler du parquet, du ravalement, et un à un défilent à nouveau les mêmes arguments. Là, vous tiquez. A-t-il déjà fini de réciter sa fiche ? N’a-t-il pas l’imagination nécessaire pour renouveler son propos ? Ne peut-il pas tout simplement fermer sa gueule plutôt que de vous bassiner avec du réchauffé ? Dès lors, vous cessez carrément de l’écouter. Les mots s’échappant de ses lèvres deviennent une musique d’ambiance pour accompagner votre visite. Elle est là mais vous vous en foutez royalement. Il parle, parle, parle encore sans se rendre compte qu’il n’a plus d’auditeur. Dans votre esprit surgit cette phrase : « Ceux qui parlent trop n’ont souvent rien à dire. »

Vous êtes en formation. L’objectif : apprendre à gérer une équipe en dépassant les conflits par une meilleure appréhension des personnalités de chacun de ses membres. Tout un programme ! Néanmoins, vous êtes persuadé de passer une journée pleine d’enseignements utiles à votre progression en tant que meneur d’hommes et de femmes. Signalé comme étant l’horaire de début de stage, vous  arrivez dans cette salle d’un hôtel moyen de gamme à neuf heures. Pourtant, pendant une demi-heure, ça boit des cafés, ça raconte ses vacances, ça fait des comparaisons plus ou moins valables sur les progénitures respectives. Forcément, vous tiquez mais restez imperturbable. Enfin, ça commence.

Assis à sa table devant l’assemblée des managers en quête de solutions, dos à la toile blanche sur laquelle est projetée sa présentation numérique, le formateur fait défiler son Powerpoint et se contente de lire la succession de diapositives. Pendant une heure, vous vous laissez bercer par le rythme des mots sans oublier de vous imprégner des termes techniques utilisés dans le milieu du management, souvent des anglicismes abscons, baigné de l’illusion de vous sentir concerné et, pourquoi pas un jour, ressortir l’un de ces barbarismes pour clouer le bec à un de vos collaborateurs et en mettre plein la vue à vos supérieurs.

Après ce propos que vous pensiez liminaire, le formateur enchaîne sur un autre discours illustré cette fois-ci de photographies mettant en scène des situations délicates. Là, vous en êtes persuadé, vous allez enfin avoir du concret. Et bien non. Le type se contente, en changeant la tournure des phrases, de répéter les mêmes choses sans même utiliser les images pour rendre les cas évoqués plus tangibles. S’il maîtrise parfaitement la forme, sur le fond il est plus que léger. Une heure encore vous subissez son babil fadouille. Et il continue ainsi jusque midi trente. Trois heures de formation, trois heures les mêmes idées en boucle. Dans votre tête, comme sur l’écran des cours de la bourse à Time Square, défile cette sentence : « Ceux qui parlent trop n’ont souvent rien à dire. »

Vous vous réveillez un matin. A vos côtés, dans les draps chamboulés par la nuit passée, une femme pour laquelle vous vous êtes persuadé d’avoir des sentiments. A n’en pas douter, elle sera différente de toutes les autres. Pour preuve, ça fait un mois que vous la fréquentez et, jusque-là, pas de lassitude. Du moins en êtes-vous convaincu. Peut-être un défaut sur lequel vous faites l’effort de ne pas vous appesantir : elle parle tout le temps quand vous êtes plutôt taiseux. Qu’importe, son bavardage incessant est à la hauteur de votre capacité d’écoute. Elle se réveille à son tour. Un câlin, de tendres baisers, des regards mouillés avant de se lever. Pendant ce rituel du réveil amoureux, elle ne cesse de jaqueter, de dire des trucs qui vous passent à mille lieues au-dessus de votre tête ébouriffée. L’important à ce moment est l’éveil des sens, pas des cordes vocales.

Gentleman, et aussi un peu pour fuir sa logorrhée, vous décidez d’aller chercher les croissants. Le silence de la rue ce dimanche matin vous offre le calme nécessaire pour un réveil serein. A peine le « ce sera tout monsieur ? » suraigu de la vendeuse vous sort de votre torpeur matinale. De retour chez madame, vous êtes accueilli par son jacassement ininterrompu. Assis face à face à la table de la cuisine, vous dégustez les viennoiseries avec un café bien serré et faites enfin l’effort de l’écouter.

A mesure du développement de son discours, que vous entretenez courtoisement de questions convenues, vous vous rendez compte d’une chose insupportable : elle répète les mêmes anecdotes qu’elle vous a déjà servies. Elle radote ! Ses voyages, elle vous les a déjà décrit en long, en large et en travers. Ses soirées entre amis, c’est à croire qu’elle en a si peu qu’elle se sent obligée de les remâcher. Au fond de votre silence à présent gêné, une phrase surgit : « Ceux qui parlent trop n’ont souvent rien à dire. »

Je relève les yeux sur mon pote. Emporté par mes réflexions, je n’ai pas remarqué qu’il s’était tu. Avec la franchise dû à tout ami, il me lance « Tu t’en fous complétement de ce que je te raconte ? » Avec la même franchise, je lui souris et hoche la tête. Réaction inattendue : il explose de rire. Je reste stupéfait. Son hilarité passée, il me balance une phrase que je n’oublierai pas de sitôt et qui me cloue encore le bec aujourd’hui :

— C’est vrai que je parle trop et que souvent je n’ai pas grand-chose à dire. Mais toi, à force de toujours fermer ta gueule, tu finiras par n’avoir plus personnes avec qui parler. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.