Partie de chasse au supermarché

Samedi midi. J’ai les crocs. En animal du XXIème siècle, je suis mon instinct et ouvre la porte du réfrigérateur. Un yaourt périmé solitaire sur le désert des étagères et un pot de ketchup à moitié plein allongé dans le bac à légumes. Pourquoi pas ? Après tout, ce n’est que de la tomate broyée avec du sucre. Malgré leur présence, je dois me rendre à l’évidence : c’est vide. Loin de m’avouer vaincu, j’ouvre le placard faisant office de garde-manger. Il doit bien rester un paquet de pâtes. Tout le monde a toujours un paquet de pâtes pour le sauver de l’inanition, pour parer l’imprévoyance. Je dois être un original. A part une conserve de maquereaux à la date de péremption depuis longtemps dépassée et de la poussière, rien. La faim glisse insensiblement vers l’irritation. Le creux de mon estomac se communique à mon esprit. Il n’y a plus qu’une seule pensée viable sur l’autoroute de mes neurones : MANGER !

Comme une hyène autour d’une carcasse déjà rongée cent fois, je tourne en rond. Intérieurement, j’invective mon inconséquence. Inspirées par ma faim et attisées par mon agacement, les insultes pleuvent. Puis, lassé de ce cirque improductif — j’ai toujours la dalle, je décide d’agir. Mais pas un truc à court terme. Pas une solution facile qui ne remédierait en rien au néant qui hante mes placards. Oublié le kebab ou le fast-food vite englouti. Non, là c’est le moment des grands travaux. Trop longtemps repoussé, la nécessité m’oblige à me soumettre au cérémonial mercantile par excellence : faire les courses. Le plein ! Placards et réfrigérateur doivent dégueuler du nécessaire et du superflu.

J’échange mon vieux jogging d’intérieur contre un jean au fumet acceptable et un pull à peine froissé. Je passe rapidement dans la salle de bain et à grandes eaux, j’ordonne ma tignasse hirsute. A peu près présentable, j’enfile une veste, prend les clés de la bagnole et d’un pas décidé me dirige vers l’hypermarché le plus proche.

Arrivé aux abords du parking, premier constat : c’est plein. Provocante inexpérience ! Évidemmentu  mon con que c’est plein, on est samedi. C’est le jour des familles. Papa et maman boulonnent toute la semaine, torchent le cul de leurs marmots et s’octroient à peine une heure avant le coucher pour s’abrutir d’un programme télé bien débile. Alors le week-end venu, ils se précipitent au supermarché pour combler les gueules avides de leur progéniture. Tout le monde dans le monospace. Après un trajet qui se finit cul dans cul à l’entrée du centre commercial, chiards et parents se déversent dans les allées de ce temple du consumérisme. Mon irritation grimpe encore d’un cran lorsque, vaincu par la réalité, je dois me garer à l’autre bout du parking.

Le pas rythmé par mes bougonnements, je m’approche de l’abri à chariots le plus proche. Dans la mer de bagnoles, je ne peux pas le rater. Une pointe d’appréhension s’enfonce en moi. Vu le monde, pas sûr de trouver un Caddie©. Banco ! Celui-ci est vide. A présent énervé, j’en fais un autre, puis un autre et finis par dénicher un chariot. Seul dans sa niche, on dirait un clebs abandonné sur le bord de la route. En bon samaritain, j’enfonce une pièce dans le guidon et le libère de son calvaire. Quelqu’un veut bien de toi mon petit. Un mètre suffit pour comprendre la désaffection des autres clients envers lui. La roue avant droite déconne. Avec un grincement désagréable, elle me contraint pour avancer droit de pousser plus fortement sur la gauche. Ça fleure bon l’après-midi pourri.

Noyé dans le courant humain, vague et ressac des clients entrants et sortants, je respire une dernière fois l’air du dehors avant de m’engouffrer par les portes automatiques dans le ventre de la bête. Pinocchio avalé par la baleine. Les allées de la galerie marchande sont noires de monde. Ça grouille. Ça se bouscule. Ça beugle, ça pleure, ça compte. Des vieux, des gamins, des grands, des petits, des ahuris, des concernés, tout l’Occident est concentré dans ce symbole triomphant de la société de consommation, fille d’un capitalisme outrancier, fruit d’une nécessité artificielle de posséder jusqu’à l’écœurement même l’inutile. Mon chariot bancal en guise de barque, pauvre victime collatérale de la fièvre acheteuse, je vogue sur les flots de cette mer bigarrée et gueularde.

Je n’ai pas établi de liste. Je laisse l’abysse de ma faim me servir de boussole. Après avoir dépassé l’esplanade des promotions à l’entrée de la grande surface, je m’engage dans le boulevard central d’où partent les rues. En guise de noms, des panneaux indiquent les produits présents sur les kilomètres d’étagères. Rendez-vous de supermarché : Je suis rue gel douche, on se retrouve rue linge de maison. On croirait cet endroit aménagé par un urbaniste américain. Tout y est angle droit. Pas de sinueuses venelles, pas de rondeurs charmantes, seulement le souci d’une circulation efficace. Large de six Caddies©, l’allée centrale permet de s’orienter vers les marchandises désirées. Les rayons, larges de trois Caddies©, offrent suffisamment d’espace pour que chaque client puisse aisément discriminer les produits, les marques, mais pas trop quand même. Il faut lui offrir le sentiment de l’abondance et quoi de mieux pour ça que de rétrécir le champ de vision par une perspective limitée. Pour ma part, je fais l’économie des rayons vêtements, fournitures scolaires ou produits de beauté. Bien au milieu de l’allée centrale, je file vers l’alimentaire. Seule la nourriture m’intéresse. Me fascine même.

J’aborde le premier rayon. Charcuterie. Pour ne pas gêner le passage, et comme d’autres avant moi, je laisse mon chariot en tête de gondole pour aller piocher au gré de mes envies sur les présentoirs. Croyez-le ou non, je suis pris d’un vertige. Ce doit-être la faim me direz-vous. Pas sûr. C’est surtout la surabondance. Je veux du jambon. Du blanc, de Paris. Du jambon tout bêtement. La logique de l’enseigne gifle ma simplicité. Étales devant mes yeux ébahis, des centaines de paquets plastiques arborant plus ou moins fièrement un énorme jambon bien rose sur lequel un couteau tranche de fines et appétissantes lamelles.

Par deux, quatre ou six, avec ou sans couenne, braisé ou étouffé, aux herbes ou sans sel, il y en a pour tous les goûts, même ceux qui n’existent pas. Qui va acheter du jambon industriel aux morilles ? Ça existe vraiment des types qui se pose la question entre le braisé et le fumé ? Ce n’est pas humain tout ça !

Au final, sans vraiment savoir ce que je fais, je prends un paquet au hasard. Plus loin, c’est le même manège. Des vingtaines de saucissons, des dizaines de boîtes d’œufs. Pourtant, ils viennent tous d’un cochon ? Ils sortent tous du trou du cul d’une poule ? Alors pourquoi forcer à la perplexité l’esprit basique du consommateur lambda ? Il veut manger, un point c’est tout. Alors qu’est-ce que ça peut bien lui foutre Herta© ou Loué© tant qu’il a l’assiette pleine ? Merde ! Je crève juste la dalle !

Justement, celle-ci me fait faire n’importe quoi. Dès que je vois un truc (il n’y a pas d’autres mots.) a priori gouleyant, je le jette dans le chariot. Vais-je vraiment manger ce mitonné de mouton aux herbes ? C’est quoi exactement un sublime de volaille ? A bien y penser, ce doit être exactement le but recherché. Désorienté par le trop plein de trucs, le client n’agit plus rationnellement. Il remplit son Caddie© comme les poches des directeurs. C’est tout bénef de cultiver la déraison. Et comme un clampin, je suis les injonctions tacites de l’industrie agroalimentaire. Heureusement, les gargouillis impatients de mes intestins font taire les velléités bien-pensantes de ma conscience.

J’arrive même à sourire des agissements de mes semblables. Dans le rayon des chips et biscuits apéritifs, ingénieusement intercalé entre celui des spiritueux et des bières et sodas, je vois une femme, la quarantaine peut-être, les traits tendus par la nervosité et le geste sec d’agacement. A première vue, elle n’apprécie pas la foule. Peut-être n’est-ce pas son jour habituel pour faire les courses ? Bref… Comme moi devant les jambons, elle fronce des sourcils perplexes devant le nombre pléthorique de paquets de chips. Cette perplexité s’affiche sur son visage par un tic à la joue. A bout de patience, elle se saisit d’un paquet à hauteur de ses épaules — recette à l’ancienne — et le jette violemment dans son chariot. Je ris sous cape. Ses marmots seront ravis de découvrir en lieu et place de beaux pétales dorées, un magma graisseux de miettes.

Je pose un pack de bières en guise de cerise sur le gâteau de mon Caddie© rempli et me dirige après deux heures d’une conduite éprouvante (allez éviter les gamins qui surgissent en bombe d’un rayon ou esquiver une mamie qui s’arrête subitement, ses yeux myopes collés sur l’étiquette du machin qu’elle vient de prendre) vers les caisses.

Évidemment, pas une sans au minimum cinq personnes agglutinées derrière le tapis roulant. J’avance. Le sot espoir du béotien me persuade que pour moi, la fortune fera un geste et m’ouvrira les bras d’une caissière venant tout juste de prendre son service. Bien entendu, ça ne se passe pas comme ça et je termine à la queue d’une file trop longue. Devant moi, une mère braille sur ses deux garçons. Les monstres s’amusent à mettre sens dessus-dessous le présentoir de chewing-gum et autres bonbons suisses stratégiquement placé pour tenter une dernière fois le chaland. J’évite de rire face à l’inefficacité de l’ire maternelle. Plus elle gueule, plus ils foutent le bordel.

Dans le brouhaha des conversations mêlées aux annonces promotionnelles sur tel ou tel rayon, dans le rythme hypnotique des bips de la caisse au passage des produits, je somnole accoudé sur mon chariot. Combien de temps s’écoule avant que n’arrive mon tour ? Aucune idée.

Dès que suffisamment de place s’est libérée sur le tapis noir, je déverse mes achats. Ce faisant, je m’interroge sur le trajet des boîtes de conserve et autres plats surgelés. C’est quand même con de les sortir pour ensuite les remettre au même endroit non ? Enfin, c’est le rituel. Alors je m’y plie. Le sourire contraint de la caissière accompagne son « Bonjour » d’automate. Je lui réponds tout aussi machinalement. En posant en vrac mes achats sur le grillage en plastique du fond du chariot, je garde un œil sur l’écran noir aux inscriptions vertes. Chaque denrée vient ajouter sa valeur au montant total. Ça devient carrément vulgaire.

— Carte du magasin ? Me demande-t-elle d’une voix atone.

— Non.

Il ne manquerait plus que je sois fidèle à ces vampires. Enfoncer ma carte dans le lecteur est comme sentir leurs crocs dans ma jugulaire. Taper le code, sentir le sang quitter mon corps. D’accord, j’ai acheté n’importe quoi. Mais ce n’est pas une raison pour m’avoiner à coup de centaines d’euros. La bonne femme en uniforme me tend le ticket avec ce même sourire mécanique. J’ai presque envie de la mordre. Je déteste me sentir le dindon d’une farce aussi indécente. Je veux juste manger, seulement satisfaire un besoin primaire et ceux-là en abuse pour me saigner. D’un geste brusque, je jette le bout de papier par terre. Je force pour faire avancer mon éclopé de chariot, pour fuir au plus vite cet endroit de malheur. J’agonis les lèvres serrées tous ces barons de la grande distribution. Je m’en veux de les avoir engraissés un peu plus par mes achats compulsifs.

Subitement, je me redresse. Une inspiration fait retomber la pression. Ces deux heures passées dans le dédale bondé du supermarché m’ont tout de même apportées ce pour quoi j’étais venu : je n’ai plus faim.

 

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