Un soir de Rush ou les petits plaisirs d’un festival

Un avantage de préférer à la simple lager une bière d’abbaye, tu pisses moins et l’ivresse vient plus vite. L’ivresse, c’est exactement ce qu’il manque pour teindre cette nuit sur la presqu’île Rollet d’une nuance psychédélique.

Dans les parterres d’herbe haute où fleurissent pâquerettes géantes et bleuets impavides, les spots jaunes, bleus, violets, rouges transforment la lumière de la nuit en un caléidoscope insensé. Il n’y a plus de vert sur les feuilles sombres des arbres et arbustes aussi fous les uns que les autres, mais du fuchsia, du violine, de l’ambre fluo. Ses amis et José déambulent dans les allées, des sentiers d’herbes couchées par les pas des festivaliers.

Changement de couleurs à chaque enjambée. Les yeux perdent leurs repères et s’évadent du chemin à suivre. Se laissant distancer par sa bande sans même s’en rendre compte, José se retrouve à errer seul. Les stimulations chromatiques font appel à son inconscient. Une pincée d’effarement saupoudre sa vision des choses. Son environnement lui apparait enrichi de… d’insoupçonné. Il se perd dans la contemplation d’un couple de néons rose-violet accroché au grillage de telle sorte à former une flèche. La lumière des tubes crée une bulle de lumière criarde dans l’obscurité du chemin, que la hauteur des arbres coupe des feux du festival. Il entre dans le halo fluorescent, regarde dans le sens de la flèche et après une succession d’autres bulles lumineuses, la sortie. Non, pas maintenant.

Au détour d’un buisson haut de deux hommes et d’un rouge ardent apparait un saule. Ses branches de métal pleurent des larmes multicolores. La clarté spectrale des néons métamorphose l’espace. Ce n’est plus un pré couvert de tables et de bancs où s’affalent les fatigués, c’est un étang ! Sa placidité se ride au passage des festivaliers. Pourtant, les masses sombres des corps effondrés ne bronchent pas et, sous le clair-obscur des tubes se penchant à la surface de l’onde,  dessinent autant de nymphéas informes. Peut-être le matin les verra éclore. Pour le moment, ils cuvent.

Derrière le filtre persistant de l’image, José distingue les silhouettes fantomatiques des food-trucks plantées au bord de la Seine. Sur deux centres mètres, et José le sait bien pour en avoir fait le tour quelques heures auparavant, tu peux déguster des spécialités du monde entier : indonésiennes, hongroises, bretonnes ou américaines. Il y a la galette basique ou le burger bio-bio à dix balles qui va bien, parfait pour les palais bohèmes des bourgeois dans le vent venus se payer le frisson d’un festival à deux pas de chez eux.

Il a beau vanter les mérites de la bière d’abbaye auprès de ses potes, ça reste de la bière et il s’aperçoit subitement que sa vessie crie merci. Retour aux besoins primaires. Après les baraques à frites du troisième millénaire ont été installées une dizaine de boîtes en bois et des pissotières en vis-à-vis. Comme pisser le nez à dix centimètres de celui du voisin ne l’enchante guère, José entre dans l’atmosphère confinée et nauséabonde des toilettes sèches. La bite entre les pognes, il essaie avec son jet d’aplanir la masse de sciure dégueulasse au fond de la cuvette. Vite lassé, José lève les yeux afin de se divertir d’un autre spectacle que celui des excréments mal recouverts. Sur le plafond en plastique blanc, la tête à l’envers et parés pour l’assaut, des insectes goulus lorgnent avidement le tas de merde et attendent son départ pour fondre dessus. Quel festin en perspective !

En ressortant, il tourne la tête vers la Seine bariolée par les réverbères de l’autre rive. Dessus, le gyrophare orange de la brigade fluviale zèbre l’air. Dans sa lumière rêche se devine les silhouettes de trois types en combinaison, scrutant la berge à la recherche d’une autre utilité que de  troubler le miroir de la Seine avec le moteur de leur zodiac. Tant de temps perdu en vaine concentration n’aurait-il pas émoussé l’efficacité des trois vigies ? Un noyé, ça fait mauvais genre.

Les basses grondent dans le sol et le tintement puisant d’instruments inconnus poussent José vers la grande scène. En bleu de travail jaune, cinq mecs balance du lourd. Ça dépote ! Dirait la grand-mère de José. Et elle aurait raison ! Le son afro mêlé d’électro de ce groupe kinois est bon. Dès le premier morceau, José savoure de sentir la musique vibrer dans ses os, de la laisser s’emparer de chaque fibre de ses muscles jusqu’à faire battre son cœur à l’unisson des rythmes intransigeants. José ressent l’impérieuse envie de partager ce moment de jouissance musicale. C’est trop bon pour le vivre seul !

Il part à la recherche de ses amis perdus depuis … il ne sait même pas depuis combien de temps. Cinq minutes ? Une heure ? Et les retrouve sur la gauche de la scène. Eux aussi sont transcendés. Leurs déhanchements les changent en pantins désarticulés. Leurs bras et leurs jambes théorisent des gestes improbables, leurs têtes s’abattent et se relèvent dès que la caisse claire vrombit. José s’insère dans leur déraison. Les instruments, assemblages improbables de détritus ramassés dans les rues de Kinshasa, produisent des sonorités effervescentes qui agitent la foule. Dans la débauche d’énergie se crée un lien, une conscience où le corps prend le dessus et s’anime du seul désir de se sentir vivant. Les mots disparaissent. Les idées s’effritent. Tous ne ressentent plus qu’une chose : on est ensemble, on prend notre pied.

Putain c’est bon !

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