Le point de Monsieur G : Banksy au MOCO ou de l’art et de nos regards sur lui.

Sur l’esplanade des musées à Amsterdam, entre le palais de briques du Rijksmuseum et la structure de verre et de béton du musée Van Gogh, une bâtisse somme toute assez cossue. A côté des deux autres bâtiments, elle parait bien modeste mais ce n’est dû qu’au jeu de la perspective. Entre ses murs, le MOCO, alias le Modern and Contemporary museum. D’immenses oriflammes roses aux pieds de sa façade proclament une exposition d’un artiste inconnu : Banksy.

A la joie de voir ses œuvres s’est tout de suite posée une question : quel intérêt de voir de l’art de rue enfermé entre quatre murs ? Effectivement, le street art se nourrit autant de l’imagination du graffeur et de son regard sur le monde que du lieu dans lequel celui-ci l’a révélé. Alors voir trois pauvres toiles et quelques bout de cartons, même avec le blaze Banksy inscrit dessus, ça laisse perplexe. Il y a de grandes chances de perdre la pertinence de ce type d’art. Hors contexte, il y a le risque que tout soit dénaturé. Néanmoins, n’étant pas globe-trotters, mes amis et moi-même avons peu de chance de croiser un de ces graffitis en vrai. L’enthousiasme de les découvrir évacue rapidement la perplexité et nous prenons chacun un ticket.

Nous avons bien fait. Même accrochées à des murs, les productions de Banksy gardent toute leur force. Une jeune fille en noir et blanc perd son ballon rouge, en forme de cœur, et c’est toute la poésie de cette évocation qui nous prend aux tripes. L’espoir s’envole mais il est toujours là, à deux doigts de nous. Un léopard s’échappe de sa cage, un code barre si commun pour nous tous, et nous comprenons immédiatement le message. Dans les yeux de l’animal, toute la sauvagerie de la liberté tandis que nous, bêtes humains, restons enfermés dans la prison de la bimbeloterie.

De pièces en couloirs, nous sommes captivés par l’œuvre protéiforme de Banksy. Célèbre pour ses pochoirs, il n’hésite pas à user de la bombe sans filtre. Il détourne de vieilles toiles bucoliques pour marquer l’absurdité de notre société. Une sculpture devient une dénonciation de l’entertainment abrutissant d’un parc à thème aux grandes oreilles. Non, franchement, cette exposition est vraiment bien ficelée d’autant que chaque œuvre est remise dans son contexte. Et les citations de l’artiste renforcent la cohésion de l’ensemble. Qu’importe les murs d’une ville ou d’un musée, le message passe et ses créations questionnent.

La visite terminée, nous faisons un tour par la boutique située dans la cave du musée. De toute manière, nous ne pouvons y couper : la sortie se trouve juste après. Ça tombe bien. Heureux de notre découverte, un ami et moi voulons acheter le catalogue de l’exposition. Bien en évidence sur une table à l’entrée, nous feuilletons l’exemplaire de démonstration. La qualité des reproductions est très satisfaisante, le papier est de bonne facture, la reliure semble solide et la couverture en jette. Du rose du musée, le singe-sandwich imprimé dessus nous interpelle au premier coup d’œil par le message inscrit sur la pancarte autour de son cou : « Laugh now, but one day we’ll be in charge ». Ça ne fait pas de pli. Nous calons chacun un exemplaire sous le bras.

Nous tournons la tête. Dans un renfoncement ont été insérées six étagères. Dessus, tout un fatras d’objets hétéroclites au possible. C’est digne des stands devant Buckingham Palace avec toute la ménagère estampillée reine d’Angleterre. On passe sans transition du porte clé au tee-shirt, de la carte postale aux mugs. Ceux-ci accrochent nos regards. Fidèlement reproduits sur l’émail immaculé, des pochoirs de Banksy parmi les plus célèbres. Deux d’entre eux retiennent particulièrement notre attention.

Sur la première, opposée à l’anse, la jeune fille au ballon rouge en forme de cœur. Sa posture pleine d’espérance offre l’image d’un avenir meilleur, de l’avènement d’idéaux bien plus élevés que la simple matérialité de nos vies. Sur la deuxième, le lanceur de fleur. Comme saisi en plein mouvement, l’homme au bas du visage masqué par un foulard s’apprête à balancer un projectile sur une force d’oppression anonyme. Un élément de taille vient transformer l’image d’Epinal, hélas récurrente à chaque poussée de fièvre au Moyen-Orient. Ici, ce n’est pas un cocktail molotov que tient l’insurgé dans son poing serré mais un bouquet de fleurs colorées en parfait contraste avec sa silhouette en noir et blanc. Si la première séduit l’œil par sa joliesse, la seconde nous jette son message en pleine face. A l’une la douceur, à l’autre la force.

Nous hésitons. Laquelle des deux choisir ? Laquelle est la plus belle ? Avec laquelle prendrons-nous le plus de plaisir à boire notre café ? Là intervient comme un bug. Mon ami et moi-même nous regardons. Sommes-nous vraiment en train de nous interroger sur l’esthétique d’une œuvre de Banksy reproduite sur une pauvre tasse à anse ? Ce mec est un artiste qui, par ses productions, dénonce la bêtise ou la cruauté de nos sociétés. Il pose un regard cinglant et plein d’espoir sur les murs du monde et nous, comme deux cons, nous nous demandons lequel de ces deux mugs est le plus joli ?

Nous questionner de la sorte nous pousse à nous interroger sur nous. En sommes-nous réduit à user de notre œil de consommateur pour juger une œuvre d’art ? La matérialité semble avoir pris le pas sur notre acuité. D’un étage à l’autre, nous passons de l’amateur d’art plus ou moins éclairé au vulgaire client. D’ailleurs, la boutique est reléguée au sous-sol, comme s’il s’agissait d’une vile activité que de faire son beurre sur le dos d’un artiste. La mesquinerie du merchandising est reléguée aux bas-fonds et s’oppose à la noblesse de la création exposée aux étages les plus élevés. En nous laissant séduire par le mercantilisme, nous avons l’impression de plonger la tête la première dans ce que dénonce Banksy. Pour autant, n’est-ce pas ouvrir l’art à tous les regards que de reproduire des œuvres ici sur un tee-shirt, là sur un porte clé ? En pensant à ça, on se sent presque corrompu. Notre sensibilité artistique semble heurtée par la logique commerciale.

Nous nous regardons à nouveau. Nous secouons la tête de concert puis haussons les épaules.

— Ce n’est qu’une putain de tasse, affirmons-nous à l’unisson.

Nous nous saisissons chacun d’une tasse et passons à la caisse. Parfois je vous jure, on se prend la tête pour des broutilles… ou non.

 

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