Au Museum

Une gerbe d’étincelles rougeoyantes. Un coup de vent. Il ne reste rien de sa cigarette qu’un filtre orangée ballotté par les courants d’air. Elle exhale lentement la fumée. Quatorze heures. Il est temps de prendre son service. Elle gravit les trois marches au bas de l’entrée du Muséum de Rouen et pousse le lourd battant. Le pas de la porte à peine franchi, la voix stridente de Catherine lui griffe les tympans.

— Bonjour Cristal.

Elle tourne vers sa collègue des yeux plissés, une mâchoire crispée. Assise derrière le comptoir de l’accueil, celle-ci l’oblige à subir la vision de ses lèvres replètes étirées en un sourire qui a tout de la grimace. Effectivement, elle s’appelle Cristal. Ses parents voulurent l’appeler Noémie. Pourtant, après être sortie du ventre de sa mère, ils se désavouèrent. Sa peau, si blanche, presque translucide, les poussèrent à changer d’idée. Ils optèrent pour Cristal. Pour tous, cette histoire était pleine de romantisme. Pour elle, qui porte ce prénom ridicule, c’est le mauvais goût familial qui la poursuit chaque jour. Le ton sarcastique utilisé sciemment par Catherine pour prononcer son prénom atteint son objectif : l’agacer.

Elle hait Catherine et c’est réciproque. Cette grosse dondon, au visage tout droit sorti de l’esprit malade d’un artiste d’une avant-garde ratée, son cul un continent lourdement enfoncé dans la mousse du fauteuil à roulettes, ne peut s’empêcher de lui jeter une pique dès qu’elles se croisent. Un mot, un ton, un signe, sa collègue s’efforce d’exprimer le plus franchement possible son mépris envers elle mais sans un mot plus haut que l’autre. Mépris né d’une jalousie somme toute compréhensible.

Les traits fins, artistiquement dessinés, les formes élancées et harmonieuses, la taille aussi fine qu’elle est grande,  Cristal évoque la légèreté là où Catherine symbolise la pesanteur. De l’avis général, elle était aérienne. Cristal contraint ses lèvres au mouvement. Le sourire éclatant qu’elle lance à sa collègue vaut tous les mots. « Cause toujours décrépite femelle, moi j’ai toujours la beauté de mes vingt ans, que ça te plaise ou non ». D’ailleurs, elle a vingt ans.

Laissant Catherine engluée dans son fiel, elle entame l’ascension de l’escalier. Cette vieille menuiserie grinçante est la colonne vertébrale du musée. On pourrait croire que le bâtiment fut construit autour même s’il n’en est rien. Cristal apprécie entendre craquer sous les talons hauts de ses escarpins le bois vénérable dont cet ample colimaçon est fait. Elle en est persuadée, c’est pour le lieu une manière de lui dire bonjour. Pour lui retourner la politesse, elle laisse sa main glisser sur la rambarde.

Elle aime cette antiquité qui chante dès qu’on l’emprunte. Si les marches ont été recouvertes d’une espèce de moquette rouge pour les protéger, elle imagine le bois sombre en-dessous, patiné d’avoir supporté les pas de tant de visiteurs, du bourgeois en mal d’exotisme du XIXème siècle à l’élève impatient du XXIème siècle. Ses yeux bondissent de cadre en cadre. Ces derniers ornent les murs, juste en dessous d’imposants trophées de buffles ou d’oryx.

Dans celui-ci, des graines de plantes communes. Dans celui-là, les noms latins de pollens aux couleurs affadies d’être enfermées derrière un verre depuis trop longtemps. Les étiquettes jaunies par les ans offrent au regard les déliés et les pleins d’une calligraphie hors d’âge. Elles lui rappellent les travaux d’écriture que sa grand-mère conservait pieusement dans un coffre, au fond de son grenier. Elle aime cette ambiance surannée qui suinte des murs, qui surprend l’attentif à chaque mouvement d’œil. Le musée a cet aspect « vintage » tant couru par la jeunesse cosmopolite des villes modernes pour qui faire du neuf avec du vieux est on ne peut plus in.

Le bâtiment, un ancien couvent du XVIIème siècle, est une pièce de collection. En quelque sorte, le musée est en lui-même un musée. Elle s’est plusieurs fois fait cette réflexion sans jamais la dévoiler à quiconque. Dire qu’un musée est un musée, il n’y a rien de plus con. Et elle déteste par-dessus tout passer pour une conne, ne serait-ce qu’à cause de ses cheveux châtains que certains voient blonds.

Au troisième étage, Cristal s’octroie son petit plaisir : admirer l’étrave de pirogue maorie. Ce trésor ramené par un amiral au long cours ne cesse de la fasciner. Chaque fois qu’elle passe devant, c’est-à-dire pratiquement tous les jours, elle laisse la finesse de la sculpture l’emporter vers les îles lointaines du Pacifique Sud. Dans le bois rouge, d’innombrables arabesques emmènent le curieux en de fantasmagoriques contrées. La langue de la figure de proue semble autant narguer les dieux de la mer dont elle était censée protéger des foudres que moquer le visiteur. Les bras rejetés en arrière, elle cherche la position la plus aérodynamique pour que file l’embarcation vers l’ennemi. Magnifique.

A contrecœur, elle laisse derrière elle ce chef-d’œuvre, traverse la galerie des continents puis, sans leur jeter un regard, passe devant les dioramas ornithologiques censés rappeler les écosystèmes normands jusqu’aux vestiaires du personnel. Dans son casier, elle troque manteau et écharpe contre son livre et un talkie-walkie. Equipée, elle fait le trajet en sens inverse et se rend à la galerie des mammifères, au deuxième étage. Dans l’escalier, elle croise la placide Sylvie. Elles se font la bise, s’échangent des mots aussitôt oubliés et se séparent, l’une montant vers les réserves, l’autre descendant vers son poste.

A l’entrée de la galerie des mammifères, assis sur la chaise pliante et inconfortable en plastique, Rémi contemple le diorama des chimpanzés face à lui. Y’aurait-il quelque chose à en déduire ? Cristal évacue cette question d’un geste de la main. Chemise rose tendue sur des biceps et des pectoraux bien trop développés, sa tête chauve posée, semble-t-il sans tenir compte des règles de la proportion, sur des épaules trop larges, elle distingue sur ses traits de légionnaire à la retraite l’agacement.

Il est une chose à laquelle Rémi tient par-dessus tout : la règle. Pour lui, elle est inflexible et tous doivent s’y plier sans rechigner. Cristal, avec ses dix minutes de retard, sort du cadre étriqué de son esprit formaliste. Elle entend déjà ses remontrances. « Tu imagines si tout le monde faisait comme toi. Alors le monde partirait en vrille. » Ou encore « Si l’on fait des lois, c’est pour que tout le monde puisse vivre ensemble. Tu n’es pas anarchiste tout de même ? ». Qu’est-ce qu’il y connaît à l’anarchie ? Quel plouc !

Pourtant, elle l’aime bien. Rectification. Elle aime le petit pouvoir qu’elle a sur lui. En effet, face à elle, il devient vite penaud, presque maladroit si elle décide de le secouer. Il en pince pour elle et elle prend un malin plaisir à tirer sur cette corde sensible. Elle s’amuse à créer sous son crâne rasé à l’entendement trop étroit des conflits entre l’intransigeance de ses principes et son attirance pour elle. Cristal en a conscience. A se comporter de la sorte, elle agit comme une garce. Mais que peut-elle bien y faire ? Cette situation est si… grisante.

— Salut Rémi. Excuse-moi pour le retard. Sa voix est innocence.

— Ah ! Cristal. J’ai bien cru que tu ne viendrais plus. Il appuie ses bras musculeux sur ses genoux et se lève. Tu imagines, si…

Ça y est, il se lance dans son discours bien-pensant. L’œil perdu, l’oreille distraite, elle le laisse vider son sac. Terminé ? Elle enchaîne.

— Si tu allais me chercher un café, tu me pardonnerais mon retard ?

— T’es gonflée toi !

Ses longs cils, outrageusement fardés, papillonnent sur ses yeux plein de fausse contrition. Il jette les mains en avant et part en bougonnant.

— Merci Rémi, lui lance-t-elle d’une voix de biche.

Elle sourit d’encore une fois l’avoir fait exécuter ses quatre volontés. Il est si simple de le manipuler. Et si amusant de faire tourner en bourrique ce grand gaillard trop sûr de lui. Elle pose son livre sur le guéridon à côté de la chaise et part faire sa première ronde.

La lumière du ciel clair de l’automne coule à flots par les grandes fenêtres percées au-dessus des vitrines et éclaircit le gris-bleu des murs. Devant chaque ouverture, des squelettes jaunis par le temps prennent la poussière et jettent leur ombre sur la pièce. L’ossature fragile d’un lion succède à celle d’un zèbre, puis vient  une massive tête d’éléphant, impressionnante dans sa nudité osseuse. Entre eux, des bibliothèques lourdes d’un bric-à-brac d’objets surprenants. Bien sûr, il y a des livres anciens. Mais pas seulement. Aux bocaux emplis de graines ou de pollens s’ajoutent les viscères d’animaux disséqués voilà plus d’un siècle et conservés dans le formol. L’estomac de buffle est un des spécimens les plus impressionnants.

Trois gros meubles alignés au centre divisent la galerie des mammifères en deux allées Leur partie inférieure, des placards sur lesquels de petites étiquettes indiquent ce qu’ils contiennent, comme « tête de cheval » par exemple, supportent des dioramas éclectiques. Ces derniers vont des fonds marins, où croisent poissons globes et murènes, aux bords d’un ruisseau fangeux, où se prélassent caïmans et lézards géants. C’est au centre également que se trouve une éléphante d’Asie naturalisée, une des mascottes du Muséum, et son pendant squelettique.

De part et d’autre, les murs ne sont qu’une enfilade de vitrines. Celles de droite alternent entre dioramas du début XXème, défraîchis par le temps, et simples étagères où s’expose une foisonnante taxidermie. Celles de gauche ne renferment que des étagères sur lesquelles les animaux les plus divers sont présentés dans des positions plus ou moins dynamiques.

Cristal s’engage dans l’allée de droite. Une odeur de poussière, d’ancien, flotte dans la pièce. Son œil oscille entre l’indifférence de les avoir trop vus et la curiosité de découvrir une nouvelle bête dans la succession des vitrines. Leurs carreaux simples, piquetés d’imperfections, derrière lesquels s’exhibent des animaux empaillés voilà des lustres participent à l’ambiance surannée du lieu. Au-delà d’un voyage parmi les espèces du monde entier, le Muséum offre un voyage en une époque figée. Ici, le temps n’a plus d’emprise. Le mouvement abrutissant de l’extérieur cesse dès qu’on pose un pied sur le parquet du deuxième étage. N’entendrait-elle pas le claquement de ses talons sur les lattes plusieurs fois centenaire du parquet qu’elle se croirait elle-même immobile.

Ses yeux glissent sur l’énorme porc-épic aux aiguilles dressées, menaçantes. Ils s’arrêtent sur l’éléphant d’Asie derrière sa cage de verre. Entre ses énormes pattes, des statuettes en ivoire. Toute l’ironie de la  relation entre cet animal et l’homme est résumée dans cette étrange association. On tue les éléphants pour leur prendre leurs défenses et que fait-on avec ? De minuscules statuettes d’ivoire à l’effigie de la bête assassinée. Crétins de braconniers ! L’homme est-il si bête qu’il préfère mettre un terme à la vie pour en faire de pâles copies ? Des bricoles inertes bonnes à revendre au con de touriste qui s’émerveillera devant la finesse de l’artisanat local ?

C’est aussi pour cela qu’elle aime ce musée. Au-delà de montrer la vision de la nature des hommes du passé, et non sa réalité, il permet à l’homme d’aujourd’hui de s’interroger sur le rapport entre le genre humain et le règne animal. Après, il n’offre pas beaucoup de réponse, chacun doit se la construire. Hélas, Cristal n’en prend jamais le temps. Elle s’indigne, s’émeut, s’étonne, mais ne réfléchit jamais très longtemps.

Soudain, sur sa droite, entre les écureuils volants et Bambi, le tigre sort la tête des hautes herbes desséchées d’une savane fatiguée. Ses yeux jaunes sont fixés sur le mouflon fièrement dressé sur sa montagne de carton dans la vitrine d’en face. Un filet de bave coulant de ses babines retroussées sur des crocs inhospitaliers suffirait pour redonner vie au félin.

Après l’escalier en colimaçon du personnel, tout droit sorti de l’univers vernien, les seigneurs de la nature en leur prison de verre. L’ours polaire rôde sur sa banquise à la recherche d’un hypothétique phoque tout aussi empaillé que lui. En face, clôturant la galerie, fier sur son rocher, le lion. A l’arrêt, ce dernier s’apprête à pousser un rugissement terrifiant. Il est prêt à bondir sur les fous qui s’aventureraient à attaquer le lionceau, à peine quelques jours, blotti entre les pattes antérieures de la lionne étendue au pied du roi de la jungle. Les hommes du XIXème avaient une vision bien romantique du couple royal.

Même si elle ne l’a pas en charge, Cristal fait tout de même un crochet par la galerie suivante. Celle-ci renferme, derrière des vitrines qui vont du sol au plafond, poissons exotiques, comme cet exocet figé dans un de ces bonds au-dessus des eaux, et reptiles repoussants. Ce qu’elle aime par-dessus tout c’est regarder les animaux monstrueux. Se permet-elle par ce rituel de satisfaire le fond de perversité couvant dans l’âme humaine ?

En effet, pas un jour passé au Muséum sans qu’elle s’offre le frisson de dégoût procuré par la vue des bocaux de formol dans lesquels flottent une tête de veau bicéphale, des chats à deux corps, des oiseaux à quatre pattes. Elle est chaque fois surprise par l’imagination de la nature qui pour satisfaire un orgueilleux besoin, crée ces êtres non-viables afin de montrer sa puissance créatrice.

En se retournant, son quota d’écœurement quotidien atteint, elle fait un pas de côté. Face aux monstres, la vitrine regorge de serpents. Si certains ne sont que des squelettes qu’elle imagine aisément cliqueter sur l’étagère à chacune de leur reptation, d’autres sont si bien naturalisés, dressés sur leur long corps, la gueule ouverte sur des crochets effrayants, qu’elle craint un instant d’être attaquée. Elle rit jaune de sa stupide frayeur. Comme beaucoup d’autres, elle a en aversion ces animaux. Pourtant, ils ne sont pas plus dangereux que les autres, ils sont simplement… elle n’a pas de mot pour décrire ce qu’elle ressent à leur propos. Son pas vif lui permet de vite repasser dans la galerie des mammifères.

Elle prend cette fois-ci l’allée de gauche, longue enfilade d’étagères sur lesquelles sont posés des animaux de toutes sortes. Elle s’apitoie sur un écureuil. Debout sur sa branche, il tient entre ses pattes une noisette. A quelques centimètres d’elle, ses petites dents pointues. Il est là, pétrifié dans cette position, sans espoir d’enfoncer un jour ses quenottes dans la coque du fruit. Quelle torture. Il y a aussi cette wallabie statufiée en pleine mise bât. Comment avoir l’idée de figer pour l’éternité une mère dans la douleur de l’enfantement ? Qu’avait en tête le taxidermiste de ces deux animaux ? Certes, les hommes du XIXème brillaient plus par leur misogynie et leur manque de pitié mais là, c’est au nom de la science qu’il a réalisé ces deux œuvres. N’avait-il pas simplement l’esprit tordu ? Décidément, elle se pose beaucoup de questions aujourd’hui. A n’en pas douter, c’est à cause du livre que lui a refourgué le bouquiniste.

Elle aperçoit au loin, sur le guéridon, un petit gobelet de carton d’où s’échappe une fumée tentatrice. Son café est arrivé. Sans plus se soucier des cadavres poussiéreux alignés là, Cristal accélère le pas  jusqu’à l’entrée de la galerie.

Elle sourit en prenant son café. La chaise et le parquet grincent à l’unisson lorsqu’elle s’assoit. Entre ses mains, le gobelet de carton est agréablement chaud. D’un souffle distrait elle dissipe la fumée qui s’échappe du café noir, comme elle l’aime. Elle trempe ses lèvres, apprécie la chaleur qui descend le long de son œsophage, goûte l’amertume du breuvage. Gentil Rémi.

Elle hésite. Les minutes passent. Finalement, elle se décide à prendre son livre et l’ouvre à la page indiquée par la touillette à café dont elle se sert comme marque-page. Elle la cale entre ses dents et la mastique assidument pendant que ses yeux parcourent les petits caractères imprimés en lignes serrées.  Elle n’a jamais été férue de littérature, ni de ce que trop de personnes, le ton condescendant, appellent culture. Mais voilà qu’elle passe dans ce musée des après-midi à s’inquiéter de la lenteur des aiguilles à faire le tour du cadran de l’horloge. Alors, s’était-elle convaincue, quitte à s’emmerder le cul vissé sur une chaise inconfortable, autant le faire intelligemment.

Chaque lundi elle passe chez le bouquiniste un peu plus bas dans la rue Beauvoisine. Dans cet antre étroit encombré d’ouvrages et de babioles, hors d’âge comme le ventripotent propriétaire, elle achète un livre que lui conseille cet ogre de lecture. Son objectif : lire chaque semaine une œuvre majeure, à tout le moins importante, de la littérature française ou internationale.

Cette semaine, il lui a vendu « Le mythe de Sisyphe » d’Albert Camus. En entendant le nom de l’auteur, elle s’était rassurée. Elle avait lu « La Peste » sur les ordres de son professeur de français afin de préparer le bac. Elle s’était surprise à aimer l’histoire et le style de l’auteur. Ce roman avait même commencé à créer en elle une forme de questionnement sur la condition humaine. Un court moment, elle s’était presque sentie interpellée par le sort de ses congénères. Presque.

Son actuelle envie de lire est tout sauf motivée par un quelconque altruisme. Elle espère surtout qu’avaler ces pavés lui permettra d’éviter cette remarque qui l’énerve au plus haut point, surtout qu’on ne se gêne pas de la lui balancer régulièrement : « Comment ? Tu ne connais pas ça ! ». Il n’y a rien de pire pour elle que de se sentir aussi vide, aussi transparente que son nom ne le laisse présager. Elle veut briller, pas passer pour une conne. Et elle avait appris à ses dépens que ça passait par un minimum de culture générale.

Le livre de cette semaine lui donne des sueurs. Presque à chaque page, malgré plusieurs relectures assidues, elle n’entrave rien à ce que Camus essaie d’expliquer. Si son nom sur la couverture l’a rassuré au début, elle déchante à présent. Quel esprit torturé. Son monde n’est pas le même que le sien et elle n’aimerait pas y vivre. Pourtant, c’est celui qu’elle fréquente au quotidien. Son concept, l’absurde, est abscon. Comment accepter que tout soit vain ? Comment vivre dans un monde que l’on sait faux, qui n’est qu’une construction sans que rien ne soit solide, réellement réel ? A-t-elle compris quoi que ce soit à cette masturbation cérébrale ? A n’en pas douter, le bouquiniste l’a surestimée. Elle n’aime pas ce livre. Chaque page qu’elle tourne est une claque à son intellect. Il la rabaisse, il l’oblige à se rendre compte qu’elle n’est pas aussi intelligente qu’elle se plait à le croire.

Régulièrement, Cristal jette le livre à travers la pièce et retient plus de noms d’oiseaux à son propos que d’espèces présentes dans les salles ornithologiques. Elle lui jette un regard mauvais et lui fait des signes à faire rougir un marin. Les secondes passent. La culpabilité gonfle en elle, la petite voix de l’orgueil la titille. Vas-tu te laisser vaincre par un tas de papiers ? Un mort peut-il te faire la leçon ? Son obstination prend le dessus. Elle récupère le bouquin et bataille avec son esprit pour essayer d’en saisir les subtilités. Car si elle n’a pas l’esprit vaste, son opiniâtreté est sans bornes. Ce constat ne montre-t-il pas qu’elle est au moins lucide ? On se rassure comme on peut.

Assise, elle tourne les pages et s’use les yeux autant que les neurones. Une page. Deux pages. Ses paupières se crispent. Trois pages plus loin, elles se font lourdes. Une page encore, elle baille. Un paragraphe, son menton est irrésistiblement attiré par sa poitrine. Non ! Elle se redresse et fusille le livre du regard.

— Tu ne m’auras pas !

CLAC ! Cristal se lève d’un bond. Elle tourne la tête sur la gauche, plisse les yeux dans l’idée qu’elle entendra mieux. D’où vient ce bruit ? Ses sens sont en alerte. Quelqu’un essaierait-il de de voler une bestiole ? Pour le coup, c’est absurde ! A pas de loup, elle s’engage dans la galerie, tendue comme un ressort, prête à sauter sur l’hypothétique voleur. Si la surprise l’a fait s’arrêter, son cœur tonitrue à présent dans sa poitrine. Elle croit entendre l’écho de ses battements déchainés contre les murs du musée. Elle avance, fait le tour de la galerie dont elle a la garde, ouvre les portes de secours, zyeute dans l’escalier du personnel. Personne. Il n’y a pas âmes qui vivent dans les parages.

CLAC ! Le même bruit mais cette fois elle sait d’où il vient. Sans réfléchir plus avant, elle fonce. Elle s’arrête devant une vitrine aussi commune que ses voisines, manque s’étaler de tout son long. Courir en talon est une pratique risquée.  Ses bras lui tombent. Son talkie-walkie chute bruyamment sur le parquet. Sa mâchoire décroche. Ses yeux jaillissent de leurs orbites. Ses cordes vocales restent pétrifiées sur un cri muet.

Là, sur son étagère, la hyène secoue la tête. Cristal ne peut faire autre chose que de regarder l’animal. Celui-ci remue son corps, envoyant dans toute la vitrine la poussière qui lui ternit le pelage. Il semble sonné. Cristal remarque alors que la vitre est fendue. Il a dû se faire mal en essayant de casser le carreau. Elle secoue la tête. Qu’est-ce qu’elle raconte ? Un animal mort depuis des lustres reprend vie et elle s’apitoie parce qu’elle s’est fait bobo. Toute la folie de la situation lui tombe dessus. C’est impossible ! Elle regarde à côté. Rien ne bouge, tous les cadavres sont figés dans des postures grotesques tant la mort rend inaccessible l’imitation de la vie. Ricanements. Cristal revient à la hyène. Celle-ci a repris ses esprits et griffe la vitre. Cristal bégaie, son esprit s’insurge contre ce qu’elle voit. Qu’est-ce qui lui arrive ? Que doit-elle faire ?

CLAC ! Nouveau coup de boutoir. La vitre va céder, c’est sûr. Cristal retient sa respiration de peur d’accélérer l’inéluctable. Elle se baisse et récupère son talkie-walkie tandis que la hyène tourne sur elle-même, nerveuse, la langue pendante. Elle tourne le bouton et hurle dans l’engin :

— A l’aide ! Sa voix dépasse le stade de l’hystérie. Un animal tente de s’échapper !

Alarmé par son ton, surpris par l’incongruité de sa déclaration, on accourt. Sylvie, la chevelure poussiéreuse, dévale l’escalier en colimaçon du personnel qui relie directement les réserves au dernier étage à la galerie des mammifères au second. Rémi débouche par l’entrée de la galerie, l’élan du preux venu sauver une idiote princesse coincée dans une tour sordide inscrit sur l’inclinaison de ses sourcils. Ils rejoignent Cristal et, comme elle, se figent devant la vitrine.

CLAC ! C’est sûr, au prochain coup la vitre part en éclats. Le trio se regarde dans le blanc de l’œil. Que faire. La hyène se dresse sur ses pattes postérieures et s’appuie de ses antérieures sur le carreau. La fêlure s’étend. Après tant d’années figée dans la mort, la hyène doit avoir un appétit féroce. Un grincement sinistre prend de l’ampleur. Ça y est, la bête ressuscitée va les bouffer tout cru.

Cristal sursaute. Avachie sur la chaise pliante, elle se réveille. Elle passe la main dans ses cheveux, apaise sa respiration et tente de calmer son cœur. Elle rit, nerveuse. Tout ça n’était qu’un rêve. La goutte de sueur qu’elle sent couler dans son dos n’est que le fruit de son imagination. Rien de tout ça ne s’est passé. Quel délire ! Elle ne pensait pas avoir autant d’imagination. Ses mains lissent son jean, bouffent son chemisier. Elle se lève, le sourire aux lèvres. Ce n’était qu’un rêve.

Elle souffle, soulagée. Elle ramasse son livre tombé au moment de son assoupissement et part vérifier la vitrine de la hyène . Elle ne peut empêcher son cœur de battre un peu trop vite, réminiscence de l’apparence si réelle de son rêve. En passant devant les collections du musée, elle voit les autres animaux toujours aussi inanimés. La vue de ces cadavres la rassure, son pouls ralentit. Tout est comme à l’accoutumée, mort. Elle s’immobilise.

La hyène a disparu.

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