Le point (naturaliste) de Monsieur G.

Entre deux tartines au petit-déjeuner, j’ai pris l’habitude de lire l’actualité sur mon téléphone intelligent. J’ai ainsi l’impression de remplir le temps de mastication par autre chose que le bruit du pain écrasé entre mes dents.

Ce matin, je fais machinalement défiler les articles et lis les titres en quête d’un sujet intéressant. Les manifs des cheminots et de la fonction publique, leur ampleur, les réactions de personnes plus ou moins autorisées, dont celles du gouvernement, les difficultés pour décompter les mécontents (à juste titre ou non, chacun se fera son opinion) ; Donald Trump et ses frasques avec une actrice porno ; les oiseaux disparaissant des campagnes ; la sélection de livres de la rédaction ; le rapport à leur pénis des hommes d’aujourd’hui.

Mon esprit encore embrouillé de sommeil s’arrête. Je remonte le fil des pages et revient sur les oiseaux. Comment ça ils disparaissent ? Au nombre de bouillies emplumées sur lesquelles je roule chaque matin, ce titre me parait bien alarmiste. Curieux, je touche du doigt l’article et entame sa lecture.

Selon une étude menée conjointement par le CNRS et le Museum National d’histoire naturelle, un tiers de la population des oiseaux de nos campagnes a disparu en quinze ans. Pire, quatre-vingt pour cent des insectes volants auraient aussi disparu ces trente dernières années.

Devons-nous être atterrés ? Bien sûr que non. Réjouissons-nous !

Cet été, comme de nombreuses autres, une famille de citadins décide de louer un gîte rural dans une campagne bien profonde, bien paumée, afin de jouir du calme et de la sérénité champêtre, de fuir ne serait-ce que quelques jours la cacophonie urbaine. Un choix somme toute très rationnel.

Le père, salarié dans une boîte quelconque, passe son temps dans les bouchons. Un fois arrivé au travail, il démêle problème sur problème à propos de tel dossier, de tel autre, dans le tintamarre incessant des sonneries impérieuses derrière lesquelles se cachent d’irascibles clients, dans le vacarme des hurlements de son boss, sous la rumeur diffuse des doigts martyrisant les claviers. La mère, disons-la institutrice, passe ses journées avec des minots braillards, dans le tumulte continuel des chouinements puérils (quand c’est pas l’un c’est l’autre), dans les cris des jeux d’enfants durant les récréations avant, le soir, de se taper ses deux ados gueulards. Ceux-ci, treize et quinze ans, se plaignent sans relâche de leur condition infantile, ne peuvent discuter sans hurler de leurs voix indécises entre l’aigu et le grave. L’un végète devant une émission de téléréalité dont les tirades à la limite du supportable sont crachées par la télé au volume trop élevé. L’autre s’excite sur sa console de jeu, à lâcher bien haut toutes les grossièretés qui lui viennent aux lèvres lorsque l’IA se montre plus forte que lui.

STOP ! Cette famille veut du calme, elle part en vacances à la campagne. En Auvergne tient.

Le matin du départ arrive. Le coffre du monospace dégueulant d’affaires, la gentille petite famille s’en va pour son séjour bucolique, deux semaines au milieu de nulle part, au milieu de la nature toute artificielle d’une agriculture pluriséculaire. Les parents sourient benoîtement à cette perspective enivrante, presque exotique. Les gamins tirent des gueules de dix mètres de long à présumer combien ils vont s’emmerder dans ce trou perdu. Qu’importe ! Ce sont les vacances alors tout le monde fait un effort.

Comme cette famille n’est pas la seule à avoir l’idée de quitter son quotidien, la route se fait dans les embouteillages, dernière saveur de la ville avant le néant cambrousard. Les pauses se font sur des aires d’autoroutes bondées. Une dernière fois, la famille vit l’épreuve de la foule, de son chahut, de son boucan, avant de s’enfoncer dans le no man’s land de la diagonale du vide. Après huit heures de route, la voilà arrivée à bon port.

On décharge la voiture. Chacun choisit sa chambre dans la maison de pierre sèche, si typique, si en adéquation avec l’image citadine de la campagne auvergnate. Ah ! A chaque effort, on respire le bon air. A chaque pause, on scrute l’horizon. Vide. Pas une tour, pas de béton, pas de bitume pour venir balafrer la quiétude du paysage. Et pas un bruit. Tout est calme.

Alors là vous me direz, quel rapport avec l’étude du CNRS et du Museum d’histoire naturelle ? Ça vient.

Et les insectes alors ? Monsieur, la voiture enfin vide, décide d’en faire le tour. Après tant de route, et son amour irraisonné pour ce tas de ferraille, il veut l’inspecter pour s’assurer qu’elle n’a pas souffert. Un vieux souvenir remonte à la surface. Quand il était gamin, après autant d’heures de trajet, le pare-brise et le capot de la bagnole de son père étaient un véritable champ de bataille. Une hécatombe entomologique ! Des giclures jaunâtres étalées par les essuie-glaces, restes de coléoptères ventrus, maculaient la vitre. Le capot, une passoire de tâches rouges à l’ampleur variable. Monsieur a beau vérifier, il ne voit rien. De la poussière noirâtre, oui, mais pratiquement aucun impacts d’insectes. Grâce à la magie de l’agriculture moderne, sa caisse ressort de huit heures de route presque immaculée.

Et les oiseaux maintenant ? C’est bien simple. Madame bulle au bord de la piscine sans qu’aucun piaf ne viennent lui pourrir son silence. Les enfants veulent s’allonger au bord de l’eau, ils n’ont pas à se méfier d’une chiure lâchée sur les transats. Monsieur fait le barbecue, pas besoin de chasser ces quémandeurs à plumes, toujours avides de miettes, téméraires jusqu’à venir sur le bord de votre assiette. Cette année, la petite famille va passer des vacances véritablement calmes et sereines.

Décidément, la disparition des oiseaux et des insectes est vraiment une bonne nouvelle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.