La route des vacances

Cinq heures du matin. Après des semaines d’attente fébrile, après une trop courte nuit et un sommeil détraqué par l’excitation, nous y sommes. Enfin !

Sidonie s’installe à la place du mort.  Je m’assieds derrière elle.

— Les ceintures sont bouclées ?

Assentiments enthousiastes. Michel enclenche la marche arrière.

La lunette arrière est bouchée par nos valises pleines d’affaires plus ou moins indispensables, amas organisé de rectangles stéréotypés transformant le coffre en un Tetris multicolore. Peu importe, Michel pratique son allée depuis si longtemps qu’il franchit la grille au feeling. Nos cous se tordent vers les rétroviseurs, dans lesquelles nos regards tendres observent avec délectation la masse sombre de la maison s’amenuiser. Au premier méandre de la route, elle disparait complétement. Il n’y a plus de commencement, seulement la perspective du voyage.

Nous quittons la ville et dépassons ses banlieues. La voiture serpente d’échangeurs en voies rapides. Sidonie indique un peu trop fort les sorties à prendre. La peur de rater le bon embranchement et de perdre de précieuses minutes sur la route, et la fatigue bien-sûr, font dérailler sa voix vers les aigus. Stoïque, Michel suit ses directives. La gare de péage passée, le doute n’est plus permis: nous roulons sur l’autoroute du soleil.

Le voile noir de la nuit s’attarde sur les paysages. L’impatience d’arrivée se fait moins pressante à mesure qu’ils défilent. Seuls les points orange des réverbères signalent une présence humaine. Un seul et nous imaginons un hameau paisible encore endormi. Quelques-uns et un village se forme devant nos yeux aveugles. Par jeu, nous en supposons le tracé des rues. Puis la noirceur des champs recouvre tout. Des masses plus sombres surgissent à intervalles réguliers et signalent la présence de forêts. Il y a aussi l’éclat violent des phares en sens inverse. Il rend au jour l’habitacle de la berline, illumine les traits fatigués de nos visages, piquent nos yeux bouffis de fatigue, zèbre l’obscurité de flashs irréels. Même dans la nuit, rien n’est uniforme.

La tempe collée à la vitre, je regarde et ne vois rien.

La voiture avale les kilomètres. A cent-quarante, on pourrait même la croire goulue. Les chiffres bleus de l’horloge sur le tableau de bord égrènent les minutes, les transforment en heures. A quel moment précisément, je ne saurais le dire. Pourtant, je finis par le remarquer : le firmament cotonneux s’éclaire à l’est. Le noir de la nuit cède la place au gris de l’aube. Le ciel devient un camaïeu de gris, ici foncé, là presque blanc. Dans la fine bande entre les nuages et l’horizon, dans cet interstice inexplicablement dégagé, le ciel commence à rougeoyer. Le soleil s’approche du bord du monde. Soudain apparait le sommet de son disque. Tout change. Les nuées s’embrasent sous son éclat renaissant. Les rouges, les oranges, les jaunes se déclinent en mille nuances en même temps que, trop vite à mon goût, l’étoile s’élève. Ses rayons tombent sur la Terre. La rosée scintille, ses gouttelettes autant de joyaux lancés dans la bière de la nuit définitivement morte. L’astre diurne lève le rideau. La vie reprend ses droits.

Les ténèbres entre les villages deviennent des champs bien peignés. Les forêts se transforment en des foules compactes de squelettes dénudés par l’hiver. Leurs bras torturés se dressent vers le ciel en une supplication muette. Espèrent-ils la clémence du climat dans l’attente du printemps si proche ? L’autoroute les traversent sans les entendre, indifférente à leur attitude misérable. Seuls nos regards remercient ces futaies de plaintes de rompre la monotonie des plaines au repos écrasé par le gris du ciel. Les yeux indiscrets des voitures se sont clos pour laisser place aux couleurs bigarrées de leur carrosserie.

La route sort de la torpeur nocturne. Elle se réveille. Pas moi.

Après deux heures et des poussières, après les injonctions régulières des panneaux suspendus au-dessus de la quatre-voies « En hiver, n’oubliez pas la pause », nous quittons la route. Pour oublier un instant l’exigüité de l’habitacle, Michel choisit une aire d’autoroute bien éclairée, avec station essence et services correspondants. La voiture dépasse les bandit-manchots pour automobiliste et s’arrête juste devant la vitrine. Un quidam solitaire, le visage chiffonné sous la calvitie, les yeux nulle part, fume sa cigarette, boit son café, fait de petits pas pour faire circuler dans tout son corps sang et caféine. Nos reflets sur les vitres de la  berline sont sans appel. Avec nos visages blêmes et nos valises sous les yeux, nous ne valons guère mieux que lui.

Pendant que Michel part chercher les cafés, Sidonie et moi errons un moment sous la lumière agressive des néons trop nombreux et finissons par les trouver. Je pousse la porte des toilettes. Comme une brise de bord de mer, le goût iodé en moins, un vent fétide me fouette le visage. Entre la défécation trop riche d’avoir été longtemps contenue et la première urine du matin, l’odeur m’agresse les narines, me tord l’estomac. Seule ma vessie pleine me donne le courage d’affronter ce fumet nauséabond, si caractéristique des WC d’autoroute. N’osant poser mes doigts nulle part, je pousse les uns après les autres les battants orange vif en quête d’une cuvette sans étron réfractaire à la chasse d’eau. Enfin, je pisse.

Après un sérieux récurage des mains, je fuis cet enfer olfactif, soulagé à plusieurs titres. Le sourire entendu de Michel me fait oublier ce moment si typique des départs en vacances. Il me tend un gobelet d’où s’échappe une fumée accueillante. La chaleur du breuvage me réchauffe les mains. Son goût lyophilisé me tire une grimace. La caféine me fouette les sangs. Des minutes suspendues dans l’irréalité de la fatigue comme du lieu passent. Sidonie et moi lui proposons de le relayer pour les prochaines deux heures. Il nous jette un regard de biais.

— Vous, conduire ma voiture ? Son ton charrie un torrent de sous-entendus très désagréables pour nos sensibilités de conducteurs aguerris.

Nous finissons par jeter les gobelets et repartir. A nouveau, le bruit sourd des pneus sur l’enrobé. A nouveau, le défilement des paysages.

Les gargouillis de nos ventres deviennent impérieux. Je regarde l’horloge. Treize heures. Cela fait longtemps que nous n’avons plus faim. Pourquoi s’être entêté à continuer la route avec les entrailles criant famine? Une seule réponse : l’impatience de voir l’azur de la côte. Sous couvert d’avaler les kilomètres, elle a laissé tout loisir à nos dents de devenir des crocs.

— Arrête-toi à la prochaine aire, commande Michel, le visage tiré par l’inanition.

Grâce aux merveilles de persuasion dont seule une femme sait user face à son homme, Sidonie est au volant. Elle hoche la tête et, à la vue du premier panneau, enclenche le clignotant. Passé la station, nous tournons sur le parking jusqu’à insérer la voiture entre une familiale grise surchargée et une compacte allemande blanche.

En sortent quatre kékés. Le terme est certes péjoratif mais si pertinent. Survêtements azurs estampillés OM, casquettes OM, écharpes OM, leur démarche d’échassier (ça fait stylé parait-il) ajoute le ridicule d’un pas hésitant à celui de leur accent marseillais de Côte d’Or. En effet, confirmation prise auprès de la plaque d’immatriculation, ils n’ont de Phocéens que l’amour de l’équipe. Un amour dévastateur. A chaque panneau, un sens de circulation ou une plaquette explicative, l’un d’entre eux colle des stickers Allez l’OM ! Merci de la précision, nous n’avions pas compris. La crème des supporters vous dis-je.

Nous devançant de quelques mètres, ils s’avancent vers la porte automatique de la boutique. Sur la vitre, au-dessus de l’ouverture, le SORTIE écrit en lettres capitales d’un blanc pétant n’entame en rien leur détermination. Les épaules roulant comme des mécaniques de 205 GTI, ils se cassent le nez sur le battant obstinément clos. On pourrait les croire beaux joueurs et s’en aller chercher l’entrée. Non ! Ils frappent le panneau vitré d’un plat de la main rageur. Les « putaing’ », « bonne mère », « cong’ » fusent. Tout sourire, Sidonie, Michel et moi échangeons un regard entendu. Ils sont magnifiques.

Hélas, le comique ne nourrit pas. Avertis par la bévue des quatre zouaves, nous prenons le bon chemin. Dans la boutique de la station-service, aligné sur d’interminables gondoles réfrigérées, tout le nécessaire pour se mitonner LE repas d’autoroute parfait. Les lieux sont noirs de la foule des vacanciers en transit et nous devons jouer des coudes pour apprécier la diversité des mets proposés. Les sandwiches triangles se déclinent : poulet crudités, jambons fromage, thon mayonnaise, dans du pain de mie ou du pain suédois, par deux ou par trois. Qu’importe, tous auront cette même délicieuse texture molle. Sur un autre présentoir, l’accompagnement idéal : des chips. Des natures à celles vinaigrées, nous aurons toujours l’agréable surprise de les découvrir trop salées. Et pour faire couler tout ça, pléthore de sodas ou jus de fruit, enfin de l’eau avec un vague goût d’agrume. Nos emplettes faites, nous réglons notre déjeuner et ressortons.

L’eau à la bouche et les mains pleines, nous marchons sur l’aire à la recherche d’une table de pique-nique libre. Par chance, nous dénichons la perle rare : pas une chiure d’oiseau, pas de restes infâmes d’une famille partie sans penser à déblayer ses scories, pas un chien geignard dans les parages. Assis sur les bancs stigmatisés par les années passées à subir la pluie, le gel, la chaleur, les culs plus ou moins pesants des automobilistes, nous savourons notre festin.

Nos ventres trop lourds et nos dents couvertes du sucre de nos boissons rendent les choses concrètes : nous sommes sur la route des vacances.

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