Le point de monsieur G.

Ma science sur le sujet étant inexacte (j’ai toujours eu les pires difficultés à discuter avec des inconnues par le truchement d’un écran), je préfère ce soir vous raconter une histoire. L’histoire de Sigebert.

Vous ne pouvez pas le nier. D’ailleurs ce doit être la première conclusion à laquelle vous êtes arrivés, il part mal. L’amour immodéré de ses parents professeurs d’histoire pour le Haut Moyen-Age et les Mérovingiens, l’a contraint dès la naissance à porter ce prénom ridicule. Je vous passe son enfance et son adolescence, périodes ingrates en général, pour lui plus encore, et directement passer au sujet qui nous intéresse. Mesdames ! Imaginez-vous en train d’éplucher le catalogue des plus ou moins célibataires d’un site de rencontre et vous tombez sur un Sigebert. Fatalement, vous souriez, ne le prenez pas au sérieux et évincez sa candidature. Eut-il été beau comme un Apollon, peut-être alors auriez-vous pris le temps de creuser son profil. Encore une fois, Sigebert joue de malchance. En plus de parents facétieux, la nature implacable l’a affublé d’un physique… atypique. Le mètre soixante poussif, le cheveu déjà rare à 31 ans, ses courtes pattes le privent de l’élégance de la hauteur et son embonpoint du charisme de la sveltesse. Pour faire simple, c’est un petit gros persuadé que la moustache orgueilleusement entretenue sous son nez épaté détourne avantageusement l’attention des femmes de son léger strabisme convergent qui, il faut l’avouer, rend son regard un brin couillon.

Le portrait succinctement établi, passons maintenant au cœur de cette chronique : sa première expérience des sites de rencontre. Las de toujours être seul, et très certainement encore puceau à la trentaine passée, n’arrivant à rien sur son lieu de travail ou dans une boîte de nuit, il décide d’installer sur son smartphone l’application à la flamme.

Première étape, créer son profil. N’étant pas à son avantage sous cet angle, Sigebert choisit des photographies où on le voit de face, si possible prises de loin et avec une lumière propre à masquer ses petites imperfections. Au pire de trois quart. Mais aucune en pieds, elles doivent être uniquement cadrées sur ses épaules et sa tête. Quoi qu’on en dise, l’objectif sur ce genre de site est de se mettre en valeur, de prendre l’allure d’un produit de tête de gondole à défaut de mériter cette place. Sans mentir sur soi, il faut assurément prouver qu’on s’assume tout en essayant de se vendre, d’enjoliver un peu la réalité, de se montrer à son avantage. Pour Sigebert, c’est une obligation et, il faut lui rendre justice, il se plie avec brio à cette procédure au vu des matériaux dont il dispose. Son âge, son métier, sa formation sont déjà indiqués (il s’est inscrit via son compte sur le réseau sociale bleu). C’est beau la technologie ! Mais ça ne fait pas tout.

Deuxième étape, la recherche de l’âme sœur. Ou d’un plan d’un soir. Ou d’un ersatz entre les deux. Avec ces applis de rencontre, ça parait facile. Pas besoin de se déplacer, de son inclination pusillanime pour aborder une jeune femme et ça, ça plaît beaucoup à Sigebert. Dans la vie, ce moment-là est toujours synonyme pour lui de regards en biais au mieux, de grimaces désobligeantes au pire. Là, on n’a qu’une chose à faire : swaper (encore un anglicisme à la con pour se croire à la pointe de la technologie).

Il feuillette les profils féminins comme on le ferait du catalogue d’une célèbre marque de meubles en kit suédoise. Les prix sont ici des âges, les dimensions une sommaire description. Toutefois, comme dans le catalogue, le plus important reste le visuel. Alors il swape, swape et re-swape jusqu’à en avoir le tournis. Si les photos plaisent à Sigebert, il fait l’effort de lire le descriptif. S’il en est satisfait, il glisse de son index l’image vers la droite et LIKE, espérant un peu trop que la femme du profil en fasse autant à son sujet. Si non, son doigt glisse vers la gauche et NOPE. Pour une fois qu’il a le choix, Sigebert se permet l’exigence. Oh ! Rassurez-vous, elle n’est pas bien élevée. Néanmoins, il y prend un certain plaisir. Comme pour meubler son intérieur, il peut suivre ses goûts au lieu de se contenter du tout-venant.

Après ce moment si grisant du choix, Sigebert connaît l’inéluctable désillusion de l’attente. En effet, pour pouvoir discuter avec une des personnes sélectionnées, il est nécessaire que l’affinité soit partagée. Et ça peut prendre du temps ! Pour lui, ça aura pris trois jours. Trois longs jours où son désespoir de célibataire endurci par les aléas de la nature est venu le titiller, noircir ses pensées et fissurer sa plus que frêle estime de lui-même. Qu’importe à présent. Il a un match ! Sur le coup tout excité, il déchante en voyant le profil. Ce n’est pas la plus jolie. Bah ! Contre mauvaise fortune bon cœur et celui de Sigebert est gros comme ça !

Ambitieux, il lance un « bonjour » en guise d’hameçon. Plusieurs heures passent. Il ajoute alors un « ça va ? » aux allures d’appât. Encore des heures. Un tantinet désabusé, Sigebert s’apprête de nouveau à se morfondre. Il n’en a pas le temps. Un « Très bien et toi ? » répond à sa question triviale. Il est aux anges. C’est ainsi qu’il entame la troisième étape, le tchat. Après le plaisir de feuilleter, il faut conter. Pas facile quand l’interlocutrice est loin derrière l’écran de son téléphone  et qu’une oppressante obligation de résultat vous noue le ventre et vous presse les neurones.

Être fin sans paraître spirituel, trouver la bonne répartie en essayant de prévoir la réaction de l’autre, faire de l’humour sans être lourd. Pour Sigebert, c’est un putain de parcours du combattant. Il sue sang et eau pour faire correspondre ses messages aux attentes insoupçonnées de leur destinataire. Il passe de longues minutes à peaufiner ses mots, les tournures de ses phrases, à choisir chaque élément de ponctuation. Quel émoticône choisir pour envoyer le bon signal au bon moment ? Le sourire aux joues rosies ou le rire franc ? Cruel dilemme ! Néanmoins, à sa plus grande surprise, il dépasse tous les écueils et obtient un rendez-vous. Sigebert saute de joie avant de prendre conscience de l’absurdité de sa réaction. Il est seul dans son appartement et il bondit tel un gamin à qui l’on vient d’offrir un jouet. Une minute passe dans un silence immobile. En fait, il s’en fout royalement et reprend sa danse de Saint-Gui.

Un pote aux airs de vendeurs de voitures d’occasions, grand habitué des sites de rencontres en tout genre, affirme à qui veut bien l’entendre : entre les photos et la réalité, il faut compter une décote d’à peu près vingt pourcents. Sigebert a cette sentence bien en tête. Pour se rassurer, il se répète que cette remarque vient d’un homme désenchanté par les femmes et l’amour. C’est donc plein de confiance, un peu trop peut-être, qu’il se rend à son rendez-vous dans un bar de la ville.

Pour cette quatrième étape, Sigebert a fait l’effort de la tenue pour compenser la disgrâce de sa silhouette. Il s’est mis sur son trente et un le lascar ! Veste noire sur chemise blanche enfoncée dans un jean chiné, le tout maintenu à la taille par une ceinture marron en souffrance. Chaussures de ville assorties à cette dernière. Les cheveux, enfin ce qu’il en reste, gominé à outrance, rasé de près et la moustache brossée, il marche fièrement dans les rues, ses talons claquent sur les pavés, sa poitrine se gonfle de l’assurance de la victoire.

Le pas résolu, Sigebert pousse la porte du bar. Il la remarque instantanément. Il sourit à pleine dent. Certes, elle n’est pas un sommet de l’esthétisme féminin mais son pote a tort, comme souvent. De savoir ça le convainc de la réussite de cette soirée. Elle se retourne et le voit à son tour. Son sourire s’éteint aussitôt. Pour elle, son pote est dans le vrai sauf que la décote, si on interprète la décomposition de son visage, dépasse largement les vingt pour cent. Sigebert a su escamoter son physique singulier, il faut bien à présent qu’il en paie les pots cassés.

Par chance, la demoiselle est urbaine. Elle boit tout de même un verre avec lui, fait l’effort de la conversation, rit même aux traits d’humour lourdingues de Sigebert. Non, franchement, c’est une fille bien. Hélas, trop bien pour lui. Il propose d’aller dîner, elle prétexte une indisposition intestinale. Déçu mais pas dupe, il n’insiste pas et reste seul dans le bar. Il vient de faire l’amère expérience du côté obscur de la cinquième étape, très répandu avec les sites de rencontre, avec les flirts à distance en général : le râteau !

Aigri, qui ne le serait pas après avoir surestimé ses charmes, après s’être pris en pleine face après l’espoir la claque de déplaire au beau sexe, Sigebert descend verre sur verre. Il bougonne seul à sa table sous les regards mi compatissants, mi goguenards des serveurs. Il s’est franchement démené pour obtenir un rendez-vous et voilà le résultat. Quelle arnaque ces sites de rencontre !

Ivre presque mort, il regarde l’écran de son smartphone. Une notification. « Quelqu’un a liké votre profil ». Ni une ni deux, il ouvre l’application.

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