Le point de Monsieur G.

L’autre soir, je fis la rencontre d’un mec très intéressant. Son discours flotta plusieurs jours dans ma tête. C’est pour ça que j’écris ces quelques lignes pour ne pas en perdre la substance.

Dimitri, 35 ans, célibataire. Châtain aux yeux marron, ni gros ni maigre, ni grand ni petit. Avec sa veste noire, sa chemise claire enfoncée dans son jean et ses chaussures de ville un peu ternes, il passe inaperçu dans la rhumerie. A peine s’arrête-t-on sur sa coiffure, une main passée le matin dans ses cheveux épais ébouriffés par la nuit. Toujours rasé de près, son mètre soixante-quinze et ses soixante-dix kilos le placent clairement dans la moyenne des êtres de genre masculin en France. Rien d’exceptionnel de prime abord.

Sa manière d’être confirme son apparence. C’est un discret. Il s’en rengorge d’ailleurs : « rester discret, passer inaperçu, n’est-ce pas le plus beau pied de nez fait à cette société d’apparence ? N’est-ce pas cracher au visage de ceux qui ne cherchent qu’à briller, quitte à étaler leur médiocrité comme une plus-value ? Quitte à ne pas en mourir d’être ridicule mais d’en être humilié jusqu’à leur mort ? »Il est vrai qu’après avoir descendu trois verres, Dimitri arrive habilement à transformer en qualité sa transparence.

Néanmoins, ses belles théories sur l’art de ne pas faire de vagues ne justifient qu’à lui-même son manque d’imagination, son refus de prendre l’initiative, sa stagnation personnelle et professionnelle. Il n’y a pas besoin d’être docteur ès psychologie pour comprendre le but de ses fanfaronnades sur la discrétion. Il s’exaspère, il boue au fond de lui de n’être qu’un quidam parmi tous les autres, de n’avoir rien d’exceptionnel. Pire, il jalouse ceux qui, à la différence de lui, savent jouer des codes sociaux et de leurs lourdeurs pour briller, ne serait-ce qu’un instant, sur le firmament gris de la reconnaissance.

Malgré ses arguments, avant tout énoncés pour le convaincre lui plutôt que les autres, malgré son attitude détachée, sa frustration est grande. Frustration de si bien se conformer au jeu des relations humaines, frustration d’être toujours resté à sa place même quand tout autour de lui explosait, frustration d’invariablement conclure que la société l’a modelée et que lui n’a jamais eu aucune influence sur elle. Désillusion aussi. Quand il mourra, à part un pauvre carré mal entretenu dans un cimetière, que restera-t-il de lui ? Un vague souvenir dans l’esprit de ceux qu’il aura croisé, des rares personnes qu’il a connu. Ses parents morts, sa famille, un oncle et une tante frileusement appelés pour souhaiter la bonne année, quelques cousins perdus de vue depuis longtemps, se rappellera-t-elle seulement de lui ? Il est seul et même s’il joue de ses relations amicales pour de temps en temps se sentir vivre, voir dans le regard d’autrui la réalité de sa propre existence, il reste finalement seul.

Dimitri est écartelé entre ce qu’il est, du moins l’idée qu’il se fait de son moi profond, et ce qu’il montre, cette image née de sa confrontation au monde, construite dans la contrainte de s’adapter à la société dans laquelle il évolue.

Pour lui, de cette tension ne résulte que l’hypocrisie. Tous autant que nous sommes, nous sommes des hypocrites. Toutes les relations humaines sont basées sur l’hypocrisie. Qui sait réellement les intentions de son interlocuteur ? N’avez-vous jamais dit des choses tout en pensant le contraire ? N’avez-vous jamais rien caché de vos idées en annonçant clairement à l’autre que vous lui direz tout ? On enrobe nos dires de tant de salmigondis  pour essayer de faire passer la pilule qu’ils en perdent toute importance.

C’est ce que certains nomment la communication, toute cette vaseline destinée à rendre moins douloureux, moins amer aussi le suppositoire qu’on cherche à nous enfoncer profondément, loin dans la lune, à coup de publicité et d’émissions aseptisées, de discours bien-pensant et de culpabilité savamment distillée. Cette constatation est aussi valable chez les élites que chez les prolos.

Dimitri ne supporte plus cette hypocrisie. Les sourires qu’il lance à chaque mauvaise nouvelle, comme pour faire croire que celle-ci lui glisse dessus. Le visage contrit qu’il affiche devant le désarroi ou le malheur d’un presqu’inconnu, comme s’il en avait vraiment quelque chose à foutre que son clebs ou que sa mère soit mort. Cette compassion simulée, ce désintérêt feint ou cette colère surjouée, qu’il se sent obligé de montrer pour faire preuve d’humanité face à des sujets dont il s’en bat l’œil. Toutes ces simagrées le fatiguent, ont vidé de sa substance l’intérêt de vivre au contact des autres.

Il en a ras le bol de devoir se conformer à ce qu’attendent les autres. Ce qu’il aimerait, c’est que les autres se conforment à ce qu’il est, ce qu’il ressent, ce qu’il pense sans avoir besoin de filtre. Lui, entier, sans masque, juste lui.

C’est à peu près là que Dimitri cessa son discours. L’œil déprimé plongé dans le reste de cassonade qui tapissait le fond de son verre, il se perdit dans ses pensées et je perdais un interlocuteur de qualité. L’analyse de sa situation m’avait moi-même filé le bourdon. C’est pourquoi je finis mon verre d’un trait et rentrai chez moi, l’esprit aussi lourd d’idées noires que le ciel de nuages.

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