Le point de Monsieur G.

Je déjeunais dans un restaurant du centre-ville qui se voulait branché. Vous savez, un de ces endroits où sur la carte des noms alambiqués cachent à peine la simplicité de la cuisine tandis que les prix reflètent le lourd investissement dans une décoration d’un goût incertain, dans une vaisselle qui se veut moderne. Nous discutions avec un ami au lieu d’apprécier des plats somme toute assez fadouilles sous leurs pousses de soja que nous apportait un serveur emprunté. J’avisais alors une table occupée par trois femmes à la quarantaine triomphante. Rien d’extraordinaire me direz-vous ? Béotiens !

Immanquablement, je tendais l’oreille. Pourquoi ? Je me doutais à leur allure (n’est-ce pas humain de s’imaginer des choses à la seule apparence d’autrui?) et à l’odeur capiteux de parfum grand luxe répandue par leurs cours enserrés de foulards haute-couture, que leur conversation serait croustillante. A la différence de mon ami peu au fait des joies de l’observation, je ne fus pas déçu. Il n’y a rien de plus amusant, voire exaltant, que de suivre les échanges d’une coterie de poules à fric.

Queuwa ?! Comment ? N’est-ce pas un vil jugement uniquement basé sur l’apparence ? Certes, on peut me reprocher cette faiblesse. Néanmoins, plutôt que de s’indigner vainement comme des bonnes sœurs devant Youporn (on ne changera pas de la sorte des tendances si bassement humaines), faisons un peu d’ornithologie à la petite semaine. Qu’est-ce qui a pu me pousser à les catégoriser comme des poules à fric ?

Comme son nom l’indique, une poule à fric est attirée par le fric, par ce qui sent le fric, j’oserais même dire par ce qui pue le fric. C’est pour cette raison qu’elle aime par-dessus tout, dès qu’elle en a une poignée, le montrer, l’étaler, le jeter à la face de tous pour bien leur montrer sa prétendue supériorité. Dès que mes yeux se furent posés sur le plumage de ce trio de haute-cour (elles laissent la basse aux dindes de campagne), un doute vite dissipé s’immisça en moi. Maquillées comme tout droit sorties de chez l’esthéticienne, leurs brushings dignes des plus grands salons de coiffure, leurs parfums sentant moins un quelconque distillat que le prix du flacon et leurs bijoux rutilants, ici une rivière de perles ostensiblement posée sur un chemisier de soie, là un diamant gros comme un œuf sur le majeur,  je dus me rendre à l’évidence : ça sent le pognon.

Ajoutez à cela le fait que ces trois-là fussent installées dans ce restaurant du dernier goût dans cette coquette ville de province, que les dossiers des chaises fussent recouverts d’une fourrure, d’une doudoune d’une marque bien trop chère au rapport de la qualité de ses productions, je distinguais immédiatement les signes extérieurs de richesse, la vulgarité de l’argent inutilement étalé si prisée de cette espèce de volatile.

Le coup de grâce ? Posés sur la nappe blanche, à côté du couteau à poisson (ces dames s’imaginent faire attention à leur ligne), l’iPhone dernière génération (un SMIC!) qu’elles manipulaient de leurs doigts arachnéens terminés par de faux ongles outrageusement manucurés.

Ne cherchez plus, ce faisceau d’indices nous pousse à l’affirmer : nous sommes en présence de poules à fric.

Évidemment, satisfaisons la bien-pensance, l’apparence ne fait pas tout ! Ces dames sont évidemment superficielles. Néanmoins, elles ne se contentent pas uniquement de paraître, elles débattent aussi de sujets de fond. A leur manière, elles philosophent, s’interrogent sur la vie, son sens, ses difficultés à le trouver. Au milieu du repas, mes oreilles captèrent l’analyse de leurs dernières vacances dans les îles, aussi lointaines et exotiques qu’elles se croient être, quand tout ici et gris et humide. Mais ne vous méprenez pas ! Elles ont beau avoir tournées cent fois le tour de la Terre, les cultures locales restent pour elles de pittoresques folklores, des Disneyland du bout du monde, dont il est bon ton de moquer telle coutume prétendument arriérée, telle habitude si « loin des vraies préoccupations d’une femme du monde ».?Non, l’important est ailleurs. Le bleu du ciel, le turquoise de l’eau, la chaleur de l’air et de la mer, la lumière qui met en valeur leur nouveau maillot de bain ou le soleil qui hâle merveilleusement leur peau et fait briller l’or de leurs breloques.

Et les cocktails du club ! Un délice ! Je n’ai pas précisé pourtant cela tombe sous le sens que ces oiselle-là ne vont pas loger chez l’habitant, sur une paillasse à l’aspect trop peu ragoûtant pour leur standing. Non, non et non ! Ces dames valent mieux que ça ! Il leur faut leur continental au petit- déjeuner, leur quinoa-avocat au déjeuner. Sommes-nous aux Maldives ? De quel droit ne pourraient-elles pas profiter d’un tournedos Rossini, d’une tranche de saumon fumée norvégien ou de je ne sais quelle connerie inappropriée ? Bien évidemment, ces excès étaient vite évacués durant la séance quotidienne d’aquagym dans la piscine à débordement à cinquante mètres de la mer. D’ailleurs l’animateur, les muscles avenants, le sourire de gigolo et le dynamisme aguicheur  était plutôt pas mal.

Cette fois-ci hélas, elles étaient avec leur mari. Voilà une autre caractéristique de la poule à fric. Elle dit toujours « mon mari », jamais son prénom en  dehors des soirées passées accrochée à son bras et autres mondanités du même acabit. Ce « mon mari » est toujours dit avec un ton très particulier, mêlant condescendance et ironie, qui ne manque jamais de leur tirer un sourire carnassier. Le mec qui l’entretient, le bon con inconscient (ou pas) qu’en lui passant la bague au doigt s’enchaînait corps et biens à une véritable sangsue, n’a pas de nom. C’est seulement « mon mari » avec dans le regard le scintillement de la Gold, ou de la Black Infinite pour les plus ambitieuse.

Les poules à fric se plaisent à comparer leurs achats, à soupeser les dépenses de chacune dans l’espoir d’être au sommet de leur hiérarchie. Sur quelle valeur se base cette hiérarchie ? L’argent dépensé bien sûr. Plus elles claquent de fric, plus elles se rapprochent des sommets. La déchéance à leurs yeux ? Compter. Le jour où l’une d’entre-elle se met à faire attention, à faire ses comptes, alors immanquablement, sans aucune pitié de la part de ses congénères, elle se fera éjecter du cercles de ses « amies ». Pour ces dernières, elle n’existera plus, elle sera une paria à éviter à tout prix pour éviter d’être contaminé par son hideuse maladie : la modestie. Si elles devaient évoquer à nouveau le sort de cette pauvre femme, ce serait lors de leurs déjeuners entre copines, pour se donner le frisson comme on regarderait un film d’horreur.

Si un jour, vous remarquez des femmes remplissant ces différents critères, ne réfléchissez plus et endossez l’habit de l’ornithologue. Ces oiseaux-là valent le détour.

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