Le point (ultra caustique) de Monsieur G.

Personne ne peut le cacher. Qui n’a pas rêvé un jour de trouver dans une boutique aveugle d’un souk du Maghreb ou, plus prosaïquement, sous les coussins de son canapé LA lampe, celle avec un génie à l’intérieur, suffisamment poussiéreuse pour nous contraindre à la frotter ? Qui ne s’est pas imaginé, encore abasourdi par l’heureuse découverte, sa conversation avec le génie flottant dans les airs ? Vous ? Je ne crois pas.

— Tu as droit à trois vœux. Choisis-les bien.

Les conditions du génie posée, vous prenez le temps de peser le pour et le contre, de bien réfléchir à ce qui aurait le plus grand impact, ce qui serait le meilleur des choix. Dès lors viennent à l’esprit les seuls vœux qui valent la peine d’être formulés : la paix dans le monde, que tout le monde mange à sa faim et ait un toit sous lequel dormir.

Non, je déconne ! Qui penserait à ces trois vœux aussi mièvres qu’altruistes ? Personne ! Pas un péquin ne dépenserait un seul de ses précieux vœux pour les autres. Un idiot ou un fou, ou un idéaliste c’est tout comme, mais pas vous. Vous êtes bien trop rationnel, bien trop imprégné de l’air du temps pour ça. Alors voyons un peu quels vœux vous feriez, vous l’habitant d’un pays développé à économie de marché pétri d’individualisme libéral.

Premier choix, la richesse. Pas simplement une somme rondelette pour mettre du beurre dans les épinards, non ! Une richesse vertigineuse à s’y perdre si vous la comptiez. Ras le bol de galérer à chaque fin de mois, ras le bol de subir la loi des plus fortunés sous prétexte que la valeur d’une personne se mesure à son compte en banque, ras le bol de ne connaître que la frustration de l’envie. Vous aussi vous voulez péter dans la soie, boire des bouteilles de champagne à mille balles et finir ivre mort sur le lit king size d’un palace de la Riviera, aller faire vos courses à l’hypermarché du coin en Ferrari seulement pour montrer à tous ces péquenots en Dacia ou en Opel à quel point vous êtes au-dessus d’eux.

Vous voulez à votre tour profiter jusqu’à l’écœurement des plaisirs de la vie offerts par l’argent, à commencer par la soumission de vos congénères à votre portefeuille. En entrant dans un magasin, vous voulez voir le commerçant courber l’échine comme vous auparavant, le voir étaler sa servilité devant la grosse légume que vous êtes devenu et qui fait sa fortune. Vous voulez ressentir son addiction à l’argent pour jouir de vous savoir son dealer !

Vous voulez pouvoir, un mardi soir, aller manger un couscous mais pas au petit resto du bout de la rue, non ! A Marrakech avec une bouteille de Boulaouane pour le faire couler. Car si vous êtes devenu ultra riche, vous avez gardé vos goûts médiocres, ne réussissant qu’à les rendre vulgaires. Vous voulez être riche pour vous repaître de toutes les insanités offert par l’argent et de l’inestimable mépris qu’il procure lorsqu’on regarde le reste de l’humanité. Vous ne cherchez pas à vous améliorer, mais à être au-dessus des autres. Vous voulez faire partie des sommets et dans un monde où l’esprit a cédé à l’argent l’échelle des valeurs, ça passe forcément par avoir de la thune à en vomir.

Du coup, à s’écœurer des excès de l’argent en quantité illimitée, vous faites un deuxième vœu tout aussi rationnel que le premier : la santé évidemment ! Ce serait vraiment dommage d’avoir les moyens de réaliser vos rêves, des plus absurdes aux plus tapageurs, et de ne pas avoir la vigueur pour en profiter.

Pour commencer, vous demandez au génie de vous remettre en état : un foie comme neuf, un cœur de jeune homme et des artères clinquantes pour commencer. Vous en profitez ensuite pour lui demander de corriger les imperfections de la nature, celles que vous trainez telles un boulet depuis la petite enfance. Disparu le vilain strabisme qui transformait votre regard en un abysse de crétinisme. Remise dans le droit chemin vos dents plantées au petit bonheur la chance qui faisait de votre sourire un rideau de barbelés. Pour terminer de belle manière, vous allongez la liste avec les aléas de la vie. Grâce à ce bon génie, vous retrouvez le plaisir d’aller à la selle, plaisir enfui depuis que d’énormes hémorroïdes se sont accrochées à votre fondement. Vous retrouvez la joie de passer la main dans vos cheveux qu’une méchante calvitie avait fait chuter. Vos érections retrouvent la rigidité de vos premiers émois et votre libido s’en trouve ragaillardie. Vous n’avez pas l’imagination suffisamment large pour demander l’immortalité mais vous en êtes persuadé, vous êtes prêt à vivre cent ans de plus.

Vous voilà riche comme Crésus et solide comme Héraclès. Ces penchants mégalomaniaques enfouis en chacun de nous, tus par les contraintes de l’austérité, vous les avez satisfaits. Vous vous êtes extrait de la fange de la modestie, avez quitté l’univers de la subsistance pour vous corrompre dans celui de l’opulence. Vous êtes tout en haut ou ne tarderez pas à l’être. Votre sentiment d’être enfin unique, loin de la masse anonyme, vous comble de joie. Alléluia !

Et bien non. Un doute vous agace, gâche ce si précieux moment. Pour le faire disparaitre et vous sentir enfin pleinement épanoui, vous convoquez d’un frottement négligeant le génie pour votre troisième vœu. Vous vous rappelez parfaitement le Aladin de Walt Disney et lâchez cette réponse à sa question.

— Mon dernier vœu génie sera de te libérer.

En un claquement de doigts et un nuage de fumée, il disparait. Ça y est, vous êtes enfin satisfait. Pourquoi ? Car vous en êtes sûr à présent, personne d’autre que vous ne profitera des largesses de ce bon génie. Personne ne pourra jamais vous rattraper.

Pris d’un accès de virilité malséant d’après l’amour, j’ai bien envie de vous poser cette question triviale : alors, heureux ?

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